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Cette fiction, je l'ai écrite en 1984-85 à Grenoble. Employé comme agent de sécurité à la S.I.R.A, (Surveillance Industrielle Rhône-Alpes) j'étais affecté au C.N.E.T. (Centre National d'Études des Télécommunications) à Meylan, dans la banlieue Grenobloise. Ce joyau de la technologie fut inauguré le 13 Novembre 1979 par Monsieur Norbert Segard. Entre deux rondes, je passais mon temps à élaborer cette histoire pour lutter contre le sommeil, puisque je travaillais la nuit...
Respectant les promesses que j'ai faites, cette fiction sera intégralement diffusée en quatre chapitres.
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RÉSUMÉ :
Quand un couple vit sereinement, dans une harmonie totale, il est loin d'imaginer les turpitudes auxquelles les divorcés sont confrontés. Dans cette société dite de consommation, l'amour figure en tête au hit-parade des arnaques. Cette forme d'institutionnalisation revêt les atours d'un racket organisé. Si le mariage est une réussite, les frais engrangés sont dérisoires. Par contre, sitôt que le divorce commence à poindre à l'horizon, les charognards se font pressant.
Tous pays confondus hélas, les pères sont de loin les plus mal lotis, une fois que la "justice" a prononcé la séparation. Rien, à aucun niveau, ne permet à un papa de toucher la moindre subvention. Dans ce labyrinthe d'hypocrisie, les hommes sont très loin d'être… égaux aux femmes !
Seul avec sa fille après un divorce assez douloureux, Patrice va se heurter à toutes les difficultés inhérentes à sa situation de père célibataire. Mutisme des pouvoirs publics, incompréhension, indifférence, aggravés par les problèmes d'emploi et de logement. Il n'a pas le temps de reprendre son souffle, après son expulsion de son ancien appartement. En catastrophe, il trouve un toit dans une caravane, dans un camping aux portes de Grenoble.
Harcelé par les créanciers, que son ex-femme a frauduleusement abusés, Patrice essaie tant bien que mal de remonter la pente. Après le choc moral, il se trouve physiquement diminué. Hélas, le harcèlement continu des services sociaux, l'accule dans ses derniers retranchements. Il n'y pas le choix et s'il veut garder sa fille, il doit trouver un emploi et justifier d'un logement décent…
Il se heurte alors, dans ses démarches en quête d'un travail, au mépris des employeurs. La précarité de son logement, l'absence de diplôme sont autant de pièges qui peu à peu, lui font perdre courage. Heureusement, Dieu dans Sa Miséricorde, Lui offre enfin in-extremis, le job qui va les sauver des griffes des organismes sociaux. Grâce à une connaissance, il obtient un poste d'agent de sécurité...
Le charme et le charisme de sa collègue de travail ne le laissent pas indifférent. Mais le plus dur, sera pour lui de reprendre confiance et d'accepter de refaire sa vie avec Élise. Il ne sera épargné par rien ; la jalousie, la méchanceté, le doute, seront autant d'obstacles à surmonter avant de parvenir au sommet du bonheur. Après bien des embûches, un nouveau foyer est formé et la petite famille écoule des jours paisibles jusqu'au jour ou, aveugle et sans pitié, le sort s'acharne à nouveau sur eux... Victime d'un attentat au CNET, Patrice émerge de son coma après de longues semaines. Hélas, il est paralysé... Leur bonheur en sera-t-il affecté ?...
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Au chômage depuis plusieurs mois, Patrice Terna connaît les pires difficultés pour subvenir à ses besoins les plus élémentaires. Âgé de trente-cinq ans, sportif et harmonieux, il n'est pas un géant pour autant avec seulement un mètre soixante-dix. Romantique et très sensible, frisé comme un mouton avec ses belles bouclettes blondes, il dissimule assez mal le néant dans lequel il se débat. Loin de se préoccuper des regards envieux dont il est l'objet, il consacre tout son temps à sa fille.
Robuste en apparence, il épuise ses forces dans ce combat déloyal qu'il mène quotidiennement, face à des adversaires sournois. Pour l'administration en général, seuls les faits réels sont de nature à orienter ses décisions. Hélas, nul ne tient compte des afflictions morales d'un être humain, encore bouleversé par son récent divorce. Ajoutons à ces obstacles érigés par la rigidité des règlements débiles, ceux encore pires jalonnant ce qui s'apparente à un parcours du combattant.
Avec sa fille Sophie, ils éprouvent un sentiment amer de solitude et de délaissement, tant le mépris de la société en général pèse jour après jour sur leur destin. Divorcé depuis quelques mois à peine, il a dû abandonner son emploi précédent à la suite d'une dépression nerveuse. En dépit de son courage et de sa volonté, il ne pouvait hélas que subir chaque jour davantage, le poids de l'indifférence et du mépris. Depuis son divorce donc, allant de peines en déceptions, il se heurte sans cesse et de manière aveugle, à l'austérité et au sectarisme des organismes sociaux qu'il sollicite régulièrement, tant pour la recherche d'un emploi que pour obtenir de quoi vivre de façon plus humaine. Pourtant, il ne baisse pas les bras...
Vivant dans une caravane aux portes de Grenoble, il ne connaît ni le bien être moral ni le confort matériel. Si cette détresse ne l'afflige pas pour lui-même, c'est pour sa petite Sophie âgée de douze ans qu'il éprouve les plus vives angoisses. A l'école en effet, ce petit bout de femme pauvrement vêtue et d'aspect chétif, est en quelque sorte la bête de somme pour quelques retardés mentaux. Mais là encore, il se heurte au mutisme le plus abject, quant à une aide éventuelle sur le plan social. La seule chose dont il soit à peu près sûr, c'est qu'à force de pleurer et de supplier, il risque de se voir purement et simplement retirer la garde de son enfant ! C'est d'ailleurs ce qu'une employée de la caisse primaire lui a confié avec beaucoup de compassion, la dernière fois qu'il s'est rendu au guichet pour y toucher un remboursement incomplet :
- Je n'ai pas de conseil à vous donner cher monsieur... mais... trouvez vite un emploi et un logement décent... si vous ne voulez pas perdre la garde de votre fille...
Elle en a de bonnes cette mégère à peine apprivoisée ! Facile de conseiller comme ça ! Elle ferait mieux de lui donner un peu d'argent, ce qui lui serait plus utile. Car, pour ce qui est de rechercher du travail, Patrice ne ménage pas sa peine. Mais à l'heure actuelle, trouver du travail équivaut à demander à un fonctionnaire des impôts de devenir rentable ! Je ne sais pas si vous imaginez l'effort qu'il en coûte ! Ceci pour bien dire qu'effectivement, Patrice cherche, partout, n'importe quoi ; l'ANPE ne l'aidant vraiment pas du tout, pour affronter ces messieurs les PDG et leur esprit de supériorité. L'habit ne fait pas le moine c'est vrai, mais dans certains cas, il devient trop facile à la classe dominante de se servir des apparences, pour classer un homme dans la catégorie des indésirables. Pour les clochards qu'il rencontre au fil de ses recherches il passe pour un bourgeois, tandis qu'ailleurs on le traite de clochard ! Cherchez l'erreur !
Ainsi, jour après jour, Patrice sent peser sur ses épaules le poids de l'indifférence et du mépris. Certes, ses qualités ne manquent pas, à commencer par la volonté au travail, mais les offres d'emploi par rapport aux demandes deviennent de plus en plus dérisoires. A tel point du reste, que des spéculateurs déguisés en chefs d'entreprises, se livrent à des chantages dont il serait indécent de se faire l'interprète. C'est ainsi, il faut le savoir et surtout essayer d'admettre, ce qui est moins évident, quand on connaît la mentalité de Patrice ! Peu à peu donc, un sentiment de révolte grandit en lui, le conduisant parfois à des écarts de langage dont il est bien entendu, la seule victime.
Mais là encore, s'il est facile de critiquer, il est beaucoup plus dur de vivre et subir pareille situation. Il a beau essayer de se maîtriser au mieux, de juguler ce flot d'amertume et de désolation, il ne parvient pas toujours à se dominer et naturellement, la haine et la violence prennent le dessus. Cette partie de bras de fer, engagée entre lui et la société toute entière, ne le donne pas gagnant le moins du monde ! Pourtant, au travers de cette multitude de pièges et d'angoisses, il poursuit son bonhomme de chemin et livre un combat héroïque afin de préserver sa fille. Il est très dur, pour ne pas dire impossible, d'imposer à un être humain normalement constitué une conduite exemplaire à tous niveaux, dès l'instant où l'égoïsme environnant le pousse dans ses derniers retranchements.
Ainsi, comme très souvent suite à une annonce, il se présente aujourd'hui dans une entreprise de travaux publics recherchant un manutentionnaire. Sans vouloir jeter le discrédit sur cette catégorie professionnelle, ni être péjoratif le moins du monde, il faut admettre qu'il n'est pas nécessaire de posséder un coefficient intellectuel dépassant la normale pour pratiquer ce métier ! En dehors des bacheliers, qui transitent en général par cette corporation en attendant un emploi à la hauteur de leur bagage, la plupart des ouvriers qui vivent de cette profession ne sont pas, soyons honnêtes, des foudres de guerre en matière d'instruction.
Il est vrai que la plupart du temps hélas, ces missions incombent aux travailleurs immigrés ; peu de Français il faut l'admettre, consentent à s'investir dans des emplois jugés dégradants et préfèrent naturellement, le recours à l'assistanat beaucoup plus valorisant à leurs yeux !... Ceci dit, pour mettre en évidence la bassesse avec laquelle certains patrons traitent les futurs employés, jouissant de façon sordide du pouvoir dont ils disposent. Comment leur donner tort, alors que ceux-là mêmes qui sont censés rechercher un emploi, se conduisent à leur manière comme des parvenus ? C'est la loi de l'offre et la demande, avec tout ce que cela comporte en dérapages et autres infamies.
Quoi qu'il en soit, une fois de plus, Patrice se rend à son rendez-vous avec au fond du cœur, le secret espoir d'aboutir enfin. Voilà déjà plusieurs mois qu'il est sans emploi et contrairement à beaucoup d'autres, il n'apprécie guère cet état de fait. S'habillant du mieux qu'il peut, après avoir conduit sa fille au collège, il prend la direction de l'entreprise en question. Tout au long du chemin, il ne peut effacer de son esprit les propos pour les moins disgracieux dont il venait d'être victime, avant même d'avoir pu exposer sa candidature. Les secrétaires, la plupart du temps, se prenant pour le nombril du monde, n'hésitent pas à se montrer odieuses envers les postulants. De questions insidieuses en insinuations calomnieuses, elles sont chargées en fait, de servir de " filtre " à leur patron. C'est donc avec un sentiment de révolte, sournois et lancinant, que Patrice arrive enfin devant l'usine.
A en croire l'aspect extérieur, et le bordel environnant, la propreté et l'organisation ne doivent pas être les qualités premières de ce chef d'entreprise ! Mais Patrice ne s'arrête pas à cette mauvaise impression, préférant connaître avant de juger. Hélas, la fameuse première impression, dont on dit qu'elle est souvent la bonne, se confirme très vite une fois à l'intérieur. Enveloppée d'un nuage de fumée, une espèce de nana mal fringuée et plus décorée qu'un Indien, essaie de l'accueillir au milieu des monticules de dossiers. Pour parvenir jusqu'à elle c'est déjà un exploit, mais pour trouver un fauteuil disponible et pas trop dégueulasse c'est franchement utopique !
Partagé entre l'envie d'éclater de rire et celle de prendre les jambes à son cou, Patrice attend avec beaucoup de calme que la secrétaire daigne enfin lever les yeux vers lui. Il faut dire qu'elle était en pleine " séance téléphonique de travail "... avec un de ses soupirants, et se tortillait le croupion en le faisant rêver à leur soirée. Après quelques minutes cependant, jugeant que le mépris avait lui aussi des limites, Patrice n'hésite pas à couper la conversation :
- Excusez-moi si je vous dérange dans vos fantasmes, mais... Il me semble que j'ai rendez-vous... Alors seriez-vous assez aimable pour prévenir votre patron ?... Hello... Y'a quelqu'un ici ?... Vous voulez peut-être que je me glisse sous votre bureau pour vous aider à jouir ?...
Là, inutile de décrire la scène !... Après une introduction calme et vraiment courtoise, Patrice vient de hausser le ton et passe à l'offensive cynique. Néanmoins, après quelques mots particulièrement romantiques, elle accepte enfin d'aviser le big-boss. Indiquant vaguement le chemin à suivre, dans ce dédale de matériel et matériaux en vrac, elle n'hésite pas à décourager Patrice :
- Ne vous faites pas trop d'illusion... Vous savez, on passe des annonces avant tout pour la pub que cela nous apporte... Le reste... On est assez grand pour se débrouiller... Si vous voyez c'que j'veux dire...
Heureusement qu'il est étanche à ce genres de conseils, et plus encore aux appels de phares de la blondinette ! Il hésite un instant, la regarde intensément en balançant la tête, mais s'abstient finalement de tout commentaire. Encore une qui doit être plus efficace au plumard que devant son ordinateur ! Après beaucoup d'efforts et autant de contorsions, il parvient enfin jusqu'au premier étage où, bien entendu, l'image d'apocalypse se confirme ! Reprenant son souffle, il s'arrête un instant, avant de s'avancer jusqu'au bureau où était sensé l'attendre le grand patron. Il lui était arrivé, au cours de ses recherches, de rencontrer toutes sortes d'individus mais le spectacle qui s'offre à ses yeux aujourd'hui, dépasse toutes ses prévisions les plus pessimistes. Enfin parvenu devant la porte, entrebâillée à cet effet, Patrice frappe d'un mouvement très timide une première fois sans résultat. Réitérant son geste, il frappe plus énergiquement et aussitôt, un hurlement strident le fait sursauter. La bête vient de pousser son cri et résigné, Patrice entre alors dans le bureau.
Avachi dans un fauteuil aux accoudoirs affaissés, sans doute sous le poids répété de deux corps en folie, un gros porc indique vaguement un siège à Patrice. Cette fois, le doute n'est vraiment plus permis et c'est un miracle si Patrice ne fait pas demi-tour immédiatement. S'il avait été seul, sans charge, c'est sans aucun doute l'attitude qu'il aurait employée ; mais hélas, pour sa fille, il est prêt à consentir tous les sacrifices. Imaginez un stand de foire aux puces, après le passage d'un typhon, et vous aurez à peu près une indication sur le spectacle qu'offre le bureau de ce PDG à Patrice. Après l'avoir dévisagé sous toutes ses coutures, alternant les phases d'émotions et celles plus fréquentes d'ironie sournoise, le pantin déguisé en gentleman se lève enfin en s'approche de Patrice. Mâchonnant un chewing-gum, sans doute pour atténuer les renvois d'ail de la grande bouffe de la veille, l'espèce de singe entame les débats :
- Vous avez travaillé dans les travaux publics ?
- Non monsieur... pas encore...
- Ah... je vois !
Aspirant les débris de nourriture qui étaient coincées entre ses dents, avec un bruit caractéristique et vraiment pas discret, le patron poursuit son investigation visuelle avec un dédain de plus en plus notoire. Pour se donner bonne figure et justifier pleinement son rôle, l'employeur avait pris un bloc note sur lequel de temps à autres, il inscrit quelques annotations. Les notes que ce mammouth prend, sont à l'image du bonhomme ; quelques traits vraiment abstraits ayant une vague signification, plus pour la forme que par utilité véritable. Il tourne en rond autour de Patrice, ce qui ne fait qu'amplifier la tension d'un climat plutôt défavorable.
Refusant de se sentir dominé aussi outrageusement, Patrice se lève et à son tour, commence à tourner en rond en allumant une cigarette. Pareille décontraction n'est pas faite pour satisfaire son interlocuteur qui cependant, ne peut rien faire d'autre qu'accepter de le voir fumer. Reprenant donc le fil de leur entretien, le pansu poursuit son interrogatoire avec de plus en plus, l'envie de cracher son venin à la figure de Patrice. Les quelques mots pris en note ressemblent à un amas de dessins, totalement illisibles et donc inexploitables, mais... ça fait bien ! :
- Quel âge avez-vous ?... marié ?... des enfants ?...
- 34 ans... divorcé... une fille de douze ans à charge...
- Ouais... et... vous habitez où ?
- Au camping municipal... à Grenoble !
- Quoi ??... vous n'avez pas de logement ?... ouais, ouais...
Les gribouillis continuent de remplir la feuille, qui ressemble plus à un torchon qu'à un curriculum vitæ ! Heureusement, le téléphone intervient à point nommé dans cet entretien de plus en plus sentencieux. Là encore, le PDG affiche un visage répugnant et ignoble. De toute évidence, il discute affaire avec l'un de ses clients, ce qui ne l'empêche pas de se montrer odieux et abject. Se grattant tout ce qui pouvait se trouver sur le chemin de ses grosses pognes aux ongles endeuillés, débraillé et vautré sur son fauteuil qui grince en tournant sur son axe, l'homme alterne les phases de sourire hypocrite et celles plus nombreuses, d'avare invétéré. Après quoi, ayant ponctué à sa manière cet entretien ultra rapide, il dévisage à nouveau Patrice en reprenant le fil de ses notes :
- Votre dernier emploi ?...
- J'étais à mon compte... dans la photo...
- Pourquoi vous êtes vous arrêté ?
- La justice était trop pressée... et compromise aussi... pour m'accorder une chance !
- Diplômes ?...
- CAP de mécanique générale... Option usinage et montage...
- Je vois pas à quoi ça pourrait vous servir ici !... Nous avons besoin de main d'œuvre spécialisée... qualifiée... Si vous voyez ce que je veux dire !...
- Je vois... " Monsieur "... je vois !...
La tension monte du côté de Patrice, qui commence à réaliser petit à petit, à quel jeu s'amuse son interlocuteur. Il est clair qu'il a autant envie de l'embaucher que d'aller se faire pendre, et que son seul plaisir et de jouir abusivement de la notoriété qu'il s'est octroyée. Là encore cependant, maîtrisant ses pulsions au mieux, Patrice fait le poing dans la poche et accepte le passage à tabac que lui inflige le gros bonhomme. Pourtant, après quelques longues minutes de silence et d'observation réciproques, Patrice décide d'aller de l'avant sur un ton qui n'admet pas de réplique :
- Bon !... écoutez monsieur... Oui ou merde... mais c'est pas la peine de tourner autour du pot... J'ai pas de temps à perdre... moi... figurez-vous !...
- Je vois !... Vous cherchez du travail... pour bien faire !... Histoire d'être en règle pour le chômage n'est-ce pas ?...
C'en est trop cette fois ! La goutte d'eau vient de faire déborder le vase, déjà plein depuis plusieurs semaines. Écrasant nerveusement sa cigarette dans ce qui ressemble plus à une poubelle qu'à un cendrier, Patrice soupire bruyamment et contrôle de plus en plus mal les tremblements nerveux auxquels il est soumis. Crispant les mâchoires autant que les yeux, il fixe son interlocuteur droit dans les yeux et tente en vain de se calmer. Trop c'est trop hélas, et ce qui devait arrivé arrive ! Tel un félin, il bondit et se dresse devant le gros, en approchant sa tête au plus près :
- Et toi... espèce de gros sac !... en quoi il consiste ton boulot ?... hein ?... Tu peux me le dire ?... A sauter toutes les nanas qui passent à confesse ?... Qu'est-ce que tu y connais en travaux publics toi ?... Je suis sûr que tu ne sais même pas écrire !... Par contre, pour écraser les autres du haut de ton tas de graisse... là... t'es bon !... Dire que ce sont des connards comme toi qui dirigent cette putain de société !... Quel avenir !...
