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RAPPEL : Pour des raisons dictées par la prudence, les manuscrits sont présentés sous forme de chapitres sélectionnés ou de synthèses, effectuées par Word. L'ensemble, ne représente environ que le quart du roman complet. Ceci peut donc occasionner une incompréhension au niveau de la lecture. Car d'un paragraphe à l'autre, le vide peut représenter souvent plusieurs pages !

 

 

            Chaque heure et chaque minute, sont les copies conformes des précédentes. Vieillie, fatiguée, pour ne pas dire épuisée, Brigitte avec une énergie incroyable, continue son combat. Comme tous les matins, elle donne ses dernières instructions au personnel avant de partir pour l'hôpital. Sans pour autant sombre dans la sinistrose, elle s'octroie malgré tout des moments de doute, seule, face à son destin. Partagée entre l'envie de se battre, et celle de plus en plus présente de capituler, elle s'épuise et s'affaiblit nerveusement.

            Ce matin, avant d'aller rejoindre Willy, elle en arrive aux aveux tristes et irréversibles. Les finances sont au plus bas. Elle envisage donc, avec lucidité, de se séparer de Magueye mais aussi, de Fatou et de Fatima, dont elle ne peut plus assurer le salaire. Jamais, elle n’oubliera le dévouement, la gentillesse et la dévotion de ses amis. Pas question de baisser les bras, ne serait-ce que pour honorer le combat de Willy. Le cri du cœur bouleversant de Brigitte ne les laisse pas insensibles bien au contraire.

            Raison de plus pour ne pas capituler devant l’ennemi. Les trois jeunes gens sont unanimes et solidaires. Déchirée dans son for intérieur, Brigitte éprouve les plus grandes difficultés à maintenir son émotion. Contrainte et presque forcée, elle s'en éloigne au contraire. Le mutisme, l'isolement, sont au fil des jours, devenus ses uniques compagnons. Les mots de Fatima ébranlent la maîtresse de maison et amplifient ses douleurs. Faut-il qu'elle persiste dans son désire de congédier son personnel ? Serait-elle assez ingrate, pour occulter par excès d'orgueil sans doute, cet élan de Fraternité dont elle est entourée ?

            En quelques secondes, elle perd pieds… Noyée dans cet Océan d'affection, elle ne sait plus vers où poser son regard. Nioba et Mussa, arrivant sur ces entrefaites, confortent et encouragent cette initiative. L'altruisme et l'abnégation dont les employés font preuve, neutralisent enfin la réticence et les scrupules. Brigitte a beau dire et faire, elle n'a pas la loi ! Tant et si bien qu'elle accepte enfin les propositions qui viennent de lui être soumises par ses amis. En échange, il demande que le nom de sa compagnie figure sur tous les prospectus et bien entendu, sur l'avion !! Brigitte croit rêver ! Avalant difficilement sa salive, elle regarde les billets. Au travers de son écran cristallin, elle peut se délecter en admirant les visages radieux de ses amis.

            La gratuité de l'avion, les économies des uns et des autres, tout redevient possible. Ce rayon de soleil, apporte à Brigitte une chaleur et un bien-être absolus. L’amour divin, éternel et puissant, prédomine dans toute sa splendeur. Sans transition, elle passe des ténèbres à la clarté pour le plus grand bonheur de ses compagnons. Tout, sera fait et entrepris, pour qu'elle n'aie plus qu'un seul travail, s'occuper de son tendre et adorable " Poussin " !

            Administration, intendance, gestion, tous ces fardeaux lui seront ôtés. Magueye se veut rassurant. Pour ne pas affoler son mari, elle dissimule derrière son maquillage, les traces engendrées par la douleur sur son frêle visage. Elle finit sa cigarette, et se décide enfin à quitter la voiture. Du simple agent d'entretien au corps médical, chacun est là pour se proposer de l'aider. Aujourd’hui, Brigitte en prend conscience. Très vite elle oublie son calvaire.

           Après avoir embrassé la brave dame et avant de reprendre sa marche, elle reste un instant rêveuse. Son mari est en vie et bientôt il sera de retour à la maison. Tout est prévu pour sa sortie. Ces quelques instants de rêve permettent à madame Terna de reprendre son souffle et surtout, d'effacer les traces de son angoisse à propos de l'avenir. Revenant sur terre, elle se dirige à présent vers la chambre de son mari. Jour après jour, elle s'enfonce dans l'idée que jamais, son mari ne retrouvera l'usage de ses jambes. Si pour elle ce n’est pas un problème, elle sait pertinemment que son diable d’homme n’acceptera que difficilement de se sentir diminué physiquement et moralement. C’est plus pour lui que pour elle qu’elle en tremble.

            Plus que quelques mètres, qu'elle franchit rapidement. En apercevant Willy sur son lit, son sang se fige. A deux doigts de tomber à la renverse, elle se ressaisit pour ne pas s'effondrer. Le pauvre ! Son visage est livide et ses traits tirés, ses yeux tristes et lointains. Le plus grave, c’est son aveu à ne plus supporter la souffrance. Elle lui fait un petit bisou en lui caressant tendrement les cheveux et le visage. Pour ne pas céder à la tentation de s'apitoyer plus que de raison, elle préfère user de son pouvoir pour détourner la conversation.

