LA FEMME AVEUGLE

ET

L'ENFANT NOIR

J'ai écrit cette NOUVELLE, en hommage aux millions d'orphelins qui, en cette période de Noël, n'ont pas d'autre horizon que les froideurs de la rue. J'y associe aujourd'hui, 12 MAI 1999, les enfants martyres de la guerre au Kosovo, victimes des incohérences des pays engagés dans le conflit.

Petit détail important : Mes manuscrits : Découverte du Don, PPA, la Femme Aveugle et l'Enfant Noir, Terna-Excursions, Chic-Choc-Charme, Le Prix de l'Amour, et A l'Ombre d'un Gardien, sont en attente d'édition ! Si vous êtes Éditeur et que le style vous convient, je suis tout à fait disposé à étudier vos offres ! ;-))

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NOUVELLE

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de Richard NATTER

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RÉSUMÉ

             Une histoire imaginaire, dans une cité urbaine comme il en existe des millions et des millions dans le monde. La rencontre fortuite entre une richissime femme âgée, aveugle, et un orphelin noir.

        En cette période de Noël, tout le monde s'affaire aux derniers préparatifs. Les rues sont animées, grouillantes de passants, tous plus pressés les uns que les autres. Parmi cette foule indifférente, un petit enfant noir. Sans but précis, il déambule, léchant les vitrines qu'il dévore des yeux. Personne n'y fait attention.

        Soudain, à un carrefour, le destin va lui permettre de faire la connaissance d'une mamie pas comme les autres. En quelques secondes, l'amour s'installe entre les deux êtres, sans oublier le chien guide, grâce auquel l'avenir de l'orphelin va être chamboulé !...

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<<OPÉRATION 24 DÉCEMBRE>>

 

          Un vent glacial balaye la ville depuis tôt ce matin. La couche de neige, recouvrant les arbres et les voitures, est bordée de fins cristaux de givre. En dépit de la clarté naissante, les ombres, ont du mal a quitté leurs supports. Selon l'angle dans lequel on se trouve, la neige est tantôt grise, tantôt lumineuse. La réverbération des éclairages publics, produit des milliers de faisceaux multicolores. Il n'est que sept heures trente. Les rues s'animent peu à peu. Quittant son manteau nocturne, la ville est en train de sortir lentement de sa léthargie.

        Le bruissement prend le relais, d'un silence presque monotone. Les livreurs, frais et dispos, sont les premiers à apporter l'animation diurne. Les uns en sifflant, les autres en riant, ils égaient un tantinet le jour qui tarde à se lever. Les éboueurs arrivent à leur tour. Habilement, ils prennent en charge les déchets ménagers. Les poubelles débordent. Les emballages vides, les cartons des cadeaux, tout est là pour rappeler que demain, ce sera Noël. C'est dire si ce vingt-quatre décembre, comme tous les ans, est promis à un regain d'activités.

        A l'intérieur d'un café, l'ambiance est plus chaude que les autres jours. Cette clientèle matinale, est de loin la plus sympathique. Tous les clients sont en bleus de travail, décontractés. Ils se tutoient presque tous. En dégustant leur premier café, chacun y va de son anecdote. Ils baillent, ils s'étirent, comme pour mieux regretter sans doute, le petit lit douillet qu'ils viennent de quitter. Les tasses fumantes, laissent échapper leur parfum suave. Rien de tel qu'un croissant pour accompagner ce délicieux breuvage. Chauffeurs routiers, livreurs, ouvriers... Ils se retrouvent comme chaque matin dans ce bistrot sympa.

        Malgré le brouhaha, le patron essaie tant bien que mal d'écouter les nouvelles à la radio. Elles ne sont pas très réjouissantes, surtout pour les sans abri. Il ne peut s'empêcher de communiquer sa peine à quelques amis, accoudés au comptoir :

        - C'est quand même dur pour ces pauvres diables... Non mais tu as bien entendu ?... Moins vingt ils annoncent pour cette nuit !...

        - J'espère que le père Noël mettra des gros caleçons... Sinon, j'en connais une qui risquerait de faire la gueule !...

        - C'est pas du père Noël que je parle !... Mais de ces malheureux sans abri !...

        La boutade coupe court. Habitués aux efforts, ces hommes sont avant tout des êtres sensibles. Du coup, après la réponse du patron, le silence s'abat dans la salle. Au même instant, les pensées convergent vers celles et ceux qui, en dépit de la solidarité, connaîtront cette nuit des moments dramatiques. C'est tout juste s'ils ont le courage de terminer leur petit déjeuner. Les regards, hagards un bref instant, se perdent vers l'extérieur. Dehors, il fait déjà moins cinq. C'est injuste de savoir des êtres humains en danger de mort, exposés aux rigueurs du temps. Que peuvent-ils faire ? Assurément pas grand chose, c'est bien ce qui les rend aussi impuissants et soucieux. Car, pendant qu'ils vont festoyer, dans quelques heures, d'autres vont mourir de froid et de faim.

        Soudain, l'un d'entre eux crispe son regard. Quelque chose retient son attention. Il scrute avec une attention soutenue, de l'autre côté de la rue. Ce qui bien entendu, lui vaut quelques blagues de la part d'un de ses voisins de table :

        - T'as pas honte de mâter les gonzesses ?... J'vais l'dire à ta bergère !...

        - Ta gueule... Regarde ce môme là-bas... Tu vois... A côté du container...

        - Ben oui... Et après ?... Tu veux l'adopter ?

        N'écoutant que son cSur, le livreur se lève et se dirige vers la porte. La bise, le froid, ne sont pas des obstacles pour lui. Il reste immobile devant le bar, fixant le gamin dans les yeux. Après quelques secondes, il lui fait signe de venir le rejoindre. Hélas, affolé, l'enfant disparaît à toutes jambes. L'homme reste médusé, avant de revenir à l'intérieur :

        - Alors... Tu veux adopter des négros maintenant ?... T'as vu comme il s'est tiré le morpion ?...

        Le visage de son copain, qui s'installe en face de lui, n'est pas à la rigolade. Que c'est-il donc passé ? Connaît-il ce bambin qui visiblement, ne lui a pas rendu le même intérêt ? La réponse est très sèche, et se passe de commentaire :

        - Je n'ai pas l'intention d'en faire l'élevage !... Simplement leur donner un peu d'amour et de chaleur humaine !... Je suis sûr qu'il est à la rue ce gosse !... Putain de société !... Les uns se gavent comme des porcs, à chier sous les tables... pendant que d'autres n'ont même pas un morceau de pain ni un toit !...

        Son interlocuteur n'a plus envie de rire. Il sait son pote à cran. Depuis son divorce, il n'a plus vu ses enfants. Chaque fois qu'il en voit un, traînant dans les rues, il a envie de le prendre dans ses bras et le serrer très fort. La vie est ainsi faite ! Difficile de refaire le monde, en si peu de temps ! Dans un peu plus de douze heures, le champagne, le caviar, le foie gras et les huîtres, sans oublier le sacro-saint saumon, tout sera déposé sur les tables des fêtards. Le chauffeur, les mâchoires crispées, regarde son camion, où sont entreposées toutes ces précieuses victuailles. Il meurt d'envie d'aller jeter son camion contre la vitrine d'un centre, hébergeant les sans abri. Comme ça, la marchandise serait pour une fois, destinée à des gens qui sauraient en profiter !

        L'heure tourne hélas. Il est temps de songer à reprendre le collier. Ce soir, comme tous les célibataires, la plupart des clients se retrouveront ici, pour passer le réveillon. Le chauffeur, en avalant d'un trait sa dernière gorgée de café, émet le vSu de revoir cet enfant. Si Dieu lui fait cette grâce, il sait que ce petit orphelin noir, sera comblé. Il sait surtout, en consultant soudain sa montre, que s'il continue à rêvasser de la sorte, il va se mettre en retard dans sa tournée ! Cherchant une ou deux pièces de monnaie dans la poche de son pantalon, il les dépose sur le ticket de caisse qui se trouve sous le cendrier. En se levant, il ne peut s'empêcher de fixer encore au dehors, dans le secret espoir de revoir son petit protégé. Après avoir endossé sa veste et salué ses amis, il quitte le café. Son visage est moins tendu certes, mais il exprime avec éclat la pureté de son cSur.

        Dehors, le jour est maintenant levé. Un faible halo de soleil vient éclairer par intermittence, les cristaux de givre. La rue connaît à présent son trafic habituel. Les traînées blanchâtres qui s'échappent des pots d'échappement, amplifient l'émotion du conducteur. Habitué à de très basses températures, il ne sent pas le froid qui martèle son visage. En bras de chemise, après avoir enlevé sa veste, il monte dans son camion. Dans la cabine, le thermomètre est déjà tombé à six degrés à peine. Une heure seulement, après cet arrêt café, ce sont presque quinze degrés qui ont chuté ! C'est dire si à l'extérieur, la bise amplifie la froidure existante. Après avoir allumé une cigarette, il met le moteur en marche. Visiblement, il ne cesse de penser à cet enfant noir. A tel point qu'il en devient distrait. Sans se soucier de qui peut bien venir derrière lui, il s'engage sur la chaussée principale. Ce qui n'est pas du goût d'un automobiliste ! Grâce à ses réflexes, il esquive le camion de justesse. Le pire est évité, ce qui est primordial.

        Il est temps que le conducteur du poids lourd se ressaisisse ! Pour ce faire, il allume son auto radio, pour focaliser son esprit sur autre chose. Cependant, force est de constater qu'il n'y parvient pas. Aussi, plutôt que prendre des risques inutiles, il immobilise son engin sur le bas-côté de la chaussée. Après avoir arrêté la radio, il enclenche son poste de C.B. La solidarité entre gens de la route est légendaire. Il lance aussitôt un appel à tous ses copains, qui pourraient se trouver dans un rayon de deux kilomètres autour du bar. Il veut à tout prix retrouver cet enfant. Les réponses ne se font pas attendre. En quelques secondes, un, puis deux, puis dix routiers se lancent à la recherche de l'orphelin noir. Comme pour toutes les opérations analogues, un nom de code est donné à cette recherche : " 24 Décembre " ! Cette fraternité, spontanée et sincère, émeut le routier qui en essuyant ses larmes, revoit ses propres enfants, quelques années auparavant ! Parviendront-ils, ces anges de la route, en unissant leurs efforts, à vaincre l'adversité ? Réussiront-ils à localiser l'enfant avant qu'il ne disparaisse dans les profondeurs de son désarroi ? Certes, le conducteur l'espère de tout son cSur. Tout en étant conscient quand même des difficultés !