- Monsieur... je vous donne l'ordre de quitter immédiatement cette pièce vous m'entendez... ou j'appelle la police !...
- Ta gueule espèce de vieux sadique... Appelle donc les flics... Si tu étais le seul à agir de la sorte on pourrait te pardonner... Hélas, vous êtes une minorité de parvenus véreux qui vous prenez pour le nombril du monde... tu parles !... Le plus triste, c'est de vous voir, baignant d'aisance dans votre médiocrité... dans cette espèce de suffisance qui vous place au dessus du lot... Eh bien moi... mon cher " Monsieur "... je préfère en chier encore pendant des mois et des mois... plutôt que de vous donner l'impression d'avoir perdu une fois de plus... Sur ce, je file espèce de pédale !... tu mériterais que je t'écrase la gueule contre le mur...
Et voilà !... Une fois encore, à force d'être victime de ces ignobles personnages, Patrice se hérisse, éclate, gratuitement hélas, car ses écarts ne peuvent qu'amuser ces espèces de polichinelles déguisés en hommes du monde ! Le plus triste dans cet état de fait, ce sont les conséquences qui découlent de ce genre d'incidents. Le " téléphone Arabe " comme on dit, marche très vite et fort bien entre ces loups, qui ne manquent pas de s'entraider pour avilir un peu plus l'honneur de l'ouvrier. Dommage que leur pseudo esprit de solidarité, ne fonctionne pas dans le sens humanitaire du terme ! Sinon quelle puissance mes enfants ! Enfin c'est comme ça, il faut faire avec !
Bien sûr, Patrice en est conscient, ce n'est pas avec une attitude semblable qu'il pourra faire face à ses problèmes et encore moins les résoudre, mais peut-on lui en vouloir vraiment ? Comment blâmer un homme en le montrant du doigt et en lui jetant la pierre, quand on connaît ses difficultés et ses angoisses à assumer sa survie au quotidien ? En attendant pour lui, les recherches continuent, avec au fond du cœur en plus de l'amertume et du désespoir, un sentiment de révolte qui grandit au point de devenir un véritable handicap moral. Pour lui désormais, le mot patron est synonyme de laxisme, et les employés s'apparentent à des esclaves modernes !
Les jours se suivent et se ressemblent donc pour lui, qui commence à désespérer d'obtenir un emploi. Soit il se trouve confronté à des oiseaux du style de cet entrepreneur en travaux publics, soit il se heurte au mutisme des pouvoirs publics, ou encore au mépris de certaines autres personnes. Ajoutons à ce tableau noir les ennuis occasionnés par son ex-femme, pour mieux comprendre et admettre qu'il ne soit plus en mesure de supporter et tolérer quoi que ce soit, dès l'instant où cela dépasse les limites du raisonnable. Nouvel échec donc pour lui, nouvelles désillusions aussi engendrant le désespoir, mais surtout, il s'enlise et s'enfonce chaque fois de quelques centimètres de plus dans les sables mouvants de sa mélancolie.
Mettant à profit le reste de sa journée, il va de place en place, essaie de s'accrocher à tout ce qui ressemble à une possibilité potentielle et pour ce faire, n'hésite pas à parcourir une à une toutes les agences d'intérim. Là encore, rabâcher à chaque fois les mêmes mots, les mêmes complaintes, avec le même espoir d'aboutir enfin pour finalement être déçu, il y a bien de quoi une fois au fond du gouffre se montrer sinon violent, tout du moins beaucoup moins tolérant ! D'autant plus en vérité, qu'au-delà de certains aspects pour les moins louches, viennent se greffer les exigences démesurées qu'il faut remplir pour espérer trouver un emploi.
Certes, la main d'œuvre qualifiée est absolument indispensable et vitale pour l'économie, mais pourquoi donc s'acharne-t-on sur lui de cette manière ? Pourquoi lui refuser un emploi modeste qui ne requiert aucune qualification particulière, sous prétexte que le chef d'entreprise désire du personnel hautement qualifié ? Pour Patrice, il devient clair et net à ses yeux que pour pousser une brouette sur un chantier, il va lui falloir passer un bac de gestion !... Oui mais en attendant, les jours passent et se ressemblent et il en est toujours au même point, c'est à dire encore plus isolé dans son néant. C'est une hérésie grossière, quand on pense qu'il y a une catégorie privilégiée de chômeurs, qui pleurent quand ils trouvent du boulot. Il faut dire qu'il s'agit de demandeurs professionnels, qui n'existent que pour permettre à certains spéculateurs véreux de se remplir les poches sur le dos des travailleurs ; et à certains magouilleurs de se remplir les poches, avec les primes qui ne sont jamais versées faute d'avoir su remplir correctement un dossier. Quoi qu'il en soit, justice ou injustice, logique ou absurdité, les faits sont là pour ce pauvre bougre et son petit trognon de fille, qui essaient du mieux qu'ils peuvent de garder la tête hors de l'eau.
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Heureusement, Patrice ne baisse pas les bras ! Ce qui l'irrite au plus haut point cependant, c'est l'idée de perdre la garde de sa fille. Passe encore les manières et les combines, les humiliations et les tortures, mais la hantise d'une pareille éventualité lui déchire le cœur. Il est prévenu, se sent menacé à ce niveau, ce qui ne peut qu'augmenter la pression en lui et générer comme on a pu le constater, des écarts aussi spectaculaires que compréhensibles. Au fil du temps, plus les difficultés augmentent plus cette pensée tourne à l'obsession, ce qui explique la nervosité avec laquelle il combat les injustices dont il est victime. Irascible et soupe au lait, agressif et menaçant, il sort ses griffes à chaque fois que cela est nécessaire. On n'ose pas imaginer ce qu'il adviendrait et se passerait si par malheur, les menaces envers sa fille venaient à être exécutées !
En attendant pour sa part, il fait en sorte que cela n'arrive pas car hélas, contre les pouvoirs publics et l'administration, il sait qu'il n'obtiendra jamais gain de cause. Le pot de terre contre le pot de fer ! L'hérésie est manifeste et puante de grossièreté, lorsqu'on sait que d'un côté rien n'est fait pour aider les personnes face à de telles situations. Mais qu'au contraire de l'autre, tout est mis en œuvre pour les défoncer dès l'instant où elles se trouvent hors la loi !... A qui donc peuvent bien profiter tous ces crimes ? Heureusement que Patrice ne cherche pas à le savoir ! Pour lui, l'objectif à atteindre est de trouver un emploi et au point où il en est, quitter la région ne lui fait pas peur. Après tout, sa fille trouvera partout l'équivalent pour ses études et cette éventualité lui redonne un certain espoir.
Il écrit donc à plusieurs annonces recherchant des travailleurs pour l'étrangers, tout en poursuivant méthodiquement ses investigations locales. Le temps passe vite, beaucoup trop vite et le soir venu avec sa fille, c'est toujours le même constat d'échec et d'impuissance. Un beau jour pourtant par le plus grand des hasards, en sortant d'une agence pour l'emploi il rencontre un ancien ami qui lui témoigne, une fois n'est pas coutume, une attention qui le touche profondément. Disposant de quelques minutes devant lui, son ami l'invite à venir prendre un café au bistrot le plus proche :
- Patrice !... Quel heureux hasard... Je me suis souvent demandé ce que tu devenais... J'ai appris que tu avais fermé ton magasin... c'est dommage !... Ca marchait bien pourtant ?...
- Encore assez pour pouvoir vivre honnêtement... Hélas, mon ex m'a laissé des ardoises dans tous les coins et bien entendu, s'est arrangée pour me crucifier !... Moralité, j'ai été obligé de fermer... et voilà le résultat... Expulsé de chez moi et vivant comme un clochard dans une caravane...
- Mon pauvre vieux !... Tu sais si je peux faire quelque chose pour toi surtout tu n'hésites pas !...
- C'est très aimable à toi, mais... ce n'est pas évident d'étaler sa misère, comme on étale des fruits sur un comptoir !...
Une fois encore, comme c'est de plus en plus fréquent depuis ces derniers jours, Patrice retient avec beaucoup de difficultés ses larmes, ce qui ne manque pas d'émouvoir son ami. Hypersensible de nature, il s'effondre régulièrement comme un enfant pour mieux laisser partir le torrent de son chagrin. Pourtant, malgré toute sa volonté il est au bord de l'effondrement, ce qui traduit nettement le degré quasiment irréversible atteint sur l'échelle de la dépression. Bien que son copain ne soit pas visiblement, d'un naturel romantique, il ne peut cependant pas demeurer insensible aux éclats scintillants qui étoilent les yeux de Patrice :
- C'est si grave que ça ?... Je ne vais pas te laisser dans un tel état... Viens donc ce soir à la maison vieux !... On arrangera ça !...
- Mais... Tu habites toujours au même endroit ?...
- Bien sûr... pourquoi ?... tu l'as oublié ?...
- Non... mais... Avec le temps qu'il fait... en vélo !...
- OK !... Je viendrai te chercher au camping... On se retrouve disons vers dix neuf heures trente ça te va ?...
- Comme tu veux Jack... Tu es sûr que ta femme ne sera pas vexée au moins...
- Arrête de te poser des tas de questions !... je file... A ce soir vieux frère !... Tiens... prend ce billet et tu paieras l'addition... à ce soir !...
Aucun problème là dessus, Patrice accepte donc cette invitation qui de toute façon, ne pouvait pas tourner autrement qu'à son avantage. Au diable les scrupules et autres préjugés erronés ! Après tout, du temps où le magasin fonctionnait bien, il lui avait rendu suffisamment de services pour ne pas se sentir de manière stupide, redevable de quoi que ce soit. Après tout, autant se laisser guider et faire comme beaucoup de personnes, c'est à dire profiter des autres. Ce n'est certes pas dans ses habitudes, encore moins dans l'éthique de sa personnalité, mais un petit moment de détente ne pourra lui être que salutaire et bénéfique. Que risque-il, en effet, lui qui se trouve dans le néant le plus complet depuis plusieurs mois, en acceptant cette amicale invitation ?
D'autant que son ami est fort introduit et influant dans tous les milieux, ce qui lui laisse tout loisir de faire la pluie et le beau temps dans son entourage. Patrice n'aime pas ce genre de mecs qui jouent avec leur notoriété, illusoire par excellence mais néanmoins présente. Mais il n'a guère le choix des armes et il est obligé de faire avec. Le plus dur cependant, c'est de se sentir en dette envers lui. Il n'y a pas si longtemps, il avait envie de le tuer sur place, comme tous ceux d'ailleurs qui couchaient avec son ex-femme ; et aujourd'hui il se sent comme obligé de lui faire bonne figure. Cette épreuve est de loin la plus humiliante pour Patrice, mais il sait qu'il n'a plus le choix ni encore moins le temps de faire le difficile. Au fond, Jack n'est pas plus coupable que les autres qui eux aussi, se contentaient de disposer des largesses offertes si généreusement par son ex-femme côté bagatelles !
Il faut reconnaître que cette chère dame, ne se privait d'aucun amant et tous ceux qu'elle jugeait acceptables, avaient droit à ses faveurs. L'homme propose, la femme dispose et le moins qu'on puisse dire, c'est que cette garce en disposait à sa guise ! Jack faisait donc partie de ces intimes là et depuis de longs mois déjà, Patrice n'avait qu'une envie, lui rendre la monnaie de la pièce. Encore fallait-il en avoir l'occasion et sans aucun doute, ce soir, l'opportunité lui est enfin offerte ! Pour la première fois de sa vie, il est confronté à un cas de conscience énorme et embarrassant.
Tout ce qu'il combattait depuis des années, tant au niveau de la fourberie, de l'hypocrisie et du mensonge, qu'à celui de l'ignominie et de la calomnie, se trouve réuni ce soir. Tous les ingrédients qui métamorphosent l'être humain en parasite lui sont offerts sur un plateau en or. Sans grand plaisir il faut lui accorder, il a envie de s'en servir et pénétrer le monde corrompu des faux amis et des profiteurs. Au point où il en est, il serait bien bête de ne pas saisir la chance enfin au rendez-vous ! C'est donc le cœur soulagé et beaucoup plus serein, qu'il rentre au camping où l'attendait Sophie.
Rapidement, comme à leur habitude, ils font un rapide tour d'horizon de la journée écoulée avant de préparer celle du lendemain. Dans le cœur de Patrice, la flamme de l'espoir n'en finit plus de briller de mille feux, tandis que pour Sophie il en est tout autrement. Avec une logique et un à propos incroyables, elle met son père en garde. Elle le connaît trop, pour savoir qu'il fera tout pour se venger vis-à-vis de Jack en profitant au maximum de la situation propice et providentielle, et c'est précisément ce qui lui fait peur. Avec Patrice on sait quand ça commence, mais on ne sait jamais ni quand ni comment ça va se terminer !
Il faut dire qu'il a de bonnes raisons de vouloir se venger, mais qu'adviendra-t-il si l'épouse de Jack est une femme respectable ? Toutes les femmes, Dieu merci, ne sont pas la copie conforme de celle qu'il a subie pendant près de dix ans ! A l'écouter fantasmer, il semble que la femme de son ami va lui tomber dans les bras, comme ça... par enchantement ! C'est là que Sophie essaie de se montrer convaincante et tient à obtenir des promesses précises. Pas question de devenir violent si hélas, les fantasmes qu'il projette ne se concrétisent pas. Certes et elle le sait, l'épouse de son ami est bien loin d'être une femme comblée et heureuse, s'il s'en réfèrent tous deux à la dernière rencontre avec elle au magasin. Mais de là à supposer qu'elle accepte de se jeter dans les bras de Patrice, il y a un pas que même Sophie refuse de franchir.
Tant bien que mal, elle finit tout de même par freiner les ardeurs de son père qui très vite, revient sur terre. Le petit orage dissipé, Sophie redevient la petite fille studieuse autant que la maîtresse de maison avertie, et pendant que son père se fait un brin de toilette elle prépare son repas comme une grande. L'idée de rester seule ce soir ne l'enchante guère, mais elle est consciente que Patrice a besoin de temps en temps de quelques heures de relaxation. Depuis de longs mois en effet, délaissant sa santé et sa propre vie intime, il se bat comme un lion pour tenter d'assurer leur avenir. Elle fait donc contre mauvaise fortune bon cœur et du mieux qu'elle peut, en attendant l'arrivée de Jack, essaie de cacher son angoisse aux yeux de son père.
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L'appartement est richement décoré, comme le sont en général tous ceux appartenant à des êtres semblables, c'est à dire faits avant tout pour épater la galerie. Heureusement, l'épouse de son ami est toujours fort séduisante et si, elle aussi, respecte enfin la tradition, Patrice sent déjà que dans peu de temps, son ami sera comme le veut cette même tradition, cocu jusqu'au bout des ongles ! Mais n'anticipons pas ! Après tout, il vaut mieux attendre l'issue de cette soirée plutôt que tenter une manœuvre hasardeuse, qui ne pourrait que compromettre l'avenir qui parait lui sourire soudainement. La vengeance, il aura tout le temps après d'en savourer les bienfaits.
L'objectif à atteindre étant avant tout d'obtenir un emploi et pour cela, il importe qu'il se montre digne et prudent autant que réservé à l'égard de la maîtresse de maison. Ainsi, une fois les formules traditionnelles de bienvenue échangées, le trio peut s'installer dans le salon et enfin, la discussion atteint le paroxysme de son intérêt après les éternels déploiements d'éclat et de valeur dont se gargarisait Jack. Le pauvre Patrice est bien obligé de subir le faste et les excès des élucubrations de son ami, qui n'hésite pas durant près de dix minutes, à le noyer de paraphrases et de superlatifs pour se délecter de sa notoriété.
Prétentieux, orgueilleux, vaniteux, Jack incarne aux yeux de Patrice le fleuron de ce que la terre porte de plus pervers... les parvenus ! Au fond, il ne regrette pas d'avoir su se montrer patient et faussement attentif, car, de son côté, l'épouse de Jack affiche une expression caractéristique de ras-le-bol. Déjà, quelques regards complices sont échangés entre elle et Patrice. Un climat doux et enclin de volupté, est en train de s'instaurer entre eux, tandis que le maître des lieux daigne enfin s'intéresser à son invité :
- Alors mon vieux !... Quoi de neuf depuis tout ce temps !...
- Ben tu vois !... Pas tout à fait clochard... mais presque !...
Pour Patrice, l'heure est venue une fois de plus, de se livrer à l'historique de sa vie. Chaque fois, il ressent une vive douleur à la poitrine, comme si celle-ci était comprimée dans un étau. En même temps que ses yeux s'illuminent de rouge, dont les reflets sont accentués par la poche de larmes prêtes à sortir de leur cage provisoire. Avec une grande pudeur cependant, il se garde bien de se montrer accusateur envers son ex-femme, se contentant d'effleurer son passé. Très ému, il relate donc avec beaucoup de pondération les gros traits de ce que furent ces derniers mois d'angoisse et de cauchemars, et avoue avec une grande émotion ses craintes pour l'avenir. Si, du côté de Jack comme il s'y attendait un peu, cela ne produit aucun effet, par contre du côté de la maîtresse de maison, le son de cloche est totalement différent. Faisant corps avec toutes les vibrations de Patrice, elle s'émeut autant que lui et les regards continuent de s'échanger avec de plus en plus d'intensité. Très vite cependant, jugeant que son ami n'est plus du tout à son écoute, Patrice met un terme à son récit :
- Arrête tu vas me faire pleurer !...
- Je suis certaine que de vous confier vous fera le plus grand bien au contraire... Ne faites pas attention à lui... Le jour où il saura s'émouvoir, il tombera des poulets rôtis... moi, je veux savoir...
- Merci... Je vous assure, ce n'est guère réjouissant !...
- Tu vois chérie... il a raison !... Il n'est pas venu pour étaler sa vie privée !...
- La ferme toi... Bois un verre si tu ne veux pas écouter... Mais moi, j'ai envie de l'aider à se libérer du poids qu'il a sur le cœur... Je vous écoute monsieur Patrice... Je suis certaine que vous ne nous avez pas dit toute la vérité... et... ce que vous gardez sur vous doit sortir...
- OK... ça ne sera pas long rassurez vous... Simplement que depuis presque un an, je vis avec ma fille après avoir été expulsé de mon appartement... Mon ex femme m'avait laissé une telle quantité de dettes que je ne pouvais plus faire face à tous ces requins... J'ai essayé de refaire ma vie avec une rencontre de boite de nuit... Hélas... je suis tombé gravement malade... opération... plus de travail... et pour couronner le tout, les poursuites judiciaires... Mon ex ne m'a pas loupé !... Non contente de m'avoir piqué un poignon fou en dix ans de mariage, fait cocu ni peu ni assez avec tous les pompiers et les cibistes de la région... écarté de mes enfants... voilà que depuis notre divorce je paie... Et... nous voici installés au camping depuis un mois... sans travail... et... avec la compréhension que vous imaginez de la part des organismes sociaux !... La femme a droit à tout, mais l'homme dans la même situation... n'a que ses yeux pour pleurer... Et si j'insiste trop, on menace de m'enlever ma fille pour la placer dans une famille !... D'ailleurs demain j'ai rendez-vous à la Sécu et cette fois, j'ai vraiment peur... Sans travail, sans logement... les menaces vont devenir réalité... Voilà... je crois que vous savez tout...
Si l'épouse de son ami, suit avec une émotion certaine le récit de ses malheurs, son mari manifeste pour sa part une indifférence vraiment cynique. Qui le rend encore plus méprisable aux yeux de Patrice, qui préfère arrêter de parler de son passé. Après tout, l'essentiel est dévoilé, il est inutile d'approfondir davantage au risque de gâcher toutes les chances à venir :
- Excusez moi !... je vous ennuie...