            Brigitte énumère en détail, tout ce que leurs amis se sont proposés de faire pour sauver l'agence. Willy demeure un instant éberlué et pantois. Il sait que ses amis sont capables d'accomplir des choses absolument extraordinaires, mais à ce point ! Au fur et à mesure que son épouse lui narre les dernières nouvelles, et les projets qui les accompagnent, il retrouve le sourire. Rien ne pouvait lui faire plus plaisir ni lui redonner l'envie de se battre. Le rôle de parents dignes de ce nom, n'est-il pas de se sacrifier pour élever son enfant ? Ce regain d'espoir, est suffisant pour que Willy recouvre un moral des plus beaux jours. Raison de plus, pour que sa chambre retrouve elle aussi, un aspect beaucoup plus accueillant. En moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, tout est rangé, nettoyé. Ému et attendri, il ne la quitte pas des yeux. Sans rien dire, il l'admire au plus profond de son cœur.

            En dépit de sa fatigue et de la souffrance, il répond comme un enfant aux sourires complices que lui adresse son épouse, de l'autre bout de la chambre. C'est vrai, il en est conscient cette fois, il aura fallu ce drame pour le lui faire comprendre et admettre, être en vie est une chose merveilleuse. Certes le handicap est là, mais cette fois il se jure bien de tout mettre en œuvre pour le dominer. Objectivement, il compare son mieux être actuel à celui des premiers jours. Une chose est capitale pour l'aider à surmonter son état. De temps en temps, quelques sursauts viennent ça et là lui donner des sueurs froides. Que les cauchemars ne sont plus que des mauvais souvenirs.

            Avec subtilité et finesse, elle l'oblige à sortir de ses songes. Cette relative indifférence, permet à Brigitte de ne pas être aspirée dans les tourbillons négatifs de Willy, et surtout, de dominer sa propre anxiété. Elle y parvient avec une relative aisance, en sortant à propos les cadeaux destinés à son mari. En disant cela, Willy se remémore les heures de supplice qu'il a imposées à sa petite femme adorée, juste à sa sortie du coma. Tout était bon pour manifester sa colère et sa peine. Sans même réaliser ce qu'il disait, ses propos dépassaient largement ses pensées. Résignée et bouleversée, Brigitte attendait docilement que l'orage soit passé. Pas un mot plus haut que l'autre, pas un reproche, uniquement des sourires et des caresses qu'elle prodiguait avec un amour irréprochable. En revivant ceci, Willy tressaille de honte. Les vibrations qu'il dégage en revivant le passé, n'échappent pas à sa femme.

            Plus forte et admirable que jamais, elle lutte pour ne pas le supplier de les oublier. Dieu qu'il est beau, quand son visage exprime autre chose que la souffrance ! Du premier au dernier cadeau, du plus petit au plus gros, tout, l'émerveille et le bouleverse. L'euphorie apaisée, il prend alors le temps de se délecter, en se perdant dans l'immensité du regard de sa divine compagne. Les larmes au coin des yeux, il s'étire du mieux qu'il peut vers sa Brigitte, qui s'approche de plus en plus près. Enfin, quelque chose de vraiment positif est en train de se produire. Médusée, subjuguée, elle ne trouve pas les mots pour qualifier sa joie et son bonheur. Fébrilement tout de même, il se hisse sur son oreiller. Mais avant de clamer les premiers quatrains de son dernier bébé, il se grise en contemplant son épouse. Il imagine surtout, avec un regard coquin, quelle sera sa réaction en l’écoutant clamer les vers de son amour pour elle :

De récifs en écueils la coque du bateau

Fragile protection déchirait son écorce

Percé de toutes parts le navire prenait l'eau

Et à demi coulé perdait toutes ses forces...

            Brigitte en est tellement bouleversée, qu'elle laisse échapper un flot de larmes sur la poitrine de son mari. De bonheur plus que de tristesse évidemment, les petites gouttelettes chaudes qui ruissellent sur le ventre de Willy, attisent son envie d'aimer sa femme encore plus fort. L'un et l'autre envoûtés par la volupté de ces instants divins, se perdent au plus profond de leurs rêves secrets. Elle, comblée de le sentir si proche du but, et lui, perdu dans la nébulosité de ses vers. Pour rien au monde, elle ne veut ternir l'éclat de son émotion. Si, pour des raisons compréhensibles, elle freinait jusqu'ici ses larmes et son chagrin, elle tient aujourd'hui à les laisser s'exprimer. Les yeux brouillés par l'eau de son émotion, elle relève la tête et admire son mari qu'elle ne sait plus comment remercier.

            Willy termine sa phrase en parlant un peu comme un enfant, heureux et comblé, désireux de tout faire pour rendre hommage à sa femme. Par contre, ses yeux le trahissent et elle le sent. C’est à lui et à lui seul qu'il en veut et là, ce sera encore plus dur ! La trahison est trop brutale entre les deux attitudes, pour ne pas paraître superficielle. Quelque peu superficiel il faut l’admettre, avant son accident, la métamorphose qui s’opère est des plus géniales. Hélas, même pour Willy, la ravissante aide soignante ne peut plus rien faire. Brigitte la rassure. L’infirmière est très compréhensive et elle le sait, Brigitte est respectueuse des consignes. Cette fois, à regret on l'imagine, elle quitte la chambre en saluant une dernière fois son petit Poussin chéri. Brigitte s'abandonne et le médecin, conscient du risque majeur d'éclat d'un chagrin libérateur, la prend par le bras pour faire quelques pas et s'éloigner de la porte.