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 <<AUX PORTES DE LA VILLE>>

         A quelques kilomètres de là, loin du tumulte de la ville, la quiétude d'un quartier huppé. Les villas cossues jalonnent l'avenue, richement décorées. A en juger l'immensité de chacune d'elles, on imagine que ce ne sont pas de modestes ouvriers qui habitent ici ! Les voitures de luxe, alignées les unes derrière les autres de part et d'autre de la route, confortent ce sentiment d'opulence. Les rares automobilistes qui traversent ce quartier résidentiel, n'y prêtent plus attention. Ici, pas de poubelles sur les trottoirs. Pas de lessives au fenêtres, ni de papier par terre. C'est une société privée qui est chargée de la voirie et des ordures ménagères. Tout se déroule dans un silence quasi monastique. Au lieu de sortir les poubelles, les personnels de maisons accueillent les employés dans le local qui leur est réservé.

        Villa après villa, ils vont ainsi parcourir les quelques soixante résidences. Il faut dire que les employés ne sont pas à plaindre, surtout en ce jour de fête ! Le reste du temps non plus d'ailleurs. Mais en cette veille de Noël tout particulièrement, les techniciens de propreté reçoivent des pourboires somptueux. De quoi agrémenter leurs fins de mois. C'est le cas pour cette équipe qui pénètre à l'instant dans la plus luxueuse propriété. La dernière de la journée ! Comme tous les jours, elle est attendue au portail, par le responsable de la sécurité :

        - Bonjour messieurs... Je peux voir vos badges s'il vous plaît ?...

        Eh oui... Quand on a de l'argent, l'on peut s'offrir le luxe de s'assurer une protection rapprochée. Les envieux ne manquent pas hélas ! De bonne grâce, les employés se soumettent aux contrôles d'identité et de fouille du véhicule. Routine peut-être, à laquelle chacun se soumet sans rechigner. Après quoi, par radio, le chef de la sécurité demande l'ouverture du portail. Le véhicule, précédé par une voiture d'intervention, s'achemine vers son lieu de travail. Une fois sur place, comme chaque jour, trois gardes du corps avec leurs chiens entourent le véhicule. L'équipe y est habituée, mais cela n'empêche pas une certaine émotion. Ni les hommes de garde, ni les chiens, ne sont là pour faire de la figuration ! Un peu plus loin, en habit de personnel de maison, un des serviteurs accueille les agents d'entretien :

        - Vous n'avez pas trop de travail aujourd'hui... Nos maîtres vont réveillonner chez leurs enfants... Madame et monsieur me prient de vous remettre ceci... En vous souhaitant d'excellentes fêtes... Bonjour messieurs...

        Vu l'épaisseur des enveloppes, le pourboire aujourd'hui va dépasser les records ! Personne ne veut prendre le risque de manquer de tact. Le travail d'abord. Après avoir effectué un demi-tour, le conducteur de la camionnette recule jusqu'au local. Ses coéquipiers ont déjà sorti les poubelles, qu'ils s'apprêtent à déverser dans la benne. A quelques mètres de là, devant le camion, la Rolls des maîtres s'avance. Rutilante de propreté, elle s'immobilise aux pieds des marches de l'escalier devant l'entrée principale. Le chauffeur aussitôt, sort du véhicule et vient se placer à hauteur de la porte arrière droite, la casquette sous le bras. Le chauffeur du camion benne, habitué à la scène, n'y apporte qu'une attention relative. D'ailleurs, en revenant dans la cabine, ses collègues lui indiquent que le travail est terminé.

        Alors qu'ils étaient sur le point de démarrer, les trois hommes ne peuvent résister à la tentation de regarder l'intérieur de leur enveloppe respective ! Diable ! Deux billets de mille francs, chacun ! Ce soir, le vin mousseux va se transformer en champagne ! L'euphorie apaisée, ils restent un instant silencieux. Sur le perron de la villa, la maîtresse des lieux sort de la maison. Aveugle de naissance, elle sait parfaitement s'orienter dans sa demeure. Néanmoins, protocole oblige, une armada de larbins est là, pour l'entourer de mille prévenances. L'un tenant le chien guide, deux autres les bras de la précieuse dame, et le quatrième servant d'éclaireur au groupe. Derrière, le mari, entouré des servantes portant les bagages. Ne voulant pas jouer les voyeurs, les employés de la société de nettoyage s'éclipsent gentiment sans demander leur reste.

        Pendant ce temps, la noble dame parvient à se hisser dans la voiture. A ses côtés, le fidèle labrador qui depuis plusieurs années, la guide au cours de ses promenades pédestres. En quelques minutes, tout est en place. Le Maître des lieux accompagne d'un geste affectueux de la main, sa compagne qui s'éloigne dans les allées du parc. Précédée d'une voiture de protection, la Rolls est annoncée au portail d'entrée. Le camion benne est alors prié de démarrer au plus vite. Tant pis pour la fouille, il est hors de question qu'il gêne le convoi :

        - OK les gars... C'est bon... Joyeux Noël !...

        A peine le camion est-il sur l'avenue, que déjà la voiture de protection s'immobilise devant le poste de contrôle. Le conducteur tend un document au chef de contrôle :

        - Tiens... Voilà notre parcours... Nous allons emmener Madame d'abord au parc du jardin de ville... Ensuite, quelques emplettes... Le coiffeur, le tailleur... Enfin... La routine quoi !...

        - Heure de retour ?

        - 13 heures au plus tard... Passé ce délai, tu appliques les consignes !... Ciao !...

        Tout le monde le sait, la patronne est imprévisible. A la dernière minute, elle est capable de tout modifier. Ce qui n'est pas du goût de ses anges gardiens ! Car, sitôt l'heure limite dépassée, le plan d'intervention est déclenché. En relatant la dernière bévue, suite aux incartades de la brave dame, le chef de poste contient difficilement son sourire. Il faut dire que quatre voitures de police, six motards de la gendarmerie et une vingtaine d'agents de sécurité, étaient partis à sa recherche. La voiture qui l'escortait, bloquée à un feu rouge, l'avait perdue de vue ! Ce n'est qu'après une heure de recherches, et une mise en alerte des trois quarts des forces de police, qu'elle avait été retrouvée, assise sur le banc d'un square, en train da faire la causette avec un gamin ! Tout ça, parce qu'à la dernière minute, au lieu d'aller comme tous les lundis à son rendez-vous chez le coiffeur, elle avait eu envie de laisser son chien la balader à sa guise ! Comme le parc en question est truffé de chiennes en chaleur, le brave toutou avait momentanément oublié ses obligations, au profit d'un comportement plus... terre à terre ! Personne n'a jamais su d'ailleurs, s'il avait eu la possibilité d'assouvir ses fantasmes !

        Quoi qu'il en soit, en saluant comme il convient sa patronne au passage, le chef de poste aurait des centaines d'anecdotes de ce genre à raconter. Pourtant, comme l'ensemble du personnel qui se trouve à la propriété, personne, ne manquera jamais de respect à cette grande dame. Son charisme, sa générosité, sont légendaires. Où qu'elle soit, quoi qu'elle fasse, il faut toujours qu'elle apporte un geste amical, aux gens qui s'occupent d'elle. Bien qu'étant très alerte, elle est consciente de sa grande dépendance vis-à-vis d'autrui. Elle sait aussi, et ça, tout le monde s'en méfie, intercepter la moindre allusion. Une sorte de sixième sens, bien connu chez les non voyants, lui permet de savoir si la personne qui se trouve en face d'elle est sérieuse ou si elle se moque ! La voix aussi, est un atout majeur dans son analyse. Inutile de se perdre en propos flatteurs, si le cSur n'y est pas ! La fourberie, l'hypocrisie, sont immédiatement décelées et... rejetées !

        Pendant que cette chère Madame est absente, comme à son habitude, son "Monsieur" s'abandonne à ses plaisirs favoris. Dans le salon du second étage, entouré de deux de ses plus fidèles servantes, il tue le temps à sa manière ! Pour être clair, il est en train de s'envoyer en l'air avec les deux filles ! Le champagne coule à flot, autant que les billets qui, Noël oblige, sont là à titre d'étrennes. Pour être franc, c'est à peu près en moyenne deux fois par semaine, que ce genre de festivités a lieu. La Baronne c'est sûr, le sait pertinemment. C'est même elle qui depuis plus de vingt ans, suggère à son Baron de mari de ne pas négliger sa sexualité. Le plaisir conserve n'est-il pas vrai ? A presque quatre-vingt ans, elle n'est plus tellement "portée" sur la bagatelle. Le Baron quant à lui, témoigne d'une capacité et d'une vivacité qui feraient pâlir de jalousie beaucoup d'amants au rabais ! L'argent en plus... qu'il ne faut pas négliger quand même, favorise il est vrai en les facilitant, les excès les plus osés. Toujours est-il que dans les pièces voisines, à l'insu du Baron naturellement, les autres membres du personnel ne sont pas délaissés pour autant !

        A leur manière, faute de pouvoir participer directement aux ébats amoureux, ils ont organisé des séances intimes de "spectacles" érotiques. Avec la complicité des servantes, qui touchent aussi leur part de magot, ils ont placé une caméra dans le salon où se déroulent les "réunions privées" ! Ensuite, moyennant une somme assez rondelette, ils font venir des personnalités triées sur le volet, à qui ils projettent les films. Cela ne choque personne bien entendu ! Tout le monde ou presque, sait très bien que l'argent est vecteur de tous les vices. Nul n'a donc envie d'abuser de la situation. Chacun passe un moment de douceur, grisé par les fantasmes que les scènes procurent. Ce n'est pas pour autant, que le personnel s'aventurerait sur la pente de la décadence. Certains vicieux, qui à tout prix voulaient acquérir les précieuses cassettes, en ont été pour leurs frais ! Non seulement ils ont été évincés du cercle privilégié, mais en plus, ils savent que tout serait déballé dans la jet-set, si d'aventure, ils se montraient trop embarrassants. D'accord pour rire un peu, et se faire quelque argent de poche sans trop se fatiguer. De là, à déshonorer les Maîtres par un scandale, pas question. La place est trop bonne !

        Loin de se préoccuper de ce qui se passe dans sa propriété, la Baronne est en train de se faire faire les soins esthétiques dans son salon préféré. Contrairement à ce qu'on pourrait supputer, elle suit avec une attention très soutenue, l'évolution des mains sur son visage :

        - Je crois que vous devriez mettre un peu plus de crème sur ma joue droite... Je la sens moins belle que l'autre mon enfant !...

        - Comme Madame la Baronne désire... Et pour la coiffure de Madame la Baronne ?

        - Vous avez changé de lotion aujourd'hui... Celle-ci ne me convient pas... Je dois être trop foncée... Vous rectifierez n'est-ce pas ?

