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             En ce début d'année, la famille TERNA attend un heureux événement ; la nomination de Patrice, au grade de chef de poste ! Ce n'est plus l'affaire que de quelques semaines, le temps que l'ancien chef parte à la retraite. Si tout va bien donc, fin février, il sera nommé, avec tout ce que cela engendre à tous les niveaux, sur le plan familial surtout. Le compte à rebours est commencé, en même temps que l'attente se fait de plus en plus pesante. Si pour Élise et Patrice malgré tout, la modération est de rigueur, pour la petite Sophie la musique est légèrement différente. Il faut reconnaître qu'un cadeau royal est en jeu pour elle, sitôt que son papa sera enfin chef de poste.

            En effet, dès que la première paye de chef aura été virée sur le compte, elle ira, le jour même selon les promesses faites, acheter une super mobylette ! On comprend mieux alors son impatience, même si par dessus tout, elle est très fière pour son papa. Dans son esprit en effet, depuis cette promesse d'avancement, c'est la confusion la plus totale. Étant venue plusieurs fois accompagner son père au travail, avec sa maman, elle ne cesse d'amplifier jour après jour, l'importance de la mission de surveillance. Le CNET devenant peu à peu une véritable forteresse, gardée par des hommes " sûrs ", eux-mêmes encadrés par des " chefs " à la hauteur !

            Les hommes sûrs aujourd'hui, c'est bien entendu de son papa dont elle parle, de la même façon qu'elle voit les chefs de postes tout autrement. En attendant le mois de février donc, dans sa petite tête se bousculent les visions les plus romanesques et les plus invraisemblables. Elle échafaude autour de cette distinction, un véritable univers dans lequel elle évolue avec beaucoup de grâce et d'aisance, couvrant son père de gloire sans manquer, naturellement, d'y adjoindre les compliments et félicitations traditionnels ! Il est bien évident que Sophie est sincère, dans sa façon d'honorer comme elle le fait le rôle futur de son père.

            Mais il y a aussi dans ses propos, et Patrice n'en n'est pas dupe, une manière habile de passer la pommade afin que la promesse soit bien tenue ! Que ne ferait-on pas pour être sûr et certain de l'avoir sa première mobylette ? Seulement voilà, en dépit des promesses faites, il n'en demeure pas moins qu'il existe une condition ! Sophie peut tout à loisir planer sur son nuage, elle ne doit pas pour autant négliger son travail scolaire et là, Patrice est très dur. La condition sine qua non, pour que les promesses deviennent réalité, c'est qu'elle n'ait pas plus de deux notes inférieures à la moyenne, au cours des mois de janvier et février ! On imagine bien la déception et le doute, qui s'installent dans le cœur de la pauvre gamine, qui voit déjà son rêve s'évanouir en fumée :

    - Ça va être très dur papa tu sais !... je ne suis plus une petite écolière en sixième !... et cette année, les programmes sont assez durs !...

    - Je sais ma chérie !... mais je sais surtout que tu n'es plus une gamine, comme tu viens de le faire remarquer... et que tu n'as plus dix ans !... donc, tu es presque une adulte !...

    - Alors... si j'ai trois notes au dessous de la moyenne... plus de mobylette ?... tu es dur avec moi tu sais papa !... dis-moi que tu as changé d'avis plutôt !...

    - Tu sais ma chérie... le monde appartient à ceux qui veulent vraiment y arriver... ceux... pour qui le mot sacrifice a une valeur... qui dit sacrifice, dit surtout, faire abstraction de tous les paramètres nuisibles... il faut faire des choix, s'y tenir !... de nos jours les faibles n'ont plus de place, et ils se font bouffer par ceux qui ont le plus gros appétit !... à toi de me prouver que tu as envie d'être parmi les grands !...

            Bien qu'elle fasse un peu la moue, Sophie ne peut rien faire d'autre que donner raison à son père, en sachant surtout qu'il ne céderait pas un pouce de terrain ! Une seule façon de s'en sortir, faire abstraction et exclure de ses habitudes de petite fille gâtée, toutes les pensées négatives et autres manifestations égoïstes dans lesquelles elle s'est enfermée depuis presque un an. Cette petite leçon de morale lui est vraiment salutaire, et on sent bien, qu'elle est fermement décidée à se consacrer à fond, à son travail :

    - Bonne nuit papa... bonne nuit maman... je vais réviser un peu avant de m'endormir... il faut que je sois en forme, car demain j'ai un contrôle en maths !...

    - Tu ne regardes pas la télé ?...

    - Je présume qu'elle fait partie des " paramètres nuisibles "... dont tu parlais si habilement tout à l'heure papa ?... bonne nuit !...

            La petite pointe d'ironie et le ton employé, amusent ses parents, qui l'embrassent très fort avant qu'elle ne disparaisse sagement dans sa chambre. Une fois seuls, Élise peut enfin donner son avis et naturellement, tenter d'amoindrir l'autorité paternelle. En aucun cas, elle ne se permettra de s'opposer à son mari, devant sa fille. Ce n'est pas, loin s'en faut, du dénigrement, mais une manière subtile et raffinée de respecter une éducation. Rien n'est plus catastrophique en effet pour un enfant, que de sentir l'un ou l'autre des parents prendre sa défense, contre l'autre conjoint. Au départ c'est un jeu, qui se transforme peu à peu en conflit, avant de se métamorphoser en drame familial. Une fois encore, Élise apporte la preuve de sa très grande diplomatie, tout en jouant son rôle de maman poule, que tous les enfants recherchent et apprécient :

    - Tu ne penses pas avoir été un peu sévère mon chéri ?... c'est une question que je te pose... deux notes en dessous de la moyenne seulement !... la pauvre !...

    - Elle en est capable... encore faut-il qu'elle s'en donne les moyens, comme ce soir par exemple... elle a beau le prendre un peu de haut, n'empêche que la mobylette devient un but, une sorte d'objectif pour elle !... et c'est tout ce qui compte !... crois moi Bibiche...

    - Je sais très bien que tu as raison... mais... si tu veux me faire un petit plaisir... je ne lui dirai rien sois tranquille !... mais... même si elle en a trois, ou quatre mauvaises notes... avec toutes ces matières !... on lui achètera quand même sa mobylette ?...

    - C'est presque du chantage çà ?... rassure toi ma chérie... j'accepte... mais j'espère que tu es d'accord avec moi ?... je sais qu'elle en est capable... mais il fallait qu'elle comprenne que l'on obtient toujours ce qu'on désire, à condition de s'accrocher... je veux bien accepter trois notes en dessous de la moyenne...

    - C'est pour cette raison que je garderai le secret... je te le jure... je crois qu'avec tous les exemples qu'elle a eu... elle a compris !... ce petit effort supplémentaire, ne pourra que développer en elle le sentiment des vraies valeurs... mais... sachant qu'elle va tout faire pour te donner satisfaction, tu ne veux pas faire un effort ?... disons... maximum cinq notes en dessous de la moyenne !... est-ce que ça te convient ?...

    - Non mon amour... j'ai dis trois... si vraiment elle fait le maximum, comme tu dis... elle ne devrait en avoir aucune... je me base sur le trimestre précédent, où elle n'a que huit notes mauvaises, en quatre mois !... comment veux-tu que je tolère cinq notes en deux mois ?... non !... désolé Bibiche... mais je ne céderai pas... ce n'est pas un service à lui rendre...

            Certes, Élise est quelque peu peinée devant la fermeté de son mari, mais d'un autre côté, elle est rassurée de sentir à quel point il s'investit dans son rôle d'éducateur. Main de fer dans gant de velours, il assume ses responsabilités envers sa fille avec beaucoup de sérieux. Pour sa part, Élise tient à jouer son rôle de maman avec tout autant de perfection, ne serait-ce que pour compenser le vide affectif auquel Sophie a été confrontée durant ces premières années d'existence. C'est la raison pour laquelle, revenant sur la question, elle prend une nouvelle fois sa défense :

    - D'accord !... toi tu lui accordes deux notes ?... alors moi aussi !... comme ça on arrive à quatre maximum... c'est vrai quoi mon poussin !... plus elle progresse dans son année scolaire, plus les programmes sont sévères !... chacun sait que le premier trimestre est avant tout une orientation !... d'un autre côté, si on la pénalise trop sévèrement pour une ou deux malheureuses notes... alors qu'elle aura fait le maximum... elle pourrait se sentir frustrée tu ne crois pas ?...

    - D'accord !... tu as raison... de toute façon je n'ai pas le choix ?... si je refuse, vous serez deux à me faire la gueule !...

    - Ne dis pas une chose pareille mon amour... tu sais très bien que je ne mettrais jamais en péril ton autorité... et encore moins l'harmonie de notre amour... je sais aussi qu'à ses yeux, tu es l'exemple vivant de la volonté et du sacrifice... elle est très fière de toi tu sais !... je crois qu'elle a compris ton message... je suis certaine qu'elle gagnera ce challenge...

            Pour rien au monde en effet, Élise ne voudrait court-circuiter Patrice vis-à-vis de Sophie, au risque de la perturber gravement. L'éducation est une réelle mission, concrète, absolue, qui se doit d'être prise avec le sérieux qui s'impose. Trop de parents de nos jours, hélas, dépassés par les événements ou par négligence, s'écartent de leurs devoirs et peu à peu, démissionnent. Les conséquences, inutile de s'y attarder !... Recrudescence de la délinquance primaire, vols, drogue, prostitution, toute la panoplie offerte si généreusement à une grande partie de la jeunesse actuelle, abandonnée beaucoup plus que fautive. Sophie, à l'instar de toutes les jeunes filles de son âge, est tout à la fois une poupée d'amour, naïve et innocente côté affectif, en même temps qu'elle devient une ravissante demoiselle qu'il est impératif de surveiller, comme du lait sur le feu.

            Bientôt quinze ans ! Age ingrat par excellence, où l'adolescent éprouve des sensations aussi imprévues que variées. Ce qui implique, et exige, une harmonie parfaite au sein du foyer, afin de palier aux risques de débordements intempestifs. Là encore, les drames de la mésentente sont à l'origine de biens des malheurs et de plaies indélébiles, dans le cœur des enfants qui deviennent, malgré eux, des témoins impuissants. Parents alcooliques, déchirés par la jalousie ou l'ennui, confrontés aux problèmes de chômage, de logement, de relation, bref, autant de motifs et risques potentiels de désunion, qui occasionnent des déséquilibres irréversibles débouchant inéluctablement sur les crises, auxquelles sont confrontés la plupart des jeunes. Ils cherchent leurs repères sans le moindre appui, livrés à eux-mêmes dans cette jungle ingrate et injuste que l'on apparente à une société, qui se contente, pour se donner bonne figure, de les montrer du doigt !

            Bien que n'ayant jamais été abandonnée ni délaissée par son père, Sophie n'est-elle pas venue spontanément dans les bras d'Élise pour y trouver l'amour qui lui manquait ? Le cœur d'un enfant n'est-il pas fait pour naître, grandir, et s'épanouir, entre une maman et un papa ?... De nos jours hélas, cette théorie fait partie du passé et son éclat, suranné autant qu'indécent, devient un vocabulaire abscons que nul ne désire enseigner. On fait des gosses pour toucher des allocations, pour payer moins d'impôt, pour obtenir des prêts, sans se soucier de leur devenir et encore moins, de leur éducation ! Rien ne va plus dans le couple ?... Au diable les préjugés, le divorce fait partie du jeu ! On s'arrange à l'amiable, on se partage les biens, et les enfants martyrs deviennent une véritable monnaie d'échange : " File moi la voiture, et je te laisse la gamine " !... Combien de Sophies pleurent ainsi, en silence le plus souvent, sans que quelqu'un soit là pour les entendre ?...

""" L'enfer pour un Enfant au siècle d'aujourd'hui

C'est d'être à chaque instant sans qu'il en ait le choix

Le martyr incompris de parents désunis

L'éternel délaissé celui qu'on n'entend pas ..."""

( extrait de mon poème : "" Maman dis-moi Pourquoi "" )

            Malheureusement, très peu retrouvent leur équilibre au sein d'un nouveau foyer, qui, naturellement, devient une gageure dans l'idée même de sa conception. Chat échaudé craint l'eau froide, et c'est ainsi, que la plupart de celles et ceux qui ont souffert, hésitent à rebâtir une union officielle au bénéfice moins glorieux de l'union libre, aléatoire et précaire par excellence. Là encore, on ne se soucie que très peu de l'équilibre de l'enfant, qui suit du mieux qu'il peut les caprices du parent au travers de ses expériences successives. On le promène ainsi au gré de nos fantasmes, en parfaits égoïstes, sans même lui demander son avis, lui imposant la présence de nouvelles personnes auxquelles il devra s'habituer.

""" Deux papas deux mamans de nouveaux grands parents

Il ne sait plus du tout à quel saint se vouer ;

Il aime son papa il aime sa maman

Il voudrait tellement pouvoir les retrouver... """

            Élise, qui était partie dans cette méditation, est brusquement rappelée à la réalité par Patrice :

    - Chérie ?... coucou !... où es-tu ?...

    - Excuse moi... je pensais à tous ces problèmes que rencontrent les jeunes actuellement... dire qu'on ne fait rien pour les aider !... c'est scandaleux !...

    - Mais si ma chérie... au contraire, on fait tout, pour les aider... à mieux se casser la figure !... la majorité à dix huit ans... l'émancipation... c'est pas beau tout çà ?... qu'est-ce qu'on ne ferait pas pour gagner des voix aux élections !...

    - Tu as raison !... comment demander à un jeune qui sort à peine de l'œuf... de s'engager en parfaite connaissance, politiquement parlant ?... elle est belle la société !...

    - C'est pas les enfants que j'enfermerais en maison de redressement !... ce sont les parents que je mettrais en prison oui !... mais là encore... bravo la politique !... non seulement la plupart des adultes ne s'occupent plus de leurs enfants, mais en prime, on leur offre la possibilité... légalement et en toute impunité... de s'en débarrasser encore plus vite !... donc... d'en faire des assassins en puissance !...

    - Et pour favoriser tout ça, on offre généreusement les allocations... pour en faire un peu plus, histoire de respecter l'éthique de la démographie !... enfin !... on ne va pas refaire le monde... le principal c'est que nous soyons parvenus... nous... à sortir de l'enfer !... c'est triste pour les autres, mais au fond, chacun n'a qu'à se prendre en charge un peu plus, sans toujours compter sur les voisins !...

            C'est triste de parler comme elle le fait, mais au fond, elle est dans le vrai à cent pour cent ! Trop de gens se complaisent dans leur médiocrité, préférant jouer les assistés plutôt que de tout mettre en œuvre pour changer de statut. Élise et Patrice n'ont pas ménagé leur peine et peuvent, légitimement, savourer la victoire qui est la leur. C'est pour cette raison qu'elle vient se blottir contre son mari, assise en amazone les pieds repliés sous les fesses, la tête bien calée sur les jambes de Patrice. La soirée s'achève ainsi devant la télé, en dégustant un bon digestif. Il faut dire que de part leur travail de nuit, ils n'ont pas souvent l'occasion de passer de tels moments, ce qui explique qu'ils en profitent au maximum.

            Il n'est pas rare de les voir tous les trois, lorsque Sophie n'a pas cours le lendemain, jouer au scrabble ou autre jeu de société jusqu'à deux ou trois heures du matin ! Lorsqu'ils sont seuls, comme ce soir, ils affectionnent tout particulièrement le rami ou les réussites. Mais ce soir, beaucoup plus encore que les autres fois, plane sur le couple une très forte odeur de désir, à en croire les regards échangés. Les frissons suscités par les caresses de son mari, conduisent peu à peu Élise au sommet de l'envie qui se traduit, naturellement, par un aveu franc et direct. Le plus sage donc, sera de les laisser finir tranquillement leur soirée, et les retrouver quelques semaines plus tard, plus exactement début février.

**********

            Les derniers mètres qui le séparent du poste de garde, paraissent interminablement longs et éprouvants. Pour la première fois, il va assumer sa vacation en qualité de Chef de Poste, avec tout ce que cela comporte en émotions. Certes, tout est prévu en ce qui concerne le traditionnel arrosage de cette prise de fonction, mais Patrice se sent vraiment différent. Aurait-il pris la grosse tête ? Pas du tout, bien au contraire ! Seulement il prend son rôle très au sérieux et ne tient pas à faillir à la tâche, en commençant par ne pas trop abuser des verres d'alcool durant cet arrosage.

            Oui pour fêter comme il convient un événement de cette importance, mais non pour qu'il se transforme en exagération de quelque sorte qu'elle soit. Trop souvent et il le sait, les excès conduisent à des attitudes pour le moins étranges, entraînant des propos démesurés souvent générateurs d'incidents regrettables. Savoir se contrôler, et doser judicieusement les proportions, pour lui comme pour ses hommes d'ailleurs, implique une parfaite maîtrise de soi et là, gageons qu'il sache se montrer digne de ses nouveaux galons.

            Élise est vraiment fière et pour elle, ce soir n'est vraiment pas un jour comme les autres. Bien sûr, ils ont déjà arrosé la promotion à la maison, avec les parents et les amis intimes, mais en arrivant ce soir au CNET, elle éprouve un sentiment profond d'admiration et de craintes tout en même temps. Ce n'est certes pas à l'égard du personnel, puisque depuis plusieurs mois l'équipe de nuit est la même, et tous les gardiens sont de chics types. Mais, à l'instar de Sophie il y a quelques semaines, elle a le sentiment que soudain, les vacations vont se transformer en véritables missions, périlleuses et palpitantes.

            Pour elle aussi il faut l'admettre, le fait d'être la femme "du Chef ", va changer beaucoup de choses. A en juger les préambules en ce domaine, dont ils ont été victimes tous deux ces derniers mois, les réflexions vont fuser de tous bords. Tout d'abord les compliments vaseux et hypocrites, masquant la jalousie de ceux qui se forceront à les prononcer, avant les coups d'épée dans le dos et autres pièges qu'il faudra contourner et dominer. Au delà de toutes ces considérations, le fait est que Élise considère désormais, le rôle de son mari autrement. Il y a quelques jours encore, une alerte n'avait pas la même signification qu'elle en aura à partir de ce soir. C'est lui, Patrice, qui devra maintenant prendre les décisions qui s'imposent, et non plus, se contenter d'exécuter des ordres.

            Comme tous les soirs, ils garent leur voiture sur la plate-forme supérieure à l'intérieur de centre, avant de descendre au poste de garde où, on l'imagine un peu, les équipes attendent son arrivée avec beaucoup d'impatience :

    - Pas trop crispé mon chéri ?... tiens, si tu veux bien prendre les bouteilles... je vais prendre les gâteaux et nos affaires...

    - Un peu crispé tout de même !... si tu veux tout savoir... j'ai le trac, tout simplement !... hier simple gardien, aujourd'hui chef de poste... la transition est si brusque que j'ai l'impression de rêver !...

    - Est-ce que je peux embrasser mon petit " Chef " ?... sans vouloir abuser de la situation bien entendu !...

    - Attention madame !... inutile de chercher à fayoter !... pour cette fois je passe... mais, attention, n'y revenez pas trop souvent...

    - Monsieur le chef de poste a peur de s'habituer aux bonnes choses ?... je t'adore !...

            Les bras bien chargés, le cœur battant et la respiration haletante, le couple se dirige à présent vers le poste de garde. La tendresse d'Élise, son sourire et la douceur de ses propos, remontent un peu le moral de Patrice. C'est vrai, on ne franchit pas ainsi le pas vers une promotion de cette nature, sans en éprouver un sentiment de malaise. Non pas qu'il doute de lui, mais quand même ! Du jour au lendemain se sentir propulser vers la plus haute marche du podium, n'est pas sans provoquer quelques picotements au fond des yeux et du cœur. Heureusement, avec sa petite femme, il se sent en sécurité. Elle est tellement tout pour lui, que sans elle, il ne serait sans doute bon à rien. Pour elle, il est prêt à affronter les pires difficultés, devant lesquelles sans aucun doute, il capitulerait autrement.

            A l'intérieur du poste, les regards se posent tous presque simultanément sur Élise ! Il faut dire que pour la circonstance, elle avait de façon presque exagérée, amplifié démesurément la beauté de ses toilettes. Telle une poupée, maquillée telle un mannequin, son regard bleu perçait les ténèbres de la nuit. Provocation ?... Peut-être bien ! D'autant qu'avec son mari, la complicité est totale et à ce petit jeu, ils s'amusent tous deux comme des fous.

            Il suffit de regarder le visage de Patrice, pour être convaincu de cette complicité. Mais ce n'est qu'un jeu car il le sait, de part ses fonctions, nul ne manquera de respect à son épouse bien au contraire, même si comme on le sait, cela va en coûter à certains ! Patrice réglera ses comptes au fur et à mesure qu'il le pourra, sans précipitation ni anticipation. A tour de rôle, c'est ainsi fait en fonction des différents plannings, tous les gardiens qui se sont amusés à déblatérer des insanités sur Élise, seront sous ses ordres ; là, chacun le sait, il ne fera pas bon manquer à son devoir !

            Mais pour sa première garde en qualité de chef de poste, il s'était arrangé avec le responsable du planning afin d'être entouré de tous les amis avec lesquels il s'entend très bien, et qui sont fort heureusement, les plus nombreux. Il eût été navrant en effet, de gâcher le plaisir de lever son verre avec en face de soi, des têtes qu'on a envie de démolir ! Tel n'est donc pas le cas, ce qui ne peut qu'enlever le risque de débordement. Comme il fallait s'y attendre, l'arrivée à l'intérieur du poste ne se passe pas sans quelques taquineries de routine, dont Régis est friand :

    - Messieurs... " Garde à vous " !!... présentez... les verres !...

    - Repos... vous pouvez fumer... et remplir vos verres au robinet !...

    - Félicitations vieux frère... bonsoir Élise... oh mon Dieu mais tu es absolument divine !... tu as décidé de nous faire perdre la tête ou quoi ?...

    - Merci... c'est très gentil !... si vous voulez bien m'aider à tout préparer... je présume que notre chef va être occupé à d'autres choses pendant quelques minutes ?...