            Là, les jambes de Brigitte se dérobent. Cette fois elle s'effondre en larmes. L'intensité du chagrin atteint son paroxysme. Tétanisée, elle ne peut presque plus se mouvoir. Dur comme du fer, son corps est en semi-catalepsie. Le corps humain a ses limites. Willy est cliniquement sorti d’affaire, l’interne lui en donne sa parole. Le ton est ferme et autoritaire. L'effet du calmant produit son action bénéfique. Retard théorique une fois encore, puisque rien n’est totalement urgent si ce n’est dans sa tête. Obnubilée par la santé de son mari, elle perd toute notion de temps et accomplit tous ses gestes telle une automate. Le médecin en profite pour le lui rappeler. Brigitte prend conscience du danger qu’elle court, et qu’elle fait prendre à Willy, en noircissant le tableau. Le toubib et l’infirmière l’aident à se revêtir et l’accompagnent jusqu'à la porte de l’ascenseur.

            Quelle énergie et quelle volonté tout de même ! Son histoire est connue dans tout l'hôpital et chacun est unanime pour reconnaître et admettre les qualités exceptionnelles de cette femme hors du commun. Le matin, entre midi et deux heures, sans oublier toutes ses soirées, elle aura passé plus de temps à son chevet qu'à son travail et dans son lit réunis. Au fil des jours, au fond de son cœur, s'amplifiait l'image de sa propre responsabilité. Affable et très ouverte, il ne faut pas cependant frapper à la mauvaise porte !

            Depuis que Willy a repris connaissance, elle ne vient plus que la matin et le soir, afin de rattraper le retard accumulé dans son travail. Éreintée, burinée par le chagrin et la fatigue de ces interminables journées de torture, elle garde son sourire et sa douceur légendaires. Aujourd'hui plus que jamais, réconfortée à l'idée que leur calvaire touche à sa fin, elle retrouve en même temps que son tonus, une joie de vivre authentique. Plus radieuse encore aux yeux de tous, elle reprend soulagée le chemin de sa voiture.

            Tout redevient lugubre et sans âme. La propriété, les constructions, les aménagements et le matériel, tout devient obsolète et dérisoire. A longueur de journée, isolé dans sa souffrance, Willy arpente les sentiers encore fleuris qui incarnent sa plus grande défaite. Vindicatif, souvent agressif, il ne supporte plus rien. Nouvelle épreuve pour la douce Brigitte qui, une fois de plus, accepte avec une dignité incroyable les sautes d'humeur de son mari. Cloué dans son chariot, il passe des heures à regarder la mer. Puissant et redouté comme l'océan, Willy s'apparente aux éléments qui l'environnent. L'amour, l'amitié et la foi, tout se bouscule et se mélange dans son esprit.

            Plus amoureuse que jamais, elle anticipe sur ses réactions, prévoit le pire avant qu'il ne se produise. Elle le comprend et lui pardonne. Avec un doigté extraordinaire elle apaise ses angoisses, calme son courroux, et réussit à le conduire en douceur sur la voie de la raison. Confortée au plus haut niveau par la présence et le soutien inconditionnels de ses amis sénégalais, elle domine sa douleur. Occultant la fatigue et le stress, elle consacre tout son temps libre à son Poussin.

            Les moyens sont plus que limités ce qui conduit Brigitte à se surpasser à nouveau. Tête à tête romantique ? En attendant l'heure du dîner, elle fait en sorte d'amoindrir les souffrances de son mari. Cloué dans son fauteuil roulant, il ne voit guère l’avenir autrement que lugubre. Délaissant ce qu'elle est en train de faire, Brigitte vient s'agenouiller aux pieds de son mari. Elle lui prend les mains en posant sa tête sur ses cuisses. Bien sûr il en est conscient, sa petite femme l'adore et jamais elle ne l'abandonnera, il en est convaincu. Cependant, il ne peut négliger le surcroît de travail que son état de santé impose à sa Brigitte. Les poupées qu’elle confectionne pour les vendre aux touristes, ne sont plus suffisantes.

            Ajoutons le débordement d'efforts qu'elle est à même de fournir pour s'occuper de son mari, pour admettre que ce dernier se sente mal dans sa peau. De plus, a-t-il le droit de la conduire elle aussi au plus profond de sa mélancolie ? C'est bien ce qui le ronge. Le visage si doux et si tendre de Brigitte se fendille de mille rides aux reflets disgracieux. Jusqu'où pourra-t-elle aller dans sa résistance ? Elle ne se pose pas la question et de son côté, s’apitoie et se préoccupe uniquement de son petit poussin. Lorsqu'il est heureux, elle est au mieux de sa forme. Dès l'instant où comme en ce moment, il se perd dans le néant de sa souffrance, elle ne sait plus quoi faire.