- Allons mon vieux !... C'est du passé tout ça !... Je suis là ne t'inquiète plus... Je vais tout arranger tu verras... Deux ou trois coups de téléphone à droite et à gauche et je te jure que tes problèmes seront dissipés !... J'ai un excellent ami qui est un des grands directeurs de la caisse maladie... Il s'occupera de la Sécu... Et demain à midi, tu auras du boulot !...
- Et nous sommes là maintenant, vous n'êtes plus seuls !... Le travail vous pouvez compter dessus sans problème... Pour ce qui est de votre logement, je suis prête à vous signer une attestation comme quoi vous allez déménager pour habiter mon studio en ville... Après tout, autant qu'il serve pour une bonne cause !... Puisqu'il vous faut un emploi et un appartement, vous voilà sauvé non ?... Vous prendrez bien un verre !... ça va vous remonter !...
La voix de la femme est d'une douceur inouïe, qui contraste avec le ton ferme et austère de son mari. De plus, il est visible qu'elle porte vers Patrice des yeux pleins de promesses. L'argent ne fait pas le bonheur c'est plus qu'évident pour le cœur de cette femme, qui réclame autre chose que des chiffres et des spéculations pour la combler. Patrice est très mal à son aise, car il ressent très nettement dès à présent le SOS lancé par la jeune femme, au moment précis où il regarde Jack. Les vibrations échangées entre les jeunes gens atteignent leur apogée, ce qui les transporte mutuellement dans un climat d'une douceur incroyable. De toute évidence, ils n'avaient ni l'un ni l'autre éprouvé pareilles sensations, ce qui les rend tout à la fois maladroits et pétillants. Il le mériterait bien cet espèce d'escogriffe. Enfin ! N'en demandons pas trop pour une première rencontre, et venons en plutôt à l'objet de cette soirée :
- Volontiers chère madame...
- Scotch ?... Ricard ?...
- Plus doux si vous avez... J'adore les douceurs... un porto ira très bien... Tu as raison Jack... assez pleuré sur mon passé... Alors qu'elle est ta proposition ?...
L'appel de phare émis par Patrice est capté cinq sur cinq, comme en témoigne le sourire langoureux, ponctué d'un regard encore plus tendre de la jeune femme. Cette fois, c'est Patrice qui aurait tendance à perdre le fil de la conversation, oubliant momentanément Jack et ses sornettes, au profit plus romantique et révélateur du regard échangé avec sa femme. Mais la voix caverneuse de Jack le sort de sa nébulosité :
- C'est une place de gardien... J'ai un ami qui dirige une société de surveillance et interventions et je sais qu'il embauche en ce moment... Si tu veux, je l'appelle demain... Je crois qu'il manque de personnel pour le contrôle d'un établissement dÉtat...
- Ça paie bien ?...
- C'est une des plus grosses sociétés de France... tu dois connaître... C'est la SIRA... Surveillance Industrielle Rhône Alpes...
- Encore faut-il que cela vous plaise Patrice ?... Ce n'est pas amusant et souvent dangereux !...
- Faire ça ou mendier !... Pour ce qui est du danger... après avoir affronté mon ex-femme, je crois bien que je suis rodé et prêt à affronter tous les risques !...
- Et puis de toute façon... c'est quand même mieux que de faire la charité non ?...
Là, Jack est allé un peu trop loin et même si ses paroles dépassent ses pensées, Patrice ne l'accepte pas et ne peut s'empêcher de lui signifier sèchement :
- Je ne suis pas ici pour tendre la main Jack !... Si tu m'as fait venir chez toi pour m'en foutre plein la vue avec tes réflexions à la con... je te préviens, c'est moi qui vais t'en mettre... mais plein la gueule, c'est clair... Excusez moi madame... je dois partir... j'ai encore ma dignité !...
Joignant les actes aux paroles, Patrice se lève brusquement et se dirige vers la maîtresse de maison afin de la saluer et de s'excuser comme il convient. Certes, il n'a pas plus envie de partir que d'aller se confesser. Mais il veut surtout conforter sa position auprès de la femme et mettant son honneur en avant, peut donc mieux s'assurer qu'il est sur la bonne voie. Le mari pour sa part ne sait plus très bien si c'est du lard ou du cochon et tente, comme il le peut, de rattraper le coup :
- Drôle de façon de remercier un ami !... Allez... reste assis... Je m'excuse... tu es satisfait ?...
- Ton ami a raison Jack... Navrée de prendre sa défense, mais tu vas trop loin... Je suis désolée Patrice... je vous en prie... asseyez-vous... attendez au moins que je vous ai fait l'attestation !... De toute façon, quoi qu'il arrive, vous n'avez qu'à dire que vous êtes recommandé par Jack... Le simple nom de Duvermont en fait trembler plus d'un croyez moi... heureusement qu'il y a çà !...
- Ah toi la ferme hein !... On discute entre hommes... Sers plutôt à boire... Ne t'inquiète pas pour ça mon vieux... demain matin j'appellerai ton espèce de gugus et je lui expliquerai... C'est qui, que tu vas voir au juste là-bas ?...
- Je n'ai pas le nom en tête... Je sais que c'est au deuxième étage... le responsable de l'enfance ou quelque chose comme çà...
- Je connais pas, mais mon pote doit sûrement avoir des contacts avec lui... Alors arrête de faire la gueule tu veux bien ?... Pose ton cul sur le canapé et laisse-toi aller... Tchin-tchin !...
La complicité dans les regards échangés entre l'épouse et Patrice, se fait de plus en plus pressante et difficile à contenir. Cette fois le doute n'est plus permis, Patrice est convaincu du désir ardent qui brûle au fond du corps de la jeune femme. Un échelon de plus est gravi à chacun de leur sourire. Leurs mains se cherchent avec discrétion et maladresse, créant une atmosphère sereine et magique autour d'eux. Ce qui les isole épisodiquement du monde extérieur, pollué par les propos écœurants de Jack qui n'est plus écouté que par les seuls verres qu'il descend l'un après l'autre ! Le climat est de plus en plus intime entre Patrice et cette ravissante créature, qui doit savoir profiter des rares instants qui lui sont offerts du mieux qu'elle peut !
Visiblement, elle a, en plus de son physique, un charme extraordinaire qui la rendent à la fois diaboliquement sexy et atrocement intouchable ! L'incident est très vite oublié, l'apéritif se déroule à merveille et dépasse même toutes leurs espérances clairement avouées cette fois. Ne pleurant pas les doses d'alcool pour son mari, elle lui remplit le verre à plusieurs reprises ce qui bien entendu, ne reste pas sans produire les effets escomptés. Si bien qu'après de longues minutes de monologue pour Jack et de flirt discret pour Patrice et sa nouvelle conquête, l'heure est venue de passer à table :
- Nous passons à table quand vous voulez cher Monsieur !... Un bon repas, une bonne nuit de sommeil et je suis certaine que demain sera un jour merveilleux...
- Appelez moi Patrice !... vous me flatterez !... Pour ce qui est d'être comblé, j'avoue que ce soir n'a rien a envier à demain...
- Soit !... à condition que vous m'appeliez Véronique !... Je vous remercie pour le compliment...
Sans le vouloir ni encore moins le savoir, Jack est en train de faire le jeu des futurs amants, qui n'en demandaient pas tant et qui auraient envie de l'embrasser :
- Vous ne croyez pas qu'en supprimant le vous, ça irait encore mieux ?... C'est vrai quoi !... pas la peine de faire de manière !... On est entre gens civilisés non ?... Alors foutez-moi la paix avec vos madame et monsieur... Véro... Patrice...
Quand on dit que le ridicule ne tue pas, on ignore volontairement le mot inconscience ! Voilà que d'un coup de baguette magique, Véronique et Patrice sont propulsés l'un vers l'autre, par Jack, en personne ! A vous couper le souffle ! Inutile de dire que cette proposition est accueillie avec enthousiasme, illuminant comme par enchantement le regard étoilé et parfumé de désir, qu'échangent à présent sans pudeur Patrice et sa future dulcinée ! Encore un ou deux verres de whisky, et bien entendu une bonne bouteille de vin, pour être certain que nos amis aient le feu vert afin de donner libre cours à leurs fantasmes.
Plus les minutes passent, plus les jeunes gens pensent à la même chose, ce qui leur fait parcourir dans le dos les frissons de la passion, difficiles à contenir à ce niveau de désir réciproque. Pour ce qui est de faire boire Jack, Patrice et Véro ne ménagent pas leur peine ! Tandis que sur la table leurs mains se frôlent de plus en plus souvent, sous la table, les pieds se livrent à un numéro de haute voltige !... Mais Jack est coriace, et il leur faut attendre la fin du repas, arrosé de la plus belle façon qui soit, pour qu'enfin les effets de l'alcool, aidés il est vrai par quelques gouttes de somnifère, transportent Jack au pays des songes. Profitant d'un moment de solitude à la cuisine, où Patrice venait d'apporter les derniers plats avec Véronique, le couple échange une première étreinte et un baiser presque surnaturels. Ardents de mille feux, excités autant qu'envoûtés, ils s'abandonnent sans la moindre pudeur et enfin, ils en arrivent à certaines confessions :
- Il est tous les jours comme ça ton mec ?...
- Hélas !...
- Ma pauvre chérie !... Je te plains !...
- Je n'ai pas à me plaindre... surtout pas ce soir !... C'est pas tous les jours hélas, qu'il amène à la maison, quelqu'un qui me plaise...
- C'est gentil... mais... s'il se réveille ?...
- Dans l'état où il est ?... ne te fais pas de soucis... Là, il ronfle jusqu'à midi demain...
Au diable les préjugés ! Après tout, un moment de plaisir dans cet océan de douleur est toujours bon à prendre ! Il est bien évident que si Jack avait été un ami véritable et authentique, digne de ce nom, il eût été pratiquement impossible à Patrice de s'abandonner de la sorte. Mais comme ce n'est pas le cas, bien au contraire, il n'y a pas de raison pour qu'il s'en prive. La vengeance est un plat qui se mange froid et quand on voit celui qui est proposé ce soir, sous les traits avantageux de Véronique, quel homme ne trouverait pas le plus féroce des appétits ? De plus, en proie à je ne sais quelle passion dévorante, il sent grandir en lui le désir profond de volupté, attisé par les regards de sa charmante partenaire.
Raffinement suprême, que Patrice prolonge au maximum portant ainsi au fil des minutes, l'excitation à son apogée, afin de s'envoler dans les bras de sa maîtresse au zénith du désir. Côte à côte sur le canapé, musique en sourdine, Patrice et Véronique savourent avec beaucoup de maîtrise ces instants sublimes, échappant ainsi aux traditionnels instincts bestiaux métamorphosant l'être humain en animal abject. Le contraste est suffoquant ! D'un côté, vautré sur sa chaise et plein comme une huître le maître dans toute sa splendeur, et de l'autre, épanouis et heureux, le couple d'amants incarnant la fraîcheur de vivre et la véracité des beaux sentiments. Sans le moindre scrupule, Véro et Patrice oublient totalement la présence de Jack et se laissent aller dans des caresses de plus en plus intimes et enivrantes, ponctuées de baisers de plus en plus fougueux :
- Ça fait longtemps que vous êtes mariés ?...
- Bientôt dix ans !...
- Je ne comprends pas !... comment peux-tu le supporter ?...
- Bof !!! ... on sait ce que l'on perd, en ignorant ce que l'on gagne !...
La réponse évasive de Véronique est significative pour Patrice, qui vient de percer sans le savoir, l'abcès du couple ! Par quel odieux chantage Jack oblige Véro à rester sa femme, son esclave plutôt ? Mieux vaut ne pas trop insister, ce qui risquerait de gâcher un si doux moment et compromettrait la suite tant attendue. Aussi, la conversation redevient plus adaptée à la situation et replonge nos amis dans cette atmosphère, platonique par excellence. Les corps brûlent de passion, mais ni l'un ni l'autre ne désire prendre l'ascendant sur le partenaire, remettant ainsi entre les mains du hasard, l'instant merveilleux qui verra les deux êtres n'en faire qu'un. Jack pendant ce temps, détaché du monde dans un état presque second, est bien loin de se soucier des ébats amoureux de sa femme et de son amant. Ivre mort, il est avachi dans sa chaise, ronflant comme un porc ! Mais sa présence, sans qu'elle ne soit véritablement un obstacle, gêne quelque peu Patrice et Véronique le ressent... :
- Qu'est-ce qu'il y a mon chéri ?... Je te sens bizarre d'un seul coup !...
- A dire vrai... faire ça... ici... devant ton mari... ça me gêne un peu tout de même !...
- Tu veux qu'on monte dans ma chambre ?...
- Je n'osais pas te le demander... Il ne risque pas de tomber de la chaise l'autre abruti ?...
- Viens m'aider... on va le mettre sur le canapé tu as raison !... Je ne voudrais pas qu'il se réveille en tombant... ce serait dommage non ?...
- Pour lui je m'en fous !... pour nous c'est une autre histoire !... Allez... viens m'aider...
Habillement et sans bruit ni secousse, le couple transporte Jack sur le canapé. Non sans mal il est vrai, car le monstre est lourd comme ce n'est pas permis ! Véritable loque, il pèse de tout son poids mort ce qui oblige Patrice a user de toute sa force et de son énergie, pour parvenir à le hisser sans encombre et le caler comme il convient. Après quoi, histoire de récupérer un peu et surtout, attendre un minimum de temps pour être sûrs qu'il ne se réveille pas, le couple en profite pour échafauder quelques projets d'avenir. Mais très vite hélas, Véronique prend conscience des dégâts occasionnés dans le cœur et l'esprit de Patrice :
- Tu sais ma chérie pour moi les projets sont morts... Je vis au jour le jour, errant comme un être sans âme... Après deux échecs comme je viens de connaître, je ne me sens plus la force ni le courage de tenter une autre aventure affective...
- Que c'est triste de t'entendre parler ainsi... Tu n'as pas le droit de sacrifier ta vie parce que tu as subi des travers ?... Toutes les femmes ne sont pas des salopes tout de même ?...
- Je sais... mais... C'est de moi dont j'ai peur à vrai dire !... Je réalise que dans tous ces échecs, que ce soit mes deux mariages ou les tentatives de vie commune... j'ai une grosse part de responsabilités... Je suis trop possessif et jaloux et je n'arrive pas à oublier... Ce qui naturellement me contraint à imaginer que la femme avec qui je suis, est capable elle aussi de faire la même chose que les autres !... tu comprends ?... Ca irait bien pendant quelques temps, mais je sais pour l'avoir vécu et compris maintenant... que tôt où tard, le négatif ressortirait comme le démon qu'il incarne à mes yeux !...
- N'en parlons plus !... à défaut de pouvoir être ta femme... je brûle d'envie de devenir ta maîtresse...
Les mots une fois de plus, deviennent dérisoires et sans effet. Cette fois, assurés que Jack est bel et bien au pays des rêves, Véro et Patrice échangent encore un tendre baiser avant de se décider à se lever pour se diriger vers un endroit plus propice à leurs ébats. Main dans la main, ils quittent le salon en prenant soin de fermer la porte. Le couple ensuite se transporte dans la chambre, emportant tous les ingrédients nécessaires ; cigarettes, alcool etc. Une fois seuls, ils peuvent enfin s'abandonner librement sans se soucier de rien d'autre que de leur propre plaisir. L'atmosphère, beaucoup plus intime cette fois, est très vite obtenue. Le radio cassette au-dessus du lit, laisse échapper quelques notes tendres d'une musique romantique, rendue plus nostalgique par les effets de la lumière tamisée.
Cette fois, les paroles deviennent inutiles, seuls les yeux continuent d'échanger de tendres mots d'amour, tandis que les corps commencent à se parler avec le langage approprié. Profitant d'un slow complice, les jeunes gens très habiles se déshabillent mutuellement et très vite, leurs corps dénudés et frémissants de désir les attirent sur le lit. Les soupirs de sensualité succèdent aux frémissements, provoqués par les caresses de plus en plus intimes. Suivant un rituel quasi religieux, les corps sont peu à peu couverts de frissons et de sueur, au rythme lent d'un blues langoureux. Les amants cette fois, peuvent enfin savourer les délices de cette sensation extraordinaire, dès lors que la nudité permet le contact direct de la peau... Lumière tamisée, musique en sourdine, cigarettes, whisky... et... Bon !... Le reste vous le connaissez, je l'espère pour vous, la suite aussi !... Non ?... Tans pis !...
**********
Le lendemain matin, alors que le camping sort lentement de sa léthargie nocturne, Patrice termine sa nuit laissant à Sophie le soin de se préparer tranquillement pour l'école. Comme tous les matins, elle prend connaissance des différentes consignes pour la journée, des commissions qu'elle devra faire en sortant de l'école ainsi que celles relatives au ménage. Ce matin pourtant, la pauvre Sophie n'est pas tellement à l'aise. Elle le sait, son papa doit être confronté à l'administration, en vue de son placement ou non dans une autre famille. L'hypothèse d'une pareille éventualité n'est pas faite pour la réjouir outre mesure.
Quelle n'est donc pas son bonheur en lisant que rien ne pourra les séparer, grâce à ses amis. Le travail est acquis et donc c'est une chose qui fait partie du passé. Pour l'appartement, ses amis se sont arrangés pour faire croire qu'ils vont lui louer un studio et ainsi donc, remplissant les deux conditions indispensables exigées, il n'y avait plus de soucis à se faire pour tout çà. Sophie retrouve alors l'appétit en même temps que le sourire, ce qui lui sera des plus utile pour affronter sa journée de classe. Bien plus responsable que beaucoup d'adultes, elle assume avec une efficacité incontestable toutes les tâches qui incombent à une maîtresse de maison.
Du haut de ses douze ans, elle émerveille et fascine en forçant l'admiration de tous les gens qui côtoient Patrice au camping. Tout le monde est au courant de leur situation et très vite, une solidarité s'est mise en place. Ainsi, on peut voir discrètement une voiture suivre Sophie sur ses différents parcours, la protégeant de tous risques d'agression ou rapt possibles. Dans un même temps d'ailleurs, une véritable muraille de protection s'est installée autour de leur caravane et à toute heure du jour et de la nuit, il n'est pas rare de rencontrer quelques " anges gardiens " capables du pire si les menaces proférées à l'encontre de Patrice devaient être mises à exécution.
Il faut dire que son ex-femme, bonne à rien mais capable de tout avec son cul, non contente de l'avoir placé dans une situation pratiquement irréversible, se permet en plus de le menacer. Elle le sait capable de relever tous les défis possibles donc, de se sortir de cette impasse et là, elle ne le supporte pas. C'est triste mais il faut admettre que ce genre d'individus existent ! Pas assez de l'avoir grugé pendant toutes ces années, en détournant des sommes considérables avec une complice, de l'avoir roulé et traîné dans la poussière du déshonneur en le trompant à tour de bras, de lui avoir infligé une humiliation exagérée avec son commerce, elle veut aller jusqu'au bout et assouvir son goût morbide pour l'ignoble et l'infâme en le conduisant au plus profond de son néant. Indomptable et capricieuse, ignoble et sans personnalité, elle se fait craindre et respecter en usant de tous les stratèges pour démolir et pulvériser ce qui la gêne sur son passage. Patrice est devenu en quelque sorte la bête à abattre pour elle et malgré sa victoire, elle ne désire qu'une chose, le voir disparaître.
Un peu plus tard dans la matinée, tandis que Patrice est en train de terminer sa toilette, une jeune et ravissante jeune femme vient frapper à la porte de la caravane :
- Entrez... c'est ouvert !... Tient... par hasard... que me vaut l'honneur de ta visite de si bon matin... Ce qui n'est pas dans tes habitudes ma chère Lucie !...
- Je peux repartir si tu veux... Je vois que je suis aussi bien accueillie le matin que le soir !... Je peux entrer tout de même ?...