    - Oui !... et ça fait tout drôle !... en attendant que la direction soit là, je vais prendre les différentes consignes... pendant ce temps tu t'occupes de la préparation avec les gars ?...

    - A vos ordres... ô... chef vénéré !... si madame veut bien me donner ses instructions...

            Le ton est donné pour la suite de la soirée. Mais pour le moment, Patrice commence véritablement ses fonctions de responsable et, comme de coutume, fait le point avec le chef de poste qu'il relève :

    - Tu surveilleras la chaudière N° 1... depuis ce matin on a eu trois alertes assez sérieuses... le brûleur fait des siennes... les ennuis continuent...

    - Parfait... depuis le temps que je le dis... ça ne date pas d'aujourd'hui !... et je vois que depuis l'incendie sur les fours, rien n'a été contrôlé !... et, à part çà ?...

    - Rien de spécial... la routine... pour une fois !... mais je ne te cache pas que cette putain de chaudière m'a donné des sueurs froides !...

    - Les responsables sont prévenus ?...

    - Comme d'habitude !... ils ne se déplaceront que si vraiment le risque augmente... à toi de jouer mon vieux... c'est toi le chef à présent !...

    - Si vraiment le brûleur persiste... je stoppe la chaudière un point c'est tout !... c'est pas d'aujourd'hui que ça merde !... ils n'ont qu'à se décider à réparer !... à l'époque, c'est tout juste s'ils n'avaient pas pris ma femme pour une idiote quand elle parlait des inversions de gaz... en attendant, tous les pépins qui arrivent, ont bel et bien la même origine, une corrosion prématurée des joints !...

            D'entrée de jeu, c'est plus que probant, Patrice prend son rôle très au sérieux. Tout le monde le voit bien, dès l'annonce de cette nouvelle, son visage s'est métamorphosé. Sans dire qu'il soit paniqué, loin de là, c'est la preuve que désormais tout va prendre des proportions presque démesurées dans son esprit. Ce qui jadis n'était que des bagatelles, va devenir sujet à préoccupation majeure. C'est la rançon de la gloire si l'on peut dire, mais c'est avant tout la preuve qu'un homme, quel qu'il soit, éprouve ce genre de réactions sitôt qu'il devient lui-même un personnage plus important ; à condition tout de même, qu'il prenne son affaire au sérieux et en ce qui le concerne, il est inutile de se poser des questions.

**********

            Après un premier mois écoulé, en sa qualité de chef de poste, Patrice savoure les délices que cette promotion lui procure. Bien loin de se prendre pour ce qu'il n'est pas, il peut toutefois assouvir quelques désirs secrets, en se montrant particulièrement digne et à la hauteur de la mission qui lui a été confiée. D'un autre côté, il peut aussi se rendre compte à quel point l'être humain peut se montrer versatile ! Hier ennemi juré, mais redouté quand même, aujourd'hui ami recherché, et par des moyens que l'on ne peut même pas oser imaginer ! Ceux là même qui jetaient le discrédit, sans aucune raison autre que le plaisir de faire du mal, se montrent, avec la même fourberie bien entendu, disposés à devenir des collaborateurs vraiment irréprochables !

            Ce qui confirme une chose avant tout, c'est qu'ils étaient parfaitement conscients du mal qu'ils faisaient, lorsqu'ils s'amusaient à traîner Élise dans la boue. La roue à tourné, le vent souffle en direction de Patrice et, inéluctablement, protégeant ainsi leurs arrières, ils se rangent de son côté. Cette guerre là, lancinante et sournoise, sera encore bien plus insupportable pour Patrice, qui préfère rester sur ses gardes et appliquer le dicton qui dit : """ Dieu préserve moi de mes amis, mes ennemis je m'en charge ! """...

            C'est peut-être au fond, plus adapté au profil de la situation ainsi, et mieux vaut cesser de philosopher sur cette face hypocrite derrière laquelle, certains se retranchent si aisément. Ni Patrice ni personne n'y pourra jamais rien, et vouloir raisonner de tels individus, équivaut à demander à un homme politique de faire passer les intérêts de ses concitoyens avant les siens ! Si un jour on y parvient, alors, tout sera possible, mais pour le moment il ne faut pas rêver, et se contenter de faire avec ce qu'ils sont en mesure d'offrir, si généreusement, c'est à dire, leur médiocrité ! Nouveau combat en perspective, avec cependant, l'avantage du terrain pour Patrice qui connaît bien son monde, et surtout, domine parfaitement la situation en n'étant dupe de rien, surtout pas d'un tel revirement de situation à son égard.

            Ainsi donc, nous voilà fin février, avec tout ce que cela comporte en rendez-vous, en commençant, comme il se doit, par celui avec Sophie et son carnet de notes :

    - Si je compte bien ma chérie... ça te fait cinq notes en dessous de la moyenne... je pense que tu réalises qu'on est bien loin des deux qui étaient prévues ?...

    - Je sais papa... je ne cherche pas d'excuses... tant pis pour la mobylette... mais je te signale quand même que je suis la deuxième de la classe et que la première n'a que quatre notes en dessous de la moyenne !... le trimestre précédent j'étais sixième !...

            Bien que jamais, Élise ne se soit octroyé la permission d'intervenir, cette fois elle décide de le faire. La pauvre Sophie c'est vrai, consciente d'avoir fourni l'effort nécessaire, se sent cruellement culpabilisée. Sa résignation n'efface en rien l'amertume qui s'empare d'elle, et qui devrait la conduire rapidement à un chagrin inutile et injuste :

    - Mon chéri !... pardonne moi d'intervenir mais je crois que l'effort effectué par la puce, mérite une récompense encore plus grande... c'est vrai tu sais !... d'accord, il y a cinq notes au lieu de deux... mais il ne faut pas négliger le fait, plus important il me semble... que sa moyenne générale, toutes matières confondues, est passée de douze à quatorze !... et comme elle le disait, elle est seconde de sa classe... ce qui est son meilleur classement à ce jour !...

    - Parfait !... très bien chère maître !... le réquisitoire est sans appel et l'accusation ne peut que retirer sa plainte !... votre cliente sera donc récompensée selon vos désirs... mais pour l'instant... avec votre permission... nous allons trinquer à cette première paie... Sophie s'il te plaît... tu veux bien aller jusqu'à la voiture me chercher les cigarettes ?... je les ai oubliées !...

            Le sanglot du regret était tellement prêt à éclater, qu'il se transforme soudain en un déferlement de larmes, mais de bonheur cette fois. Sophie se précipite dans les bras de son père pour l'embrasser et le remercier comme il convient :

    - Je suis certain que tu as compris l'effort que j'attendais de toi... tu mérites bien ta récompense... mais à mon avis, tu devrais aller remercier maman !... sans elle... je ne sais pas si j'aurais cédé !... et ensuite, tu iras me chercher les cigarettes dans la voiture... les clefs sont suspendues dans le hall...

            Ne se faisant pas prier, Sophie passe des bras de son père à ceux encore plus moelleux de sa maman qui, émue tout autant qu'elle, partage un court instant le chagrin de son bonheur. Pendant ce temps, tout en feignant d'être indifférent, Patrice prépare le champagne et les coupes. Après le départ ultra rapide de Sophie, sans prononcer un mot, Élise et Patrice échangent un sourire complice. Que peut bien signifier un tel sourire ? Il ne faut pas attendre bien longtemps pour en avoir la réponse ! En effet, telle une bombe, Sophie revient du garage, sans les cigarettes bien entendu, mais avec dans les yeux et au fond du cœur, quelque chose de bien plus important. Cette fois, elle éclate littéralement, et vide totalement le contenu de son émotion, dans les bras de son papa :

    - Papa... la... elle...

    - Reprends ton souffle ma chérie... là... doucement... tu vas nous expliquer ce qui se passe tu veux bien ma puce !... tu as eu peur de quelque chose ?...

    - Non... mais... la mobylette... elle est là ?...

    - Mouche ton nez et essuie tes yeux... après tu pourras aller remercier maman comme il convient... c'est grâce à elle qu'elle est là tu sais !... elle t'adore tellement que j'ai été obligé de dire oui pour ne pas lui faire de peine... pendant ce temps j'irai chercher mes cigarettes...

            Élise est très touchée par les mots que Patrice venait de prononcer à son égard. Même s'ils ne changent en rien l'affection et la tendresse que Sophie lui témoigne déjà, ils sont la preuve qu'à chaque instant et en toute occasion, il fait tout pour la valoriser auprès de sa fille. Quoi de plus naturel que de voir alors Élise, avec Sophie dans ses bras, se rapprocher de Patrice pour qu'à nouveau, l'étreinte soit partagée par les trois en même temps. Les cigarettes peuvent bien attendre encore un peu et pour rien au monde, Patrice ne voudrait rompre cette chaîne de l'amour, qui les unit si souvent.

            Pour la première fois, le mot avenir revêt une signification particulièrement pétillante, offrant enfin à cette petite famille la possibilité de rêver. La petite fête de ce soir confirme, si besoin était, que le côté matérialiste est parfaitement maîtrisé. La maison, la promotion de Patrice, mais surtout, et bien avant tout, l'harmonie puissance trois dans le foyer, font que désormais l'avenir peut-être envisagé sous les meilleurs aspects. Patrice et Sophie, qui, beaucoup plus que Élise s'abandonnent volontiers à certains désirs un peu fous, imaginent déjà les vacances, les voyages, et bien d'autres choses encore. Il faut reconnaître qu'en dix ans, ils n'auront rien connu d'autre que la misère et la souffrance. Élise les écoute donc avec au fond du cœur, un sentiment partagé entre la joie et la rancune. Elle en veut terriblement en effet, d'où la rancune, à celles qui se sont amusées de Patrice et de sa fille qui aujourd'hui, peuvent enfin croire que la vie n'est pas faite que de tortures :

    - Tu sais ma chérie on va ouvrir un compte épargne spécial loisirs !... d'après mes calculs, après déduction du crédit et des charges mensuelles... on pourra verser environ deux mille francs par mois... en prenant nos vacances au mois d'août, on devrait disposer d'environ dix mille francs...

    - C'est super papa !... avec ça on pourra aller sur la côte... louer un bateau... et aller pêcher au large... tu sais, comme tu nous le disais souvent ...

    - On achètera d'abord plein de cadeaux à maman tu crois pas ?... c'est grâce à elle tu sais si on est aussi heureux...

    - Oh ouais !... on lui achètera tout plein de belles robes... et puis aussi des bijoux... et puis encore un manteau de vison...

    - Pour le manteau de vison ma pauvre chérie... on commencera par acheter les manches, si tu veux bien !... et le reste petit à petit...

            Une fois encore, Élise revient en force au centre de leurs délires et bien entendu, elle en est très émue. Mais elle se doit de freiner un peu l'ardeur de son mari et de sa fille, même si elle doit sacrifier les cadeaux dont elle aurait-été bénéficiaire :

    - Vous êtes des amours tous les deux... je m'en veux d'interrompre si brutalement vos rêves, mais il faut que nous fassions les calculs différemment... d'accord pour le compte épargne... seulement à ces dix mille qu'on va pouvoir mettre de côté, il faut enlever au moins deux mille francs pour la prochaine rentrée scolaire... à peu près autant pour la moquette du salon... les petites bricoles qui nous manquent... le livret d'épargne pour Sophie... l'assurance de la mobylette... l'essence... plus notre deuxième dîner au restaurant chaque semaine... donc...

    - OK !... en comptant bien... on pourra s'offrir quand même un magnifique aller-retour au CNET... en taxi première classe !...

            La petite boutade de Patrice détend l'atmosphère, et le fou rire s'installe à nouveau. A tout moment, elle vient d'en apporter la preuve, Élise est là pour garder les pieds sur terre, ce qui sécurise Patrice au plus haut point. Il le sait très bien, sa petite femme fait le maximum pour préparer les vacances, et leur offrir un séjour inoubliable au bord de la mer. Mais, comme à chaque fois qu'elle intervient pour le faire descendre de son nuage, il se rend compte que ce ne sera jamais au détriment de la vie de tous les jours, qui mérite une attention et une vigilance extrêmes. A chaque fois aussi, il rend hommage à la diplomatie avec laquelle elle parvient à raisonner et apaiser les esprits.

            Ce n'est pas qu'il soit gaspilleur, mais, comme tous les hommes ou presque en général, surtout après en avoir été privé si longtemps, le plaisir aurait tendance à passer avant tout ! Heureusement, la petite fourmi est là, et, en digne femme d'intérieur et parfaite maîtresse de maison, gère le budget familial avec la plus grande lucidité. Ainsi, après ces quelques explications indispensables, la conversation et les projets peuvent reprendre sur des bases plus réalistes, évitant les excès dont Patrice a le secret ! Bien sûr, Sophie ne perçoit pas toutes les subtilités d'un tel langage, et c'est pourquoi sa maman s'y attarde un peu :

    - Ne sois pas déçue ma chérie... nous irons en vacances c'est promis... tu sais, si on dépense tout notre argent... on ne pourra plus s'offrir une vie aussi confortable tous les jours... un mois de caprices et de folles dépenses... ou onze mois de douceur quotidienne... il faut choisir !... le restaurant deux fois par semaine, le cinéma... un week-end par mois à l'hôtel... si on gaspille tout en un mois... on ne pourra plus le faire !... qu'est-ce que tu préfères ?...

    - Tu as raison maman... alors cette année comme on n'a pas beaucoup de sous, on ne va pas en vacances !... comme ça l'année prochaine on pourra aller pêcher !... et puis c'est pas la peine de mettre cinq cents francs par mois de côté sur mon compte !...

    - Bien sûr que si ma chérie... non seulement nous irons en vacances, car nous en avons vraiment besoin... mais en plus, nous te verserons tes sous normalement... et l'année prochaine, c'est juré, nous irons à la pêche... peut-être même sur notre petit bateau...

    - Mais j'ai pas besoin de cinq cents francs maman !...

    - Cet argent te servira pour t'habiller... te chausser... et aussi te faire plaisir... tu apprendras ainsi à gérer ton propre budget... comme ça plus tard, tu sauras déjà ce qu'il faut faire en fonction de ce dont tu disposes vraiment !... c'est ce que nous appelons, les priorités... pour avoir quelque chose, il faut sacrifier ce qui est moins important...

    - C'est ce que papa appelle les paramètres nuisibles ?... j'ai choisi de bien travailler au lycée et pour ça... j'ai supprimé la télévision...

    - Tu as parfaitement compris ma chérie... tu as envie de t'offrir une belle paire de chaussures, tu économises... avec l'argent qui te reste tu prévois d'acheter autre chose, et pour ça donc, tu épargnes en conséquence... fini les bonbons, et autres dépenses superflues !...

            La complicité entre Élise et sa fille est totale. Cette fois, Sophie a parfaitement compris le mécanisme qui fait qu'un ménage tourne rond ou pas. Pour elle, ce qui la marque bien avant tout, c'est que pour la première fois de sa jeune vie, elle avait le sentiment d'être écoutée et entendue, mais surtout, considérée comme une adulte responsable, et non plus comme une simple gamine, que l'on écarte de toutes les conversations dites " d'adultes " ! A quinze ans, au moment précis ou le caractère commence à se forger dans l'esprit d'un adolescent, cette valorisation revêt une importance capitale. Du statut de petite fille, elle venait d'accéder à celui de jeune femme, grâce une fois encore, à l'amour et à la patience d'Élise.

            Les choses les plus simples à expliquer, deviennent vite des lacunes, puis des fossés infranchissables, si les parents n'y attachent pas une importance et une priorité appropriées. Parler d'inflation galopante ou de marasme économique à un nouveau né, serait tout aussi absurde que de continuer à faire croire à une jeune fille de quinze ans qu'elle est née dans un chou, alors qu'avec ses copines elles parlent de contraception ! La preuve est faite que la démission, dont il est tant question malheureusement, aurait imposé un refus bête et méchant, sans autre explication, brisant tout à la fois le rêve mais encore plus grave, générant des sentiments d'injustice et d'iniquité, qui débouchent le plus souvent sur les conflits de générations, auxquels on assiste de nos jours.

            De la discussion jaillit la lumière ?...Non ?... En jouant avec l'intelligence, la vivacité, ainsi que l'esprit d'ouverture des adolescents, il devient relativement aisé d'enrayer cette ascension stupide, vers les ruptures précoces. Il faut vivre avec son temps, et savoir admettre que les générations évoluent très vite, et qu'il ne sert à rien de chercher à leur imposer ce qui fût le rythme de vie des générations passées. Si à chaque jour suffit sa peine, chaque génération a son lot de souffrances, qu'il est totalement abject d'accroître et d'alourdir, en y ajoutant des sentiments de culpabilités envers ce que nous croyons être, l'exemple et la référence en matière d'éducation. L'image d'enfants noirs et blancs se donnant la main dans une cour d'école n'est elle pas un symbole ? Pourquoi ces mêmes enfants, quelques années plus tard, cherchent à se taper dessus ? Tout le monde n'est pas coupable, mais personne, n'est vraiment innocent !

    **********

            Après un mois de vacances presque idylliques, concoctées dans le plus grand secret par Élise, la vie reprenait peu à peu ses droits au quotidien. Sophie la première du reste, ne serait-ce que pour rendre un hommage solennel à sa maman, prenait le temps à chacune des sorties de se remémorer leur conversation du mois de février. C'est elle du reste, qui avait la charge de gérer les comptes épargnes et prévoyait, lors des " réunions des conseils d'administration " hebdomadaires, chacune des sorties de la semaine. Elle prend son rôle tellement au sérieux du reste, qu'il devient très délicat de suggérer quelque chose, sitôt qu'elle avait bouclé ses comptes prévisionnels :

    - Que diriez-vous cette semaine d'une balade au parc de la tête d'or à Lyon ?... on pourrait aller visiter les grottes de Chorranches la semaine d'après ?...

    - Objection votre honneur !... au programme cette semaine nous avons un dîner à l'hôtel du Parc... ce qui nous fera en gros... voyons... six cents francs... ensuite... l'anniversaire de maman aux Trois Dauphins et là... j'ai prévu un budget de... mille cent cinquante francs... ce qui veut dire que j'ai supprimé le cinéma... et le week-end cette semaine... et... on ne sait jamais ce qu'il peut se passer !...

            Inutile d'insister ! Ce qui surprend toutefois, ce sont les regards et les sourires presque dissimulés qu'échangent de plus en plus souvent les deux comparses féminines, surtout après la dernière phrase de Sophie. Depuis plusieurs jours en effet, il y a une atmosphère un peu particulière qui règne au sein de la famille. Agréable cela va s'en dire, je dirais même pétillante, tout en étant un peu frustrante pour Patrice qui n'arrive pas à en déceler l'origine. Si ce petit manège n'est pas de nature à l'inquiéter bien au contraire, il n'est pas de nature non plus à laisser inactive son envie de tout savoir, pour satisfaire sa curiosité naturelle. Là encore pourtant, il se heurte à chaque fois à un bloc, et rien ne filtre :

    - A quoi est-ce que vous jouez toutes les deux ?... c'est vrai quoi !... vous pourriez me mettre au parfum non ?... je vois bien que depuis notre retour de vacances vous manigancez quelque chose !... ça va finir par ne plus être drôle du tout j'en ai peur !...

    - Mais non papa... tu te fais des idées !...

    - Que voudrais-tu que l'on te dise mon chéri ?... je t'assure, il n'y a rien de secret !... je suis tellement ravie de voir notre fille s'intéresser comme elle le fait...

    - C'est bon... c'est bon !... je n'insiste pas !...

            Ce serait mal le connaître ! L'accord semble parfait entre les deux complices, ce qui motive encore plus Patrice à en savoir d'avantage et donc, de mener son enquête. Il a beau chercher à donner une signification plausible à un tel échange de complicité, rien n'y fait ! De là à accepter la soumission, il y a un pas qu'il n'acceptera jamais de faire. C'est donc en parfait détective qu'il entreprend, avec la plus grande discrétion, de partir à l'assaut de cette énigme. Mais hélas, la mère et la fille avaient tout prévu, jusqu'aux écoutes clandestines. Pour la première fois en effet, Patrice manifestait un désir vraiment bizarre d'aller bricoler dans le garage. Seule avec Sophie, Élise lui écrit un petit mot pour lui faire comprendre que papa avait placé un ou plusieurs micros afin de les espionner. Il faut donc surtout pas, parler du secret :

    - Dis-moi maman... tu crois qu'on pourra aller la semaine prochaine visiter Paris ?... tu en as pas parlé à papa au moins ?...

    - Bien sûr que non ma chérie !... sinon ce n'est plus un secret !... tu viens m'aider ma puce... on va vite préparer le dîner et après on ira aider papa au garage tu veux bien ?...

    - Oh oui... super !... je sais pas ce qu'il fait, mais il y va souvent depuis quelques jours !...

    - Je suis certaine qu'il nous réserve une surprise !... je le trouve un peu trop secret pour ne pas m'attendre à quelque chose de super !...

            Histoire de brouiller les pistes, elles s'amusent donc encore pendant quelques jours, à répandre de faux bruits. Mais il ne faut pas aller trop loin tout de même, car, connaissant Patrice, la plaisanterie risquerait fort de tourner au tragique. Surtout après avoir été découvert en flagrant délit, d'écoute clandestine ! Le climat général commence à s'en ressentir, il est donc temps de stopper le jeu :

    - Tu sais ma chérie... je crois qu'il est temps de tout avouer à papa !...

    - Oh non maman je t'en prie... encore un jour ou deux... fais moi encore plaisir... c'est tellement amusant notre petit secret !...

    - Non ma puce... je suis désolée... mais il vaut beaucoup mieux crois-moi... papa ne dit plus rien depuis un ou deux jours...mais je vois bien qu'il est tendu...

    - C'est sûrement parce qu'il a arrêté de croire à notre secret ?... à force de lui faire écouter des fausses pistes... il est découragé !...

    - C'est précisément à cause de ça... qu'il faut arrêter... je dirais même que c'est vraiment urgent...