        - Naturellement Madame la Baronne !

        La minette ne rit pas. Elle connaît parfaitement sa cliente et bien mal lui en prendrait de chercher à la duper. Comme tous les lundis, les potins mondains de la semaine sont passés au crible. Telle association a besoin d'être aidée ? Immédiatement, le secrétaire particulier de la Baronne fait le nécessaire. Un chèque substantiel est aussitôt libellé à l'ordre de ladite association.

        Chez l'esthéticienne, chez son tailleur, au cercle de ses amies, partout, c'est la même exigence, le même souci de la perfection. Elle y voit mieux sans doute, que les gens qu'elle côtoie. Elle est un peu pénible à certains moments, mais tellement attachante que chacun lui pardonne. La Baronne ne supporte pas l'injustice. L'hypocrisie, le mensonge, la fourberie, sont ses ennemis jurés. Autant elle offre de bon cSur, autant elle se montre sarcastique voire agressive, en face d'une personne qu'elle ne ressent pas. Ses yeux, elle les a dans le cSur. Ses regards sont de ce fait bien plus justes, que ceux que nous pouvons porter. L'apparence, l'aspect esthétique des autres, elle n'en tient pas compte et par là, s'en tient exclusivement aux pulsions qui émanent de ses interlocuteurs. Aveugle oui, par la force des choses ; crédule en aucun cas ! Elle vient aujourd'hui encore, de le signifier à la jeune femme qui, involontairement sans doute, n'avait pas fait le même travail que d'habitude. A bien des égards, cette facilité à déterminer les soins qui lui sont prodigués, est tout simplement fabuleuse. En gardant son sourire, elle sait surtout, se faire respecter !

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<< L'AGRESSION >>

        Non loin de là, le petit enfant noir est localisé par un chauffeur routier. Il transmet aussitôt par la radio, les coordonnées de son emplacement. Dans la cabine de son camion, le livreur répond avec beaucoup d'émotion dans la voix :

        - OK mon vieux Brutus... Je suis à quelques centaines de mètres de là... Je vais y aller à pied, je pense que j'irai plus vite... Reste en contact radio, car je vais sortir !...

        Les larmes dans les yeux, ce brave chauffeur que tout le monde surnomme amicalement "Zorro", s'empresse de couper son moteur, la radio, et sauter hors de sa cabine. Il ne prend même pas le temps d'enfiler sa veste. Son petit protégé est là-bas, à quelques enjambées seulement. Il n'a que le parc à traverser. Sans se soucier des automobilistes, qui freinent pour l'éviter, il traverse la grande avenue comme un bolide. Ce qui naturellement, provoque quelques éclats de verre et... de voix, entre les conducteurs qui viennent de se percuter ! Il est loin de se préoccuper de ces menus détails, fonçant comme un évadé.

        Très vite il aperçoit le camion de son copain Brutus ; c'est le nom de code sur la fréquence radio des routiers pour ce conducteur. Il n'est plus qu'à une dizaine de mètres. Soudain, poursuivant sa course folle, il est intrigué. Brutus quitte précipitamment son camion et se dirige vers un petit groupe de personnes qui vient de se constituer. Essoufflé, il rejoint enfin son ami :

        - Qu'est-ce qui se passe Brutus ?...

        - Attends... Le môme est en train de se faire corriger par un guignol !...

        - Non... Laisse-le moi... Je vais lui rectifier le portrait à ce gros con !...

        Brutus n'a pas le temps de bouger. Rapide comme l'éclair, Zorro arrive à hauteur du gars qui était en train de tenir l'enfant noir par les oreilles :

        - Je vais t'apprendre moi... Attends un peu que la police arrive... En prison ils vont te mettre...

        - Tu vas lâcher ce gosse eh... gros plein de merde !...

        La mâchoire et les poings serrés, Zorro se rue sur son adversaire qui pour garder son équilibre relâche l'enfant. Sans se poser la moindre question, le chauffeur colle le gros bonhomme contre le mur :

        - Que tu sois con, c'est pas mon problème... Mais que tu touches un seul cheveu de ce pauvre gamin... là... je t'éclate la tronche !...

        - Mais lâchez-moi... Espèce de voyou !... Ce petit vaurien vient de me piquer de la marchandise... Vous trouvez ça normal peut-être ?...

        Se sentant coupable, l'enfant regarde Zorro avec une tristesse inouïe. Le regard échangé entre le bambin et son défenseur est pathétique. Le vide se fait autour d'eux. Progressivement, Zorro relâche son étreinte. Le gros sac glisse contre le mur et s'affale de tout son poids sur son postérieur. Brutus, qui arrivait en renfort, reste interloqué. La scène qui se déroule sous ses yeux est merveilleuse. A genoux devant l'enfant, Zorro lui caresse tendrement le visage. Les deux amis se sourient avec une tendresse divine. Comprenant qu'il avait mal fait, le petit gamin sort de ses poches quelques paquets de friandises, qu'il tend à son ami. Avec son adorable accent "petit nègre", il reconnaît sa faute et lui demande pardon.

        Quand l'homme regarde en les prenant dans ses mains, les quelques douceurs que l'enfant avait prises, il ne peut contenir sa colère :

        - Alors c'est pour trois malheureux paquets de bonbons que tu fais tout ce bordel ?... Combien ça coûte cette merde ?...

        - Euh... Douze francs...

        - Tiens... les voilà tes douze balles... Je t'en file même quinze... Avec le pourboire, tu iras t'acheter une conscience !...

        Il tend les friandises au gamin :

        - Prends-les douceurs... Elles sont à toi maintenant... Dis-moi... Où sont tes parents ?... Tu habites ici ?...

        - Je sais pas...

        - Où est-ce que tu dors ?...

        - Là-bas... Dans une cabane... Mais il fait froid, et j'ai pas mangé...

        Là, le brave Zorro ne peut plus contenir ses larmes. Il sert l'enfant contre son cSur. Le bambin l'entoure de ses petits bras fragiles. Les passants autant que Brutus, bouleversés par cet élan du cSur, laissent échapper leur émotion. Seul, indifférent et narquois, le gros tas de graisse hausse les épaules et vocifère des jurons. Mettant à profit l'accalmie présente, il se relève et sans demander son     reste, s'éclipse sur la pointe des pieds.

        Unis dans un amour extraordinaire, Zorro et son nouvel ami restent encore enlacés de longues minutes. Sortant un mouchoir de sa poche, le protecteur de l'orphelin lui essuie les yeux :

        - Voilà... C'est fini mon chéri... Tiens... Maintenant il faut te moucher, tu as ton petit nez qui coule... C'est bien... Tu es un grand garçon...

        - T'as des enfants toi ?...

        - Oui... Enfin... Ils ne sont pas avec moi...

        - Où c'est qui sont ?...

        - Loin... Très loin... Trop loin de mon cSur... Mais je n'y peux rien, c'est ainsi... Quand ils seront plus grands, peut-être qu'ils voudront connaître leur papa ?...

        Autre moment d'une intensité dramatique. Brutus, qui connaît Zorro depuis bien des années, sait combien, en cette période de Noël, les enfants de son ami lui manquent. Il s'approche de lui et lui tape amicalement sur l'épaule, comme pour lui signifier d'arrêter de parler de ses gosses. Le molosse au cSur tendre, sourit au petit noir. Les mots sont inutiles. D'instinct, l'enfant a compris en croisant le regard de l'ami de Zorro, que ce dernier avait très mal au cSur. C'est à cet instant, qu'une scène encore plus émouvante tétanise l'assistance. Après avoir terminé de se moucher, le gamin entreprend de relever son ami. Il lui entoure le ventre avec ses petits bras et en fournissant un effort gigantesque, l'aide à se lever :

        - Faut pas rester par terre... Si tu veux, je vais t'aider à trouver tes enfants...

        Ne voulant pas se faire prier, Zorro se relève et aussitôt, prend le gamin dans ses bras. L'enfant est aux anges. Heureux d'avoir rencontré son compagnon, il lui sert le cou en blottissant sa tête contre son épaule. Hélas, quelqu'un avait prévenu la police. L'arrivée en trombe d'une voiture, effraie tout le monde. Deux flics, matraques à la main, s'approchent en courant du groupe :

        - Circulez... Laissez-nous passer... Personne ne bouge...

        Médusés, Zorro et son protégé, mais aussi Brutus et les gens présents, en restent pantois. Selon toute vraisemblance, les policiers avaient un signalement précis de l'enfant et de son ange gardien. Car immédiatement, ils ceinturent Zorro et tentent de se saisir de l'enfant :

        - Allez... Viens un peu par ici toi... Et vous, montrez-moi vos papiers...

        Le ton monte. Heureusement, dans l'assistance, se trouvait un inspecteur de police qui, avec le plus grand plaisir, intercède en faveur de l'homme que ses collègues avaient déjà menotté. Très vite, l'incident est oublié. Force est de constater qu'effectivement, les "blessures" occasionnées sur le gros bonhomme sont pour les moins invisibles ! Tout est bien qui finit bien. Le commerçant, suivant les conseils judicieux de l'inspecteur, retire sa plainte. Après tout, il a été payé et ses jours ne sont pas en danger ?

        Le calme revient. Sortant de la boutique avec son ami Brutus, Zorro va récupérer le gamin. Hélas, à peine ont-ils fait quelques pas sur le trottoir, qu'ils entendent un policier hurler :

        - Merde... Le gamin a filé !...

        - Quelle bande de cons !... Où est-ce que je vais pouvoir le retrouver maintenant ?...

        - Calme-toi Zorro... Les flics vont nous aider !...

        - J'ai plus confiance à la solidarité des copains de la route !... Allez... Au boulot... Il n'y a plus une minute à perdre...

        Après quelques échanges "aigre-doux", avec les policiers, Zorro n'arrive pas à décolérer. Il n'a pas peur de menacer les flics des pires ennuis si par malheur, l'enfant n'est pas retrouvé. Il est prêt à alerter les associations pour l'enfance, les droits de l'homme, sans oublier les journalistes qui se feront un plaisir de relater cette bavure ! En attendant, après avoir communiqué son numéro de natel aux forces de l'ordre, il décide d'aller retrouver le commerçant pour lui parler du pays. C'est de sa faute tout ça ! S'il n'avait pas appelé la police, l'enfant serait toujours là. Conscients de se qui va se passer, ne serait-ce que pour donner le change, les flics font mine de ne pas avoir entendu les menaces. Très vite, pour ne pas être témoins de ce qui va suivre, ils montent dans leur voiture et s'éloignent au plus vite. Pendant ce temps, décidés et énervés à souhait, les deux comparses entrent comme des bolides dans la petite épicerie. Le gérant, occupé avec une cliente, ressent tout de suite comme un malaise l'envahir. Il a tout entendu et comme il s'en doute un peu, les amis du gamin ne viennent pas pour lui acheter le fond :

        - Merci madame... Au-revoir !... Passez un bon Noël !... Que puis-je pour vous messieurs ?...