            Quoi qu'il en soit, respectant ses désirs, cet anniversaire de mariage en ce jour de Noël, se déroulera dans la plus stricte intimité. Willy, plus triste et malheureux que jamais, sent monter en lui une envie de révolte. Bien que le cœur n'y soit pas, il domine au mieux sa mélancolie et sa tristesse. Est-ce que Willy va enfin pouvoir sourire un peu en de pareils moments ? C'est visiblement la question que Brigitte se pose ! Depuis qu'ils ont commencé le dîner, en dehors de quelques regards furtifs, pas un sourire n'est venu égayer son visage de plus en plus lointain. La pauvre femme a bien du mal à contenir son chagrin. Pourtant, elle le sait et le désire plus que tout au monde, Willy sortira de ce mauvais pas. A l'affût du moindre soupir et du plus petit frémissement de sourcils de son mari, elle met son amour en exergue avec une grâce infinie.

            L’atmosphère se détend lentement. Plus cachottier que jamais, Willy sort un petit paquet qui était dissimulé sous son coussin. Il ne voulait pas de cadeau, mais n’a pas pu s’empêcher d’avoir un geste pour sa dulcinée. Brigitte en est consciente, il faudra encore de très longs mois, avant que la plaie ne se referme. Il esquisse enfin son premier sourire, au moment ou Brigitte fond en larmes ! Décidément, ils ne feront jamais les choses comme tout le monde ! Bouleversée par cette délicate attention, elle se précipite aux pieds de son mari pour se blottir tendrement contre lui. Le câlinant et l'embrassant avec une douceur jamais atteinte, elle lui explique en long et en large qu'il ne doit en aucun cas éprouver de tels sentiments.

            Un amour comme le leur est fait pour surmonter en commun les épreuves qui se présentent. Il faut absolument qu'il enlève à jamais ces idées morbides de son esprit. Brigitte est convaincue d’une possible guérison de son mari. Elle est persuadée que grâce à la force et à l’énergie de son amour, elle parviendra à trouver la solution pour le soigner. Il est donc indispensable qu’il échappe à ses pensées néfastes et qu’il s’accroche de toutes ses forces, comme elle le fait depuis le drame.

            Seront-ils suffisants pour l’aider à surmonter son handicap ? Sur sa lancée, elle en profite pour aller chercher les cadeaux qu'elle avait cachés. Ne serait-ce que pour honorer les efforts déployés par son épouse, il doit absolument retrouver la force de lutter contre la sinistrose. Le couple se retrouve pleinement. Les regards redeviennent brûlants et intenses, les mains se frôlent et frissonnent comme au premier jour. Brigitte est en train de sortir Willy de son mutisme. Pour ne perdre aucune miette de plaisir, Brigitte est venue s'installer juste à côté de son mari. Trouver du travail, c’est bien. Mais la solitude de son Poussin, occasionnée par ses longues heures d’absence du domicile, risqueraient de le perturber.

            Rapidement, suivant les conseils de Willy, Brigitte saisit une carabine et va se cacher dans la cuisine. Ce réflexe d’autodéfense, traduit bien la morosité ambiante au sein du couple. Willy se sent menacé en permanence et en dépit de ce qu’il prétend, tout le monde voit bien qu’il est acculé dans ses derniers retranchements. Raison de plus pour lui redonner le moral et la confiance dont il a grand besoin. Heureusement, Brigitte et Willy venaient juste de commencer. En quelques minutes le salon se transforme en salle des fêtes, au milieu des éclats de rire et des cotillons. Naturellement, elle envisage de commencer dans ses investigations à rechercher parmi ses anciens clients européens, installés à Dakar.

            L'avenir dépend du présent et il ne faut rien négliger. Hélas pour Brigitte, la nuit écoulée n'aura guère été bonne conseillère ! Radieuse et détendue, elle se rend à son premier rendez-vous. Certes, toutes ses connaissances son instruction et sa valeur professionnelle ne sont pas mises en cause, mais hélas, elle se rend compte que les gens oublient ! Deux années auront suffi pour l'écarter des mémoires. L'ingratitude et l’égoïsme, la recherche de l'intérêt sans oublier la spéculation, voilà bien des valeurs qu'elle avait, au contact d'une population beaucoup plus saine et sincère, oubliées depuis son installation au Sénégal.

            Comme convenu avec son mari la veille, elle reste en ville en attendant quinze heures et son deuxième rendez-vous. Elle en profite pour flâner un peu, faire du lèche-vitrines histoire de se changer les idées. Au hasard de son chemin, guidée par Dieu sait quelle force irrésistible, elle entre dans différents commerces et propose ses services. Plus par instinct que par conviction profonde, mais avec à chaque fois l'image de son Willy au fond du cœur.

            Plus hardie à chaque fois, elle quitte ses différents interlocuteurs avec fair-play. Profitant d'une petite pause pour son déjeuner, elle passe un coup de fil à son Poussin. Depuis plus d'un mois, ses journées ressemblent à des semaines ! Le Tout-Puissant ne l’avait pas abandonnée. Véritable négrier, son employeur l’exploite ni peu ni assez. Les traits de plus en plus tirés, elle est obligée de se gaver de somnifères pour dormir quelques heures. Vindicative et irritable, elle se hérisse et s'insurge contre ce qu'elle considère une injustice. Tout le monde est insensible à sa démarche. L'état de santé de son mari n'influence en rien l'issue de ses tractations. L'espoir s'amenuise de jour en jour, en même temps que la lassitude se fait sentir.