- Excuse-moi... Tu prendras bien un café avec moi ?... il est justement en train de se faire... Tu ne m'en voudras pas si je fais au plus vite... à onze heures j'ai rendez-vous à la Sécu...
- On dirait que les choses se sont arrangées !... Hier tu tremblais de tous tes membres... Pourtant tu le sais bien mon biquet... Vous venez habiter à la maison et tu ne risques rien !...
- Écoute Lucie... Tu sais ce que je pense sur ta façon d'insister... Tu es adorable, tu as sans doute toutes les qualités pour faire la plus merveilleuse des épouses... Mais il n'est pas question de me remettre en ménage, avec qui que ce soit du reste... Je te laisse servir le jus, je termine ma toilette...
La pauvre Lucie le sait bien, Patrice est tellement écorché vif, qu'il met toutes les femmes dans le même panier et préfère mener sa vie comme il l'entend, plutôt que de prendre le moindre risque. Comme bien des conquêtes qu'il est à même de fréquenter pour quelques jours au plus, Lucie est une femme qui serait idéale pour lui. Mais rien à faire, il a trop peur de se brûler une fois encore. Chat échaudé craint l'eau froide il est vrai, ce qui le conduit à rester sur ses gardes. Tout en restant correct et loyal vis-à-vis des femmes qu'il rencontre, et avec lesquelles il partage quelques moments d'intimité. Cependant, Lucie n'est pas du genre à se laisser intimider et à tous les niveaux, tente de prendre Patrice à revers pour le faire changer d'avis :
- Je suis peut-être indiscrète mais... par quel miracle es-tu parvenu à trouver une solution à tes problèmes vis-à-vis de la Sécu ?...
- Indiscrète non... tout au plus kamikaze... Rassure-toi, il ne s'agit pas d'une nouvelle conquête.... enfin presque !... Plus exactement, c'est une relation, qui ne risque pas de venir pleurer pour que je vienne chez elle... je ne sais pas si son mari accepterait !...
Dur pour la pauvre fille, qui en prend plein la figure. Dommage que Patrice soit aussi borné, pour ne pas réaliser que par souci pour eux, Lucie s'est quand même levée de très bonne heure afin de tout faire pour les aider. Son intérêt pour Patrice est d'autant plus sincère et désintéressé, qu'elle connaît parfaitement sa situation. A plusieurs reprises déjà, elle s'est engagée à faire siennes des dettes qui l'encombrent encore. Mais elle le sait, Patrice a peur et là, rien ni personne ne pourra le faire changer. La pauvrette pourtant, bien que choquée et presque vexée, essaie cependant de garder la tête froide :
- Je vois !... Encore une de ces aventures sans lendemain qui finiront par te conduire en prison ou alors au cimetière !... En prison encore, je pourrai t'apporter des oranges !...
Patrice réalise soudain qu'il venait de faire mal à son amie et cela ne le met pas à l'aise du tout. Il est conscient de la sincérité de Lucie, de son goût évident à faire le bien, mais il ne peut pas s'empêcher de freiner ses pulsions :
- Merci pour le café... Excuse moi Lulu... Je ne voulais pas te faire de peine... Tu es vraiment formidable et si j'étais seul, je te jure que nous serions déjà ensembles... Mais j'ai ma fille, et... franchement, j'en ai assez de l'entendre pleurer toutes les nuits et d'appeler maman pour des prunes... Si je dois refaire ma vie, avec toi ou une autre... il faudra que je sois sûr et certain que cette fois, ce sera la bonne... Fini les essais éphémères, dans le seul but d'assouvir mon envie de ne plus être seul... Je te signale une chose tout de même, au cas où tu ne t'en serais pas rendu compte, depuis que je te connais je ne sors qu'avec toi !... Je n'ai pas pour habitude de courir plusieurs lièvres à la fois... J'ai toujours été franc avec toi ma puce... Tu le sais bien, c'est de moi que j'ai peur... Tant que je ne serai pas sorti de cet enfer, je ne pourrai jamais refaire ma vie... Hier soir c'était différent... Un vieux copain... ancien amant de mon ex-femme... sa ravissante épouse... Mes problèmes qui se résolvent et en plus, j'ai passé une fin de soirée des plus démoniaques !... Du boulot assuré... un logement réservé... même si ce n'est que du pipo...
- Et une maîtresse attitrée... que demander de mieux en effet !... Désolée Patrice... Je veux bien être patiente, compréhensive et tolérante, mais cette fois je crois qu'il vaut mieux mettre un terme à nos relations...
- Et voilà !... Décidément tu cherches le couteau pour te faire trancher la gorge ma parole !... Je n'ai pas le droit de vivre, de respirer... de pisser presque, sans te voir faire la gueule !... C'est ce que tu appelles te montrer compréhensive et tolérante ?... Arrête ton mélodrame tu veux... je sais bien que dans moins d'une semaine tu seras encore là...
- Non... cette fois c'est bien fini !... J'en ai assez de pleurer en te sachant dans les bras d'une autre...
- Parce que tu le veux bien !... J'ai été suffisamment honnête envers toi pour ne pas accepter ni tolérer une scène aussi absurde qu'injustifiée !... A t'entendre, je joue les maris infidèles !... alors que depuis le premier jour, je t'ai annoncé la couleur non ?... OK pour une relation, mais jamais de liaison c'est bien ce qui avait été convenu ?... Chacun reste maître et propriétaire de sa vie privée... Alors, puisque tu le prends comme çà, c'est parfait... Cette fois, c'est moi, qui te dis adieu définitivement... Excuse-moi trésor, mais je dois me préparer... tu connais la sortie !...
Retenant comme elle peut son chagrin, et Patrice son envie de la retenir, Lucie quitte la caravane sans demander son reste. Elle le sait, jamais elle ne pourra prétendre que Patrice s'est moqué d'elle, ou qu'il ait triché. Ce n'est pas en effet le genre d'homme à profiter des situations, bien au contraire ! Ce qui lui fait le plus mal au cœur c'est que cette fois, c'est lui qui l'a chassée et elle en est convaincue, jamais il n'acceptera de revenir sur une décision. De son côté, Patrice est bouleversé, attaché qu'il était mais à sa manière, à sa petite Lucie qui était devenue au fil des jours, sa confidente avant d'être sa maîtresse. Plus seul encore, face à sa douleur et son amertume, il essaie de ne pas craquer. Il mourait d'envie de refaire sa vie avec Lucie, mais une fois de plus, son devoir envers Sophie efface toute spéculation affective et lui interdit tout écart dangereux. D'autant plus risqué du reste, que Sophie n'est pas du genre facile et encore moins décidée à partager le cœur d'une autre femme.
**********
Toujours très ponctuel, ce qui est une qualité très recherchée de nos jours, Patrice arrive à la sécurité sociale. Contrarié par cette rupture prématurée, il est très tendu, ce qui de toute évidence augure plutôt mal pour la suite des opérations ! Heureusement, il détient les cartes maîtresses et logiquement, rien ne devrait venir perturber la suite des événements. Après avoir parqué sa voiture, il prend la direction du bureau au second, avec, au fond du cœur, toute la haine et le dégoût envers toute cette mascarade. Au fond, et c'est bien se qui paraît le ronger, il délaisse une petite femme simple et travailleuse, honnête et sincère, au profit d'une femme égoïste prête à tout, pour avoir un jouet à sa disposition.
En attendant, il faut l'admettre, elle ne pose pas de conditions insurmontables, loin s'en faut ! C'est donc avec un esprit particulièrement encombré, qu'il arrive enfin devant le bureau qui lui avait été indiqué. Déjà, sur le palier, un huissier lui donne comme par enchantement la possibilité de vider un tant soit peu l'excès d'énergie qui bouillonnait en lui. Quand il est dans un tel état de nervosité et de contrariété, peu importe l'endroit où il se trouve et encore moins, les personnes qu'il a en face de lui. Le pauvre employé en fait les frais et visiblement, n'a guère envie de se montrer plus professionnel que de coutume :
- Excusez-moi monsieur... Vous ne pouvez pas entrer sans rendez-vous...
- Pourquoi tu crois que je suis là... figure de singe !... Et çà, c'est quoi pauvre con ?... une demande en mariage peut-être ?... Continue tes mots croisés et oublie-moi il vaut mieux pour toi !...
- Vous devez vous présenter d'abord et ensuite, attendre que je vous annonce auprès de votre rendez-vous !...
- On s'étonne après que la Sécu soit en déficit !... J'ai pas besoin d'intermédiaire pour frapper à une porte que je sache !... Alors continue tes tas de sable et fiche-moi la paix pigé ?...
Le pauvre agent n'a pas le temps d'en dire une de plus que déjà, après avoir frappé à la porte, Patrice entre dans le bureau indiqué en dépit de l'interdiction manifeste de l'huissier. A l'intérieur, une ravissante petite blondinette paraît assez surprise, et quelque peu gênée de cette intrusion musclée :
- Que se passe-t-il ?... vous avez rendez-vous monsieur ?... En voilà une façon d'entrer sans y être invité ni même sans doute attendu !...
- Invité j'en ai rien à foutre !... attendu... comme vous dites... je le suis... Voilà ma convocation et si je ne m'abuse... il est exactement l'heure...
- Ah !... c'est parfait... Vous pouvez nous laisser monsieur l'huissier... monsieur est bien attendu... Je vous en prie... asseyez-vous... Le moins que l'on puisse dire, c'est que vous avez des façons pas très ordinaires de vous imposer dans un bureau !...
- Écoutez madame... Pour une fois, prouvez moi qu'il existe au moins une personne dans ces putains d'administrations, capable de justifier sa paie !... Epargnez-moi votre étonnement bidon, et veuillez je vous en prie, m'annoncer à monsieur... J'arrive pas à lire... désolé... Je crois que c'est quelque chose comme... Du...band, ou Durand...
- Grandjean... madame Grandjean... C'est bien avec moi que vous aviez rendez-vous... Ce n'est donc pas monsieur, mais madame... jusqu'à preuve du contraire !... Vous êtes donc bien monsieur Terna ?...
- Jusqu'à preuve du contraire... et je suis normalement constitué... Navré pour la méprise, mais vous n'avez qu'à demander à vos secrétaires d'apprendre à écrire, plutôt que de passer leur temps à se faire les ongles en se racontant leurs exploits sexuels !...
- Parfait !... Vous êtes un ami intime de monsieur Duvermont je crois savoir...
- Plus exactement, intime avec sa femme... si vous voulez le savoir... Je ne suis pas homo !... De toute façon, ami ou pas, je suis en mesure de conserver ma fille, c'est tout ce qui compte pour moi...
- En effet... Vous avez un emploi et... un logement... C'est bien ce qu'il fallait pour ne pas risquer de voir votre fille placée par la DDASS dans une famille d'adoption... Votre vie privée ne m'intéresse pas... Je vous demande de bien vouloir me remplir cette attestation sur l'honneur, certifiant que vous êtes bien salarié, ainsi que l'adresse de votre futur logement...
- Je croyais que le simple nom de " Duvermont "... suffisait à mettre immédiatement tout le monde au garde à vous ?... J'ai vraiment besoin de remplir cette connerie de questionnaire bidon, qui finira dans le fond d'une corbeille, si ce n'est dans la poubelle directement ?...
- Écoutez monsieur... Je veux bien admettre que vous soyez révolté et quelque peu caustique, mais si vous ne remplissez pas ce formulaire, ni ce cher Jack ni personne ne pourra plus rien pour vous...
- Je vois !... Vous savez ce que je pense de votre vie privée j'espère !... " Ce cher Jack " !... que c'est chou !... Enfin bref... donnez moi votre machin...
La patience a des limites et le moins que l'on puisse dire, c'est que le dernier aparté de Patrice n'est pas fait pour plaire à son interlocutrice. Même s'il n'a pas tort sur le fond, la forme pour sa part laisse quelque peu à désirer ! Cette nervosité, traduit bien le remords d'avoir abandonné Lucie d'une manière aussi stupide que grossière. Au fond, sans vouloir l'admettre, il en était un peu amoureux et plus que jamais, regrette son geste. En lisant le questionnaire, il laisse échapper quelques larmes, ce qui fort heureusement, atténue quelque peu le courroux de la préposée. Indéniablement, écorché vif et vraiment paumé, il ne maîtrise plus du tout ni ses actes ni ses paroles :
- Je dois remplir toutes les cases ?... Depuis le temps que je vous donne ces renseignements vous n'êtes pas encore capable de les centraliser ?...
- Ca suffit monsieur Terna... vous voulez votre fille ou non ?...
- Si je la veux ?... Mais pour qui vous vous prenez ?... Vous croyez que parce que vous êtes dans un bureau administratif... vous avez tous les droits ?... ça va la tête, ou quoi ?... Je sais que bien des femmes avec leur cul, peuvent arriver à résoudre tous les problèmes, mais il ne faut pas croire qu'un père ne fera rien pour défendre ce qui lui appartient !... Vous savez où je me les mets vos menaces ?... Qu'on touche à ma fille et je vous jure que le sang coulera... Alors Duvermont ou pas, rien à cirer !... Voilà ce que j'en fais moi, de vos papiers de merde... Et s'il arrive quoi que ce soit je vous préviens belle bonde... c'est vous et vous seule qui subirez ma vengeance... Qu'est-ce que la justice a fait contre mon ex-femme ?... queudale.. Qui c'est qui paye ses dettes ?... ma pomme !... Alors au point où j'en suis, je suis prêt à aller jusqu'au bout !... La justice est tellement pourrie, que je passerai pour irresponsable !... Alors si vous tenez à la vie, arrêtez de me faire chier avec vos putains de papiers de merde !...
Cette fois, la jeune femme réalise l'ampleur du sinistre et avec beaucoup de doigté, essaie d'en limiter la propagation. Elle est parfaitement consciente elle aussi de cette douloureuse situation, mais comme trop souvent dans pareils cas, elle ne peut laisser parler son cœur sans compromettre son avenir professionnel :
- Calmez-vous cher monsieur... Je ne suis pas là pour être un obstacle bien au contraire... Même si je partage votre opinion, du fond du coeur, vous comprenez je l'espère que je n'ai pas le droit de vous donner raison ?...
- Dommage que vous soyez aussi bornée !... Vous êtes une personne charmante et je suis certain que si vous surveillez un peu plus vos relations, vous éviteriez des bras comme ceux de Jack !... En attendant, voyez ce que j'en fais de vos questionnaires à la con... et de Jack en même temps...
Fou de rage, Patrice déchire les formulaires qu'il était en train de remplir, et qu'il jette au visage de la pauvre chef de bureau, qui ne savait plus du tout ce qu'il fallait qu'elle fasse. Elle en est consciente, rien désormais ne peut interdire à Patrice, en conformité avec la loi, de garder son enfant. A en juger ses réactions épidermiques à son égard, mieux vaut effectivement classer au plus vite le dossier et oublier cet incident. Plus par compassion véritable que par peur, elle acquiesce avec beaucoup de grâce et décide de mettre un terme à cet entretien peu ordinaire :
- C'est de la provocation cher monsieur !... Si Jack l'apprenait il ne serait pas des plus heureux et je doute qu'il persiste dans son envie de vous aider !... Mais rassurez-vous... Je ne suis pas du genre à tout compromettre...
- Véronique... c'est sa femme... est là, ça me suffit amplement... Le studio lui appartient et si ça ne marche pas avec la SIRA, elle me prendra avec elle dans son magasin... Qu'est-ce que vous voulez donc de plus ?...
La chef de bureau a beau incarner la force et la puissance de l'administration en général, plus dissuasives qu'autre chose d'ailleurs, elle sait aussi qu'elle ne peut rien faire contre la loi. Patrice est désormais en règle et visiblement, il n'est pas du genre à se laisser intimider facilement. Si plus de personnes avaient le courage de dire ce qu'elles pensent, les choses auraient peut-être tendance à évoluer. Hélas, dès que le Français moyen se trouve confronté aux lois implacables et inhumaines de l'administration, avec ses contingences d'obligations et de démarches, il perd tous ses moyens. Il se contente, sans réagir, de subir les caprices de quelques guignols déguisés en fonctionnaires, qui se complaisent dans leur médiocrité.
Si toute vérité n'est pas bonne à dire, elle est encore moins bonne à entendre ! Pourtant, loin de se hérisser contre lui, la jeune femme essaie d'en savoir un peu plus long sur Patrice. Repoussant l'huissier, accouru en renfort après les éclats de voix, elle le fait asseoir et d'une façon amicale et sensible, le convie à vider son sac. Comme elle s'y attendait un peu, Patrice ne tarde pas à s'effondrer en larmes, ce qui ne peut que le soulager enfin de tout ce poids qui l'oppressait. Sans vouloir jouer la psychologue, elle adhère sincèrement à son émotion et contribue ainsi avec une très grande tendresse, au soulagement de Patrice. Après de longues minutes pathétiques et éprouvantes, le calme s'instaure à nouveau et le sourire vient enfin timidement illuminer le visage de Patrice.
**********
Quelques jours plus tard, après avoir pris les contacts nécessaires avec sa société, Patrice peut enfin savourer comme il convient le privilège de se sentir un citoyen à part entière. Même Jack soudain, en dépit de tout ce qu'il incarne en hypocrisie et en médiocrité, devient un ange ! C'est dire avec quel état d'esprit il entreprend sa nouvelle carrière de surveillant, sur un site d'état qui plus est ! Aux portes de Grenoble, dans un magnifique cadre de verdure, s'étend, majestueux et presque surnaturel, le Centre National d'Études des Télécommunications. Bastion des recherches et technologies nouvelles en matière de télécommunication, l'architecture des bâtiments est, elle aussi, à l'avant garde de la création. Comme bon nombre de ses frères jumeaux répartis en peu partout en France, le CNET jouit d'une solide notoriété sur le plan de la télécommunication européenne, télédiffusion, ou télétexte, preuves indiscutables de son rôle prépondérant sur l'économie de notre pays.
Doté depuis peu d'une antenne radar, le CNET est en relais direct avec TELECOM 1, satellite géo stationnaire diffusant simultanément sur la quasi totalité de l'Europe, son écran d'informations. Téléconférences, télétextes, sont ainsi retransmis à tous les pays au même moment, grâce au réseau Télécoms. C'est dire le rôle capital et prépondérant joué par le CNET de Meylan, où travaillent et cohabitent en permanence quelques quatre cents personnes hommes et femmes, chercheurs, ingénieurs et scientifiques. Des travaux les plus élémentaires aux applications les plus spécifiques, le CNET impose à tous ses concurrents la rigueur et l'authenticité de son savoir faire.
Doté d'une " salle blanche ", où les expériences et toutes autres manipulations exigeant une atmosphère hors poussière y sont possibles, le centre dispose en plus naturellement, de toutes les dernières nouveautés en matière d'électronique de pointe. Ce qui lui confère un plus indéniable et indispensable, sur le plan de son indépendance et de son autonomie. Hélas, seuls les techniciens concernés, ainsi que les autorités locales, apprécient vraiment le rôle du CNET. Bien peu de gens en effet, se soucient du bien fondé d'un tel site, quand encore, ils en connaissent l'existence ! Ce qui est presque un paradoxe, quand on connaît les exigences de plus en plus grandes en matière de télécommunication des Français en particulier !
Mais c'est un peu la preuve de cet égoïsme typiquement national, qui met en relief les lacunes en matière d'information, dont le Français moyen se passe très facilement. Les étrangers, et en particulier les Japonais, eux, connaissent parfaitement bien le CNET et ce, dans ses moindres recoins ! Ils ne sont pas les seuls bien sûr, mais de loin, ce sont eux qui paraissent les plus intéressés. Certes, cela ne compense pas la méconnaissance du Français en général et du Dauphinois en particulier, mais lorsqu'on a l'occasion de dialoguer avec des étrangers, on peut être fier de ressentir comme un petit picotement d'orgueil, parcourir notre corps.