        - Que puis-je pour vous messieurs... Qu'il est mignon !... Tu trouves pas qu'il y a un vrai bordel dans ce taudis ?...

        - Oh que si mon ami !... Il est temps de mettre un peu d'ordre !...

        Joignant les actes aux paroles, les deux hommes commencent à renverser tous les étalages. Avec un calme olympien, ils descendent les rayons de bouteilles qui se brisent dans un fracas d'enfer. Le vin, les liqueurs, le champagne... En quelques minutes, la quasi totalité des stocks est anéantie. Le patron a beau essayer de calmer ses visiteurs indélicats, il ne peut rien contre leur haine et leur courroux. Comme il tentait d'appeler au secours, Brutus l'en empêche :

        - A qui tu téléphones papa ?... Plus tard le service d'ordre !... Tu ferais mieux de prévoir une entreprise de nettoyage !... En attendant... hop... plus de téléphone !...

        A l'aide de son couteau, il sectionne le fil du combiné ! Soulagés, les deux hommes contemplent leur chef-d'Suvre :

        - C'est quand même plus propre comme ça, tu ne crois pas ?...

        - On se découvre des talents de décorateurs tous les deux !... Bon... Sois bien sage mon gros... Et passe un bon Noël !...

        Immédiatement, les deux compères rejoignent leurs camions respectifs. La course contre la montre est engagée. Inutile de dire l'état de nervosisme dans lequel se trouve Zorro. Il imagine les pires scénarios. Dans sa course folle, le pire qui puisse arriver au gamin, c'est de se faire écraser ! En traversant comme un fou une rue, il peut à tout moment se faire culbuter par une bagnole. Il en a la chair de poule rien que d'y penser. Par radio, il envoie des messages à tout le monde ; y compris sur le canal des cibistes. Plus il y aura de monde à rechercher l'enfant, plus ils auront de chance de le retrouver sain et sauf. Car, et Zorro en fait le serment, si d'aventure il arrivait malheur à l'enfant, le gros sac la payerait très cher. En quelques minutes, une centaines d'appels viennent remonter le moral du routier. Dans tous les coins de la ville ou presque, se trouvent plusieurs cibistes. Un enfant noir, passant plus difficilement aperçu qu'un blanc, l'espoir renaît, en même temps qu'un timide sourire vient illuminer le visage buriné du chauffeur.

**********

<< L'ACCIDENT >>

        Fuyant comme un évadé de prison, le petit enfant noir continue sa course folle à travers les rues de la ville. Persuadé que les policiers sont à ses trousses, il ne regarde même pas en traversant les rues ou les avenues. A plusieurs reprises déjà, il a failli se faire renverser. Est-ce que la chance va le préserver ? C'est moins sûr. Car hélas, au détour d'une ruelle, en s'engageant comme un fou sur la grande avenue, une voiture ne peut l'éviter. Heureusement, le véhicule ne roulait pas trop vite. Le gosse est projeté au sol, sans trop de violence. Immédiatement, c'est la panique générale. Les femmes, témoins de l'accident, se mettent à hurler ! Tout le monde se précipite vers le blessé. En quelques secondes, une vingtaine de personnes s'agglutinent autour du gamin.

        Heureusement, l'un d'entre eux est médecin. En garant sa voiture, il hurle de ne pas toucher la victime. Sage précaution s'il en est ! Puis, avec calme et sang froid, saisissant sa trousse d'urgence, il vient examiner l'enfant :

        - Ce n'est pas trop grave... Quelques contusions, mais aucune fracture apparente... Par contre, il est vraiment très essoufflé !... Quelqu'un pourrait-il me donner des couvertures...

        - Tenez docteur... J'en ai deux ici... J'ai appelé une ambulance aussi...

        - C'est très bien... Reculez-vous s'il vous plaît... Le malheureux a besoin d'air...

        Le choc passé, l'enfant recouvre peu à peu ses esprits. Il éprouve les plus grandes difficultés à ouvrir les yeux. Une plaie assez profonde lui ayant entaillé l'arcade sourcilière gauche. Le sang, qui se coagule assez vite, formant une couche assez compacte, lui interdisant tous mouvements de paupière. Le toubib fait de son mieux pour panser les plaies, tout en parlant à sa victime. La respiration du gamin s'accélère. Le médecin s'affole un peu. Les pulsations dépassant de loin la norme, il suppute une hémorragie interne. Il ignore qu'en fait, le gosse est en train de reprendre ses esprits. L'agitation autour de lui, les douleurs un peu partout, lui font prendre conscience de sa fâcheuse posture. Habitué à la souffrance, l'état de choc apaisé il n'aspire qu'à une chose, reprendre le large.

        A l'autre bout de la ville, fonçant sur les lieux de l'accident, la voiture de police qui avait tout à l'heure intercepté le gamin. Selon les renseignement fournis par le poste central, le chef de voiture est formel ; il s'agit bien du même enfant. Dans son esprit, il pense immédiatement au chauffeur routier. Par radio, il transmet le numéro du portable de Zorro au standard :

        - Il n'y a aucun doute, c'est bien le petit noir de tout à l'heure... Prévenez le chauffeur...

        Le conducteur vicelard de la voiture de police, essaie en vain de parler des "représailles" dont a été victime le commerçant. Puisque le routier est responsable, autant l'intercepter quand il arrivera sur les lieux de l'accident ? Son supérieur n'est pas de cet avis, et lui conseille de rouler sans se préoccuper du reste. Il est clair que le brigadier ne veut pas tenir compte de l'altercation, dont a été victime tout à l'heure le gros commerçant. Car il sait lui aussi, que ce qui arrive en ce moment est entièrement de sa faute. Sans son appel, l'enfant serait encore sain et sauf. Certes se faire justice soi-même n'est pas reconnu légal, mais... Cogner sur un gamin sans défense, pour deux malheureux paquets de bonbons, une veille de Noël qui plus est, est-ce bien admis ?

        Comme le lui expliquait le livreur, pendant son interrogatoire précédent, le fait d'être privé de ses enfants à Noël surtout, est très dur à supporter. Quand il a croisé le regard du gosse ce matin, il a eu comme une sorte d'électrochoc. Un appel indicible, qui lui demandait de veiller sur son protégé et surtout, lui apporter la chaleur dans son pauvre petit cSur. Le brigadier, lui-même père de trois enfants, en est encore tout retourné. Le destin il est vrai, nous joue parfois des tours pendables. Pour donner le change par contre, et c'est le cas aujourd'hui, il offre des instants merveilleux. Le yin et le yang une fois encore, alternent avec panache. Voilà pourquoi, il ne désire en aucune façon, s'en prendre au livreur. D'autant, et c'est ce qu'il explique à son coéquipier, qu'il n'y a pas eu sur le patron, la moindre agression physique !

        Très vite, la voiture de police arrive sur les lieux, en même temps que l'ambulance des pompiers. La foule de curieux est énorme. Ce qui écSure le brigadier :

        - Non mais regarde-moi ces charognards !... Tu vas me faire déguerpir ces vautours et en vitesse...

        - A vos ordres chef...

        Tandis que le brigadier se rend au chevet du blessé, son adjoint demande aux badauds de s'éloigner. Très vite, c'est la stupéfaction. Le médecin, qui avait prodigué les premiers soins, est atterré :

        - Je n'y comprends rien monsieur l'agent... J'étais retourné à mon véhicule pour chercher de quoi faire une injection intraveineuse... Hop... L'enfant s'est enfui...

        - Ne cherchez pas toubib... J'en connais les raisons... Il était gravement touché ?

        - Superficiellement... quelques ecchymoses... Les pulsations périphériques et l'accélération de sa respiration, m'ont laissé supposer une hémorragie interne... Mais...

        - C'était la peur mon cher docteur... rien d'autre !...

        Calmement, tandis que son collègue procède aux constats d'usage, le brigadier résume tant bien que mal la situation. De fait, une fois que le gosse a retrouvé ses esprits, il a réalisé que la police allait arriver sur les lieux. Donc, dans son esprit fertile, il risquait d'être arrêté ! D'où son désir de fuir à tout prix.

        La sérénité de la conversation est très vite perturbée. Au bout de l'avenue, tous phares allumés, un camion est en train de foncer en direction du groupe. Si pour le médecin, il s'agit d'un fou sous l'emprise de l'alcool, pour le brigadier, il n'en est rien. Presque amusé, il assiste à un rodéo épique. A plusieurs reprises, frôlant la catastrophe, le chauffeur du camion fou fait preuve d'une dextérité certaine. A défaut de carrière dans les livraisons, en voilà un qui serait le bienvenu dans le corps de police urbaine ! Manipuler un engin de cette taille avec une telle maîtrise, n'est vraiment pas donner à tout le monde ! En quelques secondes, le camion et son pilote s'immobilisent à quelques mètres en amont de l'accident. Zorro se précipite :

        - Quel est le fumier qui l'a renversé... Où est-il ce connard, que je le casse en deux !...

        - Calmez-vous... Je veux bien passer l'éponge sur le séisme au magasin, mais je n'ai pas envie de vous suivre aux traces de sang !...

        - Où est le gamin ?...

        - Figurez-vous que je me pose la même question !...

        - Mais c'est pas possible... Vous l'avez laissé s'enfuir une fois de plus ?...

        - Stop... N'en rajoutez pas s'il vous plaît !... Je veux bien fermer les yeux, mais n'exagérez pas tout de même... Si l'enfant s'est envolé... c'est qu'il n'est pas gravement blessé, d'une !... Et de deux, il était déjà loin à notre arrivée sur les lieux !...

        Le désespoir de Zorro est à son apogée. Assis sur le capot de la voiture qui a percuté l'enfant, il allume une cigarette d'une main tremblante. Le brigadier n'est pas au bout de ses surprises. En moins d'une minute, surgissant de tous les coins, des voitures, des camions... et même des motos, se retrouvent sur les lieux. La concentration est inouïe. Médusé, le brigadier ne peut que laisser parler son cSur. Cette solidarité sur la route, via les cibistes, est tout simplement géniale. Se garant comme ils peuvent, tous les conducteurs affluent sur les lieux du drame. Zorro est subitement très entouré. En voyant son visage, lointain et bouleversé, une autre leçon de civisme est apportée à celles et ceux qui assistent à la scène.