            Plus les jours passent, plus Willy se sent lourd et inutile. Il ne se déroule pas une journée, sans qu'il ne fasse allusion à cet état de fait. Avant qu'il ne généralise, Brigitte prend encore sur elle et veut lui démontrer que rien n'est perdu d'avance. Difficile pourtant, de s’opposer à ses remarques pertinentes et douloureusement logiques. Plus la noblesse des sentiments est mise en exergue, moins elle a des chances de convaincre son futur patron. Dans ces moments là, Dieu n’est pas l’ami du couple, qui doute et se pose des questions.

            Brigitte, vigilante avant tout, remarque bien que son interlocuteur est beaucoup plus attiré par le charme et le galbe de ses cuisses, jaillissant de sa robe comme deux étendards ! Les yeux du directeur se voilent lentement, perdus dans le brouillard sadique de ses rêves pervers. Plus l'entretien se poursuit, plus le ton employé est révélateur des intentions cachées du directeur, qui a de plus en plus de mal à contenir son envie de caresser les cuisses de Brigitte. Il est tellement obsédé par ses pensées que ses yeux sont à demi fermés et le trahissent ouvertement.

            En terminant sa phrase, il vient s'asseoir à côté d'elle et s'enivre de son parfum. Toujours aussi crédule, elle ne réalise pas vraiment les raisons qui font que son futur employeur, du moins l'espère-t-elle, éprouve du mal à trouver ses mots. Sans perdre une seconde du spectacle qui s’offre à ses yeux, excité au possible, il change de répertoire et devient plus précis quant à ses souhaits véritables.

            Certes, la santé de son mari est en jeu. Mais ce n’est pas en se prostituant, qu’elle pourra lui permettre de se soigner. En dépit des insinuations et des menaces qu’il lui profère, elle se redresse aussitôt et s’écarte de son courtisan. Œil pour œil, dent pour dent. Les éclats de voix de Brigitte ne sont pas faits pour le rassurer. Elle en profite au maximum. Le ton sec et déterminé de Brigitte interdit toute réplique. D’une part son état de nervosité c’est évident. Mais bien davantage, et elle le maudit d’autant plus, c’est que le patron qu’elle vient de remettre en place a entamé sa campagne de démolition. La pauvre Brigitte lutte sur les deux fronts en même temps, ce qui n'est pas fait pour la rendre agréable.

            Une fois de plus, l'amitié de Laobé lui permet, tout en gardant son honneur et sa dignité, d'accéder à un poste qui leur permettra rapidement de retrouver un train de vie plus acceptable, et la possibilité d'envisager sérieusement la guérison de Willy. C'est donc sur fond de lueur d'espoir dans les yeux, qu'elle fête avec son mari et ses amis, cette promotion presque miraculeuse. Laobé ne tourne pas autour du pot et va droit au but. En terminant sa phrase, Laobé ne peut retenir une larme de honte et de mépris.

            La pureté de son âme et la dévotion dont elle fait preuve dans son combat pour aider son mari, la rendent irrésistible. A bien des égards, et Brigitte vient d’en prendre conscience, ces femmes et ces hommes sont d’autant plus indignés qu’ils ont les mains liées. Qui ne dit rien consent, mais à contre cœur elle en est convaincue. Raison de plus pour oublier ce regrettable incident. En revenant près du groupe, qu’elle avait abandonné pour suivre Laobé, elle marque un bref instant de silence en regardant chaque convive dans les yeux.

            Les nuages se dissipent et le soleil éclabousse à nouveau la propriété et ses hôtes. Immédiatement, tout le monde part à sa recherche. Au même moment, une fois que Mussa termine son exposé, Laobé, Magueye et bien entendu Brigitte, convergent dans le même sens que lui. Laissant Brigitte seule avec son mari, les invités regagnent la cour intérieure. Tant que Willy sera cloué dans son fauteuil, jamais, il ne retrouvera sa bonhomie naturelle. Raison de plus pour sortir de la monotonie et relancer l’ambiance. Bichonné, dorloté par sa Brigitte, il parvient à effacer les dernières traces de son chagrin. Encore faut-il pouvoir lutter contre, si l'on tient compte des paramètres économiques et des risques de dérapage à tous niveaux !

            Le temps passe très vite, trop vite même pour Brigitte, qui n'arrive toujours pas en dépit de ses efforts et de son travail acharné, à réunir les fonds nécessaires pour tenter l'opération miracle sur Willy. Depuis plus d'un an maintenant, elle travaille sans relâche, au bureau comme chez elle, pour parvenir enfin à son but. Mais ce qu'elle n'avait pas prévu, c'est la réaction de son pauvre mari. De plus en plus renfermé et secret, il passait sa vie entre son fauteuil roulant et sa chaise longue, au milieu des souvenirs les plus atroces. Aujourd'hui, presque grabataire, il se sent de moins en moins utile, en même temps qu'une tare pour son épouse. La pauvre Brigitte de son côté, surmonte de façon magistrale cette pénible et épuisante situation.