            Patrice en effet, supporte très mal la défaite en général, et celle-ci en particulier ! N'allons pas imaginer qu'il soit devenu schizophrène, mais tout de même, cette apparence de détachement progressif inquiète Élise. Elle sait surtout que le drame chez lui, c'est qu'il n'arrive pas à extérioriser ce qu'il ressent, jusqu'au jour où la soupape laisse échapper le contenu ! Il accepte la défaite, sait se montrer bon joueur pendant très longtemps, trop longtemps même, quand on connaît les risques d'aggravation de son état de santé. Dès l'instant où il se replie sur lui-même, refusant de s'intéresser et de participer, aussi bien à la maison qu'au travail, les signes précurseurs d'une violence nerveuse imminente sont atteints. Élise se souvient trop bien quel avait été son comportement vis-à-vis des autres gardiens, et les conséquences qui souvent, frôlèrent la catastrophe ! C'est pour cette raison, pressentant la même finalité avec ce petit complot, elle préfère y mettre un terme :

    - Je suis certaine qu'il joue l'indifférent pour qu'on s'occupe de lui !...

    - Tant que papa riait de notre petit secret... c'était pour lui un jeu... mais... depuis deux jours il ne rit plus du tout !... c'est bien ce qui m'inquiète !...

    - Il n'y fait plus attention voilà tout !... il n'a plus envie de s'amuser avec nous !...

    - Non ma chérie... il refuse d'y prêter attention, nuance !...

    - C'est bien pareil non ?... s'il refuse, c'est qu'il n'a plus envie de jouer !...

    - Hélas non ma chérie... c'est plus compliqué... papa est hyper sensible... et... en ce moment, il se sent exclu de notre jeu... c'est pour ça qu'il refuse de s'y intéresser... et c'est cette forme de rejet qui lui fait mal... tu ne voudrais pas qu'il tombe malade tout de même ?...

    - Ah ben non alors !... c'est pas le moment !... il a trop souffert le pauvre... entre ses opérations et les garces qu'il a connues, bonjour !...

    - Papa est en train de se renfermer ma chérie... tu n'as pas remarqué qu'il ne sourit plus ?... qu'il ne mange presque plus ?... et qu'il se fâche très vite pour un rien ?...

    - Il est peut-être fatigué ?... avec tous les soucis qu'il a au CNET avec cette maudite chaudière !... c'est un peu normal non ?

    - Essaie de comprendre ma chérie... si tu remplis d'eau un ballon gonflable, qu'est-ce qui se passe si tu en ajoutes, encore, et encore ?...

    - Il gonfle et il éclate !...

    - Alors imagine que le ballon soit le système nerveux de papa... et que l'eau... soient toutes les plaisanteries qu'on lui fait... à ton avis ?...

    - Ne dis pas ça !... il va pas éclater mon papa ?...

            C'est dur, mais l'image est cette fois percutante et précise. Sophie éclate en sanglot, effrayée à l'idée qu'il pourrait arriver quelque chose à son père. Bien loin de se soucier de ce qui se passe à l'intérieur, Patrice s'adonne à son nouveau sport favori, le modélisme, plus exactement les voitures radiocommandées. Dans le parc, entourant la maison, il fait ronfler les petits bolides miniatures, afin de se détacher des misères auxquelles il est confronté. Élise s'approche de la fenêtre, en tenant Sophie contre elle, afin de mieux voir les effets dévastateurs de leur complot. Plus triste et solitaire que jamais, son regard paraît si lointain qu'il effraie Élise, qui s'effondre en larmes :

    - Maman... qu'est-ce que tu as ?... papa est malade ?... dis-moi je t'en prie !...

    - Excuse moi ma chérie... non... rassure toi... il n'est pas malade... mais si on continue notre petit cinéma il le sera... gravement !...

    - Je n'avais pas compris maman... je te demande pardon... c'est promis... on va aller lui annoncer la bonne nouvelle...

            Tendrement, Sophie essuie les yeux de sa maman, avant de se blottir très fort contre elle. Après quoi, plus unies que jamais, elles décident d'aller rejoindre Patrice en lui apportant une bière :

    - Tu veux bien aller chercher une bière pour papa ma chérie ?... il doit avoir soif le pauvre... pendant ce temps je vais me remaquiller un peu, j'ai l'air d'un vampire !...

    - Ne dis pas ça maman tu sais très bien que c'est pas vrai... tu veux quelque chose à boire ?...

    - Non merci ma puce... je me réserve pour tout à l'heure.. oh !... à propos... j'ai complètement oublié de mettre une bouteille de champagne au frais... nous en aurons bien besoin pour nous remettre de nos émotions un peu plus tard !...

    - Ne bouge pas maman... je m'en charge... je reviens de suite...

            A nouveau seule, tout en se refaisant un brin de beauté, Élise ne peut enlever son regard sur Patrice, toujours aussi lointain malgré sa passion pour son hobbies. Il était vraiment temps en effet que la plaisanterie s'arrête, car le pauvre allait sombrer dans une mélancolie peu ordinaire. Certes, ce n'était pas méchant bien au contraire, mais avec la susceptibilité qui le caractérise, mieux vaut jouer la prudence afin de limiter les conséquences. Très vite, tandis que Sophie est de retour, Élise termine d'effacer les traces de son chagrin :

    - Ça va comme ça ?... il ne verra pas que j'ai pleuré ?...

    - Je t'assure qu'il faut le savoir pour le voir !... mais non, je plaisante !...

            Bras dessus bras dessous, Élise et Sophie quittent le salon pour venir rejoindre Patrice, qui s'amuse comme un petit fou, en faisant bondir son petit monstre à plus de trente kilomètres heures sur la pelouse du parc. Son visage est un peu moins crispé, mais l'on voit bien qu'au fond du cœur, un sentiment de tristesse s'est emparé de lui. Doucement, comme pour ne pas le perturber dans ses évolutions, Élise et Sophie s'approchent en venant derrière lui. Visiblement, leur présence n'a pas l'air d'emballer Patrice outre mesure ! Je dirais même qu'il joue l'indifférent, feignant de ne pas les avoir vues.

            Pourtant, Élise en est certaine, il sait qu'elles sont là, mais tient sans doute à manifester à sa façon son mécontentement. Il ne faut pas précipiter le mouvement, Élise le sait bien, c'est pour cette raison qu'elle retient sa fille qui voulait, spontanément, aller porter la bière à son papa. Sagement, comprenant qu'une partie de bras de fer vient se d'engager, elle se résigne et préfère s'allonger un peu plus loin à l'ombre d'un saule.

            Plus que jamais en ces instants, Élise réalise à quel point la comédie qu'elle venait de jouer avait dépassé les bornes, et que vraiment, il est plus que temps d'y mettre un terme. Discrètement, Patrice tente de regarder par dessus ses épaules, afin de voir la réaction de sa femme. Sophie pour sa part, loin de comprendre le pourquoi de cette attente, continue d'examiner les réactions de ses parents. Lequel des deux cédera le premier ? Patrice joue tranquillement, tandis que Élise, la bouteille de bière à la main, fait le pied de grue. Finalement, après quelques secondes encore, Élise tout de même se décide à faire le premier pas, convaincue que de cette manière, Patrice obtiendrait déjà une petite revanche et de ce fait, serait beaucoup plus enclin à comprendre et à pardonner :

    - Mon chéri !... arrête toi deux minutes si tu veux bien !... je t'ai apporté une bière !... tu ne devrais pas rester la tête nue au soleil minou... il est dangereux en cette saison...

            Tout en terminant sa phrase, elle vient se placer à côté de son mari et lui tend la bière :

    - Merci ma puce !... ne te fais pas de soucis pour ma tête !... il y a des choses bien plus dangereuses que le soleil !... et je n'ai pas de protection contre ça !...

            Sans détourner son regard du bolide, il tend simplement la main vers Élise afin de saisir la bouteille. Le geste, ponctué de ces quelques mots vraiment cinglants, mettent l'accent sur son état d'esprit qu'il est grand temps d'apaiser. Révélateur d'une douleur extrême, bien que démesurée certes, ce geste presque méprisant à l'égard d'Élise, traduit tout aussi bien le mal de plus en plus visible à contenir ses larmes, que celui plus sournois à se sentir de trop. Il boit une bonne gorgée de bière, sans quitter des yeux le petit bolide qui continue, inlassablement, son manège à travers les massifs. Élise revient s'asseoir à côté de Sophie, découragée et presque déçue, mais de plus en plus motivée à crever l'abcès qui continue de gonfler dans le cœur de son mari :

    - Il ne faut plus attendre ma chérie !... papa est à bout cette fois... il veut jouer les durs devant nous, mais j'ai bien senti qu'il avait envie de pleurer...

    - Tu ne veux pas qu'on attende ce soir ?... maintenant qu'il nous sent près de lui, peut-être qu'il oubliera son chagrin !... regarde comme il s'amuse bien !...

    - Non ma chérie... le reste de la journée sera infernal sinon... il attendait que je fasse le premier pas et en a profité pour me dire ce qui lui faisait mal... si nous ne réagissons pas maintenant, il va vraiment se sentir frustré et là... ce serait vraiment dramatique !...

    - OK !... je termine mon jus d'orange et j'y vais... ne sois pas triste maman !... on dirait qu'on va lui annoncer une mauvaise nouvelle !... c'est pas le cas que je sache ?...

    - Tu as raison ma puce... c'est plus fort que moi... de le voir comme ça me rappelle tellement de mauvais souvenirs... que je ne peux m'empêcher de me sentir coupable cette fois... mais ça va mieux à présent... tu préfères que ce soit moi qui aille lui dire ?...

    - Oh non alors !... je suis sûre que tu te planterais !... laisse moi faire... je sais comment lui parler quand il est comme ça !... tu sais, moi, j'ai l'habitude !...

            Heureuse et flattée de servir d'intermédiaire et d'aller annoncer la bonne nouvelle, bien qu'un peu déçue que ce petit jeu se termine prématurément, Sophie se dirige nonchalamment vers son père, comme si de rien n'était. Tout en adressant un petit signe de la main à sa maman, souligné d'un amical clin d'œil, elle arrive à présent à la hauteur du héros fatigué. A nouveau, Patrice persiste dans son indifférence, tout en ayant cette fois le sentiment que quelque chose était en train de se passer. La mère d'abord, la fille ensuite... Mais Sophie le connaît bien, et à ce petit jeu elle sait pertinemment que c'est lui qui va craquer. Sans prononcer un mot, elle se place assise à côté de lui et le manège ne dure que quelques secondes. Intrigué, il regarde Sophie du coin de l'œil tout d'abord, puis franchement, sans toutefois ouvrir la bouche. Les visages se détendent, le père et la fille sont côte à côte, le moment est venu pour elle d'attaquer :

    - A combien elle peut rouler en vitesse de pointe ta voiture papa ?... oh dis-donc... t'as vu le bond qu'elle a fait... c'est super ça !...

    - Sur le plat, certaines peuvent atteindre des vitesses de quatre vingt dix kilomètres heures... la mienne se traîne un peu... elle plafonne à trente ou quarante !...

            La voix de Patrice est limpide, claire et sans aucune retenue, ce qui traduit nettement l'absence totale d'inquiétude. Élise se serait-elle trompée ? Le regard malicieux de Sophie atteste bien de sa prudence, envers un jugement prématuré en ce domaine. Elle sait, par expérience, que son père est très fort pour prêcher le faux afin de savoir le vrai. Avant qu'il ne soit trop tard et que ce soit lui qui prenne l'ascendant, elle décide de passer à la phase suivante convaincue que la marche d'approche est favorable :

    - Dis-moi papa... tu sais ce qui serait bien ?... mais alors, super bien ?...

    - Non ma chérie... mais je pense que tu vas me le dire !... depuis le temps que vous me cachez les choses avec maman !...

            Dur !... L'attaque est directe et cette fois, Sophie a vraiment besoin de tout son sang froid pour ne pas perdre les pédales comme sa mère quelques secondes auparavant. Stoïque, elle se lève, se dandine tout près de Patrice et avec une petite voix fluette, poursuit sa mission :

    - Eh ben... j'aimerais... enfin... ça serait chouette si j'avais... un petit frère... ou une petite sœur bien sûr !...

            Cette fois, les mots ont touché le blindage du navire, qui aussitôt, prend l'eau. Patrice ramène la voiture à ses pieds et doucement, s'assoit avec sa fille :

    - Mais... nous ne sommes pas seuls ma chérie !... maman a son mot à dire je crois !... avec les projets que nous avons en ce moment... je ne pense pas qu'elle soit d'accord !...

    - Le mieux je crois ce serait que tu lui poses toi même la question !... on sait jamais !... peut-être qu'elle a quelque chose d'important à dire ?...

            Tout en parlant, Sophie ne cesse de regarder sa maman qui, selon la tradition, fait l'ignorante afin de ne pas compromettre la suite des opérations. Mais Patrice n'est pas dupe et remarque bien le petit manège de sa fille, et le mauvais cinéma que fait Élise :

    - Tu peux me dire pourquoi tu regardes aussi souvent maman ?... bien qu'elle fasse semblant de ne pas se sentir aperçue ?... d'accord, elle est très belle, mais quand même !...

    - Comme ça !... je suis certaine que si tu lui posais la question... peut-être aurais-tu la réponse !...

    - Mais enfin... qu'est-ce que ça veut bien dire tout ça ?... qu'est-ce que tu insinues depuis tout à l'heure ?... hein ?... tu peux me dire ?... tu en as trop dis ou pas assez... dis-moi d'abord à quoi vous a servi cette comédie depuis plus de quinze jours ?...

    - Te fâche pas papa !... quand tu sauras pourquoi... je suis certaine que tu réagiras autrement !... notre petit jeu... ou complot comme tu veux... c'était pour t'annoncer une bonne nouvelle... c'est tout !...

    - Bon !... on se calme !... alors si je résume bien, vous m'avez mené en bateau au point de me faire souffrir... pour m'annoncer une bonne nouvelle !... qu'est-ce que ce sera le jour ou vous en aurez une mauvaise à m'apprendre !... mais pourquoi l'avoir fait durer si longtemps ?...

    - Maman avait besoin d'être sûre... elle ne voulait pas t'en parler sans être absolument convaincue que le doute n'était plus permis...

    - Là, j'avoue que je nage complètement !... sûre, mais de quoi bon sang ?... je t'en prie ma chérie... arrête de tourner autour du pot tu veux bien ?...

    - Cette fois c'est sûr et certain... le doute n'est plus permis... si tout va bien au printemps j'aurai mon petit frère... ou ma petite sœur !...

    - Tu... tu veux dire que maman... est...

    - Oui !... je suis un peu jeune encore et si ça avait été moi... j'aurai dit mon fils !...

            Fou de joie, Patrice bondit comme un enfant vers sa femme, qui l'accueille avec le bonheur et le soulagement qu'on imagine ! Les mots sont superflus, les larmes s'entremêlent et les baisers fougueux effacent en quelques secondes, tout le douloureux chagrin qu'un tel événement avait suscité. Sophie, momentanément oubliée, attendrie et émue devant un tel déploiement de bonheur, s'abandonne elle aussi à quelques instants de rêverie, allongée sur la pelouse, les yeux rivés sur ses parents. Se moquant bien de qui peut les voir et pire encore les juger, Élise et Patrice se roulent sur la pelouse et poursuivent sans relâche cette étreinte romantique et émouvante.

            En cet instant précis, le cœur de Sophie est au zénith de la volupté affective. Que c'est beau l'amour, le vrai, le pur, loin de toutes les magouilles ou autres déguisements qui lui sont si souvent imposés ! L'arrivée prochaine d'un autre enfant, est la preuve indiscutable de l'équilibre et de l'harmonie qui règne dans cette petite famille. Pour Sophie plus que jamais, après avoir vécu avec tant d'amertume ces dernières années, partagé la solitude et la détresse de son père, là voilà aujourd'hui fière et comblée au seuil d'une vie vraiment sereine.

            Ce court instant de méditation lui aura permis de franchir les derniers mètres qui la séparaient de ses parents, toujours aussi joyeux et comblés. Sagement, elle s'assied tout près d'eux et ne peut que se laisser transporter dans cette atmosphère envoûtante, qui règne autour d'eux. Quelle revanche éclatante tout de même ! Certes, le hasard fait souvent bien les choses, mais en ce qui les concerne tous les trois en cette minute, il est bien évident que seul, il ne pourrait pas leur offrir pareil bonheur. Ce qui prouve une fois encore, qu'il faut savoir se prendre en charge et en toutes circonstances, maîtriser ses pulsions afin de ne pas se laisser envahir. Après quelques longues minutes tout de même, de ce manège affectif intense et sans partage, les parents de Sophie se ressaisissent et reviennent pour quelques minutes, aux dures lois de la réalité :

    - Alors petite cachottière !... toi aussi tu étais au courant n'est-ce pas ?... j'espère que tu es heureuse et que tu seras une grande sœur très gentille ?... puce ?... tu m'écoutes ?...

    - Ma chérie ?... où es-tu ?... tu n'es pas souffrante au moins ?...

    - Hein ?... non, non !... je vais très bien au contraire... je suis si contente d'avoir un petit frère !... j'en avais un mais... il est loin !...

            Petit moment de fébrilité passagère, de chagrin difficilement contenu, dès l'instant où Sophie parle de son petit frère, qu'elle n'aura pas eu le temps de voir grandir à ses côtés. Une fois encore, la preuve est faite que les divorces ne concernent pas que les parents ! :

    - Maintenant tu l'auras pour toi toute seule... je suis certaine que tu vas être une sœur aînée vraiment super pour lui... ou... pour elle bien entendu !... tu ne seras pas déçue au moins si nous avons une petite fille ?... c'est la vie tu sais !...

    - Oh non maman... je préférerais un frère mais ne t'inquiète pas... même si c'est une fille je l'aimerai avec autant d'amour... j'apprendrais à jouer à la poupée avec elle !... ça me rappellera ma jeunesse !...

            Voilà bien des paroles réconfortantes, d'autant qu'elles viennent du fond du cœur et sont dépourvues de tricherie ou d'arrière pensée. Nouvel instant de tendresse, Sophie enlacée par ses parents, qui l'entourent et la protègent comme jamais, ils ne l'ont fait jusqu'à présent. Elle n'est certes plus une gamine et encore moins un bébé, mais ses parents le savent bien, il ne faudra surtout pas privilégier de façon exagérée le nourrisson, au détriment de Sophie ; ce qui arrive trop souvent malheureusement, et le plus triste, c'est que ce n'est pas volontairement ! Avec des parents comme elle en a, la question ne se pose même pas, et leur attitude présente le confirme bien. Pour l'heure donc, un seul mot d'ordre, savourer ces instants sublimes et magiques, et se laisser griser par cette aura si douce. Dès cette minute, le comportement de Patrice est totalement différent. Électrisé comme on l'imagine par cette nouvelle tout à fait réconfortante, il respire la vie avec beaucoup plus de sérénité. Le soleil étant encore haut dans le ciel, est propice à d'autres émotions dont Élise ne va plus manquer à partir de maintenant :

    - Ça te ferait plaisir de venir piloter un peu mon bolide ma chérie ?... et toi aussi ma puce ?... venez... je vais vous montrer...

    - Mais je ne sais pas me servir de tes appareils mon chéri ?...

    - Raison de plus pour apprendre Bibiche !... tu verras... c'est d'une facilité déconcertante !... doucement surtout... pas de gestes brusques !... voilà... très bien... allons-y !...

            Délicatement, il aide sa femme à se relever, comme s'il redoutait un effort préjudiciable à l'enfant. Là encore, Élise réalise à quel point il est heureux et son bonheur la touche au plus haut point. Bras dessus bras dessous donc, lui au milieu, voilà le trio sur le chemin de l'accord parfait. A peine arrivés à l'autre bout du champ, Patrice réalise qu'il faut un maximum de confort pour que sa femme ne se fatigue pas :

    - Attends-moi un instant ma chérie... je vais chercher ce qu'il faut pour que tu t'installes au mieux...

    - Mais je serai très bien assise parterre minou !... comme toi tout à l'heure...

    - Pas question... pense à mon fils !... j'en ai pour deux secondes...

            Détalant comme une gazelle, il fonce en direction du garage, sous les regards admiratifs de sa femme et de sa fille, qui réalisent à quel point cette nouvelle le comble. Comment ne pas être ému devant un tel déploiement d'attention ?... On le serait à moins et en la circonstance, Élise en est bouleversée. Tout aussi leste et rapide, Patrice revient avec les chaises, la table, et le parasol de jardin. Il est tellement chargé que spontanément, Sophie se précipite à sa rencontre afin de le soulager un peu. En quelques petites secondes, le salon de jardin est installé :

    - Et voilà ma Bibiche... tu es quand même plus à l'aise comme ça non ?...

    - Tu es adorable !... mais je ne suis pas en sucre tu sais !... ni en cristal...

    - Bien plus fragile encore... n'oublie pas mon fils !... le moindre effort t'est désormais interdit !...

    - Tu veux en faire une poule mouillée ou quoi ?... que je fasse attention c'est naturel... en commençant par arrêter de fumer... mais pour le reste ne te fais pas de soucis mon amour...

            C'est ainsi, et elle le sait, il est tellement heureux à l'idée d'être papa une fois encore, qu'il fera tout pour permettre à sa femme de ne pas être mal à l'aise, bien au contraire ! Le visage radieux et illuminé des mille feux d'un exquis bonheur, Patrice installe la radio commande sur la table, en ne se lassant pas de regarder avec admiration son épouse. Une fois prêt, il s'agenouille à ses côtés :

    - Regarde ma chérie... c'est très facile... pour la faire avancer tu pousses ce levier.... pour la marche arrière tu le ramènes vers toi... tout doucement... et tu pilotes la voiture avec ce petit volant... vas-y... essaie, tu verras...

            La tête blottie contre la jambe d'Élise, il suit avec beaucoup d'attention les premiers pas de la voiture, commandée par sa femme. Un peu hésitants tout d'abord, puis rapidement plus dynamiques, les progrès de la conductrice font l'admiration de chacun :

    - Super maman !... tu vas presque aussi vite que papa maintenant !...