        Chacun imagine le pire naturellement. Le petit protégé de Zorro, qui était devenu le fétiche de tous les cibistes en quelques heures, est sans doute décédé. Immédiatement, les yeux se gonflent. Le silence est total. En voyant l'ambulance s'éloigner, tous feux éteints, l'atmosphère s'alourdit un peu plus. Tout le monde le sait, sitôt qu'une personne est décédée, les secouristes l'évacuent dans le plus grand silence. Cette fois, le doute n'est plus permis. Pauvre Zorro, seul, loin des siens, frappé une fois encore par ce destin qui visiblement, lui en veut. Même Brutus, pourtant réputé comme une force de la nature, avec son mètre quatre-vingt-dix-huit et ses cent vingt kilos, ne sait plus quoi faire pour son ami. C'est finalement Zorro qui rompt le silence :

        - Tout est à refaire mes amis... Non, rassurez-vous, mon petit bonhomme n'est pas mort... Une fois de plus, il s'est tiré !...

        Les éclats de rire, ponctués d'applaudissements, font place au chagrin. Respectant les désirs du brigadier, Zorro donne rendez-vous à tous ses amis sur l'esplanade. Ceux qui ne peuvent pas se joindre aux recherches peuvent s'en aller, avec les honneurs et les chaleureux remerciements des autres. Aussitôt dit, aussitôt fait. Dans un vacarme épouvantable, tous les véhicules se remettent en marche. Saluant la bonne nouvelle à leur manière, comme ils fêteront Noël ce soir de la même manière, les conducteurs répandent un joyeux concert de klaxons dans les rues ! C'est vrai, en les voyant partir, le brigadier y songe. Il a une pensée émue pour ces gens de la route qui, pour nous permettre à chacun de réveillonner dans la joie, parcourent des millions de kilomètres loin des leurs. Des plaques d'immatriculation de tous les départements, de différents pays, attestent de ce phénomène. Combien de personnes, en buvant leur champagne ou dégustant leurs huîtres, ont une pensée émue pour ceux qui seuls, réveillonneront dans leur camion ?

        Le chauffeur de la voiture, qui a renversé l'enfant, commence à irrité sérieusement le brigadier. Pour lui, il n'est pas question que la police ne fasse pas de constat ! :

        - Qui va me payer les dégâts commissaire ?... Comment vais-je pouvoir me faire rembourser par mon assurance si je n'ai pas de rapport de police ?...

        - Écoutez monsieur... Pour établir un constat, il faut une victime... Où est-elle ?...

        - Mais il y a des témoins ?... Vous rendez-vous compte... Le phare brisé... Le longue porté qui est hors d'usage... Sans parler de l'impact sur le capot !... J'en ai au moins pour cinq mille francs de dégâts...

        - Quand on a les moyens de s'acheter une bagnole de luxe, on assume mon vieux !...

        - Ca ne va pas se passer comme ça commissaire !... Je vais appeler mon avocat immédiatement...

        Là, c'est la goutte d'eau qui fait déborder le vase. Patient, tolérant jusqu'ici, le brigadier sent que la moutarde lui monte au nez. Il appelle son collègue, pour s'enquérir de la longueur des traces de freinage laissées sur la chaussée par l'automobiliste. Ce dernier, s'imaginant avoir influencé le brigadier, retrouve son sourire hypocrite. Hélas, après quelques secondes d'euphorie prématurée, il déchante totalement :

        - D'après mon collègue, il y a plus de cinq mètres de freinage... Donc, si je ne m'abuse, vous rouliez à une vitesse approximative de quatre-vingt kilomètres heure !... Je suis navré monsieur, mais... la vitesse étant limitée à cinquante, je me vois dans l'obligation de vous dresser un procès verbal pour excès de vitesse !... Maintenant circulez, ou je vous embarque pour outrage à agent !...

        Le snobinard, n'en demande pas davantage. Une fois en possession de son procès verbal, il remonte dans son cabriolet de sport et sans demander son reste, s'éloigne de cet endroit maudit entre tous !

 **********

<< LE CHIEN GUIDE >>

        Dans un autre quartier, nous retrouvons la Baronne. Sortant de chez son tailleur, elle suit son merveilleux compagnon. Plus précieux que son propre compte en banque, son chien guide est son regard sur l'environnement. Pas une seule fois, elle ne s'est heurtée au moindre obstacle. Pas une fois, elle n'a eu à frémir en traversant la chaussée. Elle adore se promener, guidée par son fidèle ami et compagnon. Un peu plus loin derrière elle, la limousine la suit à vitesse très réduite. Un peu en avant, la voiture d'escorte. Respectant ses désirs, les quatre gardes du corps se tiennent à distance respectable, de part et d'autre de la Baronne.

        Comme elle leur dit toujours, plus on se sent menacé, plus on attire les malfrats. De plus, même les pires voyous, respectent les handicapés. Une dame, aussi richement habillée soit-elle, qui est guidée par un chien, impose le respect. Certes, il y a quelques exceptions ; nul n'est parfait ! Ce genre d'individus, qui s'attaquent aux aveugles principalement, ne sont pas des êtres humains, mais de véritables monstres. C'est là, que la Baronne apprécie de se sentir en sécurité, encadrée par un service d'ordre efficace. Toujours est-il qu'en ce moment, se délectant des senteurs émanant des étales jonchant les rues, elle respire ce bien-être à pleins poumons. Tournant la tête comme pour mieux entendre un éclat de rire ici, une dispute par là, elle sourit tendrement.

        En arrivant à proximité d'un carrefour, selon le ralentissement du chien, elle se prépare à le suivre avec plus d'attention. A cet endroit, le bruit est presque assourdissant. Les deux roues, qui sont arrêtées au feu rouge, laissent échapper un flot constant de décibels. Les gardes du corps qui se trouvent devant elle, ont déjà franchi la chaussée. Ceux qui se trouvent derrière s'immobilisent, pour respecter les distances imposées par la Baronne. Elle sent bien pourtant, que son chien ne se comporte pas comme d'habitude. Il paraît réticent. Cela l'intrigue :

        - Eh bien mon beau chien... Que se passe-t-il ?... Nous devrions passer je crois ?... Rex ?... Qu'est-ce que tu as mon joli toutou ?... Dis-moi un peu ce qui te retient ?

        En se baissant pour le caresser, elle le sent assis. Là, c'est un signe spécial. Un code entre elle et son guide. Stupéfaite, elle l'entend gémir. Rex lui lèche le visage, et aboie par saccades. Cette fois le doute n'est plus permis, il a repéré quelque chose. Immédiatement, elle lui donne le feu vert :

        - Va mon bon chien... Va me faire voir ce que tu as vu... Aller... Va mon chéri !...

        Docilement, le chien se redresse et attend que sa maîtresse ai fait de même. Ensuite, faisant demi-tour sur lui-même, il entraîne la Baronne quelques mètres en arrière, avant de s'immobiliser. De nouveau, elle se baisse pour le caresser. Cette fois, il est allongé par terre. Elle s'agenouille et prête l'oreille. Sûr qu'il y a quelque chose. Soudain, entre deux brefs instants d'accalmie, elle entend les sanglots d'un enfant. Se heurtant à un obstacle, en se penchant en direction de l'enfant, elle fait appel à ses anges gardiens d'un signe précis de la main. Immédiatement, les quatre hommes se précipitent autour d'elle. Les deux premiers s'agenouillent auprès d'elle, tandis que les deux autres se mettent en couverture de part et d'autre du groupe. Mais qu'est-ce que cela peut-il bien être ? Les minutes qui suivent sont assez pénibles. Plus l'enfant voit les hommes s'approcher, plus son chagrin augmente :

        - Voyons messieurs... Voulez-vous bien m'informer je vous prie ?

        - C'est un petit nègre madame la baronne... Il a le visage ensanglanté...

        - Mon Dieu est-ce possible ?... Mais ne restez pas plantés là comme deux piquets... Faites venir la limousine et nous allons emmener ce pauvre chérubin dans une pharmacie...

        La voix de la brave dame, sa douceur, sécurisent le petit enfant. Eh oui, enfin retrouvé ! Notre petit héros est enfin localisé. Grâce au flair mais surtout, à l'ouïe de Rex ! L'un des gardiens, parvient à relever l'orphelin. Toujours agenouillée, la Baronne à tâtons, recherche le visage de l'enfant, qu'elle découvre avec une dextérité incroyable :

        - Mon pauvre chéri... Heureusement, ta plaie n'est que superficielle... Inutile d'aller dans une pharmacie... Nous avons ce qu'il faut au domaine... Comment t'appelles-tu mon bonhomme ?...

        - Les gens y m'appellent négro... Je connais pas mon vrai nom...

        - Alors tu es tout seul ?... Seigneur que c'est injuste !... Tu sais ce que nous allons faire ?... Tu vas venir dans ma grande maison... Après les fêtes, nous ferons des recherches pour retrouver tes parents... Tu veux bien ?...

        - J'ai pas de maman et j'ai pas de papa... Y sont morts tous les deux... Deux vilains monsieur y les a tués... Et moi, je suis parti en courant...

        N'écoutant que son cSur, laissant s'écouler des larmes brûlantes, la Baronne le sert très fort contre son cSur. Les gardes du corps, pourtant robustes et résistants, ont du mal à ne pas craquer. La scène est pathétique. Même Rex, y va de son amour. Délicatement, il lèche les jambes de l'enfant, que la Baronne ne tarde pas à constater qu'elles sont nues. Aussi incroyable que cela puisse paraître, avec une température qui frôle les moins cinq degrés, cet orphelin est en culotte courte ! Là, c'est l'explosion véritable. La Baronne ne sait plus quoi faire pour protéger son hôte. Son secrétaire, arrivant à ses côtés, est immédiatement informé des directives :

        - Patrice... Veuillez s'il vous plaît annuler notre réveillon... Prévenez immédiatement Monsieur le Baron de ce changement de programme... Je ne veux pour rien au monde, abandonner ce tendre petit cSur...

        - Bien madame la Baronne !...

        Le secrétaire se rend immédiatement à la limousine, pour téléphoner les ordres qu'il vient de recevoir. Pendant ce temps, tout en tenant l'enfant blotti contre elle, la Baronne demande à Rex de la conduire à la voiture. Il ne faut pas laisser ce malheureux plus longtemps dehors, vêtu comme il l'est ! Précédée par ses anges gardiens, elle parvient assez facilement jusqu'à la portière, que vient d'ouvrir Patrice. Elle s'installe ensuite à ses côtés, avant de lui entourer le cou et le rapprocher d'elle. Ensuite, Rex est placé de l'autre côté. Ainsi, l'enfant est bien encadré. La Baronne à sa droite et l'admirable Rex à sa gauche. Avant que la limousine ne démarre, le secrétaire demande s'il y aurait quelques chose de spécial à faire :

        - Bien entendu mon ami !... Vous pouvez estimer les mesures de mon petit protégé ?...