Il serait très intéressant de pouvoir en raconter davantage sur le CNET, tellement le potentiel qu'il contient a de la valeur. Mais ce serait oublier notre petite histoire en compagnie de Patrice, qui va connaître bien des aventures au cours de ses missions. Car finalement, Jack, " le cocu ", a pu le faire entrer comme agent de sécurité, précisément affecté au CNET où comme dans tous les établissements de cet ordre, une surveillance permanente est assurée par des gardiens. De jour comme de nuit, c'est au sein de l'une des équipes que nous verrons Patrice, fier et digne dans son bel uniforme. Pour l'anecdote, c'est Véronique en personne qui s'est proposée de s'occuper du linge de Patrice et de sa fille.
Les repas se font de plus en plus fréquents et Jack, aveugle ou consentant, ne parait pas intrigué outre mesure par cette délicate attention dont fait preuve sa femme à l'égard de Patrice. Inutile de dire que nos deux comparses ne s'en privent pas, et jouissent même de tous les instants propices qui leur sont favorables pour donner libre cours à leurs fantasmes ! D'autant que Sophie, soulagée de sentir son père à l'abri d'un éventuel retour affectif, l'encourage et facilite au maximum cette relation adultère avec Véronique. Elle se montre même complice avec eux et prend un plaisir certain à mentir à Jack, pour protéger l'intimité du couple.
Retrouvons donc Patrice dans son bel habit de lumière, lors de sa première prise de fonction dans cet établissement d'État, farouchement préservé. Pendant quelques jours, il viendra en sureffectif, afin d'être informé comme il convient sur la mission qui lui est impartie. Son équipe se compose d'un gradé chef de poste, d'une jeune et belle surveillante qui à première vue, doit provoquer quelques tiraillements entre les autres gardiens. Mais là, une fois de plus pour Patrice, il s'agit de ne pas se tromper de porte quant au choix à faire durant ses vacations ! Aujourd'hui donc, un quatrième gardien est là, car rappelons le, Patrice sera en instruction pendant quelques jours.
Après quoi, sitôt que ses connaissances des lieux seront jugées suffisantes, il sera intégré en équipe. Impressionné autant qu'admiratif, il contemple et s'émerveille, tout en prenant peu à peu conscience de l'importance de sa mission. N'ayant pas l'habitude de faire les choses à la légère, il sent déjà grandir en lui l'importance et la valeur des missions qui lui seront prochainement confiées. Il se trouve donc au poste de garde en compagnie de l'équipe et surtout de son chef de poste qui visiblement, n'est pas du genre sympathique.
Bourru et autoritaire, ancien chef dans les commandos parachutistes, il a conservé de l'armée une rigueur absolue ce qui en soit n'est pas un mal, mais qui s'adapte mal dans le contexte actuel. Quoi qu'il en soit, Patrice n'est pas là pour le juger mais bien au contraire pour lui obéir puisque à ce niveau de la hiérarchie, les rôles sont strictement et fermement définis. Après quelques minutes d'observation silencieuse, tant des personnages que des lieux, Patrice prend enfin conscience de la réalité et sort brutalement du rêve dans lequel il se trouvait depuis son arrivée :
- Tu vas venir avec moi !... on va faire une première ronde !...
Le ton est sec, presque désagréable. Mais Patrice n'est pas là pour faire la fine gueule et après avoir revêtu sa casquette, emboîte le pas de son chef. Ils quittent le poste de garde, pour effectuer une première reconnaissance des lieux. Refermant la porte derrière lui, Patrice a envie de regarder la jeune femme, mais s'y refuse. Incroyable mais vrai ! Passons !!! :
- On va monter au central... Tout est répercuté là-haut !
La voix du chef, légèrement bégayante, est beaucoup moins austère, presque amicale ! Au fond, Patrice en a vu d'autre ! En général, les chiens qui aboient ne sont pas ceux qui mordent le plus ! Ils arpentent donc une allée goudronnée, bordée de verdoyants sapins, agrémentée de roses et de plantes fleuries. Le décor est splendide et contribue pour une bonne part, d'apporter une sorte d'euphorie dans le cœur de Patrice, lui donnant une réelle envie d'accomplir avec zèle sa mission. C'est donc ému, presque timide, qu'il pénètre à présent dans le hall d'accueil de l'établissement, majestueux et presque surnaturel. A l'entrée, une plaque commémorative indique que Monsieur Norbert Segard a inauguré le CNET le 13 novembre 1979. Pour Patrice, le sentiment de travailler maintenant au service de l'État, par la S.I.R.A. interposée, lui procure un sentiment de fierté non dissimulée. Oh, ce n'est pas qu'il soit idéologiquement favorable au gouvernement en place, bien au contraire !
Mais pour lui, patriote avant tout, ce bâtiment c'est un peu la France, cette France si malade. Une question lui vient tout naturellement à l'esprit, mais par pudeur et par timidité il n'ose pas la poser. Après tout se dit-il, aura-t-il le loisir de se documenter et de s'instruire lui-même, sur le bien fondé d'un tel laboratoire de recherches. Sans risquer de rester le bec dans l'eau, par une réponse incomplète ou franchement débile ! Quand on arrive dans un établissement comme celui-ci, motivé par une envie de bien faire et de prendre une revanche, qui donc ne se laisserait pas envahir par une foule de questions ? Surtout qu'au PC, le panorama qui s'offre aux yeux de Patrice est nettement plus fascinant. Des voyants lumineux dans tous les coins, des écrans de contrôle en quantité impressionnante, bref, un véritable tableau de bord digne des plus grandes stations spaciales.
Le gardien qui est en poste au PC est assez sympa, ce qui d'entrée sécurise Patrice. Rien n'est pire quand on entre dans une équipe en place, que de se sentir dévisagé de la tête aux pieds. Mais visiblement ce n'est pas le cas bien au contraire. Très vite, le chef reprend la parole et cette fois, la mission de Patrice commence véritablement :
- Voilà !... c'est ici !... Désormais tu passeras ton temps là !...
- A quoi servent les postes de télé ?...
- C'est le contrôle permanent du laboratoire pilote !... Bonjour... je m'appelle Régis !...
- Salut !... moi c'est Patrice !...
Rapidement, Régis commente la visite du central de sécurité, où se trouvent tous les voyants, sirènes et commandes d'évacuation en cas de pépin ! Patrice retient presque son souffle, tellement il est en admiration devant toutes ces techniques de sécurité :
- Il va me falloir au moins un mois pour tout connaître !...
- Ne t'inquiète pas... on est tous passés par là !... et puis tu n'es pas tout seul !...
- Bon !... tu continueras tout à l'heure... Pour le moment, on va faire la ronde générale... Régis... tu inscriras sur le registre...
La voix autoritaire du supérieur redevient glaciale. Il est vrai que devant ses hommes, le chef doit montrer avant tout qu'il est le chef !... Dommage, car il n'a pas l'air bien méchant ! Mais que voulez-vous, c'est ainsi, la hiérarchie est là, il faut la respecter !... Subjugué par toute cette technologie mise en œuvre pour la sécurité des locaux, Patrice est tout à la fois admiratif et interrogateur. Tant de précautions il est vrai, ne seraient pas mises en place si le risque n'était pas majeur ! Et en matière de risques il y a de quoi, sinon avoir peur, tout du moins se poser certaines questions.
Du banal incendie à la contamination radioactive, tout est là pour potentialiser le danger et le rendre omniprésent au cours d'une ronde. Aussi courageux soit-il, un homme est un homme, surtout lorsqu'il a le courage de reconnaître que la peur fait partie intégrante de son existence. Patrice n'est pas un surhomme, c'est la raison pour laquelle il essaie de se familiariser avec tous les voyants, alarmes, et autres éléments de repère, afin de mieux se dominer. Le central est très vaste, spacieux, très agréable ; tout l'espace disponible est utilisé pour la surveillance, sans oublier la liaison radio et son imposant dispositif, renforcé par les boîtiers téléphoniques d'appels individuels. Le gardien qui prétendrait ne pas avoir entendu un appel, sauf incident bien entendu, serait sans doute assez mal vu !
Patrice continue donc sa rapide et enrichissante inspection visuelle, oubliant momentanément le chef, en pleine discussion avec Régis. Certes, il aura le temps de se familiariser avec tous ces multiples boîtiers, mais plus vite il sera capable de maîtriser tous les signaux, plus vite il pourra se consacrer à la connaissance du CNET qui, sans le savoir, le fascine. C'est la première fois en effet, qu'il a le sentiment d'être investi d'une mission de confiance, loin des emplois sans envergure qu'il a connus jusqu'ici.
Cette sécurisation, confirmée aujourd'hui, il l'avait déjà éprouvée lors de son entretien avec le directeur de la SIRA dont les propos, francs et déterminés, qui changeaient des conversations informelles, traduisaient la confiance dont il bénéficiait vis à vis des responsables du site. D'où, pour Patrice, un sentiment d'orgueil et de fierté d'être à son tour, porteur d'une telle confiance. Sera-t-il à la hauteur de la tâche ? Ni lui ni personne bien entendu, ne peut répondre de façon logique et objective, sans spéculer inutilement sur l'avenir. De plus, Patrice n'est pas du genre à rester insensible à cet environnement, dès lors qu'il se sent responsable.
Le présent reprend ses droits, sortant brutalement Patrice de son petit univers de questions sans réponse, et de craintes prématurées. C'est Régis, qui en lui donnant un poste émetteur récepteur en même temps que le " bip-bip " téléphonique, le sort de son rêve :
- Suivant où tu te trouves, la radio ne passe pas... Au bout de deux appels, on t'envoie un signal bip... Tu entres alors dans n'importe quel bureau, tu composes le dix, et tu es en ligne avec le PC... OK ?...
- OK !... mais... si le bip ne passe pas non plus ?...
- Impossible !... le bip a été testé sous tous les angles et par tous les temps... en surface comme en sous-sol... Si tu ne réponds pas au bip dans la minute qui suit, on considère que tu es en danger... C'est alors qu'intervient le réseau pilote de surveillance vidéo... dont les écrans se trouvent ici... Chaque passage est placé sous contrôle caméra... Où que tu sois, on suit ta ronde au millimètre... si on ne te voit plus, c'est l'alerte...
- Ben dis-donc !... J'espère qu'on peut quand même aller pisser tranquille ?...
- Avant ou après la ronde... jamais pendant... question de sécurité !... On n'est pas là pour faire de la figuration... c'est un site stratégique... donc... vulnérable !... Gardez toujours ça présent en votre esprit !... pour le moment, enfilez tout ça et en route...
Tout en mettant le poste en bandoulière et accrochant le bip à la poche de sa chemise, Patrice sourit à Régis avant d'emboîter le pas de son supérieur. Avec beaucoup d'émotion, il allait enfin faire ses premières armes dans cet univers scientifique, véritable cerveau international à la fois impressionnant et pourtant si fragile. Il écrase sa cigarette et s'élance à la conquête du silence, entourant ces lieux :
- Pour ne pas te perdre, tu pars toujours sur ta gauche... allons-y...
Ouais !... Vu le labyrinthe, ce n'est pas évident ! Mais puisque l'ancêtre le dit, c'est que cela doit être possible. On verra bien après tout ! Patrice ne s'affole pas outre mesure, car, bien que doté d'une excellente mémoire, il sait qu'il ne faut jamais chercher à tout avaler d'une seule gorgée ! Pour l'instant donc, il se contente de suivre son chef en essayant de prendre çà-et-là quelques points de repères, aidé en cela par les couleurs qui délimitent chaque unité. Essayer n'est pas un vain mot, car il est vrai qu'au cours de cette première ballade, il est difficile de chercher des repères en même temps que se laisser fasciner par tant de féeries.
Laser par ci, microscopes géants par là, il n'a pas assez d'yeux pour parcourir en même temps, toutes les facettes de cet univers de technologies avancées. Quand on pense que la plupart des gens qui travaillent quotidiennement dans ces locaux, ne sont même pas conscients de la valeur des instruments qui s'y trouvent ! De plus, ils sont bien loin de se préoccuper de l'esthétique du matériel ! C'est presque une hérésie, d'écouter parler les ingénieurs et autres techniciens manipulant de tels monstres scientifiques. A les entendre, rien n'est suffisant, tout est presque démodé ! Dire qu'avec le prix d'un seul microscope électronique, Patrice pourrait se payer au moins deux ou trois Ferraris !... Beurk !!... La visite se poursuit néanmoins au pas de course. Tout est minuté, contrôlé, et rien ne justifie le moindre retard. C'est pourquoi, toujours aussi sèchement, le chef entraîne Patrice vers d'autres horizons :
- Bon... maintenant on va voir le sous-sol... pas de questions ?...
- Non !... pas pour le moment... Si je comprends bien, notre rôle consiste simplement à regarder que tout aille bien ?...
- C'est déjà pas mal tu crois pas ?... Les lumières laissées allumées... les fenêtres ouvertes... les machines à café sous tension... Tu verras... les occupations ne manquent pas !...
Patrice paraît déçu. C'est donc ça, le gardiennage ?... Servir de larbins à des pseudos intellectuels qui n'ont même pas le courage de quitter leur bureau en ayant tout rangé ? Il est bien loin de l'image qu'il venait de se forger quelques instants auparavant ! Il est vrai qu'il ne fait pas partie de cette majorité de surveillants sans scrupule, tout heureux de se planquer dans un coin en attendant la fin du mois. Nul n'est parfait, c'est vrai, et Patrice le réalise, en même temps qu'il examine plus attentivement son chef, image parfaite du type de gardien sans envergure ni ambition. Le moment est bien mal choisi pour philosopher et le chef, avec la douceur qui le caractérise désormais, poursuit ses explications :
- Dans ce couloir, tu as tous les points les plus dangereux pour nous... Groupes électrogènes... chaufferie... locaux techniques... ventilation... etc... Tu dois absolument tout inspecter et contrôler...
La plupart des interventions en effet, se situent dans ces locaux techniques, ce qui implique une surveillance accrue et rigoureuse, en même temps qu'une parfaite connaissance des lieux. Surpression, élévation de température, défaut d'alimentation, autant de sources d'incidents qui, à chaque vacation, obligent les gardiens à une ou plusieurs interventions. En cas de danger grave, l'ensemble du dispositif technique peut-être neutralisé et ainsi, stopper toute activité ou expérience en cours ; d'où la nécessité de connaître l'emplacement de ce dernier !
En plus de la partie purement professionnelle qu'offrent les sous-sols à Patrice, l'occasion lui est donnée de se délecter en visitant çà-et-là des locaux très importants. Comme par exemple, le traitement des eaux ionisées, la sableuse humide, ou encore le laser géant, qui sont autant de sources d'émerveillement. Pour la première fois de sa vie, il découvre un monde vraiment nouveau, totalement inconnu. Un monde hermétique où gravite l'élite des chercheurs, entourés d'ingénieurs et de personnels compétents. La transition est brusque certes, avec l'autre monde, celui dans lequel évolue le commun des mortels, où rien n'a d'importance que l'apparence que l'on cherche à imposer à ceux qui nous entourent.
Là au contraire, en toute sérénité et en toute quiétude, des hommes et des femmes se côtoient journellement sans rien attendre d'autre qu'un échange de points de vues constructifs. Quand on pense qu'il y a de simples chefs d'équipes, des cadres, des directeurs même, qui s'évertuent à péter plus haut que leur cul, pour finalement prouver leur incapacité, il est reposant de rencontrer des hommes dont la modestie et la valeur, n'ont d'égal que leur propre capacité scientifique. Le paradoxe est total quand on s'aperçoit que ces gens là, discutent en toute modestie avec tout le monde, des balayeurs aux gardiens, sans chercher à démontrer ce dont ils sont capables. Vraiment, Patrice est aux anges et ce n'est vraiment pas peu dire ! Lui qui aime découvrir les choses nouvelles, s'enrichir chaque jour un peu plus dans des domaines aussi différents que possible, le voilà plus que comblé ! La petite visite des sous-sols terminée, la ronde se poursuit jusqu'au poste de garde à la barrière d'entrée qu'ils venaient de quitter quelques instants plus tôt :
- Maintenant on va descendre au poste de garde... Je t'expliquerai ton boulot là-bas... Après, tu reviendras au poste de contrôle avec Régis... si tu as des questions à poser, c'est le moment !...
- A dire vrai, je suis... émerveillé... par tout ce que je viens de voir !... J'ai hâte d'y retourner...
- Dans une heure... En attendant, tu vas te familiariser avec toutes les opérations que tu devras faire durant la journée au poste de garde...
Quittant les lieux, presque à regret, Patrice et son chef arpentent l'allée principale pour venir rejoindre le reste de l'équipe au poste de garde. Son visage est tellement radieux, que la jeune femme le remarque aussitôt et s'empresse de le souligner :
- La visite vous a plu ?...
- Oh oui madame !... C'est absolument passionnant !...
- Pas de madame... son prénom c'est Élise... Tu iras en ronde avec elle tout à l'heure... En attendant tu vas t'installer au bureau et je vais commencer à t'expliquer toutes les formalités d'accès pendant la journée... Élise terminera...
- Une goutte de café chef ?... j'en ai préparé...
- Volontiers.... merci Élise...
- Vous aussi Patrice ?...
- Ce n'est pas de refus... Histoire de ne rien perdre de ma première leçon !...
La salle de restauration, séparée du poste de garde par une simple porte, ouverte en l'absence du public, permet à Élise et Patrice d'échanger discrètement quelques regards complices. Mais Patrice ne se laisse pas déborder par un instinct bestial, et préfère orienter toute son attention sur les consignes qui lui sont données. Il faut dire que l'on ne rentre pas au CNET comme dans un moulin et que même le personnel, est tenu de présenter son badge ou à défaut, une pièce d'identité. Quelques minutes très intenses donc pour Patrice, qui réalise à quel point sa mission est importante. Rapidement, Élise apporte les cafés, ce qui va permettre de relâcher quelque peu les esprits, en même temps que laisser à la jeune femme la possibilité de prendre le relais en matière d'instruction.
L'idée de poursuivre son apprentissage avec elle séduit Patrice au plus haut point. Mignonne et souriante, elle sera beaucoup plus que le chef, dotée n'en doutons pas d'un esprit pédagogique autrement plus aiguisé. Pourtant, en dépit des attraits multiples dont elle s'entoure naturellement, Élise est avant tout un gardien au même titre que ses autres collègues et là, Patrice est un peu sceptique tout de même. Sans jouer les machos exagérément, il ne voit pas très bien comment une femme aussi fragile d'apparence, pourrait résister à une intervention de feu qui nécessite, et Patrice sait de quoi il parle, une force et une résistance physiques à toute épreuves. Certes, à en croire ce qui se dit au niveau des interventions quotidiennes, il n'y a rien de spectaculaires ni impossible à réaliser, mais tout de même ! Pour l'instant donc, l'objectif est d'apprendre et non rêver et une fois encore, le chef est là pour le rappeler :
- Parfait... Élise tu continues la formation de Patrice... je retourne au central avec Régis...
- Comptez sur moi chef...
Si le professeur est nettement plus agréable, sans vouloir discréditer le chef loin de là, l'élève pour sa part est toujours aussi attentif et studieux. Après l'immensité des locaux et le gigantisme des instruments, tout paraît ici minuscule et presque dérisoire. Mais derrière cette criante démesure, se cache en vérité un rôle très important, contenu dans les consignes et autres directives fondamentales. Donc, encore une fois, Patrice est très attentif, prenant toute une série de notes écrites au fur et à mesure que les explications progressent. Du passe général au terminal de l'ordinateur, tout est passé en revue, analysé, y compris le fonctionnement des barrières d'accès au centre. Rien n'est laissé au hasard, encore moins considéré comme relatif ou superficiel car, en matière de sécurité, chaque maillon de la chaîne a son importance et en cas de rupture de l'un d'eux, un véritable état de siège est en mesure de se déclencher.