            Par exemple aujourd’hui, son supérieur lui demande si elle veut bien aller déposer un colis à la Voile d’Or ! Il va de soi, qu’elle peut ranger ses affaires, et partir dès à présent. Rayon de soleil dans son univers de grisaille, qui n'échappe pas à ses collègues. En dépit de son sourire forcé, on sent bien qu'elle est au bord de l'effondrement. C'est bien ce qui fait mal à son amie Jacqueline, la seule européenne avec elle, qui ne la quitte pas des yeux. Si tout le monde joue le jeu à l'égard de Brigitte, la pauvre hélas ne sait plus du tout comment faire pour reprendre le dessus

            Jacqueline est sa meilleure amie et aussi sa confidente. La pauvre Jacqueline a connu elle aussi beaucoup de drames, perdant tout d'abord son fils unique dans un accident de circulation, et ensuite son mari en montagne lors d'une expédition organisée en France. Elle est donc bien la seule à comprendre la douleur de son amie et, sans relâche, essaie de l'aider. Brigitte n'en peut vraiment plus et pour un rien, elle se met à pleurer.

            Du mieux qu'elle peut, Jacqueline tente désespérément d'arracher son amie de la mélancolie. Un sourire timide émerge des lèvres de Brigitte, amusée par les grimaces de son amie. La réponse de Jacqueline amuse encore un peu Brigitte qui hélas, ne peut sortir de sa nostalgie. Pour Brigitte, il ne varie guère depuis ces dernières années, ce qui accumule en elle un potentiel non négligeable de tension nerveuse. Brigitte est une acharnée au travail et pour rien au monde, elle ne renoncera ; convaincue de pouvoir sauver son mari, elle économise jour après jour depuis deux ans, afin d'être prête le moment venu.

            Combien de temps pourra-t-elle ainsi repousser l'échéance de sa déprime ? Car, inéluctablement et elle en est consciente, un jour ou l'autre, c'est elle qui va craquer et ce ne sera pas pour rien. En attendant, comme tous les jours de la semaine, elle se " vide " en apostrophant les autres conducteurs, les piétons et bien entendu, tous ceux qui ralentissent sa route. Nerveusement, elle tapote le volant avec ses doigts. Le livreur reste stoïque et imperturbable, en dépit des injures et des coups de klaxon. Il faut bien reconnaître que les sénégalais ne sont pas du genre à s'affoler pour un rien, encore moins se sentir coupable de quoi que se soit.

            Frissons d'autant plus intenses et douloureux, dès lors qu'elle croise un infirme. Les handicapés ne manquent pas ! Plus qu'un bras pour ce gamin, plus qu'une jambe pour cette fillette, marcher sur les mains et les genoux pour ce pauvre adolescent, polio ou autre conséquence d'une démographie mal contrôlée, le résultat n'est pas beau à voir ! A chaque coin de rue, les mains se tendent, la mendicité fait partie de la survie au quotidien. Après avoir immobilisé son véhicule et soupiré un maximum, elle se décide enfin à quitter sa voiture et se dirige d'un pas hésitant vers l'intérieur de ce mini village de vacances.

            Avant de redémarrer, elle ne peut contenir son émotion en revoyant sa première rencontre avec Willy. Le volcan se transforme en fée d'amour et de passion. La conduite violente et saccadée, fait place à une souplesse et une décontraction vraiment magnifiques. Mais son regard profond ne permet aucun doute sur le fond de sa pensée. En dépit d'un calme relatif et seulement apparent, culmine l'envie de se battre et de vaincre. Obnubilée par ses recherches, elle est bien loin de prendre conscience des dangers qu’elle impose aux automobilistes. Ne s’agissant pas d’un secret d’état, elle ne compris pas pourquoi, Brigitte réfutait cette éventualité. De plus en plus lointaine et distante, elle en oublie même de saluer quelques amis de travail et autres connaissances qui la regardent passer avec beaucoup de compassion, mais en restent surpris tout de même.

            En revivant cette scène de la bagarre, elle ne peut s'empêcher de rire. Son visage se décrispe légèrement et elle rallume une autre cigarette, après avoir enclenché son radio cassette. La route est beaucoup plus étroite et sinueuse, ce qui ne l'empêche pas de conduire avec la même décontraction. Indéniablement, le problème qui la travaille l'isole de plus en plus au fond de son néant. Ce n'est pas la santé de son mari, le médecin l'a rassurée à ce sujet. Totalement innocente bien entendu, elle ne se sent pas gênée le moins du monde et poursuit le plus naturellement qui soit sa route en sens inverse. Aurait-elle oublié d'acheter des friandises pour ses petits protégés ? Avec la tête qu'elle a ce soir, cela ne surprendrait personne. Pourtant, son visage se tend à nouveau et une fois encore, elle devient grave et lointaine.

            Que vient-elle chercher au juste, qui justifie pareil émoi ? En quelques secondes, son teint devient livide et elle éprouve les plus grandes difficultés à contrôler sa respiration. Elle reste un petit moment crispée sur son volant, fermant les yeux et s'étirant la tête en arrière, comme pour se donner les forces qui ont l'air de lui faire défaut depuis quelques minutes. Après avoir respiré et soufflé très profondément, elle se refait une petite beauté. Un brin de fond de teint et la voilà qui, enfin, daigne quitter sa voiture.

            Que de monsieur et de madame !... A en juger la physionomie de Brigitte, elle est de moins en moins à son aise et un rien lui ferait rebrousser chemin. La prochaine fois, elle viendra en survêtement et baskets ! Au passage, elle contemple avec admiration la beauté des lieux. L'architecture, les décorations, tout est vraiment très beau et pas du tout à l'image du personnage qui en est le propriétaire. Plus que deux mètres et déjà, jouant les don juan de classe internationale, l'américain se lève et vient au devant d'elle.