        - J'ai mon fils qui a à peu près la même taille madame la Baronne...

        - Alors c'est parfait... Téléphonez à mon tailleur pour qu'il fasse le nécessaire immédiatement... Sous-vêtements, chemises, pulls, vestes, chaussures... Le tout en trois ou quatre exemplaires...

        - Bien Madame la Baronne !...

        - Nous pouvons rentrer Nicolas.

        - A vos ordres Madame la Baronne !...

        Lentement, la limousine s'avance jusqu'au feu rouge. L'enfant est médusé. Jamais de sa vie, il n'est monté dans une voiture aussi luxueuse. Les motards, qui longent la voiture pour se rapprocher au maximum du feu, jettent au passage des regards interloqués. Un négro dans une bagnole de maîtres ? C'est le monde à l'envers. L'un d'eux cependant, paraît beaucoup plus attentif que les autres. Dans ses yeux, à travers sa visière, le petit orphelin peut croiser les yeux de ce visiteur un tantinet curieux. Le feu passant au vert, interrompt cet échange mystérieux entre le motard et l'enfant. Curieusement, la puissante moto emboîte le pas de la limousine.

        Intriguée, la Baronne se retourne à plusieurs reprises :

        - Patrice... Demandez donc à la voiture de protection de serrer un peu je vous prie... Ce motard n'a pas l'air très sympathique...

        - A vos ordres Madame la Baronne...

        Quelques secondes à peine après l'appel, les gardes du corps viennent placer leur véhicule entre la limousine et la moto. Ne voulant prendre aucun risque, comprenant la signification des regards qui lui sont adressés, par les quatre occupants de la voiture de sécurité, le motard préfère bifurquer et disparaître. La Baronne est bien loin d'imaginer la réalité ! Par les temps qui courent, mieux vaut néanmoins s'entourer de précautions. Lentement, la limousine à son tour, disparaît au carrefour, suivie de très près par les anges gardiens.

 **********

<< AU QUARTIER GÉNÉRAL >>

        Devant le petit bar de tout à l'heure, nous voyons la moto s'immobiliser. Le pilote descend et sans perdre de temps, pénètre à l'intérieur. Zorro et une vingtaine d'amis, essaient de faire le point de la situation :

        - Je crois que le mieux, c'est d'attendre un appel des flics... Le brigadier vient de m'appeler pour me dire qu'il a lancé un avis de recherches...

        - Salut les amis... Je crois que j'ai de bonnes nouvelles... D'après la description du gamin, je l'ai vu dans une super limousine !... J'ai noté le numéro, à tout hasard !...

        - T'es un génie mec !...

        Immédiatement, le moral des troupes remonte. Pour être certain qu'il n'y ait pas de confusion sur la personne, le motard apporte tous les détails qu'il a pu noter ; de la tenue à la blessure, le doute n'est plus permis. Hélas, la joie est éphémère. L'euphorie apaisée, la question de savoir comment ils vont pouvoir remonter jusqu'aux propriétaires de la bagnole de maîtres, se pose avec force. A en juger l'encadrement de sécurité, ce ne sont pas des ouvriers ! Protégés comme ils le sont, la police ne voudra jamais leur transmettre les coordonnées ! De nouveau, la consternation s'abat sur le groupe qui s'avoue vaincu prématurément. A moins d'un miracle, ils ne voient pas comment ils vont réussir à retrouver le protégé de Zorro.

        Toutes les solutions sont envisagées. Le patron du bistrot, autant que ses serveuses, tout le monde émet son avis, propose des solutions. Après une heure ou presque de palabres, c'est toujours le statut-quo. Soudain, fendant le silence qui régnait depuis quelques instants, l'un des cibistes présents paraît avoir une idée :

        - Qui dit voiture de maîtres, dit quartier de bourgeois... Vous en connaissez beaucoup par ici de coin comme ça ?... Moi non plus !... J'ai un de mes potes qui travaille dans une équipe chargée du ramassage des ordures ménagères dans ce secteur...

        - Je ne vois pas le rapprochement ?

        - C'est simple Zorro... Puisque nous avons le numéro de la voiture... Mon copain aura vite fait de la localiser !... Ensuite... il nous faudra tenter la démarche !...

        - Bien vu... Bien que ce ne soit pas gagné d'avance, il ne faut pas négliger cette piste...

        Une chose est rassurante tout de même. Si l'orphelin a été recueilli dans cette limousine, c'est que les gens ont un cSur. On ne prend pas un gosse, vêtu de guenilles, noir de surcroît, sans un minimum de valeur humaine. Il est clair cependant, que le cSur de Zorro en souffre cruellement. Pour comprendre sa démarche, un des amis présents lui pose la question. Après tout, pourquoi un tel enthousiasme, pour un gamin qu'il ne connaît même pas ? Personne ne veut baisser les bras ni abandonner les recherches. Cette question arrive à point nommé, pour justifier les raisons qui ont poussé Zorro à lancer son appel de détresse. Même si la réponse attendue ne modifiera en rien la solidarité ambiante, au moins aura-t-elle l'avantage d'éclaircir les zones d'ombre. Calmement, Zorro accepte donc de répondre :

        - C'est très simple. Depuis que mon ex-femme s'est tirée avec mes enfants, que je n'ai pas vus depuis plus de quinze ans maintenant, chaque fois que je croise le regard d'un enfant malheureux, mon corps tout entier se couvre de frissons... Une sorte de prémonition qui me dit que le gosse est triste, abandonné dans sa mélancolie... Tous les ans à pareille époque, je m'enfermais presque égoïstement dans ma tristesse et mon chagrin... Reclus dans mes pensées, je pensais à mes propres enfants, oubliant les millions d'autres qui eux, n'ont plus rien... Pour mon petit protégé aujourd'hui, j'ai eu comme une décharge... une stimulation !... Voilà... En gros, c'est pour ça que j'ai appelé....

        Il n'en peut plus. La fin de sa phrase est ponctuée par un violent chagrin. Il s'affale sur la table, la tête posée sur ses avant-bras. Brutus le premier, lui entoure les épaules de son bras musclé. Avec son autre main, tendrement, il lui caresse les cheveux. Lui aussi, comme tous les gens présents à cet instant, ne peut contenir son émotion. Il connaît Zorro depuis plus de dix ans. Chaque année, c'est le même effondrement, la même déchirure. Jamais, il ne pourra oublier les images de ses enfants quand ils étaient petits, à l'âge précisément de cet enfant noir.

        Le cibiste, qui venait de poser la question, se sent perdu. S'il avait pu supputer pareille réaction, il se serait bien gardé de poser sa question. Le sourire que lui adresse l'ami de Zorro, le rassure. Les deux hommes se regardent et se comprennent. Le fait de libérer le trop plein d'émotion, ne pourra que faire du bien à Zorro. Car Brutus le sait, quand il est dans un tel état de repli sur lui-même, son ami est capable de devenir un monstre. Les anecdotes ne manquent pas à ce sujet ! Mieux vaut lui laisser l'occasion de décompresser. En bon père pourrait-on dire, Brutus serre Zorro contre lui. Il cale sa tête contre celle de son pote, et reste silencieux quelques instants. Dans ses yeux, on peut lire toute l'amertume qu'il éprouve. Un sentiment de révolte, face à cette injustice.

        Si Zorro a pardonné à son ex-femme, Brutus lui, lui en veut à mort. Faire souffrir son ami, c'est le faire souffrir lui. N'ayant pas la générosité de cSur de Zorro, il ignore tout du Zen, dont ils parlent si souvent ensemble. La seule chose qu'il retienne, c'est le comportement abject et infâme de cette "morue" comme il l'appelle ! Non contente d'avoir couché avec la moitié de la ville du temps où ils étaient mariés, elle s'est tirée avec leurs économies et... un de ses jules ! Sans parler des dettes innombrables, que Zorro a du éponger seul, à défaut de compter sur l'équité de la justice.

        Jamais, il n'y pu obtenir la garde de ses enfants. En dépit d'un jugement de divorce pourtant explicite, cette garce s'est toujours arrangée pour lui interdire de voir ses enfants. Aucune plainte pour non présentation d'enfants n'a aboutie. Durant près de dix ans, Zorro s'est débattu au milieu de cette indifférence et de ce mépris. L'iniquité flagrante de la justice a eu raison de lui. Comment lutter contre une femme prête à tout, pour réduire son ex-mari au silence ? Pendant qu'il se battait pour survivre, elle, en toute impunité, jouissait des bienfaits de l'argent volé. Durant près de dix ans de mariage, jour après jour, elle avait détourné des centaines de milliers de francs. Avec la complicité d'une amie de leur couple essentiellement, elle faisait encaisser les chèques par sa comparse ; les chèques qui devaient servir à payer les commissions !

        En revivant les moments douloureux, vécus par son ami, et de le voir dans cet état aujourd'hui à quelques heures du réveillon, augmente encore son courroux. S'il tenait cette vipère, il en ferait de la chair à saucisse. Il ne tient pas à ce que Zorro s'enfonce trop loin dans sa déprime. C'est pour cette raison qu'il lui parle, avec une douceur inouïe :

        - Aller mon grand... On va s'en jeter un derrière la cravate, histoire de nous remettre en forme... Ensuite, on ira le chercher ton bonhomme !... On a réussi à localiser l'adresse !... Aller... Essuie tes yeux y'a ton fond de teint qui se barre !...

        Toujours le mot pour rire. Très vite, Zorro se redresse. Les yeux rougis par les larmes, font peine à voir. Sortant un mouchoir de sa poche, il s'essuie le visage avant de se moucher. Ensuite, expirant deux ou trois fois bruyamment en saccade, il secoue la tête dans tous les sens. Le chagrin est une fois encore, grâce à son ami Brutus, oublié. Les deux hommes se regardent tendrement. Brutus lui sourit en lui tapotant l'arrière de la tête. Ensuite, d'un geste habituel et de circonstance, il commande deux apéritifs. Après tout, les émotions donnent faim n'est-ce pas ? Autant se ravitailler et avoir l'estomac bien garni, pour affronter la suite de l'opération !

        Un bon repas, ne commence jamais sans un bon vieux pastis ! C'est précisément ce que la serveuse est en train de placer sur la table devant les deux hommes :

        - Merci ma poulette... Tu serviras un verre à tous nos amis et tu mettras la note sur mon compte... OK ?...

        - Avec plaisir Brutus... Vous mangez ici ou dans l'arrière salle ?...

        - Ici ça ira très bien... On va casser une petite croûte avant de repartir... A ta santé Zorro... Et... A la santé de ton futur acolyte !...