    - Avec un professeur comme j'en ai un c'est normal ma puce !... tu veux essayer aussi ?...

    - Tout à l'heure... je crois qu'il serait tant d'aller chercher ce que j'ai mis de côté au frigo tu ne crois pas maman ?...

    - Bien sûr ma chérie !... tu veux que je vienne t'aider ?...

    - Pas question Bibiche... tu ne bouges pas... c'est moi qui vais aller l'aider... continue de t'amuser...

    - Reste avec maman, papa... je vais me débrouiller toute seule...

            Patrice est en train de se métamorphoser. Est-ce la surprise d'être papa ?... C'est pratiquement certain et indiscutable. Quoi qu'il en soit, il se passe des choses vraiment bizarres dans sa tête, qui le poussent à un comportement de plus en plus préventif à l'égard d'Élise. Lui, qui jamais, n'aurait tolérer que l'on touche à son jouet, accepter de le partager avec sa femme et sa fille ?... Rien que ça, prouve s'il en était besoin, à quel point il n'est plus le même !

            Savourant leur champagne entre deux échanges de caresses ou de baisers, confortablement installés sur le canapé balançoire du jardin, ils regardent Sophie en train de se défouler aux commandes de la petite voiture. Le soleil inonde de ses rayons de braise la petite maison, qui abrite désormais un futur Terna junior, pour le plus grand bonheur de tous. Élise, espère très fort que ce soit un garçon car, si pour Sophie il n'y a pas de problèmes, pour Patrice ce serait quelque peu différent quand même ! Pour lui c'est un garçon, et à chaque fois, c'est de son fils dont il est question ce qui ne manque pas de gêner un peu la pauvre Élise.

            Mais elle joue le jeu toutefois, afin de ne pas risquer de le contrarier inutilement. Il est tellement euphorique, qu'il en devient comique à certains moments. Il choisit la forme du berceau, puis celle du lit, en passant en revue tous les vêtements qu'il faudra à l'enfant, sans oublier le confort de sa future chambre ! Mais ce qui est encore plus touchant et par là même, presque irritant, ce sont les projets vis-à-vis de la grossesse. Pour lui, il n'est plus question que Élise fasse quoi que ce soit à la maison ! Avec Sophie, ils se chargeront de tout, des repas au ménage en passant par les commissions ! Couchée la nuit, assise le jour, voilà en gros le programme qu'il est en train de concocter pour elle, ce qui mérite quelques explications :

    - Mais mon chéri ?... si je ne fais plus rien je vais devenir fragile !... et les risques seront encore bien plus grands tu sais !... j'ai besoin de me muscler le ventre et pour ça... il me faut au contraire beaucoup d'exercices... pas d'efforts inutiles ni démesurés c'est vrai, mais de là à ne plus rien faire surtout pas !...

    - Tu auras assez d'exercice au travail ma chérie... mais à la maison, je ne veux pas te voir faire quoi que ce soit !... tout ce que tu pourras faire... et de loin ce sera le meilleur des exercices... c'est te promener dans le parc... la marche est excellente pour la grossesse...

    - Je vais devenir énorme si j'applique ton régime à la lettre !... non... crois moi il faut que je maintienne une activité normale... tu ne peux pas savoir à quel point c'est réconfortant ce que tu viens de dire...

    - Je persiste et signe Bibiche... à partir d'aujourd'hui, je prends le relais pour les corvées du ménage et ton seul rôle sera de superviser...

            Élise le sent bien, Patrice est fermement décidé à appliquer son plan et rien ne sert de discuter plus longtemps. Les projets ne manquent pas et avec tout ce que vient de proposer Patrice, il est clair que la seule préparation de la layette, occupera Élise plus que de raison. Du berceau au landau, en passant par les jouets, rien ne manque à l'inventaire pour permettre à Terna junior de voir le jour dans les meilleures conditions. A n'en point douter, il sera le plus merveilleux bébé et surtout, sera accueilli dans un foyer vraiment uni et heureux. Pour le moment, Patrice ne cesse de caresser le ventre de son épouse, avec une infinie douceur et un émerveillement total. Dieu que la nature est bien faite, quand on sait vivre et savourer, des instants comme celui-ci !

**********

            Tandis que Élise, aidée par la sage femme, termine de s'habiller, Patrice est aux anges et ne cesse de contempler avec les larmes dans les yeux, son magnifique bébé. Jean-Louis, car c'est bel et bien un beau garçon qui est venu au monde, fait la fierté et l'admiration de son papa. Dix jours à peine après sa naissance il a repris son poids, et aujourd'hui, il est le héros pour toute la famille qui attend, avec l'impatience que l'on imagine, sa sortie de la maternité. Dans la chambre, littéralement envahie de fleurs, Élise est comblée. Non seulement elle vient de mettre au monde le garçon tant attendu, mais ce qui la rend aussi heureuse c'est de voir l'amour dont il est entouré :

    - Tu vas l'user mon chéri en le regardant comme ça !... tu es heureux ?...

    - Si je suis heureux ?... tu ne peux pas savoir ma chérie !... tu viens de m'offrir après ton amour, le plus beau cadeau !... regarde comme il est beau... c'est ton portrait tout craché... un vrai petit ange...

    - Excusez-moi messieurs dames... comment allez vous faire pour emporter toutes ces fleurs ?... elles sont vraiment magnifiques !...

    - Nous allons garder les plantes vertes et la grosse gerbe des parents... toutes les autres fleurs nous vous les laissons chère madame... vous en ferez profiter les mamans qui n'ont pas eu la chance d'être gâtée comme mon épouse...

    - C'est... c'est vraiment très gentil de votre part... pour être gâtée, vous l'avez été en effet...

    - C'est vrai... mais vous avez été tellement gentille avec moi... merci encore docteur... j'espère que vous nous ferez l'amitié de venir passer un dimanche à la maison ?...

    - Promis... mais reposez vous d'abord... voilà !... je crois que cette fois tout est prêt... votre mari peut le prendre dans les bras s'il le désire...

            Et comment !... Blotti dans son nid d'ange, Jean-Louis ne laisse apparaître que le petit bout de son nez et ses grimaces ne manquent pas d'enthousiasmer Patrice. Délicatement, la doctoresse soulève le bébé, qu'elle place avec beaucoup de tendresse dans les bras de son papa. Décrire ces minutes, serait une vraie gageure ! Jean-Louis dans un bras, donnant l'autre à son épouse, Patrice peut enfin prendre la direction de la sortie, suivi par quelques aides soignantes portant les plantes et la gerbe.

            Dehors, l'impatience de la petite assemblée est à son paroxysme et déjà, on peut voir l'inquiétude venir accentuer l'émotion des parents et des amis :

    - J'espère qu'il n'est rien arrivé !... j'ai envie d'aller voir ce qui se passe...

    - Mais non ma chérie... que veux-tu qu'il arrive ?... et puis il faut bien respecter le désirs des parents !... ne sois pas si nerveuse tu veux...

            Comment ne pas l'être ! Pour la maman d'Élise, beaucoup plus que son mari, l'attente est insoutenable et presque cruelle. Il faut dire que l'événement est considérable pour eux qui sont, pour la première fois, des heureux grands-parents ! On comprend mieux alors, ce mélange intense d'émotion et de craintes dans le cœur de chacun d'eux. Pour les parents de Patrice, qui sont déjà " rodés " avec leurs trois enfants et six petits enfants, l'émotion et le bonheur sont néanmoins une fois encore au rendez-vous, avec comme à chaque fois, l'enthousiasme inhérent à pareille occasion.

            Les recommandations ne manqueront donc pas ni d'un côté ni de l'autre, toutes aussi sincères et pleines d'affection et d'amour. Une naissance est toujours un heureux moment, qui perpétue dans le cœur des aînés, les traditions qui leur sont si chères. L'arrivée parmi les invités, du directeur de la SIRA, permet d'enrayer quelque peu le flot grandissant d'inquiétudes inutiles :

    - Vous connaissez ce monsieur Paulette ?... on dirait pourtant bien qu'il fait partie des invités ?...

    - Pas du tout Marie-Rose !... mais on dirait pourtant qu'il connaît bien les collègues de travail des enfants ?... ah !... je crois bien que ça bouge dans le hall...

    - Vous avez raison... regardez... ils arrivent...

            Chacun se tient prêt ; caméra pour les uns, appareils photos pour les autres, tout le monde attend de pied ferme la sortie de la petite famille, que Sophie est allée rejoindre. Comme il avait été convenu la veille, les aides soignantes disposent tout d'abord les plantes, avant que le couple ne fasse son apparition. Un camion ne suffirait pas pour transporter toutes les plantes ! Heureusement encore, que la plus grosse partie venait d'être offerte aux autres mamans, sinon, il aurait fallu effectuer deux voyages pour rapatrier ce véritable jardin botanique ! Dans le cœur de tous, et bien plus encore celui des deux mamies, la tension atteint son apogée :

    - C'est vraiment émouvant... je ne peux m'empêcher de revivre la sortie de l'église le jour de leur mariage... toutes ces fleurs... les voilà !... surtout ne ratez pas les photos !...

            La pauvre Marie-Rose est tellement émue, qu'elle retient son souffle avec beaucoup de difficultés. Et soudain, l'instant magique est arrivé. Ovationnés comme il convient, le couple prend le temps de marquer une petite pause sur le perron de la clinique, afin de permettre les différentes prises de vue. Serrant très fort sa petite femme contre lui, Sophie accrochée à leur taille, Patrice incline le bébé afin que chacun puisse apercevoir sa petite frimousse. Aux pieds des escaliers, les deux mamies se laissent aller à un chagrin tout aussi naturel que communicatif. Les deux papis, malgré leur résistance, ne tardent pas à les accompagner dans ce déferlement de larmes de joie :

    - Élise... tu veux bien te mettre de l'autre côté du bébé ?... et Sophie, tu te places juste devant, entre papa et maman... parfait... on ne bouge plus !...

            Le regard échangé entre Élise et Patrice fait l'admiration de tous. Pareil amour semble irréel, et pourtant... Se pliant aux exigences du photographe maison, Jean-Louis passe ainsi à tour de rôle dans les bras de la famille et des amis, ravis d'assister à un moment aussi intense :

    - C'est merveilleux mon amour... je ne pensais pas que nous avions autant d'amis !... tu te rends compte toutes ces fleurs ?... on en donnera aux parents si tu veux ?...

    - Bien sûr ma chérie !... on ne pourra jamais tout garder !... surtout qu'il y en a déjà un bon peu à la maison !... enfin... oui bon, tu verras bien !...

    - Je parie que tu as encore fait des folies mon chéri ?...

    - Moi ?... mais non voyons, tu me connais !...

            C'est sûrement pour cette raison d'ailleurs, que Élise est en droit de tout supposer ! Quoi qu'il en soit, la bonne humeur est sur tous les visages, rayonnants de bonheur. Toutes les photos étant faites, il est temps à présent de quitter les abords de la clinique, qui peu à peu, se transforment en plate-forme euphorique ce qui n'est guère recommandé ! Tant bien que mal, toutes les plantes sont réparties dans les voitures et après les dernières présentations, le convoi peut enfin prendre la route.

**********

            En arrivant à la villa, Élise a du mal à contenir son émotion. Elle savait bien que son mari était capable de la surprendre sans cesse, mais là, il s'est vraiment surpassé ! En dehors de la décoration, riche et très accueillante, elle reste bouche bée en pénétrant dans la propriété :

    - Mais... mon chéri... c'est...

    - C'est pour toi mon amour... en ton honneur et celui de notre petit Jean-Louis... je sais ce que tu vas dire... mais si je suis fou... c'est d'amour pour toi...

            Comment répondre autrement, que par un doux et langoureux baiser ? Ce bref instant achevé, Patrice immobilise la voiture et se précipite pour venir ouvrir la portière à sa femme :

    - Si madame veut bien se donner la peine... les domestiques se chargeront des bagages de madame...

             Au moment précis ou Élise sort de la voiture, l'orchestre joue " Billitis ", ce qui ne fait qu'augmenter son émotion. Nouvelle étreinte, nouveaux frissons, avant que Jean-Louis ne soit à nouveau dans les bras de son papa. Rapidement, tous les convives se retrouvent autour du somptueux buffet, dressé sous la véranda, juste à côté de l'orchestre :

    - Minou... tu n'es pas raisonnable... mais tu te rends compte un peu ?... c'est vraiment grandiose !... l'orchestre... le buffet... les fleurs !...

    - Rien ne sera jamais assez grand ni beau désormais... je crois quand même qu'il est temps de remercier les parents... Marie-Rose et Robert ont tenu à offrir le buffet et l'orchestre... Paulette et Jeannot se sont chargés des plantes et du champagne... on a des parents vraiment extraordinaires ma chérie...

            Cette fois, la pauvre Élise ne sait plus où elle en est ! Quelque peu dépassée par cette cascade de bonnes nouvelles et d'émotions en tous genres, elle passe des bras de ses parents à ceux de ses beaux-parents avec la même chaleur et la même tendresse. Sophie est loin d'être négligée, et l'accompagne dans chacun de ses déplacements. Il est hors de question qu'elle se sente désormais abandonnée ou frustrée par l'arrivée de Jean-Louis, et c'est pour cela que chaque fois qu'ils le peuvent, ses parents la sollicitent et lui demandent son avis.

            Certes, elle est parfaitement en âge de comprendre et joue son rôle de grande sœur à la perfection, mais il en faut tellement peu parfois pour froisser la susceptibilité d'un adolescent, que la plus grande vigilance s'impose. Quand Jean-Louis est dans les bras de papa, c'est maman qui la câline et inversement, de manière à conserver l'harmonie et l'équité en permanence.

            Rien ne manque donc à cette féerie de l'amour, qui laissera à chacun, le souvenir immortel d'une journée vraiment exceptionnelle. Musique, champagne, bonne humeur et soleil printanier, tout est là pour saluer comme il convient la venue de Jean-Louis qui du reste, une fois couché dans son berceau, tient lui aussi à manifester sa présence, à sa manière bien entendu ! Est-ce le brouhaha dont il est la cause, ou plus simplement l'envie de retrouver les bras câlins, autrement dit en train de faire son premier caprice, toujours est-il que cette fois, il pleure à chaudes larmes. Comment résister à cet appel ?... N'est-ce pas maman poule ?... Caprice ou pas, Élise le sort de son petit nid douillet et commence son apprentissage de maman , sous les regards attendris des deux mamies, qui se revoient quelques années auparavant, en train d'effectuer les mêmes gestes.

**********

            Les jours défilent à la vitesse grand " V ", laissant à peine le temps de respirer. Il faut dire que les emplois du temps sont très chargés depuis le retour d'Élise et du petit roi Jean-Louis ! Tous les jours, les oncles, tantes, cousins et autres membres de cette grande famille, tiennent à venir rendre une petite visite au couple, profitant du congé maternité d'Élise et des vacances de son mari. Bien que cela soit épuisant et quelque peu contraignant, tout le monde est accueilli avec beaucoup de chaleur et de convivialité. La vie de famille est un peu perturbée, mais ils sont tellement ravis de montrer le fruit de leur amour, que tout s'enchaîne sans trop de problèmes.

            En quinze jours donc, le petit Jean-Louis est devenu le symbole vivant de l'amour, et la véritable mascotte de la famille. Toutefois, autant les visites des parents sont bien vécues par le couple, autant celles rendues par les faux amis de travail irritent l'épiderme de Patrice. Certes, à leur égard, il éprouve un réel et légitime sentiment de revanche, symbolisée par son fils, mais il supporte difficilement les manières. Élise, une fois encore, est là pour tempérer la situation :

    - Tu ne les changeras pas minou... il est clair que leurs " félicitations "... sont aussi sincères que leurs vœux de bonheur, mais c'est ainsi !... tu as entendu Régis comme moi !... certains se figuraient qu'on allait divorcer... comment veux-tu qu'aujourd'hui, devant ce cuisant aveu d'échec de leurs spéculations, ils ne se montrent pas encore plus hypocrites...

    - Excuse-moi Bibiche... je crois que je suis surtout fatigué de recevoir tout ce monde... la famille OK... mais les autres, tu vois ce que je veux dire !... savoir qui est sincère, qui ne l'est pas !...

    - Tu as raison... je vais les appeler et leur dire qu'on veut profiter de notre dernière semaine de repos, ça te va ?... et cette semaine on la garde pour nous quatre...

    - Je t'adore... c'est vrai qu'il ne me reste plus qu'une semaine de vacances !... comme le temps passe, c'est dingue !... dis-moi ma Bibiche adorée ?... tu as songé au problème de la garde de Jean-Louis après ton congé maternité ?...

    - Le problème ne se pose même pas mon chéri... maman s'est spontanément proposée de nous le garder... elle est tellement fière de son premier petit fils...

    - C'est très aimable à elle... mais elle un peu fatiguée la pauvre... elle risque de s'épuiser bien vite tu ne crois pas ?...

    - Même paralysée, je suis certaine qu'elle trouverait les ressources nécessaires pour le faire !...

            Les derniers nuages se dissipent donc, sous l'action bénéfique de cette brise affective dont Élise a le secret en pareilles circonstances. Rapidement, les rendez-vous sont annulés ou reportés à une date ultérieure, ce qui permet à la petite famille de profiter pleinement de cette dernière semaine de vacances. Les balades se succèdent à un rythme vraiment soutenu, offrant à la petite famille à chacune de leurs étapes, des décors encore plus prestigieux les uns que les autres. Les endroits les plus connus, offrant pour leur part un paysage toujours plus différent et romantique à chaque fois. Même si Jean-Louis n'y voit pas encore tout à fait, il semble se laisser lui aussi envoûter par le charme de la nature, que son papa lui dépeint avec autant de chaleur. Tout l'intéresse, le sensibilise, et l'interpelle. Sans cesse en ébullition, son attention est captivée jour après jour par tous les bruits qu'il découvre au cours de ses promenades à la campagne. Ses petits gazouillis de joie, s'harmonisant pleinement avec les différents chants d'oiseaux qui le bercent et le comblent, ne font qu'ajouter à ce tableau de maître, la signature de l'authenticité d'une œuvre exceptionnelle. N'est-il pas lui même un magnifique oisillon, s'ébattant dans le plus merveilleux des nids ?...

*********

            Dix neuf heures ! Dans deux heures, Patrice et Élise reprendront le chemin du CNET ensembles. En effet, le congé maternité s'étant achevé, la vie professionnelle reprend ses droits. Durant la première semaine, les parents seront tous les quatre à la maison, avant que Marie-Rose en grosse partie et Paulette de temps en temps, n'assument seules les gardes à la maison pendant les vacations d'Élise et Patrice. Bien que tout autour de lui soit propice à la bonne humeur et à la gaieté, Patrice n'est visiblement pas dans son assiette et quelque peu contrarié. Est-ce le fait de reprendre le chemin du travail, après un mois absolument idyllique ? On pourrait le supposer ! Néanmoins, sa femme ne semble pas être de cet avis :

    - Qu'est-ce qui te contrarie Minou ?... je vois bien que tu es tendu et soucieux depuis quelques minutes dis-moi... tu n'es pas malade au moins ?...

    - Il a un peu le cafard c'est normal ma chérie... on ne quitte pas sa maison et sa petite famille sans un minimum de pincement au cœur !... tu veux encore un peu de gâteau Patrice ?...

    - Non merci mamie... je... je suis désolé ma chérie... je vais aller me passer sous la douche ça me fera le plus grand bien... si vous voulez bien m'excuser...

            Cette fois, le doute n'est plus permis pour Élise ; son mari a vraiment quelque chose sur le cœur, qui le contrarie au plus haut point. Qu'est-ce que cela peut-il bien être ? Les parents à leur tour se posent quelques questions, auxquelles bien entendu, personne ne peut répondre. La seule explication plausible et de loin la plus rationnelle, c'est que sa conscience professionnelle l'oblige à se concentrer bien avant d'être à son boulot, ce qui justifierait cette attitude. Mieux vaut en attendant, ne pas chercher à en savoir d'avantage, au risque d'irriter Patrice :

    - Si ça vous fait plaisir ma chérie, les deux papas vous accompagneront au CNET... depuis le temps qu'ils ont envie de découvrir votre univers... qu'en penses-tu ?...

    - Je suis d'accord maman... mais comment est-ce qu'on reviendra demain matin si nous n'avons pas notre voiture sur place ?...

    - Vous la prenez bien entendu !... mais les papas vous suivront, c'est tout !... ils sont je pense, assez débrouillards pour revenir seuls après non ?...

    - Pourquoi est-ce que vous ne voulez pas venir avec nous ?... on couchera les enfants un peu plus tard ce soir, qu'en pensez-vous ?...

    - Nous irons une autre fois avec Paulette... les enfants ont besoin de passer leur nuit de sommeil et il y a la vaisselle et le ménage à faire...

            Sortant de sa douche, Patrice est un peu moins crispé sans pour autant être totalement détendu. Élise le remarque de suite et discrètement, fait signe aux parents de ne poser aucune question. L'idée d'être accompagnés ce soir par les papas le ravit, lui faisant oublier momentanément les tracas qui le harcèlent depuis tout à l'heure. Bien que la fin du repas se termine dans une bonne humeur, toute relative, Patrice se libère tout doucement et enfin, on apprend l'origine de son angoisse :

    - Dis-moi Bibiche... Régis nous avait bien dit que c'était le brûleur de la chaudière qui faisait des siennes pas vrai ?... alors ce soir j'irai faire les rondes à ta place...

    - Pas question chef !... si c'est la chaudière qui te tracasse comme ça, tu as tord minou... depuis le temps ils ont bien dû la réparer !...

    - Il n'y a pas d'autre solution pour le savoir... que de téléphoner !... je vais appeler Régis chez lui... de façon à prendre les devants si nécessaire...