De tels établissements en effet, répertoriés comme étant à très hauts risques, sont reliés en direct et en permanence au centraux téléphoniques des pompiers et de la police. C'est dire l'importance capitale, que revêt une banale erreur de manipulation sur un simple combiné téléphonique ! En théorie, comme on le dit souvent, tout est relativement aisé, sans difficulté apparente, surtout lorsqu'il s'agit d'opération de routine. Mais à ce niveau là d'interprétation des valeurs, Patrice ne se laisse pas surprendre et se concentre de la même façon, devant un ordinateur aussi bien que devant le boîtier des badges d'accès sur le site. Pour lui, comme pour son professeur en jupon, rien ne doit être négligé. Excès de conscience professionnelle ? Exagération des risques et volonté délibérée d'effrayer ? Rien de tout ça ! Réalisme tout au plus, avec une grande lucidité. Quoi qu'il en soit, la visite du poste de garde se poursuit sur un rythme assez soutenu, qui laisse Élise perplexe :
- Vous êtes certain de bien tout comprendre ?... je ne vais pas trop vite ?... n'attendez surtout pas d'être débordé pour poser des questions !...
- Ça va !... je tiens le choc... j'ai une assez bonne mémoire et le moins que je puisse dire c'est que vous expliquez merveilleusement bien les choses...
- Surtout n'hésitez pas à m'interrompre !... promis ?... mieux vaut prendre le temps de revenir sur un détail avant de poursuivre...
- Juré... mais je vous assure que pour le moment tout va bien...
Le chef, sans dire un mot, suit la visite du coin de l'œil en se gardant bien d'intervenir. Sait-on jamais ! Avec Patrice, il faut s'attendre à tout en effet ! Ou bien il ne dit rien, ou alors c'est la série impitoyable des questions vicieuses, auxquelles il est très difficile de répondre. Le chef en sait quelque chose, après avoir subi tout à l'heure les assauts de Patrice en matière de documentation. De toute manière, à en juger l'attitude désinvolte du chef, il est aisé de comprendre qu'il n'a pas du tout envie d'intervenir, ne serait-ce que pour s'octroyer quelques minutes supplémentaires de repos ! Il n'est pas nécessaire de le connaître plus pour en être convaincu, et remarquer qu'il affectionne un sport très prisé par les gens de son âge, l'abaissement et le redressement des paupières !
En clair, dès qu'il le peut, il cale ses pieds sur le comptoir, abaisse sa casquette sur les yeux pour faire croire qu'il étudie, et pique un bon roupillon ! Mais ce vieux cochon laisse bien volontiers traîner ses yeux sur le haut des genoux d'Élise, principalement lorsqu'elle se baisse ! Ça aussi, Patrice le remarque sans forcer ! Facile d'imaginer sans prendre trop de risques, le climat interne qui doit régner entre les différents gardiens, avec une poupée comme elle au milieu de cette cage aux lions ! Délibérément et sournoisement, histoire de masquer les rondeurs d'Élise à la vue plongeante du chef, Patrice se place entre elle et lui et pose le plus naïvement du monde ses toutes premières questions :
- Il y a déjà eu des pépins graves ?... avec tous les risques que je commence à percevoir et le nombre d'interventions quotidiennes...
- Graves... pas vraiment, enfin, à ma connaissance... mais alors les fausses alertes ne manquent pas hélas... des canulars si vous préférez, ça oui alors !...
- Canulars ?... que voulez-vous dire Élise ?... ne me faites pas croire que certains illuminés s'amusent avec la sécurité tout de même ?...
- Alerte à la bombe... deux fois le mois dernier !... depuis, rien !... un fou sans doute... en attendant, nous devons les prendre toutes au sérieux !...
- Mais ces canulars proviennent de l'intérieur ou de l'extérieur ?...
- Le plus souvent ce sont des appels téléphoniques... il arrive parfois aussi que nous recevions des lettres anonymes... comme celle-ci... ajoutez à cela les risques et autres incidents assez fréquents, et vous comprendrez que souvent ce n'est pas de tout repos !...
Les aveux cinglants de la jeune femme ne laissent pas Patrice indifférent. En effet, pour lui rien n'est véritablement à rejeter de façon systématique, encore moins des canulars de ce type. Il est vrai que les fous et autres détraqués mentaux sont de partout, et le simple fait d'imaginer le créneau qui leur est offert pour assouvir leurs fantasmes n'est pas fait pour rassurer Patrice. D'autant que Élise en cherchant au fond de sa mémoire, attise encore un peu plus ses inquiétudes :
- Ah si... j'oubliais !... il y a eu un problème grave au labo hors poussière... juste avant mon arrivée... un blessé grave, intoxiqué par les gaz... et deux gardiens assez sévèrement touchés...
- Eh ben !... je ne sais pas ce qu'il vous faut de plus !... je ne veux pas jouer les poltrons mais j'avoue que de tels propos ne sont guère encourageants !...
- Rassurez-vous... de toute façon, sur dix alertes par semaine, une seule est à prendre en compte !... avec les travaux de modification et d'aménagement qui sont en cours, c'est pas surprenant !... jusqu'au jour où ce sera sérieux !..
- Optimiste avec ça !... mais tous ces problèmes sont dus à quoi ?... en dehors des travaux dont vous venez de parler bien entendu...
- Principalement, et vous vous en rendrez compte par vous même, au besoin d'être compétitifs... une réparation, si minime soit-elle, entraîne l'arrêt de toute une chaîne de fabrication ou de contrôle... avec toutes les conséquences financières que cela engendre... alors on bricole du mieux qu'on peut et comme les travaux en ce moment, la sécurité passe au second plan !...
- Mais c'est dégueulasse !... on n'a pas le droit de jouer avec la vie des gens comme ça, sous prétexte de songer à la rentabilité avant tout !...
- Si ça peut vous rassurer, il n'y a pas que dans ce style d'établissement vous savez !... de partout, les patrons ne songent qu'aux bénéfices... et à la concurrence !... et le patron ici... c'est l'état !...
Patrice dissimule mal son inquiétude. Comment peut-on envisager un pépin plus grave avec une telle désinvolture, frôlant l'inconscience ? Il n'y a pas de fumée sans feu ! :
- Quels genres de travaux sont en cours ?... j'ai vu pas mal d'échelles en faisant la ronde... sans parler des tas de matériaux qui obstruent la plupart des couloirs !...
- Ils refont tout !... isolation, étanchéité... et ce qui déclenche les alarmes, ce sont les chalumeaux à proximité des détecteurs thermiques... et de temps en temps, des particules en fusion tombent... dans le labo !... ce qui bien entendu, provoque des débuts d'incendie !...
- QUOI ???... sans aucune protection incendie à pied d'œuvre ?... mais c'est de l'inconscience pure et simple !... il n'y a pas de gardiens ?...
- Il y a les ouvriers... les techniciens... vous voudriez qu'on tienne la jambe à tout le monde ?... bon... on continue l'instruction...
Le ton de la minette n'était plus le même. Etait-elle ignorante des risques évidents, ou cherchait-elle à en minimiser l'authenticité ? Patrice remarque sa gêne soudaine, et préfère ne pas envenimer sur ce sujet, qu'il aura le temps d'approfondir. La rotation dans le poste de garde se poursuit. Chaque cahier, carnet de message ou autre relevé d'anomalie est compulsé, avec toujours cette surprise marquée par Élise lorsque Patrice lui indique qu'il assimile sans problème. A croire que c'est un véritable miracle ou presque ! Pourtant c'est vrai, il enregistre tout avec une telle facilité, que cela peut laisser un interlocuteur perplexe ! Chacun interprète cette aptitude à sa façon et pour ce qui concerne Élise, le doute est tout à fait évident ce qui l'irrite un peu. Peu habituée il est vrai à rencontrer quelqu'un qui comprenne vite et bien, elle a tendance à considérer cet état de fait plutôt comme une façon de bâcler le travail :
- Vous êtes certain d'avoir bien compris ?... ou vous dites ça pour vous débarrasser ?... j'avoue que c'est un peu surprenant cette apparente facilité !...
- Pas du tout !... je peux vous récapituler tout ce que nous avons vu depuis le début de l'instruction si vous le désirez !... sans problème...
- Tout à l'heure... une fois terminé... je vous préviens simplement que je ne vous expliquerai pas trente six fois les mêmes choses, c'est bien clair ?...
Élise est de plus en plus perplexe ! Visiblement, Patrice est sérieux et pourtant, il y a un je ne sais quoi en lui qui laisse planer un doute dans l'esprit de la jeune femme, et qui suscite en lui un sentiment soudain de malaise. Le ton sec et presque sarcastique d'Élise n'est pas fait pour le conforter dans son désir de lui plaire ! Quoi qu'il en soit, le tour d'horizon se poursuit, pendant que le chef est en proie à un sommeil profond ! Patrice n'apprécie vraiment pas et exprès, laisse tomber un classeur bien à plat. Le claquement sec qui suit fait sursauter l'ancien qui revient très vite à la surface, en se gardant toutefois de trop manifester son mécontentement.
De toute évidence, cette petite plaisanterie n'est pas non plus du goût d'Élise, qui s'abstient toutefois de toute remarque désobligeante. Durant toute cette mini formation, Patrice, bien que de plus en plus convaincu des difficultés à convoler avec la fille, ne quitte pas ni des yeux ni des oreilles son professeur. Il faut dire que le poste de garde revêt une importance stratégique. N'entre pas qui veut, n'importe comment, et c'est pour cette raison qu'un contrôle strict est appliqué aux barrières. Pour lui, la compréhension des explications est beaucoup plus évidente, ne faisant appel qu'à une forme routinière et automatique, d'application de toutes les notes de services.
Ce n'est donc pas ici qu'il connaîtra les plus grosses difficultés d'adaptation à son travail, puisque déjà, une demi heure à peine après les premières indications fournies, il est en mesure de récapituler presque à cent pour cent, les données énoncées. Cette facilité d'assimilation épate Élise, tout en laissant le chef un peu baba ! Il faut dire que le pauvre commence à peine à émerger lentement de son profond sommeil ! Néanmoins, et c'est bien là que Patrice devra se méfier le plus, le vieux sait aussi jouer la comédie. Tout le monde croit qu'il dort, alors qu'il fait semblant pour mieux espionner ! La preuve indiscutable en est donnée tout de suite à Patrice autant que Élise, dès l'instant où le chef reconnaît l'excellent travail de son nouveau gardien alors qu'apparemment, il n'avait rien suivi :
- Bon... parfait... je vois que tu n'as pas trop de difficultés pour comprendre !... Élise, je compte sur toi pour lui expliquer ce qu'il n'aurait pas bien compris... je remonte au central...
- OK chef... vous redescendez dans une demi heure pour la ronde ?...
- Ouais !... à tout à l'heure... merci pour le café... arrange toi pour que Patrice soit opérationnel le plus vite possible... je veux qu'il connaisse le poste sur le bout des doigts...
Si ses yeux avaient été des revolvers, Élise ne serait plus hélas de ce monde ! Visiblement, cet ours mal léché avait du se casser les dents sur elle assez souvent, pour être jaloux de ceux qui pourraient avoir une chance de lui plaire. Mais Patrice ne veut pas en savoir davantage. Il est là pour apprendre, et il doit apprendre ; les futilités ne sont pas à l'ordre du jour et encore moins les spéculations érotiques avec la ravissante Élise. Si elle est là, malgré sa frêle apparence, c'est qu'elle doit posséder les mêmes valeurs professionnelles que tout un chacun parmi les gardiens et donc, il n'appartient pas à Patrice d'en sous-estimer les préceptes acquis. Pourtant, le climat entre le professeur et l'élève devient de plus en plus feutré, presque mystique. Impressionnée, Élise l'est fortement, autant qu'admirative. Très vite aussi, elle réalise que Patrice essaie de conserver ses distances, comme pour fuir certaines choses :
- C'est quoi la télé ici ?... il y a la même en haut je crois !...
- C'est le cerveau visuel de tout ce qui se passe sur le site, aussi bien à l'intérieur qu'à l'extérieur... les alarmes, les ouvertures des portes... tout s'inscrit sur l'écran que vous voyez...
- Et le clavier ?... à quoi sert-il ?... à transmettre toutes les données reçues au central ?...
- Il sert simplement à exécuter certaines fonctions... principalement la commande de l'éclairage zone par zone... allumage et extinction...
Patrice est ébahi ! Il est vrai qu'un centre aussi perfectionné que le CNET, se devait de posséder un ordinateur capable d'informer à la seconde d'un danger quel qu'il soit. Les explications se poursuivent donc, les unes intéressantes les autres un tant soit peu rébarbatives, mais Élise est tellement séduisante, qu'il devient plaisant à Patrice de jouer les élèves. Tous les points obscurs sont revus et corrigés et à nouveau, Patrice peut faire une récapitulation plus objective et cohérente. En dépit des embûches tendues volontairement, il répond sans faute ni hésitation à toutes les questions posées par son professeur, qui cette fois, le regarde différemment :
- Si je comprends bien, vous voilà maintenant opérationnel Patrice !... notre chef vénéré sera satisfait je l'espère !... on n'est jamais sûr avec lui !...
- Au poste de garde oui... en effet... bien que très importantes, les différentes consignes ne demandent pas des connaissances vraiment spécifiques !... mais là haut... je suis certain que c'est une autre paire de manches !...
- Ne vous en faites pas... ça fait un peu plus de six mois que je suis ici, et je commence seulement à bien connaître le CNET... Paris ne s'est pas fait en un jour n'est-ce pas ?...
- Vous êtes encourageante au moins !... entre les risques dont vous venez de me parler et celui tout aussi présent de me perdre... j'imagine l'angoisse en cas d'alerte !...
- Un autre café ?... ne pensez pas trop aux risques... d'accord, certains points devraient être corrigés, mais tout n'est pas si noir que ça !...
- Chacun l'interprète à sa façon !... pour ma part je suis absolument convaincu que les responsables jouent dangereusement avec le feu !...
- C'est aussi mon avis... mais chaque fois que j'essaie de donner mon avis, on me fait comprendre que je ne suis pas payée pour jouer les enquêteurs... ne faites pas cette tête là !... prenez le temps de boire votre café...
Étant donné l'avance qu'ils avaient pris sur l'horaire de la prochaine ronde grâce à la facilité d'adaptation et de compréhension de Patrice, ils décident de s'octroyer quelques minutes de détente, bavardant de tout et de rien, fumant une cigarette. Élise le remarque pourtant assez facilement, Patrice est très inquiet. Est-ce la peur de ne pas se souvenir de tout ou celle plus légitime, du risque d'accident, toujours est-il qu'il n'est pas dans son assiette. Élise en profite alors pour essayer de lui changer les idées, en orientant la conversation sur des sujets beaucoup moins cruciaux pour la sécurité :
- Vous êtes marié ?... excusez moi de vous poser cette question, mais c'est pour changer de sujet de conversation... vous paraissez tellement crispé tout d'un coup !...
- J'étais marié... je suis maintenant divorcé... depuis bientôt un an... comme on le dit souvent et je m'en rends compte tous les jours, mieux vaut être seul, que mal accompagné !...
- C'est un point de vue qui se discute... tout le monde n'est pas noir et personne n'est tout à fait blanc non plus !...vous avez des enfants ?...
- Une fille... mon ex femme a voulu garder notre fils... et ma fille aura bientôt treize ans... mais je préférerais que l'on ne parle pas de ma vie privée... chacun voit midi à sa porte et agit selon son âme et conscience... et... je ne vis pas avec mon passé !...
Le ton de Patrice est suffisamment clair et précis pour interdire toute idée fausse. Visiblement, il n'a pas tellement envie de parler de sa vie privée, et encore moins, de connaître celle de la fille, ce qui ternit un peu l'atmosphère, détendue jusqu'ici. Ce qui choque le plus Élise, au travers de ces questions anodines, c'est de voir l'impact qu'elles suscitent en lui. Il n'est pas besoin d'être un spécialiste, pour voir à quel point il est encore écorché vif. Élise voudrait bien essayer de lui venir en aide, mais comment parler de ce qu'elle ignore sans risquer de faire encore plus mal ? Du reste, Patrice ne lui laisse guère le temps de s'impliquer davantage :
- Je crois qu'il va bientôt être l'heure de la ronde non ?... il est temps que je commence à me préparer afin d'être prêt à l'heure !...
- Heu... oui, oui... en effet... mais... il n'y a pas le feu que je sache !...finissez votre café il va être froid c'est dommage !...
- Oui... merci... mais je préfère d'abord et avant tout, me tenir prêt... même froid le café n'est pas mauvais... du reste il est bouillant !...
Élise est quelque peu médusée. Patrice est gêné et il est évident qu'il élude la conversation. Est-ce la timidité, la crainte, ou la peur, qui interdisent à Patrice de parler de sa vie ? Elle n'a pas le temps de se ronger la cervelle en questions abstraites, puisque le chef est de retour :
- Parfait !... je vois que tu ne perds pas de temps... avec Élise tu vas voir un peu plus en détail les différentes alarmes, et les points dangereux... ensuite vous terminerez par la ronde extérieure... prenez tout votre temps... je poserai des questions après...
Rien que ça !... Comme c'est pratique un " bleu " tout de même !... C'est en général lui qui se farcit la merde, pendant que les anciens se la coulent douce ! Et en ce qui concerne celui là, d'ancien, on sait comment il aime se la couler ! Enfin ! Ce n'est pas typique à cette corporation, ce qui console un peu Patrice, qui est par ailleurs bien loin de se plaindre de la compagnie prolongée de sa collègue. Une petite ballade au grand air, après une visite guidée, que demander de plus ? Il a beau être prudent et réservé, cela ne l'empêche pas d'apprécier comme il convient les moments agréables. D'autant plus que cette fois, il pourra mieux profiter de sa ronde pour en savoir davantage et mieux faire la connaissance de celle qui déjà, devient différente à ses yeux ! Plus fier que jamais, il emboîte le pas décidé d'Élise et ensemble, reprennent la direction du central d'où partent obligatoirement toutes les rondes.
**********
En compagnie d'une charmante hôtesse, la visite devient encore plus agréable. Les portes sont ouvertes les unes après les autres et chaque fois, avec la même patience, la même douceur dans la voix, Élise apporte tout son savoir faire et ses connaissances au service de Patrice, qui est vraiment ravi et de plus en plus curieux. La première question qui lui vient à l'esprit, c'est celle qu'il n'osait pas poser tout à l'heure. Mais cette fois, il sait qu'il ne passera pas pour un imbécile, loin de là :
- Il y a une chose que j'aimerais savoir avant tout... même au risque de paraître ridicule... c'est quoi, le CNET au juste ?... je veux dire que signifie cette appellation ?...
- Un centre de recherches sur les circuits intégrés, et autres technologies qui entrent dans le domaine des télécommunications... de l'audio visuel... etc. pour votre gouverne, sachez que le CNET de Meylan a réalisé ce mois ci ... " la puce "... entre autres expériences bien entendu !...
- Qu'est-ce que c'est que cette bestiole ?... ils font aussi l'élevage des puces ?... sinon je vais finir par croire que nous allons devenir des dompteurs !...
- D'un genre assez particulier cette puce en effet... qui fait beaucoup trop d'envieux à mon avis... elle s'appelle proteus... elle contient 77.000 transistors, et peut donner plus de trois millions d'additions et de multiplications en une seconde... avec ça, les Japonais et les ricains sont à la traîne... de plus, avec le système télécoms 1... dont l'antenne est installée ici-même juste devant nous... on la verra dehors... il nous sera désormais possible de communiquer par satellite les téléconférences, télétextes, télécopies, téléinformatique... etc. en gros... c'est ça, le CNET...