            Brigitte se sent vraiment très mal à l'aise. En attendant que soit servi le précieux nectar, le propriétaire tient à s’excuser pour sa tenue. Pour sa défense, Brigitte lui accorde le côté impromptu de sa visite. Sans en avoir la classe ni le mérite, bibendum fait asseoir le plus galamment du monde sa convive. Pour être aussi nul, il faut aller bien loin ! Mais pourquoi ne pas se délecter de voir, comme Brigitte, cette masse informe et sans beauté en train de se ramasser le cul par terre, après avoir écrasé sous son auguste poids, la pauvre chaise longue ? Qui avait sans doute en ce début de soirée, l'envie de se confondre avec une crêpe... Pour une fois enfin, elle le voit à son juste niveau. Inutile qu’elle se perde dans les courbettes de ce brave domestique.

            Tandis que la fille exécute, l'homme et son invitée échangent un regard étrange. Le cœur serré, les larmes aux yeux, elle se dirige courageusement vers l'enfer qu'elle s'est imposé pour qu'enfin, son mari soit de nouveau un être normal. Cette fois, le doute n'est plus permis et l'on peut sans trop s'avancer, imaginer le but de sa visite ici. Ultime sacrifice pour cette pauvre femme, qui n'hésite pas à venir se vendre pour sauver celui qu'elle aime. Lesquels par exemple ? Jouer les femmes fidèles et tromper régulièrement son mari avec son chef de service par exemple ? Prétexter des réunions ou déjeuners d'affaires, pour aller servir de façade à son directeur pendant que le mari garde les enfants ? Jouer les saintes ni touche et la comédie de la femme amoureuse par devant, et s'afficher tout autrement par derrière ?

            Mieux vaut essayer pour ne pas voiler l'image de Brigitte, et faire la distinction entre le vice et la perversion d'un côté et le triste aveu d'impuissance avec son lot de sacrifices de l’autre ! Il ne faut surtout pas confondre ni se tromper de répertoire ou de partition. Il y a celles, hélas trop nombreuses, qui passent leur temps à composer des personnages et se dissimuler derrière des masques, hypocrites et menteuses, et celles comme Brigitte qui, en désespoir de cause, se sacrifient pour l'amour de leur vie. Le confort y est feutré et si ce n'était pour des instants comme ceux que Brigitte est appelée à connaître, elle aurait pu s'y sentir bien.

            Aura-t-elle le courage d'aller jusqu'au bout ? A en juger son malaise, il est bien dur d'être formel. En terminant sa phrase il prépare le verre pour son invitée, avant de se servir une copieuse dose de whisky. Le débat est orienté d’emblée sur le sexe, et il lui demande de ne plus se culpabiliser. Brigitte ne peut que conforter son malaise, précisant qu’elle n’est pas habituée à ce genre de situation. Sa voix est tremblante et fluette, ce qui ne fait qu'augmenter le plaisir du gros bonhomme, qui avance en terrain conquis. Cette fois, l’heure des aveux est proche. A l’invite de l’amerloque, elle essaie d’expliquer le but de sa visite, en faisant une rétrospective des événements. La pauvre femme avale en deux gorgées son verre, afin de se donner les forces nécessaires.

            L’étau se resserre sur elle. Brigitte note avec soulagement, que pour un mort, il se porte plutôt bien. Pour changer de sujet, il propose un autre verre à sa conquête. L'homme se fait de plus en plus pressant et après avoir débarrassé Brigitte de son verre, lui offre une cigarette qu'elle accepte de bon cœur. Prétexte bien entendu, pour lui frotter un peu les seins après s'être collé à elle pour allumer la cigarette ! Le pauvre commence à craquer ! Le décolleté est tellement généreux et les seins tellement beaux et fermes, qu'il en bave de plus en plus. L'homme de plus en plus juteux, est en train de fondre à la vue de ce corps merveilleux. Il se lève à son tour, vient rejoindre sa compagne et lui caresse le visage tendrement.

            Plus chatte que jamais, le regard coquin et se tortillant du corps, elle est en train de faire saliver un maximum l'américain afin d'obtenir de lui ce qu'elle veut. Délicatement il s'en approche, poursuit ses caresses, quittant le visage pour arriver jusqu'à la poitrine. Aussi, plus pragmatique et réaliste, il s’inquiète de savoir à combien va se monter le " dédommagement ". Il aime les défis, mais tient plus encore à son argent c’est évident. En disant cela, elle s'écarte de son prince charmant et continue de tourner en rond. Plus occupé à la préparation des boissons, l’homme ne se doute pas de la surprise qui l’attend. Certes, il dégouline d’envie, mais dans ses yeux se lit une certaine crainte.