            C'était donc bien son travail qui le rongeait à ce point ! Pendant qu'il téléphone à Régis, les parents à leur tour sont un peu soucieux. Hélas, Patrice n'a pas de bonnes nouvelles à leur apprendre, susceptibles d'endiguer leurs craintes :

    - C'est bien ce que je pensais !... la chaudière est de plus en plus faiblarde et aucune réparation n'a été effectuée... les responsables sont sur place depuis ce matin... on verra bien !... les cons c'est pas possible !... tant qu'un drame ne sera pas arrivé, ils ne feront rien ces paumés !...

            Cette fois, ni Élise ni personne n'a plus le cœur à la plaisanterie. Paradoxalement, c'est Patrice qui reprend un peu du poil de la bête et le premier, revêt son uniforme. Élise ne tarde pas à l'imiter, car cette fois, il est temps de partir. Les aux-revoirs se passent dans une atmosphère un peu tendue et quelque peu mystique, comme si un souffle prémonitoire était en train de virevolter dans l'esprit de chacun. Mais le devoir appelle et cette fois, plus question de s'attendrir, il faut y aller ! Les enfants étant couchés, les mamans accompagnent la petite expédition jusqu'au garage.

            Les visages sont tendus, presque crispés, comme si maintenant, tout le monde redoutait le pire. Il n'y a rien de tel, pour attirer le mal, que de se plonger dans les pensées négatives !... Comment leur en vouloir ?... N'allons pas jusqu'à dire non plus qu'il suffirait de s'évertuer à penser de manière positive, pour contourner le destin, mais tout de même ! Le simple fait de penser, d'agir, et de se comporter dans le positif, permet très souvent d'éliminer une grosse partie des facteurs négatifs, entravant notre existence.

            Quoi qu'il en soit, le parcours jusqu'au CNET, que ce soit dans la voiture d'Élise et Patrice ou celle des papas juste derrière, le calme est de rigueur. Il y a quelques mois, Patrice ne se serait sans doute pas autant préoccupé de cette chaudière, mais en sa qualité de chef de poste, les responsabilités ne sont plus les mêmes et c'est bien pour cette raison, qu'il s'inquiète autant :

    - Ne te fais pas de soucis mon chéri... puisque les responsables sont sur place... après tout c'est leur boulot !... depuis le temps qu'elle nous pose des problèmes cette chaudière !...

    - C'est bien ce qui me fait soucis ma puce... pourquoi est-ce qu'ils tardent tant à la réparer ?... à croire qu'ils attendent le pépin !...

    - Tu le sais bien... interrompre la chaudière est exclu !... sinon c'est toute la chaîne de production qui est stoppée !... avec les conséquences financières que tu imagines !...

    - Et si elle explose ?... que des hommes soient tués ou infirmes ?... combien tu crois que ça va leur coûter après ?... non seulement la chaudière sera bel et bien arrêtée, la chaîne aussi... mais les comptes à rendre devant la justice seront bien plus onéreux encore !... tu as vu les rapports accablants que j'ai déjà envoyés à la direction !...

    - C'est pas ce qui les impressionne le plus on dirait !... je reste convaincue que tu dramatises un peu trop mon chéri... mais je ne peux pas t'en vouloir... je dirais même que je t'admire pour ça !...

            Enfin, des petits rayons de soleil sur les deux visages, qui, immédiatement, produisent les réactions en chaîne ; petits bisous du couple, appels de phares des papas, et voilà le climat qui redevient plus serein. Il n'en faut pas plus pour chasser les idées noires et oublier, momentanément certes, la pénible réalité. En attendant, c'est largement suffisant pour les deux papis, qui se mettent à chahuter comme des gamins. Il faut dire qu'ils s'entendent comme deux frères, ce qui ne fait qu'ajouter les valeurs complémentaires au sein du couple des enfants. Et ce soir, ils viennent de le prouver, si quelque chose ou quelqu'un se mettait en travers d'Élise et Patrice, ils sont là, pour réagir immédiatement.

            Plus que quelques centaines de mètres à parcourir avant d'arriver au centre. Déjà, on peut apercevoir les premières lueurs des rampes d'éclairage, disposées sur le périmètre du site. A nouveau, la tension monte pour Patrice et Élise, qui ont du mal à dissimuler leur inquiétude réciproque. Au fond, Élise a sûrement raison, quand elle dit que Patrice dramatise un peu trop ; c'est visiblement ce qu'il est en train de réaliser, en lui souriant à nouveau et lui faisant un autre petit bisou, au moment précis ou les voitures s'immobilisent devant le portail d'entrée, commandé depuis le poste de garde :

    - Je vais aller leur dire de se garer sur le parking extérieur... je ne veux pas qu'on puisse nous reprocher quoi que ce soit... tu n'as qu'à rentrer avec la voiture...

            Tandis que le portail s'ouvre lentement, Patrice guide les papas sur le petit parking réservé aux visiteurs. Élise pendant ce temps, approche la voiture jusqu'au poste de garde, sous les regards intrigués des gardiens. Ce n'est pas habituel en effet, d'avoir des visiteurs à une heure pareille. Mais Patrice avait pensé à tout et après avoir avisé la direction de son intention, l'avait signalé au chef de poste qu'il va relever. Excès de précautions ? Sans doute, mais mieux vaut prévenir que guérir, évitant de s'exposer inutilement aux racontars qui de toute façon, ne manqueront pas de venir alimenter la verve des détracteurs jaloux.

            Très vite, escortés par leurs enfants, les papas pénètrent dans le poste de garde. N'allons pas jusqu'à dire qu'ils " n'en peuvent plus ", en voyant le personnel se mettre au garde à vous pour saluer leur chef, mais tout de même !... Une fierté légitime leur caresse le cœur, avec une certaine douceur qui ne manque pas de volupté. Ils réalisent sans doute beaucoup mieux, après ce petit frisson, la valeur de la mission de Patrice et, naturellement, ce qui le conduit à la prendre très au sérieux :

    - Bonsoir les amis... je vous présente nos papas... je vais leur faire visiter le PC en attendant les consignes.. rien de spécial Jean ?...

    - Devine !... cette putain de chaudière commence à me les gonfler sérieusement !... deux alertes rien que ça... et pas piquées des vers !... tu devrais aller jeter un œil avant de prendre les consignes...

    - Parfait... chérie... je te laisserai avec les papas au PC et j'irai voir de quoi il est question... parce qu'une fois seul, je ne peux plus bouger de mon poste... à tout à l'heure Jean...

    - Attend minou... je vais sortir nos affaires comme ça on montera en voiture au PC... j'en ai juste pour deux petites minutes...

            Le chien de Jean, fait l'admiration de Robert et Jeannot. Un berger allemand magnifique, que seul, en dehors de son maître, Patrice peut caresser. Pendant que Élise installe les affaires, Jean se complaît à un exercice de dressage, pour le plus grand bonheur des visiteurs attentifs et admirateurs. Aboiements sur commande, garde d'objets, simulation d'attaque, en quelques secondes " Tex " impose l'admiration et le respect. Après quoi, l'heure est venue de monter visiter le PC, d'où Patrice et les autres chefs de postes supervisent les activités du centre et celles des gardiens au cours de leurs rondes.

            Autre moment d'émotions pour les papas, dès l'instant où ils pénètrent dans ce lieu mystérieux pour eux. Nouvel instant de satisfaction pour eux, à l'entrée de Patrice, mais avec cette fois une notion plus pointue des risques potentiels. Écrans de contrôle, armoires de sécurité, voyants d'alarme, tout est là pour leur faire comprendre si besoin était, que vue d'ici, la mission de ces hommes ne ressemble plus du tout à une promenade de santé ! Les présentations faites, Patrice abandonne ses parents à Élise, qui commence les explications sommaires. Sur les différents écrans, elle permet aux papas de suivre le cheminement de Patrice dans le labyrinthe des couloirs, ce qui ne manque pas de les impressionner. Mais en arrivant au dernier contrôle, donnant accès au couloir de la chaufferie, tout le monde remarque l'inquiétude manifeste d'Élise, qui préfère passer à autre chose pour ne pas s'affoler inutilement.

**********

            Dans la chaufferie, outre les responsables du CNET et de la SIRA, les techniciens s'affairent autour de ce brûleur rebelle qui depuis prêt d'un an, donne du fil à retordre à toutes les équipes de sécurité. Comme à son habitude, Patrice ne mâche pas ses mots :

    - Vous attendez quoi au juste messieurs ?... que la chaudière explose et provoque des morts pour vous décider à la réparer ?...

    - Calmez vous monsieur Terna... si cela peut vous rassurer, nous allons intervenir dès demain... la panne est trop importante et les risques majeurs...

    - Demain... toujours demain !... et tout ça pour une poignée de billets de mille... vous êtes tranquilles chez vous n'est-ce pas ?... tout peut péter ça ne vous empêchera pas de siffler votre champagne et bouffer votre caviar !... en attendant moi j'ai la responsabilité de cette merde... et sur qui est-ce que ça retombe quand rien ne va plus ?... je vous préviens d'une chose messieurs et tenez vous le pour dit... si la pression continue de monter comme elle le fait, à la première alarme je neutralise l'ensemble du circuit j'espère que c'est bien clair... je ne tiens pas à exposer la vie de mes hommes...

            Tandis que les ingénieurs et les responsables du CNET s'affairent autour du brûleur défectueux, les dirigeants de la SIRA tentent de calmer Patrice. Il n'a pas tord, chacun le sait, mais toute vérité n'est pas bonne à dire et dans le cas présent, mieux vaut apaiser les esprits. Pourtant, un des ingénieurs principaux vient rejoindre le petit groupe qui était sorti dans le couloir. Son comportement est beaucoup trop suspect pour ne pas attirer le regard de Patrice :

    - Qu'en pensez-vous monsieur l'ingénieur ?... vous croyez vraiment que ce vieux machin va tenir encore longtemps sans nous péter à la figure ?...

    - C'est précisément ce que je viens de dire aux responsables du site... nous attendons l'arrivée de l'installateur... mais... si vous voulez mon avis... la situation devient très critique...

            La franchise de cet homme séduit Patrice, qui trouve immédiatement un allier indispensable. Il aime les hommes comme lui, reconnaissant et avouant ses limites, plutôt que de chercher à jouer aux supermen et exposer la vie d'autres personnes. En attendant l'heure tourne et la relève doit se faire. Les responsables de la SIRA accompagnent donc Patrice au PC :

    - Quoi qu'il en soit Patrice... vous avez carte blanche... je crois que notre présence ici n'est pas des plus utiles... au moindre problème grave, surtout vous m'informez immédiatement...

    - Comptez sur moi patron... ah... monsieur l'ingénieur... je reviens d'ici cinq à dix minutes avec deux hommes... en attendant, je vous suggère de demander à toute cette armada de bons à riens, de fiche le camp d'ici... si la cocotte explose, mieux vaut limiter la casse...

    - C'est aussi mon avis... à tout à l'heure...

            De retour au PC, Patrice est tout surpris de voir que les papas étaient déjà partis :

    - Les pauvres n'étaient guère rassurés mon chéri... c'est si grave que ça ?...

    - Pire !... bon... récapitulons... tu peux y aller Edmond si tu veux... je jetterai un œil sur le cahier plus tard... Régis et Michel vous allez venir avec moi à la chaufferie, pour m'aider à réunir le maximum d'extincteurs... je ne sais pas si c'est un pressentiment ou quoi, mais j'ai comme l'impression qu'elle va accoucher d'une minute à l'autre...

    - Michel peut rester là si tu veux mon chéri... comme ça, j'irai à sa place... s'il y a un danger réel, je veux être avec toi mon amour...

    - OK, si tu veux... mais je te préviens ma puce, si ça pète... on sera aux premières loges !...

    - Ce n'est guère raisonnable madame Terna... je ne dis pas cela bien entendu, en pensant que vous n'êtes pas à la hauteur mais...

    - Mais je refuse de sentir mon mari une nouvelle fois face au destin... tout seul... nous sommes mariés pour le meilleur, et pour le pire je crois... le connaissant bien, je sais par ailleurs que seule, je serai en mesure de le calmer si par malheur, les choses tournent mal...

    - Parfait... bonne chance Patrice...

            Après le départ des officiels, Patrice se sent bien seul et pendant quelques petites minutes, cherche à trouver la solution la mieux adaptée. Dans un premier temps, il fait descendre deux des trois gardiens restant au poste de garde, n'en laissant qu'un seul au PC et en gardant l'autre avec lui et son épouse :

    - Vous partirez en ronde d'en bas... avec Élise et Régis nous resterons au chevet de la chaudière... dès que l'installateur arrive vous nous l'envoyez... en route...

            Rapidement, le trio parvient jusqu'à la chaudière où, fort heureusement, les parasites ont fait place neuve. Seuls, l'ingénieur et un technicien sont là et le moins que l'on puisse dire, c'est qu'ils ne sont pas du tout optimistes, bien au contraire :

    - Ravi de vous revoir cher monsieur... je ne vous cache pas que je voudrais être plus vieux de quarante huit heures !... c'est la première fois de ma carrière, où je me trouve désarmé à ce point... il n'y a plus guère d'espoir de solution...

    - Bon... Régis, tu viens avec moi chercher les extincteurs... Bibiche tu restes là...

    - Non mon chéri... je suis parfaitement capable de porter deux extincteurs tout de même... ton rôle est de rester là... viens Régis on y va...

            Rapides comme deux éclairs, Élise et Régis disparaissent au fond du couloir, tandis que Patrice vient inspecter la chaudière avec les deux hommes :

    - La vache comme elle ronfle !... la température en est où ?...

    - Elle est restée stable pendant quelques heures, et voilà qu'elle grimpe démesurément... impossible de la contrôler monsieur... la zone d'alerte est déjà atteinte...

    - Répondez moi franchement messieurs... à voir vos têtes, vous êtes convaincus qu'il y a un risque majeur d'explosion ou non ?...

    - Plus que majeur, je dirais imminent, si la pression continue de monter !... et le plus grave... c'est que la vanne d'alimentation en gaz est hors d'usage... impossible donc de couper l'arrivée du combustible...

    - Bravo !... de mieux en mieux !... vous avez essayé d'isoler la canalisation depuis la cuve ?... sinon on est dans une merde pas possible !...

            Cette fois, c'est bien plus que le doute qui s'installe dans l'esprit des hommes. Tandis que Élise et Régis terminent le ravitaillement en extincteurs, l'installateur se présente enfin pour le plus grand soulagement de tous. Hélas, trois fois hélas, son diagnostic est sans appel et n'admet aucun commentaire ; la chaudière est emballée, purement et simplement ! Seul, Patrice est à même de prendre la décision qui s'impose et là, ni sa femme ni personne ne voudrait être à sa place. Il faut agir vite et bien, sans s'affoler ni paniquer. Par radio, il donne ses consignes au poste de garde :

    - Jean... tu demandes aux pompiers de Grenoble de venir avec tout le matériel prévu dans le plan de secours... préviens également le SAMU on ne sait jamais... et bien entendu, tu appliques les consignes en cas d'incident grave... aucune ronde jusqu'à nouvel ordre...

    - "" Laisse tomber cette salope de merde... remontez pendant qu'il est encore temps Patrice... ne te fais pas de soucis, je vais faire tout ce que tu m'as dit... soyez prudents surtout... les collègues en partant étaient vraiment très inquiets tu sais... ""

    - Merci vieux frère... parfait... messieurs je crois que vous êtes comme nous... courageux mais pas téméraires... je vais couper l'alimentation générale et ensuite nous irons nous mettre à l'abri dehors... ma chérie s'il te plaît... je crois que tu peux commencer à sortir les extincteurs... inutile de rester là messieurs... vous devriez quitter cette putain de chaufferie...

    - On va vous donner un coup de main pour sortir vos appareils... ça ira plus vite... si vous voulez mon avis, mieux vaut ne pas trop traîner dans le secteur...

    - Allez-y, j'attends mon mari...

    - Je reste avec toi Élise, on ne sait jamais... tu sais, je peux te l'avouer à toi, surtout ce soir... Patrice est vraiment un mec super !... et ce qui est d'autant plus admirable, c'est qu'il n'exposera jamais la vie de ses hommes, avant la sienne !... chapeau !...

            Tandis que Patrice se dirige vers le fond du local, où se trouve la commande de coupure générale de courant, le drame se produit. Dans un bruit d'enfer, qui met tout le quartier en émoi à des kilomètres à la ronde, accompagné d'une lueur aveuglante et brûlante, l'explosion tant redoutée met un terme violent à cette sombre lutte. Heureusement, Patrice venait juste de parvenir à couper le courant, ce qui d'entrée, empêche toute propagation et limite l'incendie aux seuls locaux pulvérisés par la déflagration. Tandis que dans la chaufferie, seul le crépitement des flammes perce le silence lugubre de cette nuit d'horreur, au poste de garde c'est la panique complète.

            Plus personne ne répond à la radio et la haine s'empare des gardiens, qui, délaissant le poste de garde ou le PC, se précipitent vers la chaudière. La solidarité prend le pas sur le respect des consignes et avec la rage que l'on imagine, contenant mal leur chagrin, les cinq gardiens arrivent bientôt dans le couloir de la chaufferie. Le plus ancien et donc plus maître de ses réactions, c'est à dire Jean, prend la direction des opérations. La dernière porte franchie, les hommes sont confrontés à une vision d'apocalypse. Dans un amas de gravats et autres carcasses d'appareils, ils distinguent un premier corps visiblement sans vie :

    - Inutile que nous soyons tous là... à deux nous suffirons... les autres vous montez pour empêcher la propagation de l'incendie aux étages... oh bordel !... mais c'est pas croyable... PATRICE... répond moi merde... RÉGIS... Élise... viens avec moi... il faut entrer dans ce putain de local de merde... on va prendre chacun deux extincteurs...

            Avec beaucoup de précautions et une maîtrise certaine en dépit de l'intensité de leur choc émotionnel, les deux hommes se fraient tant bien que mal un chemin dans ce dédale de désolation. Hélas pour l'un des civils, gisant dans le couloir sur l'amas de pierres, tout espoir est vain, tué sur le coup. Le feu se propage à la vitesse grand V, alimenté par les nombreux matériaux entreposés çà-et-là. Qu'importe, l'idée de pouvoir sauver leurs collègues donne aux gardiens une force et une volonté extraordinaires. Jean le premier se faufile à plat ventre sous les flammes, laissant échapper devant lui le contenu de ses extincteurs. Un peu plus loin derrière lui, l'autre gardien parvient à sortir le corps également sans vie de l'ingénieur principal, ce qui ne fait que réduire leur moral déjà bien bas. Un des trois gardiens, revenu pour les aider, ne peut que déplorer le massacre :

    - Je crois que c'est foutu Michel... on ne reverra plus jamais nos potes... chierie de merde !... c'est pourri... quelle connerie...

    - Calme-toi vieux... c'est pas le moment de flancher... viens avec moi... on va attaquer le feu sur ce qui reste de la chaudière...

            Avec un sang froid remarquable, dominant leurs sentiments, les gardiens livrent un combat héroïque, tandis que Jean pour sa part poursuit ses recherches, considérablement gêné par la fumée et l'obscurité ambiante. Soudain, dans le halo de sa lampe, il aperçoit les corps d'Élise et Régis :

    - PAR ICI... VENEZ M'AIDER...

            Les corps ensanglantés sont très vite disposés hors des locaux. Malgré la douleur, Régis parvient à donner quelques explications à ses collègues au sujet de Patrice. Seulement voilà, comment parvenir à le dégager, alors que tout est effondré ! Heureusement que l'alerte avait été transmise bien avant l'explosion. En effet, les soldats du feu parviennent au site :

    - Michel... fonce leur ouvrir... et tu restes au poste de garde pour guider le reste des secours... demande les ambulances d'urgence... Élise...

            La pauvre Élise, le visage déchiré par les éclats de verre, le corps mutilé et couvert de sang, ne répond pas aux appels désespérés de son ami. Combien étaient-ils vraiment à l'intérieur, au moment de l'explosion ? Régis n'a plus la force de parler et à son tour, sombre dans le coma. Très vite, les soldats du feu grenoblois entament la lutte contre l'incendie, tandis qu'une équipe se prépare pour le sauvetage des hommes prisonniers des locaux. Le bilan est déjà très lourd, deux morts et deux blessés graves ! Va-t-il s'alourdir encore dans les minutes qui viennent ? Pour le moment, nul ne se hasarde au moindre pronostic, à propos des chances réelles de survie de Patrice et des autres personnes. Le chef de détachement des sapeurs-pompiers essaie d'en savoir un peu plus, afin d'orienter au mieux son action de sauvetage et d'extinction simultanés :

    - Est-ce que vous pouvez me dire où se trouvent les personnes qui restent prisonnières... et surtout combien sont-elles encore sous les décombres ?...

    - Nos hommes étaient trois... il reste le chef de poste à l'intérieur... maintenant pour ce qui concerne les civils... à mon avis il doit en rester encore au maximum deux... je peux aller contrôler le registre au poste si vous le désirez mon commandant...

    - Inutile... je voulais avoir une estimation de façon à utiliser ou non ma deuxième équipe de sauvetage, mais pour deux ou trois personnes ce ne sera pas nécessaire... merci monsieur...

            Tandis que les secours s'opèrent dans le plus grand silence et avec une maîtrise absolue, le CNET connaît une activité nocturne très intense, par un ballet incessant de départ et d'arrivée des véhicules de secours ou voitures officielles. Le plus important pour les gardiens, c'est de voir arriver les ambulances et ainsi, espérer sauver Élise et Régis dans un premier temps. Dans le PC de secours, établi au central, les dirigeants de la SIRA ne cachent pas leur amertume et leur indignation, tandis que ceux du CNET ne peuvent que déplorer l'ampleur d'une telle catastrophe :

    - Je crois messieurs que vous êtes conscients de la gravité de la situation !... non seulement vous n'avez pas jugé opportun de stopper la chaudière comme le préconisait judicieusement monsieur Terna et... vous réalisez je l'espère les conséquences que cela ne manquera pas d'entraîner !... mais en plus vous avez délibérément minimisé les risques potentiels, et je vous laisse juges de cette carence...