- Merci pour cette magnifique leçon... très abstraite pour moi aujourd'hui... mais vraiment enrichissante... si je comprends bien, notre mission première au CNET, en dehors de la sécurité, c'est la surveillance... des " puces " !... vraiment passionnant !...
Élise éclate de rire, imitée par Patrice qui n'en demandait pas plus. Certes, ce que vient de narrer la jeune femme est de l'hébreu, mais une chose est certaine à ses yeux, c'est qu'il va apprendre une foule de choses et qui sait, découvrir peut-être en lui, une passion nouvelle ! La ronde se poursuit donc dans une atmosphère un peu plus détendue, mais toujours avec les réserves qui s'imposent de part et d'autre. Comme quoi, on peut très bien joindre l'utile à l'agréable, sans que cela ne dégénère. Il faut admettre que Élise explique très bien, prenant le temps de mettre l'accent qu'il faut quand il faut, et de façon judicieuse. Mais ce qui lui facilite bougrement la tâche, c'est que Patrice est passionné par tout ce qu'il découvre, y ajoutant chaque fois une note poétique et romantique personnelle.
Local après local, atelier par atelier, l'attention de l'élève ne se relâche pas bien au contraire. A tel point d'ailleurs que la jeune femme, dans son for intérieur, finit par se poser quelques questions ! De deux choses l'une ! Ou Patrice est un homosexuel, ou il est traumatisé ou enfin, il joue la comédie ! Mais comment aborder le sujet, qui pour Élise, dépasse largement le cadre de sa mission ? Il est clair que la jeune femme, sans être offusquée ni scandalisée, n'en est pas moins déçue de ne pas se sentir désirée. Quelle femme ne se sentirait pas comme elle, un peu vexée ? Surtout que le comportement de Patrice à ce sujet est des plus révélateur ! Pas le moindre regard tendre ni plein de promesses ou de désirs, l'indifférence totale qui pourrait laisser croire qu'effectivement, Patrice soit plus attiré par les hommes que par les femmes.
Il y a bien là, de quoi attiser la curiosité féminine et c'est pour cette raison, bravant les risques, que Élise veut en avoir le cœur net. Profitant de l'occasion qui lui est offerte, elle décide de passer à l'action pour en savoir davantage. Quoi de plus facile pour une femme en jupe, de poser certaines questions sans avoir pour cela, recours à la parole ? Une échelle verticale, conduisant aux chemins de câbles, tombe à pic ! Étant en jupe, elle va grimper la première et ensuite, elle verra bien quelle sera la réaction de Patrice. Quel homme résisterait aux charmes voluptueux et pleins de promesses ainsi dévoilés ? C'est un petit jeu dangereux, elle en est consciente, mais il y a un je ne sais quoi en lui qui la rassure ! Hélas, tel l'arroseur arrosé, elle se trouve remise à sa place sèchement et très vite, à court de réponses :
- Non... je monte d'abord si vous le permettez !... ce n'est certes pas très galant, mais le spectacle offert par vos dessous ne m'intéresse guère !... même si je n'y prête aucune intention délibérée de votre part bien entendu...
Là, le moins que l'on puisse dire, c'est que Patrice marque un point ! Cette fois, piquée au vif, Élise a bien du mal à garder les pieds sur terre et le ton employé, témoigne de sa colère :
- Vous avez l'esprit mal placé Patrice !... je n'ai pas l'habitude de m'offrir en spectacle... surtout au premier venu !... moi non plus je ne mélange pas ma vie privée et le travail... vos insinuations sont quelque peu légères !...
- Et moi, j'aime bien choisir et je me respecte !... je peux encore m'offrir ce luxe... mais il se trouve que je n'ai besoin de rien côté bagatelle... contentez vous donc de poursuivre mon instruction sans chercher à détourner mon attention, même... accidentellement... je laisse à d'autres, le soin de se comporter comme des animaux !... ce n'est pas ce qui doit manquer ici !...
Le ton est donné, et les regards qui sont soudain échangés ne sont pas du tout révélateurs d'une complicité grandissante ! Élise, prise à son propre jeu, se heurte à un mur de glace et ça, elle n'aime vraiment pas et Patrice ne va pas tarder à le savoir ! :
- Espèce de macho !... tu te prends pour monsieur univers ?... à moins que tu ne préfères les hommes aux femmes ?... il faut s'attendre à tout de nos jours !...excuse moi si j'ai pu froisser ta susceptibilité... allez... grimpe à l'échelle et attend moi là haut !...
- Ni pour monsieur univers et encore moins pour un don-juan de salon !... je suis comme je suis et ma force c'est que précisément, je ne cherche pas à plaire !... ni aux femmes et encore moins aux hommes mais... après ce qui vient de m'arriver... je me méfie des femmes fatales !...
La visite se poursuit donc dans une ambiance assez tendue, Élise se contentant de n'apporter que le strict minimum de réponses aux questions de Patrice. Mais cette attitude, injustifiée et totalement puérile, irrite et fatigue Patrice au plus haut point :
- Écoutez Élise... je préfère qu'on arrête la ronde... je la reprendrai tout à l'heure avec Régis... travailler dans ces conditions ne m'intéresse pas du tout !... vous me répondez du bout des lèvres comme pour vous débarrasser...je vous présente mes excuses si j'ai été un peu dur avec vous, mais je n'admets pas que l'on mélange travail et vie privée... et puisque visiblement vous êtes incapable de dissocier les deux, j'ai peur que la suite ne me soit d'aucune utilité professionnelle...
- Rassure toi... Apollon !... je vais me ressaisir... inutile d'ameuter toute la galerie !... ils seraient bien trop contents de se foutre de toi !... j'ai eu tord d'imaginer un instant, que tu pouvais être vraiment différent des autres !... je vois malheureusement, que tu n'es qu'un homme... comme tous les autres !... et que le moindre écart est tout de suite mal interprété...
- J'ai été embauché comme agent de sécurité... miss monde !... et à ce titre, je vous redemande de bien vouloir stopper la visite... si je ne suis qu'un homme comme les autres, pourquoi un tel déploiement de sous entendus ?... c'est votre façon de vous mettre en valeur ?... vous me décevez beaucoup !...
- On arrête Patrice... je vous en supplie... c'est moi qui vous prie de m'excuser... que voulez-vous, c'est la première fois que je parcours ce chemin avec un homme, sans qu'il ne soit enclin à quelques allusions et gestes déplacés... avec vous je me sentais en sécurité, voilà pourquoi je n'ai pas cherché à me poser de questions... faites moi un sourire... OK ?... on fait la paix ?...
- Comme vous voulez Élise... vous savez... il y a des blessures qui sont longues à cicatriser... et... elles s'ouvrent brusquement, comme ça... un mot, un regard, un sourire même, peuvent à tout instant raviver la flamme de la souffrance... excusez moi encore, vous ne pouvez pas comprendre...je... je suis désolé...
Cette fois, Élise comprend parfaitement la position de Patrice. Rassurée sur son comportement, naturel et compréhensible, elle reprend la situation en main avec on s'en doute bien, une petite idée derrière la tête :
- A en juger l'éclat de vos yeux, la plaie est loin d'être refermée !... je suis confuse... J'ai une idée !... puisqu'on va faire équipe assez souvent, autant se tutoyer non ?... qu'est-ce que tu en penses ?... après tout c'est dans les traditions non ?... et puis, comme ça, si tu as besoin de te confier, tu pourras le faire sans crainte... on a toujours besoin d'une amie...
- Comme vous voulez... mais... ne m'en veuillez pas... ne m'en veux pas... pardon !... si de temps en temps j'éprouve quelques difficultés à tutoyer... c'est ma façon de me protéger... plus j'écarte les familiarités, plus je me rends étanche à toutes vibrations...
Ce que Patrice ne réalise pas, c'est que d'une manière très habile et fort judicieuse, Élise était en train de le conduire où elle voulait l'entraîner, c'est à dire au point de non retour et de délivrance. Très sensible, elle n'avait pas mis longtemps à comprendre la nécessité pour lui de vider son sac une bonne fois pour toutes. Entrecoupée de silence, leur conversation se poursuit donc très simplement, vers le but qu'elle s'est fixée :
- Si je comprends bien, pour résumer ta situation et comprendre tes réactions... ce sont les femmes en général qui te dégouttent ?... et qui t'effraient c'est bien ça ?...
- Non pas toutes, enfin... pas encore que je sache !... une oui, en particulier !...mais ce dégoût est minime par rapport à la souffrance que je traverse et qui m'oppresse jour et nuit... un véritable chemin de croix... mais c'est mon problème...on continue ?...
- Hein ?... oui, oui... après toi... puisque tu y tiens tant, à garder pour toi tes malheurs !...
Tandis que Patrice commence à monter à l'échelle, Élise commence à comprendre bien des choses. Elle retrouve le sourire en même temps que son énergie, et sa passion à expliquer à nouveau les choses en détail. Mais au fil des minutes, elle sent Patrice de plus en plus lointain, presque absent, noyé dans une sorte de brume sentimentale qui n'arriverait pas à se dissiper. La conversation de tout à l'heure aura sans doute ravivé la flamme de ses souffrances et bien que torturé, ayant du mal à contenir le feu de son chagrin, il refuse de confier à qui que ce soit l'origine de ses tourments. Élise joue le jeu et respecte cette volonté, bien qu'elle soit consciente du bien fondé de son questionnaire de tout à l'heure, mais elle essaie par tous les moyens de faire en sorte que Patrice échappe à ces visions cruelles. Ses yeux sont luisants, presque rougis, il est grand temps de le sortir de là !
Le fait est que la réalité dépasse ses espérances mais, ne le connaissant pas plus, elle redoute une réaction catastrophique ! Un cœur qui se libère en effet, ne choisit ni le lieu ni l'heure et en tout état de cause, le sien risque fort de na pas être très discret ! Oui mais voilà, il faut faire vite à présent car il est visible que Patrice ne tardera plus à se vider et mieux vaut pour cela être à l'abri de tous regards indiscrets ! Mais où peuvent-ils bien aller ? En lui faisant visiter le local où se trouve le plus gros microscope ?... Par exemple ! La soif de connaissance de Patrice aura de quoi être assouvie et par là même, lui permettre d'oublier cette pensée qui le hante et le torture depuis quelques minutes.
L'effet recherché par Élise dépasse son espérance ! Patrice est littéralement transporté dans un autre monde, en n'ayant pas assez de ses yeux pour admirer ce monstre de technologie. Tant et si bien que cette visite intérieure s'achève dans les meilleures conditions qui soient :
- Et voilà Patrice... la ronde intérieure est terminée... si tu as des questions, n'hésite pas !... je suis là pour y répondre !... tu le sais maintenant... et sans arrière pensée bien entendu !...
- Pour l'instant ça va !... je t'en poserai au fur et à mesure... petit à petit...
- Comme l'oiseau qui fait son nid !... tu as raison... et je comprends parfaitement ta position...
Voilà bien le genre de phrase qu'il vaut mieux éviter de prononcer devant Patrice qui, en d'autre temps et autre lieu, aurait tôt fait de prendre la mouche au vol ! Mais une fois de plus, il préfère détourner un piège éventuel en manifestant son désir de poursuivre par la ronde extérieure :
- C'est vraiment magnifique... et grandiose !... quand on pense aux heures de travail, de recherches qu'il aura fallu à des dizaines de femmes et d'hommes... pour arriver à domestiquer ainsi la science... on continue ?... j'imagine que la ronde extérieure n'a rien de passionnant, après la découverte de ce monde presque irréel... magique...
- C'est le moins qu'on puisse dire en effet !... mais elle a son importance, tu verras... beaucoup de manomètres sont à contrôler dehors !... et non des moindres !... une défaillance, et hop !... plus rien à des kilomètres à la ronde !... il y a des moments où je me dis que ce ne serait au fond pas si mal... plutôt que de souffrir bêtement...
Mais Patrice reste imperturbable. Il l'a bien compris, Élise cherche beaucoup plus qu'une simple relation professionnelle. Pourquoi lui, qu'elle ne connaît pas ? D'accord, vu le profil des gardiens qu'il a rencontré, elle n'a pas de mal à se sentir à l'aise avec lui mais quand même, la prudence s'impose !
**********
Pendant ce temps au poste de garde, le vénérable chef est plongé dans un sommeil récupérateur. Pour lui en vérité, peu importe ce qui peut se passer, pourvu qu'il puisse dormir ! Et quand je dis dormir, c'est au sens le plus "profond" du terme qu'il faut l'interpréter ! Tout pourrait s'écrouler autour de lui, sans qu'il n'en soit dérangé pour autant ! Seul, le téléphone, qui précisément se fait entendre, est en mesure de le faire revenir au pays des vivants :
- Ouais... allô... oui, c'est moi... qu'est-ce que tu veux ma poulette ?... tu sais que je ne veux pas que tu m'appelles au travail... n'importe qui peut nous entendre !... mais si je t'aime ma puce... tu sais bien que sans toi je ne suis rien !... j'espère que tu es en forme pour ce soir ?... tenue sexy... champagne... mais bien sur ma chérie... à tout à l'heure...
San Antonio se serait évertué à vous décrire les effets de la conversation, sur cette espèce d'ancien jeune mais seulement demi vieillard, qui visiblement, n'est pas encore à la retraite côté bagatelle ! Il est tellement en forme du reste, qu'il sort de son sac un livre spécialisé dans lequel il doit s'inspirer, pour y trouver les idées qui ne lui viennent pas spontanément à l'esprit. Au diable le CNET et sa vacation, Élise et les gardiens, mieux vaut réviser pour ce soir ! Est-ce la littérature érotique qui est passionnante ou les idées qu'elle suscite, en tous cas, le papi semble faire preuve d'une énergie... débordante !
On comprend mieux à présent, pourquoi il éprouve aussi souvent, l'envie de se retrouver seul. Un bon roupillon d'abord, histoire de se mettre en condition, puis un petit coup de fil coquin ponctué par une lecture appropriée, et le voilà transporté au pays des merveilles ! Mais avant de s'installer définitivement dans sa lecture privilégiée, il n'oublie tout de même pas de jouer au chef et il manifeste un intérêt pour son équipe, en commençant naturellement par Élise :
- Attention Élise... est-ce que tu me reçois ?...
- "" Fort et clair... à vous ""...
- Comment est-ce que ça se passe la ronde ?... pas de problème ?...
- "" Aucun... pour l'instant nous venons de terminer la ronde intérieure et nous attaquons le périmètre extérieur... rien à signaler ""...
- Parfait... à tout à l'heure... avant de revenir au poste, tu passeras au PC pour continuer la formation de Patrice...
- "" Bien reçu ""...
Une façon comme une autre de gagner encore quelques minutes d'évasion érotique ! Un rapide coup de fil à Régis au PC pour lui confirmer le message, et le voilà de nouveau tranquille pour presque une heure encore !
**********
Le long du grillage d'enceinte, Élise et Patrice cheminent côte à côte, sans qu'aucun mot ne vienne interrompre le silence de la nature, agrémenté çà-et-là par quelques cris d'oiseaux. Pourtant, on le sent bien, Élise voudrait poursuivre la conversation de tout à l'heure, et réussir à percer le mystère qui entoure son compagnon. De plus, il faut admettre qu'une telle indifférence à l'égard d'une femme, belle et charmante au possible, n'est pas de nature à la combler d'aise ! Sans la considérer comme une femme facile, encore moins fatale, c'est une femme et à ce titre, elle est en droit d'espérer un tout autre comportement ! De plus, elle veut absolument mener à terme le projet qui lui tient tant à cœur, à savoir permettre à Patrice de se vider complètement.
Oui mais voilà, elle en a eu une cuisante démonstration, attaquer Patrice de face équivaut à un suicide ! C'est qu'il a la répartie facile le bougre ! C'est donc sur la pointe des pieds que Élise tente de relancer le débat :
- Tu ne m'en veux pas pour tout à l'heure ?... à propos du nid ?... tu sais je n'ai pas dit ça dans l'intention de te blesser !... c'est parti tout seul... dans la foulée comme on dit !... je te dis ça car j'ai l'impression que depuis tu me fais un peu la gueule ?...
- Mais non... rassure toi... c'est vrai que l'allusion était grossière, mais... c'est oublié... le seul nid que j'ai réellement envie de construire, c'est ici que je souhaite le faire !...dans mon travail... j'en ai marre de faire le con à droite et à gauche... de promener ma fille comme un vulgaire sac de voyage... au gré de mes caprices... elle a le droit de vivre normalement... tu es rassurée ?...
- Oui... enfin... attend... arrête toi une minute... il ne faut pas que j'en oublie notre mission !... puisque tu as l'air de vouloir en faire une vraie carrière, surtout il ne faut rien négliger !... tu vois cette espèce de pendule accrochée au grillage... on appelle ça les mouchards... il y en a une dizaine éparpillés sur le parcours... et il vaut mieux ne pas en oublier !... avec cette clé suspendue, tu vas imprimer l'heure de ton passage, ainsi que la référence du pointeau sur une bande carbonée, qui est relevée tous les mois et consignée sur le registre du chef de poste...
- La confiance règne on dirait !... je ne vois pas l'utilité d'une telle surveillance ?...
- S'il arrive un pépin, ces enregistrements pourront attester du bon travail des gardiens... ou le cas échéant, prouver leur défaillance !... mais avec toi, je n'ai pas de souci à me faire !... le boulot à l'air de vraiment te plaire... chacun sa façon de construire son avenir !... voilà, tu vois... un tour complet, et c'est inscrit !... le prochain c'est toi qui le fera d'accord ?...
- Si tu veux... il faut bien que je m'entraîne !... mais dis moi... la nuit c'est pas trop risqué pour une femme ?... en temps normal tu es seule non ?...
- La nuit ce sont les maîtres chiens qui font les rondes extérieures... tu feras la connaissance ce soir de l'un d'eux... Jean et son gentil caniche... ils sont adorables tous les deux...
De nouveau, Élise relance la machine et cette fois, profitant du peu d'intérêt que Patrice lui témoigne, elle décide de passer à la phase finale. D'ici de toute manière, personne ne saurait entendre quoi que ce soit ! Alors, sûre d'elle, elle poursuit son interrogatoire dissimulé :
- A propos... qu'est-ce que tu faisais avant d'en arriver au gardiennage ?... j'imagine que tu es un homme d'action, je me trompe ?...
- Avant d'être au chômage, j'étais représentant... dans la chimie... c'était super... une boîte vraiment sérieuse... super bien payé... enfin tout... un état d'esprit d'avant garde... mes chefs étaient de vrais copains, on bossait main dans la main... juste avant j'étais à mon compte, dans la photo... et puis... le chômage... avec son lot de détresse et d'incertitudes... de révolte et d'humiliation...
Élise sent Patrice au bord de la confession, mais redoute une réaction de sa part. C'est pourquoi, de la manière la plus subtile qui soit, elle feint de ne pas s'intéresser à son passé pour précisément, l'obliger à en parler. Visiblement, elle est très douée sur le plan psychologique et son plan d'approche est vraiment très bien dressé. Une façon comme une autre, de prêcher le faux pour savoir le vrai ! :
- Chacun de nous porte sa croix... le mieux c'est de ne plus parler de tout ça... tu as raison... seul l'avenir compte et pour toi... il est clair, net, et précis... je t'envie tu sais... je n'ai pas encore réussi à franchir le cap et chasser mes idées noires en me consacrant à mon boulot... à quoi bon revivre ce qui a pu nous faire pleurer ?... tiens... on arrive au mouchard suivant... à toi de jouer...