        Machinalement, presque d'un geste réflexe, Zorro lève son verre qui vient se heurter à celui de son ami. Les deux compères se sourient. Les nuages se dissipent, la bonne humeur revient dans la salle du bistrot qui aussitôt, retrouve son animation habituelle.

 **********

<< LES RETROUVAILLES >>

        Devant la propriété de la Baronne, un attroupement particulier intrigue quelque peu les résidants. Habituellement calme et paisible, l'endroit devient soudain très animé et bruyant. Brutus en tête, les routiers, les livreurs, les cibistes... Tout le monde est là ! Camions, voitures, motos, la concentration est pour le moins inhabituelle. D'après les renseignements fournis, la villa où doit se trouver la petit orphelin est bien celle devant laquelle ils se trouvent. Amusés, les joyeux lurons regardent les petites mémés derrière leur carreaux. Pourvu qu'il n'y en ait pas une qui appelle les flics, croyant à une émeute ? Cette éventualité n'est pas à exclure. C'est pour cette raison que Brutus, avec sa douceur caractéristique, s'adresse à ses amis :

        - VOS GUEULES !!!... Un peu de silence merde !... On se croirait devant un ministère en train de revendiquer !... Si on fout le bordel, on finira au trou !... Alors arrêtez toutes les radios, les postes et mettez-la en veilleuse...

        Mieux vaut se montrer prudent c'est vrai ; Brutus a raison. Après s'être enquéri de l'authenticité de l'adresse, il demande à ses amis de s'éloigner du portail. Seul avec Zorro, ils vont tenter de se faire ouvrir le portail. Les deux hommes, s'approchent du poste de garde :

        - Salut les gamins !... On vient voir si par hasard, c'est ici que notre petit ami se trouve ?... Un gamin noir... Qui a été pris en charge par une grosse limousine en ville...

        - Excusez-moi messieurs, mais je ne peux vraiment pas importuner Madame la Baronne pour le moment !... Laissez-moi vos coordonnées... Nous aviserons ultérieurement !...

        - Eh... Trou du cul !... J'te donne trois secondes pour bigophonez à la bourgeoise... Passé ce délai, j'te fais bouffer ta casquette de fayot !...

        - Calme-toi Brutus... La manière forte ne nous servira à rien... Tu oublies les autres gardes du corps ?... D'après le motard, ils sont plutôt costauds !...

        - Je vais en tailler un pour m'en faire un cure-dents !...

        Au même instant, jugeant que la situation représente un danger, le chef de poste ferme le portail. En même temps, qu'il lance une alerte silencieuse, pour que ses collègues viennent en renfort. Ce qui ne manque pas d'irriter Brutus qui sent la moutarde lui monter au nez. L'arrivée des gardes du corps, ne fait qu'attiser son envie de tout démolir. Doté d'une force herculéenne, il est capable à lui seul, d'écarter les grilles du portail. Ce qu'il s'amuse à faire d'ailleurs, à la stupéfaction générale.

        La nouvelle s'est répandue comme une traînée de poudre. Car cette fois, derrière chaque fenêtre, les habitants suivent la scène avec beaucoup d'inquiétude. D'autant que Brutus, vient d'écarter les deux barreaux ! Les gardes du corps n'en mènent pas large du tout. Ils ont beau être eux aussi taillés dans du roc, ils réalisent que le routier est pourvu d'une force incroyable ! Il se passe quelques secondes durant lesquelles les hommes s'observent de part et d'autre, silencieux. Faut-il alerter les gendarmes ? C'est le dilemme. Car, respectant les conventions établies entre Monsieur le Baron et les forces de police, sauf danger majeur, ces dernières n'interviendront pas. Ce qui ne fait qu'accroître la nervosité du routier. Accroché aux barreaux du portail, il s'adresse aux six gorilles, plantés derrière ce rempart d'acier :

        - Hello les filles... Y'en a pas une qui pourrait venir me mettre des petites couches-culottes ?... J'ai fais pipi dans mes culottes ?...

        - Un bon conseil, passez votre chemin... Sinon... Vous vous exposez à de graves ennuis...

        - T'es tout là blanc-bec ?... Moi je vais t'en donner un de conseil... et un bon tu peux me croire!... Ou tu ouvres ce putain de portail, ou je le fais sauter avec mon bahut et je te mets en orbite d'un revers de main !... C'est clair ou je vais te faire un dessin ?...

        Visiblement, les gardes ne sont pas impressionnés. La démonstration effectuée par Brutus n'est pas passée inaperçue certes, mais ce n'est pas pour autant que les réactions attendues se produisent. Ce qui fait monter d'un cran la tension. C'est mal connaître le routier ! Ils ne veulent pas ouvrir le portail ? Tant pis pour eux. D'un signe de la main, en faisant demi-tour, il demande à ses amis de dégager l'accès. Là tout de même, le chef de la sécurité commence à se poser des questions. Selon toutes vraisemblances, en voyant Brutus monter dans son camion, il imagine ce qui va se passer. Les gardes du corps aussi d'ailleurs ! D'accord, ils sont balaises, mais en face, ils ne sont pas des mauviettes non plus ! Sans compter que les amis de Zorro sont dix fois plus nombreux ! Mieux vaut dans ce cas, trouver un compromis :

        - Messieurs... Attendez s'il vous plaît... Inutile de prouver votre force en démolissant le portail... Je vais appeler Madame la Baronne...

        - Eh ben voilà mon gros poupon... T'es dur à piger mais quand tu veux tu y arrives !...

        Brutus descend de sa cabine. En rejoignant Zorro, qui était resté à proximité du poste de garde, il lui fait un clin d'Sil. Les deux hommes se sourient. Ont-ils gagné la partie ? En attendant, le chef de poste est en pleine conversation avec son interlocutrice. La discussion s'éternise, pour le plus grand regret des amis du petit orphelin. Cependant, en dépit d'une impatience manifeste, ils veulent bien faire preuve de patience. Le chef de garde raccroche le combiné et s'approche de Zorro et de son ami :

        - Bon... Madame la Baronne accepte de vous recevoir messieurs... Mais... Inutile d'entrer en force et surtout, tous ensemble !...

        - No problème ma biche... On va y aller tous les deux avec Zorro... Moi je resterai dehors... T'as pas de souci à te faire mon mignon...

        Dans un bruit caractéristique, la gâche électrique libère la serrure du petit portail, qui s'ouvre devant les deux hommes. En pénétrant dans l'enceinte de la propriété, Brutus s'arrête un bref instant devant le garde du corps avec lequel il avait eu quelques mots tout à l'heure. Les deux hommes se dévisagent pendant quelques secondes. Cette fois, le garde fanfaron n'en mène pas large ! En voyant de plus près le visage buriné du routier, il se voit mal en train d'essayer de l'affronter ! Zorro ne tient pas à compromettre leurs chances, et tire son ami par la manche :

        - Aller... Viens... Tu régleras tes comptes quand nous aurons repris mon petit copain...

        Ouf !... L'orage est passé. Le gorille rejoint ses acolytes et monte dans la première voiture. Zorro et Brutus préfère marcher. Ils sont rustres, durs au labeur, mais néanmoins très sensibles. Le combat qu'ils mènent en est la preuve. Pour autant, ils ne restent pas indifférents à la beauté du parc qu'ils sont en train de parcourir. Dans son for intérieur, Zorro est en train de se poser quelques questions à propos de l'orphelin. Après tout, est-ce que sa place ne serait pas mieux ici ? Quelle vie pourra-t-il offrir à son protégé ? Si vraiment, les personnes qui l'ont recueilli sont humaines et très généreuses, il est prêt à faire ce sacrifice. Un léger sourire fend soudain les traits crispés de son visage. Il imagine le petit orphelin, sapé comme un prince... Plus que quelques mètres, avant de se trouver aux pieds de la villa cossue.

        Les deux hommes marquent un arrêt au bas de l'escalier principal. Obéissant aux ordres donnés, ils attendant que le maître d'hôtel vienne les prendre en charge. Que de protocole ! Si proches du but cependant, ils prennent leur mal en patience. Le cSur de Zorro bat la chamade. Ému, il est en même temps comblé de bonheur. Cette fois, le petit compagnon ne fuira plus. Le sortant de sa rêverie passagère, le valet leur demande de bien vouloir les suivre :

        - Si ces messieurs veulent bien se donner la peine d'entrer... Madame la Baronne va recevoir ces messieurs...

        Brutus a envie d'éclater de rire. C'est plus fort que lui, jamais, il ne supportera ces courbettes et les manières du grand monde. C'est pour la bonne cause aujourd'hui, alors... Précédant ses hôtes, le domestique les conduit à l'intérieur d'un immense salon. Le luxe, la richesse de la décoration et du mobilier, les laissent pantois. C'est la première fois de leur existence, qu'ils ont tous deux l'occasion de pénétrer dans une villa de maîtres ! Inutile de le cacher, ils sont impressionnés. On le serait à moins c'est certain. Refusant de s'asseoir, ils saluent le loufiat qui disparaît aussitôt derrière une immense porte vitrée. L'attente commence. Heureusement, la diversité des tableaux, sculptures et autres bibelots, leur permet de ne pas s'impatienter. Que de richesses ! C'est ahurissant. Dire que pendant ce temps, des millions d'individus pleurent pour avoir ne serait-ce qu'un morceau de pain pour nourrir leur famille ! Ils sont aux antipodes de ce qu'ils côtoient à longueur de journée.

        Ébahis, médusés, ils sont interrompus dans leur méditation par l'arrivée de Madame la Baronne. Très élégante, elle les laisse sans voix. Suivant son fidèle compagnon, elle s'approche lentement des deux hommes qui très vite, comprennent qu'elle est aveugle. Là, ils éprouvent chacun un moment de gêne intense. Dans leur regard, on peut lire tout à la fois le profond respect, autant qu'un embarras certain. Force est de constater cependant, que rien dans leur attitude, n'est susceptible de créer un climat de défiance. Là, c'est à son chien guide que La Baronne se fie. S'il poursuit sa route sans marquer la moindre hésitation, elle sait qu'elle peut avoir confiance. Bien plus que ses propres yeux, ce merveilleux labrador est avant tout son assurance vie. Elle arrive à quelques centimètres des deux comparses :

        - Que me vaut l'honneur de cette visite... Charmante, mais... quelque peu agitée messieurs ?...

        - Ben... Mes hommages madame... Avec mon ami, nous sommes venus prendre des nouvelles de ce petit enfant noir...

        - A votre voix, j'imagine que vous êtes le routier qui l'avez défendu ?... Ce chérubin m'a tout raconté...

        - C'est... C'est exact Madame...

        - Asseyiez-vous je vous prie... Nous serons plus à l'aise pour bavarder...