    - Je vous en prie messieurs... je crois que nous avons mieux à faire pour le moment que d'échanger des propos aussi terre à terre... il est bien évident que nous ne chercherons pas à nous disculper à aucun niveau, mais pour le moment, nous devons établir en commun un plan de sauvetage avec les pompiers... il nous faut savoir qui reste encore sous les débris !... c'est bien cela mon commandant ?...

    - Tout à fait... je ne vous cache pas mon pessimisme en ce qui concerne les chances de les retrouver en vie !... le souffle a été terrifiant et ce serait un miracle de retrouver des corps entiers... je suis navré de vous parler franchement, mais il est de mon devoir d'être circonspect !...

    - Merci mon commandant... pour ce qui concerne nos hommes, un seul se trouve à l'intérieur... il s'agit de monsieur Terna, chef de poste... son épouse et un autre gardien viennent d'être évacués... maintenant pour les ingénieurs et techniciens, quand nous sommes partis tout à l'heure, ils étaient au nombre de huit je crois...

    - En effet... mais selon les témoignages de vos hommes, il n'en restait plus que trois au moment du drame... deux sont décédés... donc, mathématiquement, il ne devrait en rester plus qu'un à l'intérieur... ce qui ne fait plus pour vous mon commandant, que deux hommes à rechercher...

    - Je vous remercie messieurs... excusez moi je vous prie, mais je vais aller donner mes instructions et j'espère quand même... à tout à l'heure...

            Une fois encore, le CNET fera la une des médias ! Triste record de publicité, dont chacun se passerait très volontiers. Deux morts pour l'instant, l'ingénieur principal et son adjoint, et deux blessés dans un état critique. Tel est le cuisant bilan, hélas provisoire, que tout un chacun est à même de dresser quelques minutes à peine après la déflagration. Cruel destin, qui s'abat ainsi sur des hommes victimes de leur devoir. Heureusement, la dignité générale des journalistes présents, permet aux sauveteurs d'évoluer en toute sérénité, ce qui confère au sauvetage un côté encore plus lugubre. Seuls, le bruit des moteurs des engins pompes, percent la monotonie d'un silence pesant et dramatique, d'une nuit de cauchemars dont chacun voudrait sortir au plus vite.

            Le sentiment d'impuissance envers la fatalité, se lit sur tous les visages, burinés par la fatigue et le chagrin. Est-ce bien la fatalité qui soit la seule en cause ? Les intérêts économiques n'y ont-ils pas pour leur part de responsabilités ? Quoi qu'il en soit, le moment des spéculations est mal choisi, d'autant qu'un problème sérieux préoccupe les sauveteurs et ingénieurs qui sont présents sur les lieux. L'incendie est contenu certes, tout en étant maîtrisé dans les locaux voisins, mais toutefois, les pompiers ne cachent pas leur surprise devant l'ampleur croissante d'une véritable torchère, impossible à endiguer :

    - Si vous voulez mon avis messieurs, cette flamme est un signe précurseur d'un risque imminent de déflagrations en chaîne... il est clair qu'il s'agit d'une fuite de gaz enflammée, qui ne tardera pas, selon son origine, à occasionner d'autres réactions...

    - Nous allons contrôler l'ensemble des circuits mon commandant... nos techniciens sont à pied d'œuvre... vous avez des nouvelles des victimes ?...

    - Rien pour le moment... la progression est rendue difficile par cette torchère précisément... que nous n'arrivons pas à juguler... si vous voulez mon avis, mieux vaut prévoir l'évacuation de tout le site pour les personnes qui ne sont pas indispensables...

            Pendant que les sapeurs-pompiers continuent de livrer bataille, la coordination se fait entre les différents responsables et sagement, toutes les personnes inutiles quittent les lieux pour se retrouver hors du site. Le risque d'explosion est loin d'être pris à la légère, par toutes les personnalités présentes. La chaufferie étant le point commun de pratiquement tous les conduits, aération, ventilation, réfrigération etc. les techniciens redoutent les réactions chimiques en chaîne, provoquées par le réchauffement des gaz. Les gaz explosifs, tels l'hydrogène ou le silane, sous l'action de la chaleur, risquent en effet de provoquer à tout instant, une véritable catastrophe. Ce sont donc deux volontaires parmi les ingénieurs qui, accompagnés par deux soldats du feu, entreprennent leurs recherches afin de localiser l'origine de la torchère qui logiquement, ne devrait pas être, compte tenu des dispositifs de sécurité et d'auto sectionnement de chaque circuit en cas d'incendie.

            A l'extérieur de l'enceinte du CNET, la tension monte au sein des équipes de gardiennage. Toutes les patrouilles sont là, maîtres chiens en tête, ce qui ne va pas sans poser quelques problèmes à tous les responsables, conscients du risque d'incident majeur :

    - Je vous en supplie messieurs, de la dignité... je sais, vous êtes en droit d'en vouloir à la direction du CNET... mais je vous demande de vous contrôler et de faire en sorte qu'il n'y ait pas de friction...

    - Facile à dire patron !... si ça se trouve Patrice est mort !... est-ce que vous avez vu, les corps d'Élise et Régis ?... même en temps de guerre, les éclats ne sont pas pires !... et tout ça, à cause de cette maudite bande d'enculés !...

    - Par pitié Jean, calmez vous... je sais à quel point vous étiez amis des victimes, mais dites-vous qu'ils sont nos amis aussi, et que nous souffrons tous... nous réglerons le problème comme il convient, vous pouvez me faire confiance...

            Le pauvre gardien, tout comme la grosse majorité d'ailleurs, éprouve les plus grandes difficultés à se maîtriser et contenir son chagrin et son envie de se révolter. Hélas, ce que les humains sont à même de ressentir, les animaux le devinent eux aussi et là, les risques sont encore plus grands. En effet, le chien de Jean, sentant son maître en danger, interdit toute approche ce qui ne va guère faciliter la suite des opérations. Par mesure de sécurité, les responsables du centre sont enfermés dans un véhicule de police, afin de les préserver, autant que faire ce peut, des réactions violentes des gardiens. Contraints de garder ses distances, les dirigeants de la SIRA essaient encore de calmer les esprits surchauffés :

    - Jean !... restez ici je vous en prie... messieurs du calme, et de la dignité... nous avons assez de soucis comme ça, sans que vous en ajoutiez en réglant vos comptes comme des voyous...

            Mais le pauvre directeur n'a pas de succès et ses prières ne sont pas entendues. Fou furieux, Jean s'approche du car de police et commence à taper sur les portières. Personne, cette fois, ne désire, ni ne peut l'empêcher car son chien aussi, entraîné malgré lui dans ce tourbillon de haine, devient de plus en plus méchant et dangereux :

    - Sortez de là bande d'enfoirés... c'est de votre faute ce qui arrive, vous n'êtes que des assassins... bande de fumiers que vous êtes... vous le paierez cher c'est moi qui vous le dit... salauds...

    - JEAN... de grâce calmez vous...

            Le plus sage, c'est d'attendre que l'orage se passe. Le chagrin de Jean, qui s'effondre en larmes aux pieds des portes, la menace de son chien interdisant la moindre approche, produisent le déclic attendu et souhaité. Chacun, étant cloué sur place par la force des choses, trouve donc les ressources pour se vider et à l'instar de leur collègue, élimine le surplus de tension accumulée. Mieux sans doute qu'un être humain, Tex entoure son maître d'une infinie délicatesse et d'une tendresse émouvante. Après lui avoir léché le cou puis le visage, il lui gratte l'épaule puis la tête avec sa patte, comme pour lui demander de se calmer.

            Le résultat est fulgurant ! Prenant son chien par le cou, Jean se blottit contre lui et ainsi, apaise son chagrin. Si dans le car de police les responsables du site se sentent momentanément hors de danger, pour les collègues de Jean et ses supérieurs, le tableau offert est d'une toute autre valeur. Mais çà, très peu de gens sont en mesure de savoir en apprécier la beauté.

            A l'intérieur du centre, tandis que les opérations de sauvetage se poursuivent, ralenties comme on le sait par cette impressionnante torchère de gaz, les ingénieurs continuent leurs investigations. Heureusement, rejoints par un gardien qui leur fait part judicieusement d'une alerte préliminaire, ils percutent en même temps :

    - Vous confirmez une alerte au central, juste avant l'explosion c'est bien ça ?...

    - Oui, tout à fait... le chef venait juste de demander à Jean de prévenir les pompiers... ensuite, il y a eu une alarme sur le circuit azote... oui c'est bien ça... le manomètre indiquait une pression zéro...

            Cette fois, plus de temps à perdre. Cette indication arrive à point pour les techniciens, qui, immédiatement, changent leur trajectoire et se dirigent maintenant vers le local d'azote liquide. Sitôt arrivés, le spectacle qui s'offre à leurs yeux les sidère. Voilà donc l'origine de l'explosion ! Mais comment diable personne n'a pensé plus tôt à une fuite d'azote en salle des groupes ? C'est quelque peu étrange tout de même ! En d'autres circonstances, moins dramatiques cela va de soi, la féerie présente aurait fasciné tout un chacun. Toutes les canalisations, recouvertes d'un épais bourrelet de glace, conféraient aux lieux une atmosphère polaire et magique. Mais les techniciens avaient bien d'autres choses à faire et de manière plus urgente, avant de se laisser attendrir par la beauté de ce paysage artificiel :

    - La fuite d'azote a givré les commandes de coupures d'alimentation en gaz, ainsi que celles d'arrêt automatique... j'espère qu'on va pouvoir juguler la fuite elle même !...

    - Il vaudrait mieux en effet... tu as vu les conduites d'hydrogène et de silane ?... elle commencent à être recouvertes... il faut faire très vite car sinon... dans quelques petites minutes on va tous être transformés en confettis !...

            Avec beaucoup de sang froid et une dextérité impressionnante, les deux ingénieurs se livrent à une série de manipulations techniques diverses, qui aboutissent en quelques minutes, à l'arrêt de la fuite. Immédiatement, dégelant la vanne d'arrêt d'alimentation en gaz propane de la chaudière, ils parviennent à couper l'arrivée et ainsi, stopper la torchère. Ouf !!! :

    - Je crois que c'est bon à présent... tout danger est écarté... vos collègues peuvent progresser sans le moindre risque à la chaufferie...

            Effectivement, sitôt la torchère neutralisée, les équipes de sauvetage déblaiement peuvent intervenir et déployer leur efficacité. Tous les appareils sont installés, afin que la fumée soit dégagée rapidement. En quelques secondes, la fourmilière des sauveteurs se met en action, et très vite, le corps sans vie du dernier technicien est évacué. Dans l'esprit de tous, l'espoir de retrouver Patrice en vie s'amenuise mais pourtant, compte tenu de son emplacement théorique au moment de l'explosion, tout espoir n'est pas encore perdu pour le commandant des pompiers :

    - Je crois que c'est fichu mon commandant vous ne croyez pas ?... jamais on ne reverra Patrice vivant...

    - Je ne voudrais pas vous donner de faux espoirs mais... si je tiens compte des indications du gardien que nous avons évacué... votre collègue se trouvait derrière les groupes auxiliaires là-bas... le souffle a donc pu l'épargner et si la chance est avec lui, il doit être simplement enseveli sous les gravats...

            Avec d'infinies précautions donc, les soldats du feu entreprennent de dégager les décombres obstruant l'arrière des groupes auxiliaires. Soudain, perçant le silence qui entourait les équipes, silence rendu obligatoire pour les recherches avec le matériel à ultra son, l'un des sauveteurs laisse éclater sa joie :

    - IL EST LA... c'est presque un miracle...

            Très vite, mais sans hâte, le corps de Patrice est extrait de sa prison de pierres et de débris en tous genres. Groggy beaucoup plus que sévèrement atteint, Patrice devait sa vie sauve à l'effondrement des poutres d'acier qui, en s'écrasant sur les groupes et contre le mur, lui avaient servi de protection contre la chute des autres matériaux. L'heureuse nouvelle se répand comme une traînée de poudre, ce qui ne manque pas de réchauffer le cœur de tous les gardiens. Patrice est vivant !... Sans plus attendre, les pompiers cèdent le pas aux médecins du SAMU présents sur place, afin que Patrice puisse être appareillé avant son évacuation sur l'hôpital. Cette fois, les journalistes eux-mêmes abandonnent leur apparente quiétude, au profit d'une attitude plus conventionnelle. Assaillis de tous bords, les différents responsables tentent d'apporter les informations qu'ils sont en droit d'espérer.

            Les gardiens étant redevenus calmes, les dirigeants du CNET peuvent enfin sortir de leur abri provisoire et ainsi, assouvir la soif de nouvelles de cette meute déchaînée et bruyante :

    - Messieurs je vous en prie... nous allons rendre compte de ce terrible drame, dans quelques minutes en salle de conférences... pour le moment, laissez les sauveteurs faire leur travail... rendez-vous dans dix minutes, pour une conférence de presse...

            Tandis que les journalistes emboîtent le pas des sous directeurs, les conduisant à la salle de conférences, les secours se terminent. Les corps des malheureuses victimes sont conduits à l'intérieur du hall, en attendant d'être évacués. A l'intérieur de l'ambulance du SAMU, Patrice est transformé en robot plein de fils et autres appareillages de contrôle. Le diagnostic du professeur est plutôt optimiste, ce qui ne manque pas de combler d'aise et de joie, les dirigeants de la SIRA :

    - C'est presque un miracle messieurs... mais je suis formel, aucune fracture, pas de lésion interne... ni hémorragie... quelques petites contusions et ecchymoses, mais rien de grave... demain il sera en mesure de répondre à vos questions...

    - Et son épouse comment va-t-elle ?... et Régis ?...

    - Leur état est beaucoup plus critique... la femme paraît cependant moins sévèrement touchée... mais le gardien est salement secoué... je préfère vous préparer au pire à son sujet... l'hémorragie interne ne faisait aucun doute à son départ vers le bloc opératoire...

            Trois morts, deux blessés graves et un blessé léger, le bilan est douloureusement tragique, ce qui plonge la direction du centre dans un embarras qu'il est aisé d'imaginer ! Mais la dignité prend le pas sur les rancœurs personnelles, si justifiées soient-elles, ce qui permet de retrouver la sérénité indispensable pour effectuer un bilan objectif. Lors de la conférence de presse, la direction du CNET reconnaît sans la moindre retenue, son entière responsabilité. Certes, ceci ne redonnera pas la vie aux malheureux techniciens, mais en tout état de cause, le fait de ne pas chercher à se disculper le moins du monde, ne peut que laisser supposer un règlement amiable, indispensable afin d'éviter une ascension démesurée en propos déplacés.

            La bataille juridique ne manquera pas d'attiser les passions dans les deux camps, il est donc plus sage et plus judicieux, de ne pas envenimer les débats à chaud. La chronologie des événements est dévoilée, en toute franchise, laissant à chaque journaliste le soin d'en établir la synthèse en son âme et conscience. Faut-il accuser le soucis de rentabilité, au détriment de la sécurité ? Est-il indispensable de faire passer les responsables du CNET pour des assassins aux yeux de l'opinion publique ? Ne sont-ils pas au fond, les premières victimes d'une société de consommation, dont les impératifs de production et de technologie de pointe face à la concurrence mondiale, interdisent tous les sentiments ? Tout un chacun est à même de tirer les conclusions qu'il juge les plus appropriées, tout comme du reste, demain dans la rue, le quidam moyen sera à même de le faire. Pour le moment donc, la seule politique valable est celle d'une vision lucide et objective de la situation, afin d'en tirer les conclusions pour les mois à venir et éviter, autant que possible, qu'une autre catastrophe ne se produise et à nouveau, vienne jeter la consternation dans l'esprit de tous.

**********

            Un mois après le drame, au douzième étage du CHU de Grenoble, où les blessés avaient été conduits et opérés, les avis divergent quant aux chances réelles de survie de Régis. Si tous les espoirs sont permis pour ce qui concerne Élise, dont le coma est beaucoup moins profond, pour le pauvre gardien il n'en n'est pas du tout de même. Contrairement à sa collègue, qui respire spontanément, lui est tributaire d'un appareillage sophistiqué qui seul pour le moment, est en mesure de le maintenir en vie. Combien de temps encore le cœur va supporter le choc ? C'est précisément ce qui explique les divergences d'opinion le concernant.

            Plus les jours passent, plus le coma s'intensifie, obligeant les médecins à faire sans cesse preuve d'imagination pour assurer sa survie. Les uns, partisans de l'euthanasie, voudraient abréger la vie végétative et artificielle, tandis que les autres sont convaincus que tout espoir n'est pas perdu et, tant que le cœur tient, il faut espérer. Les dirigeants de la SIRA les premiers, veulent s'accrocher jusqu'au dernier moment à cet espoir de survie. Pour Régis il est vrai, c'est un peu sa seule famille car hélas, il n'a ni frère ni sœur et ses parents sont morts dans un accident de voiture il y a deux ans. C'est donc un peu en père de famille, que le directeur de la société de gardiennage vient chaque jour aux nouvelles.

            Pour Patrice, la vie est partagée entre la maison et l'hôpital, ce qui est loin de la rendre des plus agréable. Heureusement, dans leur malheur, ses blessures n'ont été que superficielles et après seulement une journée d'observations et de soins, il avait pu quitter l'hôpital. Étant en accident du travail, en arrêt pour trois mois dans un premier temps, il pouvait donc s'occuper de ses enfants et surtout, venir au chevet de sa petite épouse adorée deux fois par jour, le matin et le soir. Si pour Jean-Louis aucun problème ne se pose, pour Sophie le son de cloche est différent.

            La pauvre enfant est bouleversée. Patrice avait réussi à obtenir, par dérogation du rectorat académique, qu'elle termine sa scolarité à la maison sous le contrôle d'une inspectrice polyvalente. Certes, les parents sont là eux aussi, fort heureusement, et leur amour est vraiment un précieux réconfort pour ces trois cœurs à nouveaux martyrisés, mais tout le monde le sent et le redoute, Patrice est au bord de la dépression.

            Que ce soit ses supérieurs, ses collègues de travail, ses amis, tout le monde est là à ses côtés, et rien ne lui réchauffe plus le cœur. Nul n'est à l'abri d'un drame semblable loin s'en faut, et chacun essaie à son niveau de lui apporter un soutien moral total. Mais il est évident pour tous que le pauvre homme, amoureux fou de sa petite femme, traverse depuis un mois des heures d'angoisse atroces. Il a trop souvent hélas, durant ses longues années de pratique au sein du corps de sapeurs-pompiers, rencontré des situations analogues et personne aujourd'hui, ne peut lui faire prendre des vessies pour des lanternes.

            Le coma, si léger soit-il, dès lors qu'il se prolonge pendant une aussi longue période, ne peut qu'occasionner des lésions irréversibles qui, ajoutées à celles provoquées par l'explosion elle-même, lui interdisent tout espoir démesuré. Dans le meilleur des cas, Élise s'en sortira, mais quelles seront les séquelles ? C'est bien ce qui le ronge le plus, et le conduit peu à peu dans un état presque second, comme détaché du reste du monde. Il ne mange presque plus, ne dort qu'avec une dose impressionnante de somnifères et surtout, ne dialogue pratiquement pas. Il accomplit tel un robot ses gestes quotidiens, sans réaliser ce qu'il fait vraiment. Pour lui c'est clair Élise est déjà morte, et par amour pour elle, il se laisse mourir à petit feu.

            Le seul moment où il retrouve un peu de vie, c'est presque un paradoxe, c'est quand il se trouve aux côtés d'Élise. Là, ses yeux s'illuminent, se remplissent de larmes, mais celles-ci refusent toutefois de quitter leurs cages qui se remplissent d'éclats étincelants. Inlassablement, le matin il lui fait sa toilette intime, l'habille, la dorlote, la couvre de baisers et de tendres caresses, lui sourit et lui murmure sans cesse les petits mots d'amour dont elle raffole. Comme tous les jours, il pose infatigable les mêmes questions aux médecins, qui hélas, ne peuvent lui répondre autrement que d'une manière objective :

    - Nous avons fait notre travail cher monsieur... nous ne pouvons pas présager des réactions de la nature... l'évolution de la guérison suit son cours de façon normale, c'est tout ce que l'on peut vous dire pour le moment... je suis navré...

    - Mais... vous pensez qu'elle peut vraiment s'en sortir ?... répondez-moi... je ne veux pas qu'elle souffre comme ça !...

    - Rassurez vous cher monsieur... de vous deux, c'est bien vous qui souffrez le plus... si vous voulez mon avis vous devriez vous reposer un peu... elle peut sortir du coma d'une minute ou d'un jour à l'autre, et il serait dommage qu'elle voit son mari aussi fatigué vous ne croyez pas ?...

    - Ça ira... je vous assure... un peu de fatigue mais...

    - Tenez... prenez deux cachets par jour, chaque fois que vous venez la voir... c'est un antidépresseur en même temps qu'un revitaliseur... surtout, arrêtez de vouloir aller plus vite que la nature, en nous demandant à nous surtout, d'anticiper sur sa décision... cliniquement, votre épouse est parfaite, et nous sommes dans ce cas précis, aussi impuissants que vous même...

    - Merci docteur... excusez moi...

            Comment le toubib pourrait lui en vouloir ? Quoi qu'il en soit, heureusement qu'il a à faire à un homme intelligent ! Combien de médecins en effet, se contenteraient de l'envoyer sur les roses ? Il faut reconnaître qu'au CHU de Grenoble, et plus particulièrement en chirurgie, le personnel est vraiment digne et compétent. Ce n'est drôle pour personne, encore faut-il que le milieu médical en soit conscient, comme c'est le cas au douzième étage.

            Comme tous les jours donc, Patrice accomplit les mêmes gestes avec aujourd'hui pourtant, quelque chose de différent au fond du cœur et dans son comportement. Lui, si réfractaire aux cachets, avale le premier sans se poser la moindre question ni réfléchir une seconde. Après quoi, aidé par une infirmière, il commence la toilette de sa femme, refusant que la jeune fille fasse le travail à sa place :

    - Attendez... je vais lui faire moi, sa toilette... vous avez entendu le docteur, il faut absolument vous reposer cher monsieur...