Cette fois, tel est pris qui croyait prendre, c'est Patrice qui se trouve un peu embarrassé. De toute évidence, sa vie privée n'intéresse nullement Élise, et au fond, c'est peut être mieux ainsi. Pourtant, son envie de parler est omniprésente. A son tour, il se trouve à bout d'argument. Jusqu'où ira Élise ? Le laissera-t-elle s'enliser une fois encore dans les sables mouvants de la détresse ?
- Tu vois !... c'est pas plus compliqué que de vendre un bidon de produits chimiques !... ou un appareil photo... c'est même plus simple que de pointer au chômage !...
- A la différence près... c'est que lorsque j'en vendais... la vie avait un sens pour moi... j'avais l'impression d'être utile... de faire le bonheur de toute une famille... aujourd'hui, je me sens rejeté... ma propre fille me reproche de vivre dans une caravane !... à douze ans c'est vrai, faire venir des copains dans une caravane c'est un peu humiliant !... sans ce travail, je risquais de la perdre... tu comprends pourquoi je veux m'y accrocher !... avec un salaire décent, je trouverai facilement un logement...
- Ce que je ne comprends pas, c'est pourquoi tu as laissé tomber la chimie ?... si tu gagnais aussi bien ta vie... que l'ambiance était parfaite... alors pourquoi ?... j'avoue que je suis un peu perdue... mais au fond ça ne me regarde pas !... c'est comme ton magasin de photo ?...
- Pourquoi j'ai quitté ?... à cause d'une salope !... elle s'est foutu de moi pendant deux ans... j'en étais fou amoureux et... elle m'a largué !... j'avais plus le moral... dur pour un représentant !... le magasin d'abord, mon job ensuite... il n'y avait que l'apparence qui comptait pour elle... se faire voir et être vue... et moi comme un con j'y ai cru...
- Et... tu l'aimes toujours ?... n'est-ce pas ?... ça crève les yeux tu sais... n'en rougis pas... c'est la plus belle chose au monde et c'est vraiment dans des moments comme ceux que tu rencontres, que l'on voit la valeur de ces mots...
- Oui... je n'arrive pas à l'oublier... après deux divorces... deux échecs... j'ai cru que l'amour avait enfin frappé à ma porte !... comme un aveugle s'accrochant à son tuteur, je me suis laissé berner d'illusions et de promesses... mariage, vie de famille, un foyer uni et heureux... quelle connerie...
- Ça fait longtemps ?... je t'en prie Patrice... n'ai pas peur de te sentir ridicule... je vois bien que tu as envie de te confier... tu ne peux pas savoir à quel point je suis flattée que ce soit avec moi... on ne se connaît même pas, mais je sais que ton cœur est pur...
Au diable les préjugés et autres pensées négatives, Élise veut avant tout aller jusqu'au bout, même si elle doit en souffrir après, convaincue que de toute manière, un cœur blessé ne se mérite qu'après de multiples efforts. Pour sa part, Patrice est au bord de l'effondrement. En revivant les derniers instant de vie commune avec son ex petite amie, son menton frissonne, ses lèvres se pincent :
- Presque six mois maintenant !... mais...
Cette fois, Patrice est à bout de forces et il n'est plus loin du sanglot. Élise se sent vraiment mal à l'aise. Comment va-t-elle réagir si Patrice s'effondre en larmes ?... Elle a beau essayer de faire croire qu'elle domine la situation, il est indéniable qu'elle aussi, connaît des minutes angoissantes. Elle voulait tellement rendre service à son compagnon, qu'elle réalise soudain son impuissance à en contrôler les conséquences éventuelles.
**********
Pendant ce temps, quelque part dans une villa aux portes de Grenoble, une réunion d'un genre assez particulier, rassemble des personnages dont la physionomie n'inspire guère confiance. Outre l'atmosphère enfumée, propice aux scénarios les plus morbides, le climat en général témoigne qu'il ne s'agit pas de figurants en matière de criminalité. Rien ne manque à cette réunion peu ordinaire, ni les nanas objets moitié bourrées moitié à poil, ni les projets lugubres qui s'y trouvent développés :
- On reste clair les enfants... je ne veux pas de bavure cette fois... ce qu'il me faut ce sont les plans et rien d'autre... vous employez tous les moyens que vous voulez... sauf la gâchette... le CNET est hautement surveillé et la partie n'est pas gagnée d'avance...
- Mais chef on n'a pas de contact au CNET ?... on va pas envoyer nos gonzesses en reconnaissance tout de même ?...
- Si bien entendu nous sommes à court d'inspiration, tous les moyens seront bons !... les contacts ne manquent pas sur place vous pouvez me faire confiance... vous ne voulez pas qu'on dresse la liste et qu'on l'envoie à la direction ?...
- Non bien sûr !... mais... piquer les plans de " Proteus "... ça va pas être de la tarte !... on va pas les trouver dans un tiroir à la cafétéria !...
- C'est votre problème mon vieux... pas le mien !... moi j'allonge les billets pour vous permettre de bosser dignement... cette fois, le coup est capital et je ne tiens pas à foutre ma réputation en l'air avec des balles perdues c'est clair ?... du travail de pros... suis-je assez clair ?...
Visiblement, le " boss " sait de quoi il parle et il ne tient pas à rater son coup ! Élise avait raison, la petite puce dont elle parlait à Patrice est d'une importance capitale pour beaucoup de monde. Reste à savoir pour qui, le réseau est en train de travailler ! Américains, russes, japonais ?... Qui est le commanditaire de l'expédition qui se prépare contre le CNET ? :
- Si vous voulez mon avis, il faut essayer de s'intéresser aux gardiens !... après tout, un peu de fric ne peut que leur permettre de vivre comme ils en ont toujours rêvé !... j'ai une très bonne copine qui est sur le coup !... elle est en train de se farcir une espèce de vieux débris... moitié hystérique moitié paumé... mais le fric le fait bander !... les nanas aussi d'ailleurs !...
- Vous croyez sincèrement pouvoir obtenir une collaboration de sa part s'il est aussi débile que vous le décrivez patron ?...
- Si tu crois qu'une guerre se gagne avec des gens qui réfléchissent, tu te fous le doigt dans l'œil mon petit !... mieux vaut un bataillon de cons et de fanatiques, qu'une armée de gens disciplinés !... soyons des politiques mon vieux !... idéalisons... endoctrinons... avec quoi tu crois que les hommes qui nous gouvernent se battent pour gagner des élections ?... avec un programme réel de changement ?... mon cul oui !... tout simplement parce qu'ils ont suffisamment de gueule pour faire croire qu'ils sont les meilleurs... à une armée de débiles qui ne jurent que par eux !...
- Et ce débile, vous pensez l'avoir trouvé ?...
- Pourquoi tu crois que ma poule se fait enfiler par ce vieux singe ?... par amour ?... mais ouvrez les yeux merde !... le jour où il est chef de poste... après avoir encaissé quelques millions... il se fera une joie de nous ouvrir les portes !...
- Mais... les autres gardiens ?... il n'est pas tout seul le vieux !...
- Quand t'es venu au monde tu aurais du descendre en parachute !... la chute aurait certainement été moins brutale !... arrête de jouer les bouchons de champagne !... ça fait bientôt six mois qu'elle joue la nurse avec ce machin !... elle connaît tout sur lui !... ce qu'il fait au CNET, comment il le fait... avec qui, il le fait !... le jour où il est de garde, vous rentrez comme dans un moulin, c'est pigé ?... voilà ses photos et ses coordonnées... le moment venu vous entrez en contact avec lui...
- C'est bien joli tout ça patron, mais si on causait un peu finances... c'est vrai quoi !... je veux bien engager mes hommes, faire du travail propre et sans bavure, mais à condition que ça vaille la peine !...
- Logique... une fois en possession des plans et sitôt qu'ils seront confirmés... et pas avant... chacun de vous recevra la coquette somme de deux millions de dollars... je vous laisse aujourd'hui deux millions de francs en liquide, histoire de couvrir vos frais... qui seront remboursés bien entendu, en cas d'échec...
Cette fois, plus personne n'a envie de discuter. Le boss a vidé son sac et pour tous les comparses présents, une seule chose compte à partir de cette minute, trouver le moyen, le jour, et l'heure ! Le coup est fumant, les sommes prévues sont colossales ! Seulement le temps presse, et en comptant avec la chance, il ne reste plus à l'équipe que quelques petites semaines pour mener à bien l'opération. Le boss est formel, tout doit être terminé dans quatorze semaines, pas une de plus ! Ce n'est pas la joie pour tout le monde, sauf pour les filles présentes qui ne sont jamais oubliées ! Loin d'imaginer voir, envisager, un échec, ils se montrent très généreux avec les prostituées de luxe, embauchées pour la circonstance. Rien de tel pour garder le moral des troupes !...
**********
Qui, d'Élise ou de Patrice, va se décider à prendre la parole ? A en croire l'expression qui caractérise leurs visages, il ne paraît guère probable qu'ils en soient capables. Cependant, consciente d'avoir provoqué un orage affectif dans le cœur de Patrice, Élise veut tout faire pour lui permettre de crever l'abcès qui mûrit en lui. Après avoir hésité un court instant, elle le dépasse et se met face à lui, stoppant ainsi sa marche. Tendrement, elle lui pose les mains sur les épaules et avec une infinie douceur, presque maternelle, tente de faire éclater l'orage :
- Ne te retiens pas mon grand... laisse toi aller... tu sais, pleurer... même pour un homme... ce n'est pas une honte... je te demande pardon, je n'aurais jamais du te poser toutes ces questions... ce qui arrive est de ma faute et... c'est bien normal que je sois là pour accueillir le flot de cette douleur... rassure toi... personne d'autre que moi ne sera au courant, je te le jure... ce sera notre petit secret... je voulais tellement te venir en aide, comme ça... gratuitement... que je réalise à quel point tu es désemparé...
Cette fois, Patrice ne tient plus. Spontanément, Élise le sert contre lui, comme pour mieux l'aider à se vider du contenu de son chagrin. L'intensité de l'émotion est telle, qu'elle ne peut s'empêcher de verser elle aussi, des larmes de compassion. Telle une mère pour son enfant, elle essaie de calmer les assauts bouleversants dont l'intensité est dure à juguler. A en croire les sanglots, il y a bien longtemps que Patrice contenait cette douleur, et le fait de se libérer ne pourra que lui être salutaire. Élise met à profit ce laps de temps pour faire le vide en elle, afin de sécuriser Patrice. Elle le sait à présent, le sang s'écoule encore à flot de la plaie béante qui a déchiré son cœur et à ce niveau, il est très dur d'intervenir sans un maximum de garantie et de sécurité. Le moindre faux pas aurait des conséquences désastreuses !
Après quelques minutes angoissantes mais bienfaitrices, Patrice reprenant son souffle, Élise plus que jamais se montre attentionnée. Sortant un mouchoir de ses poches, elle essuie avec une infinie douceur le visage de Patrice, en lui souriant très tendrement :
- Ça va mieux ?... là... reprend toi... maintenant que l'orage est passé tu verras... le soleil va de nouveau briller dans ton cœur... pour ça, il va falloir te dominer et chasser tes idées noires !... toutes les femmes ne sont pas des ordures tu sais... comme je suis convaincue qu'il existe des hommes dignes de ce nom !... la souffrance fait partie de la vie et après l'avoir connue, je crois que l'on est en droit d'espérer le bonheur... mes malheurs n'ont pas l'envergure des tiens mais crois moi, je n'ai pas été très gâtée non plus... tu veux une cigarette ?...
- Oui... volontiers... excuse moi Élise... je suis stupide !... je n'aurais jamais du me conduire de la sorte et t'imposer cette détresse... je ne sais pas ce que tu vas penser de moi et au fond... je m'en fous un peu mais... quand même...
- Tiens... fume tranquillement ta cigarette et arrête de dire des bêtises tu veux !... tu sais, la vie ne m'a pas épargnée non plus et... quelque part, je suis une écorchée vive... comme toi... je fréquentais un garçon, sérieux en apparence... bonne situation, excellente réputation, avenir prometteur, bref... l'amour avec un grand " A "... jusqu'au jour où je l'ai surpris dans les bras d'une autre... un mois avant notre mariage... j'étais enceinte et... mes parents m'ont obligée à me faire avorter... j'ai déménagé et je suis arrivée à Grenoble il y a un peu plus d'un an... voilà... tu connais en gros ce qui me pèse sur le cœur...
Patrice est très ému et réalise soudain qu'il n'est pas le seul à souffrir sur terre et que la seule façon de s'en sortir, c'est de réagir. Il sourit tendrement à Élise, en lui caressant le visage. Mais Élise, bien que ravie, le sait bien, Patrice est en train de caresser en fait le visage de celle qu'il aime encore par dessus tout. Peu importe au fond, ces petites caresses sont si douces et pleines de romantisme, qu'elle en profite au maximum. Même si elles ne lui sont pas destinées, elles sont sincères et ça, c'est le plus important.
Ce petit aparté terminé, la ronde peut enfin reprendre, en même temps que la conversation. Presque spontanément, Patrice continue de se libérer pour le plus grand plaisir d'Élise :
- Après un premier mariage... forcé comme il se doit, à cause des principes, qui auront bientôt treize ans... union qui n'a duré que deux ans... j'ai cru pouvoir assumer seul l'avenir de ma fille... hélas... après quelques mois, son petit cœur éprouvait le besoin de dire maman... à toutes les femmes que l'on rencontrait... dans les magasins, à ma mère, la nourrice... comme un con, je n'ai pas choisi, tout heureux de satisfaire cette envie légitime... à l'époque j'étais pompier... presque dix ans de calvaire... nouveau drame... la fleur que je pensais avoir cueillie, était en fait une salope de première... menteuse, voleuse, et... infidèle, cela va de soit !... il faut dire qu'elle était radio-commandée par sa mère, une espèce de parvenue moitié débile... et moi comme un con, aveugle et bon prince, j'espérais un changement... pour un changement, c'en a été un !... heureusement que Sophie n'était pas d'elle... voilà pourquoi j'ai encore la garde de ma fille... sinon, je serais seul aujourd'hui !...
- Tu n'as pas été gâté à ce que je vois !... mais, tu n'as pas eu d'autres enfants que tu pourrais revoir aujourd'hui ?...
- Si !... un fils avec ma première femme et... trois autres avec la seconde... dont je suis sans nouvelle depuis plus de deux ans !... elle est partie avec... en me laissant les dettes du magasin que j'avais ouvert... à son nom !... j'ai du arrêter les pompiers pour faire face... seulement je n'ai pas pu !... depuis, on a été expulsés de chez nous et... on vit dans une caravane... voilà en gros ce que fût ma vie depuis ces quinze dernières années...
- Je comprends que tu n'aies pas envie de recommencer de sitôt... pourtant... enfin, je veux dire... si un jour tu envisages de changer d'avis... préviens moi !... aller... on continue la ronde...
La conversation est très émouvante et Élise apprend tout sur Patrice et sa fille Sophie qui, comme son papa, a besoin de retrouver très vite et avant tout, son équilibre. Oui mais voilà ! Élise est-elle prête à assumer pareilles responsabilités ?... Après tout, ils ne se connaissent pas ! Est-ce de la pitié qu'elle éprouve, ou un amour véritable consécutif à un coup de foudre ? Et Patrice a également son mot à dire aussi il me semble non ?...
Autant de questions sans réponse, qui viennent alourdir bêtement la conversation. C'est la première fois que Élise à l'impression de marcher sur des œufs, en tenant dans chaque main des pyramides en cristal ! Il lui faut se dominer avant tout, afin de mieux aider Patrice pour qui, elle en est presque certaine, son cœur bat très fort. Mais avant, il faudra choisir entre l'amour et la charité ! Pour l'instant, s'il est prématuré de répondre, la seule chose c'est que Patrice retrouve le tonus afin que nul autre qu'elle, ne puisse en savoir d'avantage. Une sorte de secret intime, que la belle gardienne défendra jalousement :
- Je t'invite à manger ce soir... avec ta petite puce... ce sera improvisé, mais je suis sûre que ça nous fera du bien à tous les trois...
- C'est... c'est vraiment gentil Élise... tu me touches beaucoup... mais malheureusement je suis déjà invité... et... je ne peux vraiment pas remettre... je suis navré...
- Une autre fois... je pourrai ainsi préparer quelque chose de super !... oh là, là... t'as vu l'heure !... heureusement que notre chef doit roupiller...
Le sourire aux lèvres, l'incident est oublié, la ronde continue à un rythme beaucoup plus élevé cette fois. Pas pour bien longtemps hélas car, contrairement à ce que Élise avait supputé, le chef ne dormait pas et il s'interroge de manière insidieuse sur le sort de la patrouille :
- "" Allô Élise !... vous en mettez bien du temps pour faire cette ronde ?... je te rappelle que ce ne doit pas être une partie de plaisir ! ""...
Le ton employé et les insinuations qu'il contient, déplaisent à Patrice, qui décide de répondre :
- Rassurez vous chef !... je ne l'ai pas encore sautée !!!... je vous demanderais d'abord des conseils... on ne sait jamais... vous pourriez être un meilleur professeur dans ce domaine !...
L'ironie caustique et cinglante de Patrice, si elle fait sourire Élise dans un premier temps, la plonge soudain dans un embarras certain :
- Tu n'aurais jamais du dire ça Patrice !... si tu tiens à ta place, méfie toi de lui... pour gagner des galons il est prêt à tout... les exemples et les histoires ne manquent pas !... il est jaloux de tout le monde et pour se faire mousser, raconte n'importe quoi à la direction !... je t'explique pas les embrouilles qui éclatent de temps en temps !...
- Le travail ne manque pas Élise... là ou ailleurs peu importe, mais pas à n'importe quel prix... jamais personne n'a été autorisé à piétiner mon honneur... qu'il me fiche la paix ce vieux débris... impuissant et jaloux... bravo !...
Patrice est très versatile et pour un rien, il s'énerve et devient très vite agressif. Élise le calme vite fort heureusement, en cherchant de la manière la plus naturelle qui soit, à savoir pourquoi il décline son invitation :
- Laisse tomber... alors vraiment tu ne veux pas venir ce soir ?... ça me ferait tellement plaisir !... c'est sans arrière pensée rassure toi...
- Non... je... enfin... c'est gentil mais... j'ai mes parents qui viennent... voilà... c'est ça... encore un peu et je les oubliais les pauvres...
Il ne manque pas d'imagination et il est clair pour Élise, qu'il n'est pas prêt d'être libéré de l'amour qui le dévore actuellement. Dans cette hypothèse, rien n'est donc envisageable ! Une seule solution pour lui faire oublier, ne plus parler de rien. Elle va tout mettre en œuvre pour qu'il efface de ses pensées, que toutes les femmes sont des créatures de Satan ! Pour Élise donc, une véritable partie de bras de fer s'engage et à ce jeu, il faut lui souhaiter d'avoir les forces nécessaires. Pour le première fois de son existence, elle allait enfin pouvoir se mesurer à elle même, dans une lutte dont l'issue convoitée ne faisait aucun doute. Mais Patrice, elle le sait, n'est pas prêt à dire je t'aime de sitôt, si, bien entendu, Élise lui plaît ! Souhaitons que la jeune gardienne ne se dévoile pas trop, car, en cas d'échec, elle en souffrirait beaucoup trop.
En le regardant partir devant elle, Élise ne peut s'empêcher d'éprouver quelques frissons de bonheur. Qui oserait la blâmer ou la critiquer ? Certes, et elle en est parfaitement consciente, vouloir s'engager sur un terrain aussi marécageux ne sera pas sans risques, mais au fond, n'est-elle pas, de part le métier qui est le sien, un peu casse-cou sur les bords ? Même si sa démarche n'aboutit que sur une simple amitié, la victoire obtenue vaut quand même bien les sacrifices auxquels elle s'expose, et qu'elle admet sans rechigner .
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F I N DU PREMIER CHAPITRE
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