            Tant bien que mal, il essaie de reprendre une attitude plus adaptée à la suite de ce rendez-vous en tous points prometteurs. Brigitte sait ce qu’elle veut, mais ne tient pas à sacrifier son honneur pour rien. Avec ou sans honneur, sa parole est sacrée. C’est à peu près tout ce qu’il s’accorde de pur en lui. Si elle en doute, elle n’a qu’à se rhabiller et partir. Ce petit clin d’œil sur les valeurs est suffisant pour rassurer Brigitte, qui entreprend alors son ballet de séduction. Pour Brigitte, les minutes les plus pénibles et dramatiques de son existence commencent. En quelques secondes, elle se sent sale et humiliée. Elle meurt d’envie de s’enfuir, mais pour son Willy, elle doit aller jusqu’au bout. Qui d’autre que son futur amant, saurait lui offrir la fortune dont elle a besoin ?

            Surmontant son angoisse, éliminant ses préjugés, elle essaie d’apporter le maximum de conviction. Pour Brigitte, la jouissance n’est pas inscrite au programme. Comment va-t-elle réagir, dès que son soupirant va se trouver nu ? L’idée de devoir supporter cette masse informe et sans beauté la pétrifie dans tout son être. Plus l’amant progresse dans son ascension vers l’extase, plus elle se crispe. Elle a beau ne penser qu’à son époux, elle ne parvient pas à laisser aller son corps. Plus les câlins deviennent précis, plus les images défilent dans sa tête. Pour oublier du mieux qu’elle peut cette corvée, elle essaie de fixer son mental sur les heures de délire qu’elle partageait avec Willy.

            Les compliments de l’américain se métamorphosent en délicieux murmures, et les frissons de bonheur commencent à faire leur apparition. En rêve, elle revit ses fantasmes avec son mari, ce qui la rend totalement étanche aux épanchements verbaux dont elle est gratifiée. Pendant qu’elle s’affale sur le lit des supplices, son partenaire va une fois encore faire le plein des coupes. Brigitte termine de se dévêtir. Effondrée et sans vie, la pauvre femme ne sait plus du tout où elle en est. Faisant durer le plaisir au maximum, il va remplir à nouveau les coupes ; imitant sa belle compagne, il vient d’avaler cul sec son champagne, pour ne pas être en reste.

            " Monsieur muscle ", sur fond musical et lumière tamisée, défait les bigoudis sur lesquels étaient enroulés ses bourrelets, façon strip-tease ! En Chine, il aurait fait un bon lutteur, sans se forcer pour grossir. Petit sursis pour Brigitte avant l'estocade finale ! En le regardant se dandiner comme un ours, elle se demande ce qu'une femme peut trouver de beau à un type comme ça. L'argent ne fait pas tout et elle se dit qu'il faut un certain courage pour coucher régulièrement avec des monstres pareils ! Enfin ! En attendant, c'est son tour aujourd'hui et ça, elle n'est pas prête de l'oublier. Plus chatte et enjôleuse que jamais, elle monte à l'assaut de la forteresse et entreprend une danse bien rythmée avec son corps. Mais il paraît indifférent, en train sans doute d'ouvrir le tiroir caisse pour compter ses billets. Peu à peu, son visage se durcit, le sourire fait place à une expression moins encourageante.

            Brigitte poursuit de plus belle son mouvement de va et vient, sans hélas produire le moindre effet. Brigitte voit tous ses espoirs s'envoler, tandis qu’il essaie de retrouver un aspect plus accueillant. Tous ses efforts partent en fumée, en même temps qu'elle prend conscience de son geste. L’amour de Brigitte pour son mari, est sans contexte ce qui lui manque le plus. Il n’a jamais rencontré une femme capable de sacrifier sa vertu pour celui qu’elle aime. Sa conscience lui interdit d’abuser de son pouvoir, et ternir un tel éclat. La partie de jambes en l'air se transforme peu à peu en alcôve émotionnelle, où chacun des partenaires s'y retrouve avec beaucoup de dignité.

            Délicatement, elle lui couvre les épaules avec son peignoir. Le plaidoyer est des plus pathétiques. Qui, parmi ses " courtisanes ", est en mesure de lui offrir le plus petit souffle d’affection ? Laquelle de ces donzelles en chaleur, peut lui témoigner autre chose que l’hypocrisie de ses vils intérêts ? Grâce à Brigitte, le mot amour scintille à nouveau de tous ses éclats de noblesse et de pureté. Manque de chance pour lui, l’américain aime beaucoup trop les femmes, pour s’abandonner aux fantasmes de son valet. En attendant, les deux expertes en braguettes se font petites dans leurs souliers. En quatre ans, elles ont accumulé chacune plus de cent mille dollars, en plus de leurs salaires plutôt confortables.

            Personne ne saura trouver à redire, et l’honneur sera sauf. Brigitte ne sait plus si elle rêve ou si elle est en train de vivre les plus beaux jours de son existence. Tel un père envers sa fille, il se jure bien de veiller sur eux. Après l’avoir embrassé à son tour, Brigitte redémarre en direction de chez elle heureuse et vraiment soulagée. Le sauveur reste un bref instant appuyé contre le portail pour mieux respirer et s’enivrer de ce parfum qu'il vient de découvrir en compagnie de Brigitte : un parfum d'amitié ! Depuis sans doute fort longtemps, il se met à rêver et en refermant le portail, on voit bien tout le bonheur qui lui parcourt le corps et le cœur. Le visage rayonnant, elle connaît des minutes intenses et merveilleuses. Vu l'ambiance qui règne entre la police et les automobilistes antagonistes, sa présence ne pourrait qu'envenimer les choses.

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