    - Non... c'est gentil... mais j'ai trop besoin de ces minutes pour garder le moral... le fait de la toucher, de la sentir, me redonne courage... je me dis qu'elle dort... et qu'elle se laisse câliner, comme elle aime tant que je lui fasse... mon pauvre cœur...

            Émue et attendrie comme il est rare de voir une personne, l'infirmière se contente donc de lui passer les différents linges. Est-ce le cachet qui fait effet, en attendant, il met beaucoup plus d'entrain et ses gestes sont beaucoup plus précis que les autres jours. En ce quarante cinquième jour de coma, une surprise des plus agréables allait améliorer encore son regain de moral. Tandis que l'infirmière était occupée à rassembler le linge sale, et que Patrice changeait l'eau des fleurs, Élise se mit à bouger. La tête tout d'abord, puis une jambe et un bras, avant d'essayer de se tourner sur elle même :

    - Mademoiselle... vous avez vu ?... ma femme a bougé... mon Dieu... c'est merveilleux...

    - Ne la touchez surtout pas s'il vous plaît... je vais vite aller chercher l'interne de garde... essayez de lui parler pendant ce temps...

            Le plus dur pour Patrice, c'est de ne pas déverser le contenu de son émotion. Il est tellement heureux, qu'il ne sait plus du tout quoi dire et encore moins faire :

    - Mon amour... c'est moi... tu m'entends ?... tu sais, la maison est vide sans toi... il est temps que tu rentres sinon je vais perdre complètement la boule...

            Ses yeux ne quittent plus le visage de la douce Élise qui peu à peu, prend une coloration rosée des plus encourageante. L'arrivée de l'interne et de sa cohorte d'assistantes et autres étudiants, sort Patrice de sa rêverie amoureuse :

    - Veuillez nous laisser monsieur s'il vous plaît... nous allons examiner votre épouse...

    - Pas question que je quitte cette pièce... si ma femme entame la phase de réveil, mieux que personne je serai apte à l'aider... que ça vous plaise ou non... et puis d'abord j'exige que ce soit le professeur lui même qui assiste à son réveil... j'ai pas envie qu'elle devienne un cobaye pour vos expériences...

    - Rassurez vous cher monsieur... le professeur vient d'être avisé et il sera là d'une minute à l'autre...

            Le ton est donné et nul n'a envie de contrarier Patrice, d'autant que sa présence effectivement, ne pourra que faciliter les opérations de réveil, permettant à l'équipe médicale de se consacrer entièrement aux côtés techniques. L'électrocardiogramme atteste bien et de manière indiscutable, de l'évolution rapide vers la sortie du coma. L'électroencéphalogramme pour sa part, ne fait que confirmer le réveil progressif de la conscience d'Élise, qui réagit de façon spectaculaire à la voix de son mari. Le grand patron du service à présent vient rejoindre l'équipe médicale, ce qui ne peut que rassurer pleinement le pauvre Patrice, qui ne sait plus du tout cette fois ce qu'il faut faire :

    - Surtout pas de geste brusque cher monsieur... parlez lui lentement... calmement... tout en lui caressant les mains... voilà... comme ça c'est parfait...

            Le professeur et son équipe préparent les différents appareils et matériels, qui seront indispensables pour la suite des opérations ou simplement prêts à intervenir en cas d'urgence, tandis que Patrice plus paternel que jamais, entretien le subconscient de son épouse. Dans le couloir, la nouvelle se répand très vite et déjà, à tour de rôle, les infirmières et le personnel soignant vient jeter un coup d'œil à l'entrée de la chambre. Mais une bonne nouvelle n'arrive jamais seule comme le proverbe le dit si bien et au moment ou chacun se réjouit de l'évolution positive de la santé d'Élise, un peu plus loin sur le même couloir, un drame est en train de se jouer. Discrètement, une infirmière vient chercher le patron qui aussitôt, abandonne la chambre :

    - J'arrive... prévenez immédiatement les équipes... excusez-moi... docteur, venez avec moi...

            L'expression affichée par les visages du personnel médical, laissait supposer que le pire était en train de se passer dans une chambre voisine. En dépit de son sourire, le professeur dissimule mal son inquiétude en regardant Patrice, qui très vite, réalise que Régis est en cause. C'est dur, bien sûr, mais sa petite femme passe avant et personne ne veut le blâmer. Pour lui, chaque seconde résonne dans son cœur, qui bat de plus en plus fort. Les différents appareils de contrôle attestent l'un après l'autre de la phase active du réveil, visualisée en même temps par l'augmentation du rythme et de l'amplitude respiratoire, ainsi que de l'agitation progressive du corps :

    - Ma chérie... Bibiche... je suis là mon amour... ouvre tes beaux yeux...

            Soudain, le visage d'Élise se crispe, comme pour exprimer une violente douleur. Aussitôt, celui de son mari éprouve les mêmes symptômes, mais discrètement l'interne lui fait comprendre que tout est normal et que cette réaction est tout à fait naturelle. Tout le monde retient son souffle, Patrice n'arrête pas de lui parler et de la caresser tendrement. Il le sait, il faut tout faire pour empêcher sa femme de s'enfermer à nouveau dans le coma. Tous les voyants s'affolent, le réveil est imminent ! Élise remue un peu la tête, très lentement, puis cherche à saisir les mains de son mari. Les lèvres frissonnent timidement, laissant apparaître son désir de parler. Cette fois, les mains du couple se sont trouvées et Patrice éprouve les plus grandes difficultés à maintenir son émotion. Pourtant il le sait bien, il doit impérativement poursuivre son effort jusqu'au bout :

    - Ma chérie... je suis là... tu es guérie maintenant...

            Après une horrible grimace, Élise ouvre doucement les yeux, qu'elle referme presque aussitôt, comme éblouie par la lumière, que l'infirmière atténue immédiatement en éteignant. Peu à peu le visage se décrispe, les yeux s'ouvrent à nouveau et pour la première fois depuis si longtemps, Élise peut enfin sourire. Oh bien sûr, le sourire est à l'image de son état de santé, c'est à dire bien faible, mais suffisant pour redonner une énergie débordante à son mari qui cette fois, vient déposer un tendre baiser sur ses joues brûlantes. Les forces reviennent un peu dans ce pauvre petit corps qui cette fois, est bel et bien de retour aux pays des vivants :

    - Qu'est-ce... qui... s'est... passé ?...

    - Rien ma chérie... tu as fait un gros dodo voilà tout...

    - Excusez-moi monsieur... mais cette fois je suis obligé de vous demander de nous laisser... nous devons effectuer toute une série de soins et d'examens... votre épouse est hors de danger... vous devriez en profiter pour aller prendre un café...

            Nouveau baiser, nouveau sourire, et cette fois c'est vrai, Patrice accepte sans rechigner d'aller prendre un café et se rafraîchir un peu. A regret certes, mais heureux et soulagé, il quitte donc la chambre et son premier réflexe, c'est de savourer une cigarette comme jamais il ne l'a fait depuis un mois. En quelques secondes, il retrouve en même temps que son énergie, l'envie de manger n'importe quoi. Profitant de ce que son café est en train de passer, il sort du distributeur un énorme sandwich qu'il dévore avec un appétit vraiment retrouvé. Casse croûte, café, cigarette, voilà bien les signes évidents d'un équilibre retrouvé ! Dans le couloir cependant, un homme le regarde attentivement ; le professeur ! Le visage un peu crispé, hésitant et vraiment embarrassé, il s'approche de lui et amicalement vient s'asseoir à ses côtés comme un vieux copain :

    - Vous avez l'air d'avoir faim on dirait ?... un autre café ?...

    - Oui, je veux bien... professeur... je ne vous remercierai jamais assez pour tout ce que vous avez fait pour ma femme... elle est sauvée maintenant n'est-ce pas ?...

    - Tenez... buvez le pendant qu'il est chaud... bien entendu qu'elle est sauvée... le cauchemar est terminé à présent... par contre... j'ai... j'ai une très mauvaise nouvelle à vous apprendre...

            Le ton employé, l'expression de son visage, tout laissait clairement apparaître sur le visage du professeur qu'il s'agissait de Régis :

    - RÉGIS... non... ne me dites pas... c'est pas possible ?... il... il est mort ?...

            Le professeur n'a pas la force de répondre et préfère baisser les yeux. Cette fois, Patrice ne cherche pas à se retenir et spontanément, les larmes lui coulent le long des joues, suivies des premiers hoquètements d'un chagrin libérateur. La goutte d'eau venait de faire déborder un vase hyper rempli et le torrent de larmes est à l'image de cet excès de tension accumulée au fil des semaines. Mais pareille réaction n'est pas sans danger, le professeur le sait bien, c'est pour cette raison que discrètement il appelle deux infirmières, afin de transporter Patrice dans un endroit plus discret que le couloir. Sans même réaliser ce qui lui arrivait, il se laisse conduire docilement, abandonnant sur sa chaise son sandwich et son café :

    - Je vous le confie mesdemoiselles... arrangez vous pour l'aider à surmonter le choc... je reviens dans quelques minutes...

            Tout comme le patron, les infirmières redoutent un état de choc chez Patrice. Le bonheur d'un côté, avec ce qu'il implique en relâchement nerveux, le drame de l'autre avec la mort de Régis, font que le mélange ne soit pas très sympathique et il faut à tout prix, captiver son attention pour le sortir de là. A tour de rôle, les infirmières se relaient pour venir le soustraire à ses pensées lugubres. Une cigarette, un café, un autre casse croûte, tout lui est proposé méthodiquement avec la même douceur. De la même façon, les sujets de conversation se succèdent à un rythme fou, obligeant ainsi Patrice à faire travailler son esprit sur d'autres thèmes, que celui de la mort de son ami. Peu à peu donc, le chagrin s'estompe, la tension baisse et enfin, timidement, il peut sourire :

    - Je suis certaine que vous seriez heureux d'annoncer la bonne nouvelle à vos enfants non ?...

    - C'est... c'est possible ?...

    - Bien entendu... si je vous le propose c'est que j'ai bien l'intention de vous y autoriser !... vous n'avez qu'à me donner le numéro et je vous passe le combiné...

            Cette fois, Patrice recouvre toute son énergie et ainsi, tout danger est écarté. Malgré sa joie apparente et son bonheur sincère, il ne peut dissimuler aux yeux des infirmières son visage, cruellement buriné par ces longues semaines de douleur. Amaigri, les traits tirés et les yeux rougis, le pauvre homme fait pitié à voir et pourtant, il a la force d'être à la hauteur de la mission qu'il venait de s'imposer. Calmement, avec beaucoup d'émotion dans la voix, il parle à sa fille tout d'abord avant de dialoguer avec ses parents. Élise a beaucoup de chance d'être aimée comme çà ! C'est en tout cas ce que semble se dire l'une des infirmières, en admiration devant les propos élogieux dont Élise fait l'objet. La mort de Régis est évoquée avec énormément de dignité mais cette fois, il est clair qu'elle passe au second plan.

            Dans le bureau de la surveillante pendant ce temps, la direction de la SIRA est avisée des nouvelles, qui sont accueillies chacune avec l'émotion que l'on imagine. Pour le directeur comme pour l'ensemble des collègues de Régis, c'est une délivrance beaucoup plus qu'une épreuve. Employé modèle, camarade très recherché et apprécié, il laissera c'est certain dans le cœur de tous, un vide énorme. Si ce genre de compliments est de circonstance dans la plupart des cas, sans pour autant traduire la moindre sincérité, pour les copains de Régis ces mots ont un sens réel et une authenticité absolue. A en croire les réactions des collègues de travail, l'émotion et la peine sont au rendez-vous à chaque coup de téléphone, que le directeur donne à chacun des chefs de postes.

            De la même façon, la joie immense est pleinement partagée pour ce qui concerne Élise. Les querelles d'hier s'estompent naturellement, au profit d'un réel soulagement. Il en est de même auprès de la direction du CNET, même si, on s'en doute un peu, la sincérité ne soit pas totale en ce qui concerne le partage de la peine pour la mort de Régis. Pour eux, le bilan ne fait que s'alourdir d'avantage, ce qui n'est pas fait pour calmer les esprits. La tension en effet n'a cessé de s'accroître graduellement au centre, entre les équipes de gardiennage et l'ensemble du personnel. Contrôles plus rigides, plus aucune faveur, bref, un climat de suspicion envers chacun qui, n'en doutons pas, ne tardera pas à se dégrader encore. On comprend mieux alors, que cette nouvelle ne soit pas de nature à réjouir les dirigeants du CNET outre mesure !

            Toujours en compagnie de ses charmantes infirmières, Patrice a retrouvé pleinement son moral. Ayant sympathisé avec elles, ils discutent de l'accident avec beaucoup de pondération. Le récit est très impressionnant, mais il offre surtout l'avantage à Patrice de se libérer totalement, d'autant qu'il n'est pas au bout de ses surprises. En effet, débarquant comme une armée de mercenaires dans le hall, ses collègues étaient là, en nombre ! Jean en tête, ils arpentent le couloir avec une discrétion caractéristique qui ne manque pas de faire sourire Patrice :

    - Je crois que nous avons de la visite... il vaudrait peut-être mieux aller à leur rencontre, sinon ils vont réveiller tout l'étage !...

            Rapidement, Patrice et les ravissantes infirmières sortent dans le couloir, au moment précis ou Jean arrive :

    - Qu'est-ce que tu foutais là-dedans avec d'aussi belles créatures ?... tu devrais avoir honte !... enfin si tu as besoin d'un coup de main... n'hésite pas !... promis juré je ne dirai rien à ta femme !...

            Le ton est donné et rapidement, les deux hommes s'embrassent. Jean le sent bien, Patrice est bouleversé par la disparition de Régis :

    - Tu sais mon grand, je partage vraiment ta douleur... je sais ce qu'il représentait pour toi Régis... mais dis-toi qu'il ne souffre plus et que de là-haut, il peut mieux se rendre compte de la sincérité de ses vrais amis... et notre Élise nationale on peut la voir ou quoi ?...

    - Pas encore... elle vient juste de se réveiller et le professeur est en train de l'examiner... c'est... c'est vraiment sympa d'être venus...

    - Elle est sauvée c'est le principal !... dis-moi ça renifle bon le café là-dedans !... on pourrait en profiter un peu nous aussi ?...

    - Bien entendu messieurs... entrez seulement vous serez mieux que dans le couloir...

    - Une façon déguisée de nous dire qu'on fait désordre c'est bien ça ?... bon d'accord, on ne sait pas tellement être discrets... mais tout de même !... ne sommes-nous pas des... " Gentlemen "...

            L'ambiance ne manque pas dans la salle de détente des infirmières ! En moins de temps qu'il faut pour le dire, l'atmosphère devient totalement irrespirable. Heureusement que tout le monde fume ! Entre deux plaisanteries, la conversation est partagée entre Élise et Régis, ce qui élimine tout doucement les risques potentiels d'état de choc chez Patrice. Exagérément, Jean force la dose, obligeant ainsi son ami à revenir définitivement sur terre. Il le connaît trop, pour vite se rendre compte que même en donnant l'impression de s'intéresser et de participer aux débats, Patrice a la tête ailleurs. On le serait à moins c'est plus qu'évident, mais c'est précisément maintenant, qu'il va avoir le plus besoin d'être soutenu, pour ne pas craquer ! :

    - Dis-moi vieux frère !... tu devrais donner l'adresse de ton établissement thermal à Michel !... la cure de jouvence t'a bien réussi on dirait !... mais c'est lui qui doit perdre les kilos, pas toi, vu ?... ce soir tu viens dîner à la maison avec tes enfants... et pas de discussion... tu connais Cathy !... si je la contrarie j'en ai pour deux semaines !...

            Soudain dans le couloir, le ton quelque peu angoissé d'une infirmière met un terme provisoire à la discussion. Immédiatement, les gardiens se précipitent, faisant obstacle à la progression musclée d'une meute de journalistes :

    - Oh !... du calme !... où est-ce que vous allez bande de vautours ?... vous vous croyez où ?... on vous entend depuis le fin fond de Grenoble !...

    - On vient d'apprendre la nouvelle et on est là pour faire notre boulot !...alors laissez nous passer s'il vous plaît !... essayez d'être sympas pour une fois !...

            Le petit mot de trop, qu'un journaliste n'avait vraiment pas le droit de prononcer et qui déclenche, inéluctablement, une réaction épidermiques chez Jean :

    - Toi le microbe tu la mets en veilleuse t'as pigé ?... c'est pas une tronche de merlan fris comme toi qui va me donner des leçons de savoir vivre, tu piges ?... Élise est en plein examen et tu la verras après son mari... si tu veux bien... tu ne voudrais pas y aller toi, alors que son propre mari se morfond depuis plus d'une heure sans nouvelle non ?...

            Attiré lui aussi par ce chahut soudain, l'interne qui examinait Élise avec le professeur, sort de la chambre pour demander que le calme revienne :

    - Mais qu'est-ce que c'est que cette meute enragée ?... vous ne pouvez donc pas respecter le silence comme tout le monde ?... journalistes ou pas, mettez la en veilleuse... madame Terna est littéralement épuisée... elle est sortie du coma, son état est très satisfaisant... contentez-vous de ça pour l'instant... pour une fois, comportez-vous en êtres humains !...

            Plus qu'un coup de poing, la dernière partie de la phrase fait office de bulldozer. L'amour propre des journalistes est touché de plein fouet, tel un navire, par la torpille lancée par le médecin. De temps en temps, remettre les pendules à l'heure n'est pas un luxe, même s'il faut craindre les retombées sulfureuses dont ils sont friands, pour saper la réputation d'un homme serait-il le meilleur toubib ! Quoi qu'il en soit, pour le moment l'interne prend le meilleur sur eux, ce qui primordial. Vexés autant que déçus, la plupart des journalistes fait demi tour. Seuls, deux reporters se résignent à admettre la leçon et sagement, s'installent sur les chaises en salle d'attente.

            Dans la chambre d'Élise, le climat est plutôt morose. Tentative après tentative, le professeur essaie de faire plier les jambes à Élise avec hélas, à chaque fois, le même insuccès :

    - Encore un petit effort madame... respirez bien... doucement... essayez encore de les plier...

    - J'ai très mal au dos docteur... je ne sens plus mes jambes ni mes pieds... je ne peux pas les bouger...

    - Faites venir une équipe de kinés... passez moi les radios...

            Tandis que les infirmières poursuivent sans relâche les efforts avec Élise, le professeur examine avec la plus grande attention les différents clichés radiologiques. Sans vouloir faire preuve d'un pessimisme démesuré, une amère conclusion apparaît inéluctable ; Élise est bel et bien paralysée des membres inférieurs ! Faut-il lui avouer la vérité ?...

    - C'est grave professeur ?... je vous en supplie, dites-moi la vérité...

    - Écoutez... je ne peux rien dire pour le moment ni m'avancer dans un diagnostic hasardeux... on va vous passer des radios complémentaires...

    - Je suis paralysée c'est ça ?... je ne suis pas folle vous savez !... le simple fait de ne plus sentir ni les jambes ni les pieds est assez révélateur non ?...

    - Momentanément, c'est le moins qu'on pourrait supposer !... vous n'avez pas besoin de mon avis pour vous en rendre compte par vous même... est-ce définitif... là, je ne sais pas, il n'y a que les examens complémentaires qui nous le diront... vous êtes en vie, c'est bien le principal vous ne croyez pas ?...

    - Et Régis, comment va-t-il ?...

    - Il... il est encore... enfin... son état nous inquiète beaucoup...

            Il y a un je ne sais quoi dans la voix du professeur, qui laisse Élise sceptique. Elle a beau être encore un peu dans le brouillard, elle réalise toutefois que le toubib lui cache la vérité. Est-ce à son égard, ou est-ce pour Régis ?... De toute les manières il y a quelque chose qui n'est pas net dans son attitude, de plus en plus composée et artificielle. Le professeur ne fait pas partie de cette catégorie de bouchers, qui mentent avec une facilité déconcertante, n'hésitant pas à braver les lois du serment d'Hippocrate qu'ils sont sensés incarner.

            Pour ou contre la vérité, un cas de conscience se pose à chaque fois pour les chirurgiens qui se respectent, conscients de la fragilité d'un diagnostic prématurément énoncé, et surtout, des conséquences qu'il est à même de provoquer ! L'erreur est humaine, c'est vrai pour la médecine aussi, mais pourquoi anticiper sur des valeurs incertaines, voire, aléatoires ? Quarante cinq jours allongé sur le dos, quel n'est pas le corps humain qui se réveillerait à demi engourdi ? Aussi, Élise ne cherche-t-elle pas à approfondir la question, d'autant qu'une série de douleurs violentes et aiguës se propagent par intermittence sur tout le corps :

    - Essayez de tenir bon... le corps se réveille plus lentement que l'esprit et ces douleurs sont tout à fait naturelles... je dirais même qu'elles sont plutôt encourageantes... je vais faire entrer votre mari... nous poursuivrons les examens un peu plus tard... si les douleurs deviennent insupportables n'hésitez pas à sonner pour prendre un calmant... à tout à l'heure chère madame...

            Au fond, le professeur a raison, elle est en vie c'est bien le principal. Mais l'idée de finir ses jours dans un fauteuil roulant n'est pas fait pour lui remonter le moral ! Comment va réagir son mari ? Son amour pour elle sera-t-il assez fort pour surmonter pareil fardeau ? Les questions, pour ne pas parler de spéculations, se bousculent dans sa pauvre tête. Heureusement, l'arrivée de Patrice lui redonne quelque peu le sourire.

            Tendrement, il s'agenouille, lui caresse le visage avant de l'embrasser avec une passion peu commune. Lequel des deux est le plus affaibli, il est dur de le dire ! En attendant, les sourires sont là pour effacer ces heures et ces jours de tortures et de souffrances :

    - Ma Bibiche adorée... enfin tu es guérie... le calvaire est terminé cette fois... dans quelques jours tu seras à la maison... c'est merveilleux... tout le monde t'embrasse très fort... ce soir je viendrai avec les parents et les enfants tu veux bien ?...