        Pire qu'une poule devant une brosse à dents, Zorro et Brutus ne savent pas quoi faire pour aider la Baronne à s'installer. Ils sont émerveillés de voir avec quelle facilité la femme se déplace. Après leur avoir désigné les fauteuils qui leur sont destinés, elle s'assied avec beaucoup de grâce. Le chien se place aussitôt devant elle, couché sur ses pieds. Comme elle le précise à ses invités, tout en caressant affectueusement son compagnon, de le sentir calme et serein lui apporte la confiance et la tranquillité requises. Avant de débuter l'entretien, la Baronne sonne pour faire venir le maître d'hôtel qui apparaît aussitôt :

        - Armand... Veuillez je vous prie offrir un rafraîchissement à mes hôtes...

        - Bien Madame La Baronne...

        Après quoi, la conversation peut commencer. Elle suit avec une émotion certaine le récit de Zorro, relatif à son intérêt pour l'orphelin. Même Brutus, pourtant habitué, a du mal à contenir ses larmes. De A à Z, l'historique de la vie de son ami est dévoilé à la Baronne. Point par point, chaque étape de sa cruelle séparation avec ses enfants est exposée. L'arrivée des boissons, interrompt quelques instants la narration de ce périple hors du commun. De nouveau seul avec la Baronne et Brutus, Zorro peut reprendre son histoire. Chaque moment fort, douloureux et pathétique, entraîne une réaction chez la Baronne. Les larmes ne sont pas loin. Bouleversée, émue, elle comprend tout à fait la démarche de ce routier peu ordinaire. Très vite, après ces moments de vive émotion, des accords sont passés.

 **********

 << JOYEUX NOËL >>

          Quelques heures plus tard, comme convenu avec Madame la Baronne, Zorro et Brutus sont avec leurs amis dans le petit bistrot. Sapés comme des Dieux, ils se font chambrer par leurs copains :

        - Eh ben mon vieux !... Vous avez vu ça, comme ils sont fringués nos deux héros ?...

        - Alors comme ça vous nous lâchez ?... Vous préférez aller réveillonner chez " Madame la Baronne "... Comme ils sont choux nos deux princes !...

        - A propos de Madame la Baronne, je voudrais vous annoncer une bonne nouvelle...

        - Ca y est les mecs... Notre Zorro national est amoureux !... A quand les noces ?...

        - Arrête... Abruti !... Pour vous remercier tous, d'avoir participé à l'opération " 24 Décembre "... figurez-vous que c'est elle qui vous offre le menu ce soir et demain !... Croyez-moi, vous n'allez pas regretter d'avoir été aussi sympas avec mon petit protégé !...

        Là, chacun a du mal à contenir son émotion. D'autant que le patron du bar, vient juste d'annoncer les menus pour ce soir et demain : foie gras, saumon, caviar, huîtres... Champagne à gogo... Bref, de quoi modifier ostensiblement les projets initiaux ! Comme ils le font chaque année, tous les célibataires de la route, avec leurs potes qui se trouvent coincés pour les fêtes, partagent les menus du réveillon et du jour de Noël. Certes, habituellement ils ne mouraient pas de faim. Cependant, par rapport à ce qui est annoncé aujourd'hui, c'est le jour et la nuit !

        Puisque La Baronne l'a souhaité, c'est donc une première bouteille de champagne qui est ouverte, pour trinquer à sa santé. Tandis que ses amis commencent à manifester leur plaisir et leur bonheur, Zorro s'isole quelques instants dans une profonde méditation. Chacun le sait, il a vraiment hâte de serrer contre lui le petit orphelin. En quelques minutes, loin du brouhaha ambiant, il revit chaque seconde de cette journée vraiment pas comme les autres. Les poursuites, les bousculades, mais surtout, ces instants privilégiés quand il tenait cet enfant martyr dans ses bras. Les quelques femmes présentes, conviées elles aussi à la fête, sont attendries de le voir aussi romantique. Personne ne veut interrompre ces instants de rêverie sentimentale.

        Vers vingt heures, comme convenu, la limousine de la Baronne s'immobilise devant le troquet. Là, les minutes qui suivent sont bouleversantes. En saluant ses amis, Zorro ne peut dissimuler son bonheur. Une des filles, en l'embrassant, ne peut s'empêcher de lui souhaiter bonne chance :

        - Je suis heureuse pour toi... Tu mérites tellement d'être enfin heureux...

        - Merci... Tu es adorable...

        Émus, les larmes aux yeux, la ravissante brunette accompagne son ami jusqu'à la limousine, où les attendait le chauffeur. Là, même Brutus se sent pousser des ailes. Le chauffeur lui ouvre la porte en retirant bien entendu sa casquette ! Puis c'est au tour de Zorro qui, une fois encore, éprouve un plaisir non dissimulé à échanger un tendre baiser avec son amie. Y aurait-il anguille sous roche entre les deux jeunes gens ? Dans leurs regards langoureux, il est indéniable qu'on peut y lire autre chose qu'un simple désir ! Quoi qu'il en soit, une fois installé dans la luxueuse voiture, il la regarde avec encore plus de tendresse.

        Durant tout le trajet, Zorro et Brutus sont silencieux. C'est la première fois qu'ils vont passer le réveillon ailleurs que dans leur bistrot fétiche. Pourtant, ce n'est pas tant le luxe, les honneurs ou les gratifications, qui les bouleversent. C'est bien de retrouver enfin le petit orphelin ! Jamais la route n'aura été aussi longue ! Très vite cependant, la limousine aborde la dernière ligne droite. Plus que quelques centaines de mètres, avant de pénétrer dans la propriété.

        Au poste de garde, en voyant Brutus et Zorro dans la voiture, le chef de poste laisse échapper un sourire amical. L'histoire de Zorro a déjà fait le tour du quartier. Son aventure, c'est aussi et avant tout, celle de la Baronne. D'une manière complice, les gardes du corps ont même trouvé un titre à ce conte merveilleux de Noël : " La Femme aveugle... et l'Enfant Noir !... " C'est dire si d'un seul coup, le climat s'est arrangé entre les anciens ennemis. La limousine parcourt les derniers mètres, avant de s'immobiliser devant les escaliers. Cette fois, ce sont les domestiques qui viennent gracieusement ouvrir les portières à Zorro et Brutus :

        - Si ces messieurs veulent bien se donner la peine !...

        Tu parles Charles ! Et comment !... Lequel est le plus ému ? Zorro, qui va retrouver son petit ami, ou Brutus, comblé de voir le sien aux anges ? Toujours est-il qu'ils gravissent les marches avec une légèreté et une grâce hors du commun. Très vite, ils parviennent à l'intérieur. Cette fois, Zorro a vraiment du mal à avaler sa salive. C'est tout juste si ses jambes parviennent à le supporter. Dès cette seconde, il n'a qu'une chose dans l'esprit, serrer son compagnon contre son cSur. D'un geste presque machinal, il se débarrasse de son manteau, qu'un des serviteurs prend en charge aussitôt. L'instant tant attendu est proche. Les cSurs battent de plus en plus fort.

        Une fois délesté de leurs encombrants vêtements, les deux amis emboîtent le pas d'une ravissante domestique. Tandis que Brutus, soudain, retrouve toute sa lucidité en voyant les fesses de la donzelle se balancer sous ses yeux, Zorro quant à lui imagine déjà la scène qui va se passer dans quelques secondes. Bien loin de s'attendrir aux charmes de la jeune femme, qui c'est vrai, accentue son déhanchement, il serre très fort ses mâchoires. Plus que quelques pas, avant de pénétrer dans le grand salon, où les attendent la Baronne et son mari. Les minutes sont pathétiques. Soudain, à peine ont-ils franchi le seuil de la porte vitrée, que son cSur s'arrête presque. Figé devant lui, le petit orphelin lui sourit tendrement.

        Vêtu d'un ensemble ravissant, costume, nSud papillon et redingote, il est tout simplement à croquer. Zorro ne voit que la blancheur étincelante de ses magnifiques yeux noisettes, ponctuée par celle encore plus éclatante de ses dents finement ciselées. Zorro s'agenouille. Dans l'assistance, le silence règne en maître. Même la Baronne, pourtant privée de la vue, ferme les yeux pour mieux ressentir ces instants magiques. Elle veut s'imbiber de ces minutes d'une intensité jamais rencontrée et surtout, partager avec ses amis cet amour absolu. Lentement, après avoir longuement souri à son petit compagnon, Zorro étend les bras devant lui, et les ouvre chaleureusement. Là, l'orphelin ne se fait pas prier.

        Oubliant sans doute, le protocole qui lui avait été recommandé, l'enfant se jette dans les bras de celui qui désormais, sera son unique attache dans ce monde égoïste. Immédiatement, soulignant ces retrouvailles exceptionnelles, un flot scintillant de larmes s'échappe de tous les yeux. Au moment précis ou l'enfant serrait Zorro contre lui, la Baronne a été prise d'une sorte de décharge. Joignant ses mains, implorant Le Tout-Puissant, elle prie pour Lui rendre grâce. Mieux qu'avec ses seuls yeux, elle vit la scène avec une acuité inouïe. La première étreinte s'estompe, pour faire place à une première série d'embrassade. Mêlant leurs larmes de bonheur, le routier et l'enfant noir déposent avec une sensibilité extrême, les bises sur les joues brûlantes de l'autre.

        Qui, des convives aux domestiques, est le plus marqué ? Même le chien, salue à sa manière ces retrouvailles divines. L'amour est au rendez-vous, émergeant comme un éclair dans les ténèbres de l'indifférence. En quelques secondes, celles et ceux qui pouvaient encore éprouver quelques sentiments racistes ou xénophobes, ne peuvent que s'émerveiller. Quelle revanche sur l'adversité ! En quelques heures, le statut de l'enfant s'est métamorphosé. Condamné à errer comme un malfrat, au risque de le devenir par la suite, le voilà promu au rang d'invité d'honneur !

        JOYEUX NOËL... C'est ce cri du cSur, poignant et authentique, que La Baronne adresse à ses amis, en demandant que soient apportés les présents qu'elle tenait à offrir ! Zorro, qui s'est juré et l'a promis à la Baronne, n'a plus qu'une idée en tête, faire en sorte de recouvrir très vite les joies qu'un papa aussi, a le droit de savourer. Loin de penser égoïstement à cette revanche sur le destin, il rêve quand même à ses propres enfants qui, depuis ces longues années, continuent de lui manquer. Grâce à son héros d'orphelin, l'amour qu'il n'a pas pu leur offrir, il pourra enfin en faire profiter un enfant. C'est là pour lui, le plus beau cadeau de Noël !...

 

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FIN

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