    - Oh oui mon amour... et toi, comment vas-tu mon chéri ?... ce pauvre petit visage... mon pauvre minou comme tu as dû souffrir... et Régis ?... tu as des nouvelles ?...

    - Euh !... non... je crois que... enfin, non, je ne sais pas...

            Cette fois, Élise a compris. L'embarras de son mari, après celui du professeur, le doute n'est plus permis, Régis est mort !... Patrice réalise que sa femme vient de comprendre la signification de son hésitation, et ne peut qu'accompagner le chagrin naturel qui s'en suit. Pas un mot, pas un murmure, le torrent de larmes s'écoule silencieusement. Il voudrait faire quelque chose, tenter n'importe quoi pour arrêter ce chagrin déchirant, mais au fond, mieux vaut qu'elle évacue comme lui tout à l'heure, le poids de sa douleur. Il essuie au fur et à mesure les larmes sur les joues brûlantes, tout en lui caressant le visage. Mais dans le regard d'Élise, il sent autre chose qu'une simple et légitime émotion. Quelque chose de plus profond, qui aurait du mal à sortir. Il aime tellement sa petite Bibiche, qu'il ressent toutes ses vibrations les plus secrètes, bien avant qu'elle n'en avoue la présence :

    - Qu'est-ce qui te tracasse Bibiche... dis-le moi je t'en prie... je vois bien que tu me caches quelque chose... ton cœur vient de me parler...

    - Je... je ne sens plus mes jambes... et... je ne peux plus les bouger... je suis...

            La pauvre femme n'a pas la force de prononcer un mot de plus. Cette fois, le chagrin étouffé se transforme en un hurlement de douleur et de désolation. Dominant sa propre émotion, Patrice se jette dans les bras de sa femme qu'il sert très fort contre son cœur, mêlant ses larmes à celles de la pauvre Élise. Attirée par les cris de désespoir de leur patiente, les infirmières se précipitent dans la chambre. A la vue du spectacle qui s'offrent à elles, les jeunes filles comprennent bien que Élise vient d'avouer la vérité à son mari. Tandis que l'une d'entre elles prépare une injection pour calmer Élise, une autre prend Patrice dans ses bras et le relève doucement :

    - Là... calmez-vous... nous allons faire un calmant à votre dame... et un à vous aussi... asseyez vous sur la chaise... voilà... c'est parfait...

            Avec une infinie tendresse, les infirmières s'occupent des deux jeunes gens, traumatisés par cette affreuse nouvelle. Sans réfléchir ni même se poser de question, Patrice allume une cigarette. Ce n'est certes pas toléré ni même pardonné, mais aujourd'hui, le cas est vraiment exceptionnel. Le pauvre homme en quelques heures, est passé par toutes les étapes les plus pénibles et les plus éprouvantes qui soient. Tout d'abord la sortie du coma de sa femme, l'annonce de la mort de son meilleur ami ensuite, et pour couronner le tout, le risque de paralysie d'Élise ! Heureusement, les calmants injectés sont puissants et leur action est ultra rapide. Les deux infirmières peuvent donc laisser le couple face à son destin et, une fois encore, le cœur de Patrice explose à l'égard de son petit bouchon de femme, qui l'écoute avec une émotion extraordinaire :

    - Tu sais mon amour, même dans un fauteuil roulant, mon cœur t'aimera toujours avec la même intensité... tu n'as pas à redouter quoi que ce soit Bibiche... même si tu dois rester handicapée à vie, tu n'en seras que plus belle à mes yeux... je t'aime ma chérie... je t'aime si fort que si Dieu nous inflige cette terrible épreuve, il t'apportera la preuve que l'amour est le plus beau présent... qu'un homme puisse offrir à sa tendre épouse... sans lui, la vie n'est qu'une succession aveugle de moments plus ou moins cohérents... grâce à ton amour, j'ai le sentiment d'être sorti de cet horrible désert dans lequel j'étouffais depuis tant d'années... il n'y a rien de plus atroce que de marcher sans voir, ou de crier sans être entendu... tu m'as donné la vie... l'espoir... la force et la confiance en moi... jamais, ma petite fée d'amour... je n'oublierai que sans toi, je ne suis rien... tu n'as rien à redouter... je t'aime telle que tu es... et je t'aimerai encore plus fort, dans un fauteuil...

            Les mots sont si purs, et si doux à entendre, que Élise s'en laisse bercer comme une enfant au point de s'endormir. La force des sentiments de Patrice a été telle, qu'elle a permis à sa petite femme de s'abandonner totalement et, soulagée autant que réconfortée, elle s'endort comme un poupon. Il la regarde dormir, l'admire comme sans doute jamais, il n'avait eu l'occasion de le faire jusqu'ici. Une des infirmières vient aux nouvelles :

    - Je crois qu'il serait plus raisonnable de faire comme votre femme cher monsieur... vous avez un grand besoin de sommeil... de toute façon elle va dormir au moins pendant deux ou trois heures... après elle aura ses radios et les soins... si vous voulez mon avis mieux vaudrait attendre demain matin pour venir la revoir...

    - Oui, vous avez raison... je sais maintenant qu'elle sera forte et qu'elle supportera la mauvaise nouvelle... merci encore pour votre gentillesse mademoiselle...

    - De quelle mauvaise nouvelle parlez-vous si je ne suis pas indiscrète ?...

    - Au cas où vous ne le sauriez pas, ma femme risque fort de rester paralysée des jambes... mais je sais qu'elle est préparée maintenant et que désormais, ce n'est plus un drame à ses yeux...

            Après avoir une fois encore embrassé sa petite femme, il se décide à quitter l'hôpital pour aller à son tour, dormir le temps qu'il faudra. Que d'émotions en quelques heures qui, pour Patrice, auront été de véritables journées chacune !

*********

            Depuis bientôt six mois, Élise est sortie de l'hôpital. Patrice, bénéficiant d'une compréhension hors du commun de la part de ses employeurs, entame son septième mois d'arrêt de travail. Les premières semaines furent très pénibles et parsemées d'embûches en tous genres. Le plus difficile, aura été pour Élise surtout, de se libérer d'un hypothétique espoir de guérison, après s'y être accrochée comme une diablesse pendant de très longues semaines. Mais depuis plus de deux mois maintenant, elle s'est enfin résignée et la vie s'écoule aujourd'hui tout à fait normalement. Si toutes les habitudes ont été modifiées, adaptées, voire supprimées pour la plupart, une force nouvelle unit plus que jamais la petite famille.

            Avec une patience angélique, Patrice, jour après jour, s'est attaché à neutraliser l'idée qui hantait sa femme, de le voir partir. Il aura fallu tout son amour et sa détermination pour la sortir de ce mauvais pas qui, bien qu'elle le niait, la rongeait au plus profond du cœur. Peu à peu donc, faisant preuve d'une abnégation et d'une dévotion remarquables, il est parvenu à effacer définitivement ses pensées néfastes. La seule chose qui ait vraiment changé, et dont Élise est parfaitement consciente, c'est l'amour de Patrice, encore plus fort, bien plus profond, et surtout, oh combien admiratif et passionné ! Véritable tornade énergétique, la passion presque exagérée qu'il éprouve pour sa petite fée, les entraîne quotidiennement dans un tourbillon de douceur et de tendresse dont ils ne lasseront jamais.

            La petite maison, véritable havre de paix et de bonheur, a retrouvé l'éclat des premiers jours. Chaque jour depuis un mois environ, ayant retrouvé toute sa vitalité et sa force physique, Patrice modifie, améliore sans cesse le cadre de vie. Rampe d'accès par ci, abaissement des lavabos par là, baignoire et toilettes de pleins pieds, placards abaissés au niveau du fauteuil d'Élise, bref, tout ou presque est revu et corrigé afin de faciliter la vie de la maîtresse de maison. Les sorties au restaurant étant impossibles ou difficilement envisageables, là encore, l'esprit méthodique de Patrice permet d'oublier ces carences :

    - Qu'est-ce que je vais bien faire à manger demain mon chéri ?... nous avons invité les parents mais j'avoue que je suis un peu à court d'idée !...

    - J'espère bien ma chérie !... que dirais-tu d'un gros plat de bisous en entrée... suivi d'un immense rôti de câlins accompagné de tendresse... et d'une immense pièce d'affection pour le dessert ?...

    - Je t'adore... mon petit ange d'amour !... il est clair que tu as une idée derrière la tête !...

            Mieux qu'un long discours, au risque de se compromettre, il vient s'agenouiller une fois encore aux pieds de son " petit bouchon ", comme il le dit si tendrement, pour mieux l'admirer et apaiser son émoi :

    - En fait il y en a deux d'idées... tu verras bien !... la seule chose qu'il faut que tu saches c'est qu'il est désormais inutile que tu te fasses le moindre souci... pour rien...

            Inutile de chercher à en savoir d'avantage ! Patrice cultive avec une certaine réussite, l'art et la manière de mettre l'eau à la bouche, tout en conservant le suspens. Mais sa façon de consulter sa montre, met la puce à l'oreille d'Élise, qui, selon toute vraisemblance, est en droit de s'attendre à une surprise de taille ; d'autant que Sophie, plus espiègle que jamais, paraît jouer le jeu de son père avec une fidélité exemplaire ! Après tout, le plus sage est de se laisser aller sans se poser de questions. Mais le bruit d'une voiture s'immobilisant devant la maison, sort Élise de sa méditation. Qui cela peut-il bien être à pareille heure ? Même les parents, ne sont jamais venus d'aussi bonne heure ! Le sourire complice de Patrice et Sophie, bondissant à la porte d'entrée en passant devant elle, ne peut que la pousser à quelques soupirs de bien être. Après tout... L'attente n'est que de courte durée. Précédée de Patrice et de Sophie, une ravissante jeune femme vient se planter devant elle :

    - Ma chérie... j'ai le plaisir de te présenter Nicole, qui dès cette minute est employée à notre service en qualité de gouvernante...

    - Bonjour madame... je suis enchantée de faire votre connaissance...

    - Moi de même Nicole... mais je vous en prie... asseyez vous que nous bavardions un peu... j'aimerais faire votre connaissance...

            Pendant que Nicole fait la connaissance de sa future patronne, Patrice et Sophie apportent les différentes affaires de la gouvernante jusque dans le salon. Élise n'est pas au bout de ses surprises loin de là ! En effet, quelques minutes seulement après que Nicole se soit installée dans sa chambre, et qu'elle ait fait le tour de la propriété avec ses patrons, un autre véhicule se présente devant le portail et ne manque pas d'attirer l'attention d'Élise :

    - Tu attends la visite de quelqu'un d'autre mon chéri ?... qu'est-ce que c'est ce véhicule ?...

    - Je n'ai aucune idée ma puce... je vais tout de même aller voir on ne sait jamais !...

            Tu parles qu'il n'en sait rien le bougre ! Toujours avec sa petite complice de fille, il va rejoindre le portail qu'il ouvre en grand, afin que la camionnette puisse entrer :

    - Vous faites demi tour afin de présenter l'arrière de votre camion sur la porte vitrée là-bas...

    - Bien monsieur... pas facile de vous trouver vous savez !...

            Il est là c'est le principal ! Élise suit le petit manège avec le plus grand intérêt, de plus en plus intriguée par ce remue ménage. Mais Patrice tient à lui faire la surprise et pour ce faire, elle est obligée de se soumettre à ses exigences, qui la contraignent à rester dans la cuisine avec Nicole. Pour éviter qu'elle ne soit tentée d'écouter, sait-on jamais, Patrice met une cassette de Daniel Balavoine sur la chaîne stéréo, le son assez fort :

    - Parfait... allez-y doucement surtout messieurs... je n'ai pas l'intention d'en changer tous les jours... je vais aller faire de la place...

            Toujours aussi rapide, Patrice déplace quelques meubles au salon, afin de préparer l'emplacement de sa surprise. Sophie est de plus en plus ravie et comblée, et se demande si elle aussi aura droit d'utiliser le cadeau de maman :

    - Je pourrai aussi en faire papa ?...

    - Bien sûr ma chérie... tu sais que maman nous en avait souvent parlé !... et je suis certain qu'elle sera une excellente professeur... voilà... vous le posez là... ah !... l'un de vous je pense est en mesure de faire une petite démonstration ?...

    - Tout à fait monsieur... je suis là pour ça d'ailleurs...

    - Génial... alors installez vous et dès que je vous fais signe, vous commencez d'accord ?...

            Avec le pincement au cœur que l'on imagine, Patrice se dirige alors vers la cuisine et au passage, arrête la musique. Quelques petites secondes après il réapparaît, et ordonne aussitôt au technicien de commencer, au moment précis ou Élise franchissait le seuil du salon :

    - Chéri !!!... non ?... tu... c'est pas croyable... je rêve ?...

    - Mais non mon amour... tu ne rêves pas... tu vas vite prendre la place du monsieur et nous interpréter une œuvre de ton choix...

            Comme Élise je pense, vous venez de le découvrir, Patrice avait acheté un magnifique piano droit à sa petite femme adorée qui, n'en croyant pas ses yeux, ne sait plus s'il faut rire ou pleurer. Le mieux donc, c'est qu'elle s'exécute, pour le plus grand bonheur de tous. Véritable virtuose, elle ébahit toute la petite assemblée, installateur compris qui, à côté, fait figure de débutant. Enfin, le visage de la douce Élise retrouve un éclat merveilleux et sans ride ! Déchaînée, elle joue un, deux, puis trois morceaux de classique après avoir interprété quelques chansons connues.

            Sa dextérité est totale, aucune gêne dans les mains, ce que redoutait un peu Patrice, vraiment soulagé et heureux. La matinée se termine ainsi, au son magique de cet instrument merveilleux, qui avait le pouvoir de redonner le goût de vivre à Élise. Déjà, elle donne une première leçon de solfège à Sophie, ce qui ne manque pas d'apporter à ce tableau vivant, la note affective qui manquait depuis cet horrible accident. Tandis que le couple assiste aux premiers pas de Sophie sur le clavier, l'émotion d'Élise est une nouvelle fois sollicitée, dès lors que la gouvernante annonce d'une voix fluette :

    - Madame est servie !...

            Si Patrice avait fait toutes ces folies, ce n'est pas par snobisme ou pour épater la galerie, loin de là ! Mais il ne va plus tarder à reprendre le travail à présent, et il fallait à tout prix que sa femme puisse passer des heures de détente et de repos en son absence. En accord avec la direction, fini les vacations de nuit, dans quinze jours il allait reprendre son service en assurant, toujours au CNET, les gardes de six heures à seize heures. Il pourra ainsi profiter au mieux de sa petite vie de famille et surtout, passer des moments de rêves en compagnie de sa petite femme, le soir au coin du piano, en attendant que les enfants soient couchés. Mais déjà, une idée germe dans la tête de la petite épouse :

    - Tu sais à quoi je pense minou ?... j'ai envie de mettre des musiques sur les poèmes que tu as écrits... ils sont tellement beaux... tu es d'accord ?...

    - Bien sûr Bibiche... tu ne peux pas me faire plus plaisir...

            La première soirée se déroule donc dans une douce euphorie, partagée entre les moments de rêverie et les projets d'avenir plus concrets. Élise souhaitait trouver un petit boulot, Patrice vient de lui en trouver un fait sur mesure ; comme elle le faisait avant de le connaître, elle pourra donner des leçons de piano et ainsi, ne plus jamais se sentir une tare pour son mari. Voilà donc la totalité des zones d'ombres enfin éclairées, ce qui ne peut qu'aider et favoriser la guérison d'Élise. Le dernier point, et non des moindres, toujours dans le but d'égayer la vie de sa femme, Patrice avait à sa façon résolu le problème des sorties au restaurant qu'ils appréciaient tant.

            Il faut reconnaître que hélas, aucun restaurant, que ce soit à Grenoble ou ailleurs du reste, n'est véritablement conçu pour accueillir les handicapés, et leur offrir la possibilité de passer eux aussi, un agréable et confortable moment. A croire qu'ils n'ont pas le droit, de part leur position, d'accéder aux plaisirs de la vie ! Patrice s'était souvent insurgé face à pareille injustice dans le passé, alors inutile de dire qu'aujourd'hui, directement concerné, il n'a pas fini de se hérisser contre tous ceux qui étalent leur égoïsme de manière si insolente ! Mais la violence, il la laisse volontiers de côté depuis plusieurs mois, au profit d'une attitude plus réfléchie et diplomate. Cette douloureuse épreuve lui aura permis de faire le point, de se retrouver tel qu'il est vraiment, face à lui même, et non plus en fonction des autres.

**********

            Le lendemain donc, profitant de la venue des parents, Patrice inaugurait officiellement sa première petite fête qui désormais, comme tous les samedis soirs, remplacera les sorties au restaurant et ainsi, évitera les tensions inutiles tout en offrant un réel moment de bonheur à sa petite famille. La présence de Nicole avait déjà agréablement surpris les parents, qui, à l'instar d'Élise, n'étaient pas au bout de leur émerveillement. Tout en se promenant dans les allées du parc, les mamans surtout, se font un peu de soucis pour de telles dépenses :

    - Mais tu te rends compte Patrice ?... le piano, la bonne... comment allez vous faire pour faire face à toutes les dépenses ?... tu ne veux pas qu'on participe ?...

    - Non maman... je crois que vous en avez fait assez comme ça et que vous méritez vous aussi un peu de repos tous les quatre... grâce à notre contrat d'assurance sur le prêt de la maison, les mensualités ont été interrompues depuis six mois... avec cette économie, j'ai pu largement acheter le piano à ma Bibiche... pour ce qui concerne la gouvernante, elle ne nous coûte rien du tout... je me suis battu auprès de la caisse maladie, de l'ANPE, et des différents organismes sociaux, afin qu'elle soit prise en charge intégralement... et pour couronner le tout, la SIRA a obtenu que le CNET verse un bon pécule à ma petite femme... pour éviter les, " représailles " ... et avec ce petit pécule, pas tout à fait légal mais utile tout de même, j'ai calculé que nous pourrons subvenir aux frais de nourriture et d'hébergement de Nicole pour au moins dix ans !... et, en attendant que soit fixé le montant de la rente mensuelle, que nos avocats ont demandée, en plus de ses indemnités légales... notre compagnie d'assurance nous a versé l'intégralité du montant prévu en cas de pépin comme celui-là !... vous voilà donc, je l'espère, rassurées mes petites mamans chéries ?...

            Chiffres à l'appui, preuves en mains, il est difficile de contester la réalité d'une situation qui, nonobstant le fait de ce lourd handicap, est des plus favorables. Certes, l'argent ne remplacera jamais la vitalité d'Élise, mais la lutte de Patrice aura permis au moins de lui faire obtenir le maximum, afin qu'elle puisse vivre dans un confort optimum. Les primes ne sont pas éternelles, et le petit capital que Patrice avait réussi à constituer en sonnant à toutes les portes, allait leur permettre de souffler quelques temps. Lui qui avait toujours lutté, toujours pleuré pour ne jamais rien obtenir finalement, voilà bien une revanche qu'il est fier de prendre sur l'adversité. Mais l'heure tourne et plus on avance vers midi, plus les parents et Élise se posent quelques petites questions ! Nicole ne les ayant pas quitté une seconde, alors qu'ils sont sept à table, il y a là encore, quelque chose de mystérieux :

    - Dis-moi minou... tu ne crois pas que Nicole devrait aller préparer le repas ?... ce n'est pas que sa présence me soit désagréable, mais... tu as vu l'heure ?...

    - Bien sûr mon amour... notre gouvernante aussi du reste !... je ne t'avais rien dit ?... suis-je distrait tout de même... à midi... salade de museaux aux piments de la passion... colombe d'affection sur canapé de bonheur... le tout fort bien arrosé d'un élixir d'amour !... le menu te convient-il ma chérie ?...

            Patrice n'a pas le temps de terminer la présentation imagée de son menu alléchant, qu'une camionnette se présente à nouveau à l'entrée, l'obligeant à abandonner sa petite famille :

    - Tiens papa... je te confie ma petite femme... vous venez Nicole !...

            Pas le temps de poser la moindre question ni encore moins d'obtenir la plus petite réponse ! Tel un bolide, il se précipite au portail pour laisser entrer le petit camion et la voiture qui suivait. Inutile de se demander ce qui se passe dans la tête de sa femme, et bien d'avantage encore, dans celles de ses parents ! Peu importe au fond, aujourd'hui sera un jour de fête et la gouvernante comprise, tout le monde en profitera au maximum.

            Un peu plus d'une heure après ce petit intermède, la surprise peut enfin venir émerveiller les yeux de tout un chacun. La camionnette, la voiture, n'étaient autre que le personnel d'un grand hôtel venant assurer ses fonctions à domicile. De la préparation au service, tout avait été prévu, Nicole étant là uniquement pour guider le personnel dans ses déplacements à l'intérieur de la maison. En levant son verre, à la santé de sa Bibiche, mais aussi celle de tout le monde, Patrice termine son petit discours :

    - ... Si tu ne viens pas à Lagardère... Lagardère viendra à toi... les restaurants te ferment les portes au nez mon amour, je t'ouvre en grand celle de mon cœur... à la maison...

            Voilà donc comment il avait décidé de résoudre le problème des sorties au restaurant, en offrant à son épouse un service à domicile de temps en temps. Faisant d'une pierre deux coups, en accord avec Nicole, il lui donnera son congé le samedi et ainsi, tout ira pour le mieux dans le meilleur des mondes. Le soleil brille donc à nouveau dans le cœur d'Élise, et réchauffe comme il le mérite, celui de ce diable de Patrice qui aura, en dépit de tous les obstacles et autres pièges d'une vie archi mouvementée, résisté comme un lion. L'amour est le plus beau cadeau, qu'aucune valeur matérielle ne pourra jamais égaler ! L'amour triomphe, l'amour passion, l'amour, ce mot mystique et enjôleur, qui dans le cœur de cette attachante petite famille, resplendit de toutes ses lettres de noblesse. Que Dieu protège toutes celles et ceux qui, à l'instar de Patrice et Élise, savent le conjuguer... à tous les temps !