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RAPPEL : Pour des raisons dictées par la prudence, les manuscrits sont présentés sous forme de chapitres sélectionnés ou de synthèses, effectuées par Word. L'ensemble, ne représente environ que le quart du roman complet. Ceci peut donc occasionner une incompréhension au niveau de la lecture. Car d'un paragraphe à l'autre, le vide peut représenter souvent plusieurs pages !

 

            En arrivant au dernier village avant la brousse, comme à son habitude pour mieux se calmer et retrouver sa sérénité, elle distribue sur son passage des friandises aux enfants, qui se pressent autour de la voiture en acclamant leur petite Princesse. Même si aujourd'hui, sa détresse est omniprésente, elle ne néglige pas ses petits gestes affectueux à l'égard de ces chérubins. Après avoir immobilisé sa voiture, elle a du mal à ouvrir la portière pour s'en extraire. Se bousculant comme des chiffonniers, les bambins veulent tous être là pour embrasser Brigitte en premier. Calmement, elle accède enfin au coffre et commence sa distribution.

            Les parents sont ravis et heureux de voir cette ravissante petite Fée Blanche et chaque fois, la saluent chaleureusement. Ne pas jouer les riches en voulant les humilier et les écraser de mépris… Prendre le temps de discuter et gagner leur confiance… Les aimer comme des êtres humains et non comme des esclaves ! Voilà quelques points dont il faut se souvenir. Aujourd’hui plus qu’avant l’accident, elle a besoin d’exprimer tout ce que son cœur contient. Les enfants ne comprendraient pas et ils sont devenus au fil du temps, ceux qu’elle ne pourra jamais avoir.

            Après avoir terminé sa distribution quotidienne, elle s'éloigne lentement avec la plus grande vigilance car, euphoriques et tellement enthousiastes, les enfants vont et viennent de plus belle devant et autour de la voiture. Une seule chose compte, retrouver son mari ! Les derniers kilomètres se font dans la bonne humeur, soulignés par la musique de son radiocassette. Brigitte, douce et affectueuse envers ses petits protégés, revoit leurs visages épanouis. Ils le lui rendent tellement bien que pour rien au monde, elle n'arrêterait sa distribution de friandises. Loin d’en éprouver la moindre forme de jalousie, elle en est au contraire très flattée et ravie.

            Le pompiste, comme à son habitude, se perd en propos flatteurs et poétiques. Le brave homme est connu pour son côté fantasque. Mais il est très attachant et, amoureux aussi. Brigitte ne peut que l’encourager à vivre pleinement sa vie, sans se poser de question. Elle peut être très courte, et parsemée d’embûches. Là, elle en parle en connaissance de cause. En disant ceci, elle s’embrume aussitôt l’esprit en pensant à son mari. Toujours entre le rire et l'apparente désinvolture, il est très délicat de ne pas s'adonner à des jugements hâtifs et erronés. En attendant, ce petit divertissement qu'il offre à sa belle, est d'une rare intensité. Si bien que Brigitte a du mal à contenir son éclat de rire.

            Tant et si bien que Brigitte lui fait remarquer fermement. Pour se faire pardonner, il souhaite réciter un magnifique poème à sa Muse. Fou de joie, le jeune homme abandonne sa cliente et fonce en direction de son bureau, pour y chercher le précieux document. Nonobstant son côté enfantin, Éloi est très doué, Brigitte le sait et ne se lasse pas de l'écouter clamer sa poésie avec un enthousiasme extraordinaire. Très vite, il revient en brandissant tel un trophée, le manuscrit de son œuvre :

""""Les pays sont ruinés et les gens malheureux

Inéluctablement ponctuant ce déclin

La nature à son tour s'étiole peu à peu

Et se meurt lentement refermant son écrin""""

            Se dandinant comme un enfant, la tête penchée sur le côté et les mains liées dans le dos, il fait part de son désir à Brigitte. Baise main à l'appui, Éloi ne recule devant aucun signe de son admiration sans limite pour Brigitte, pour venir l'accompagner à sa voiture. Un bref instant il revit un moment de tendresse avec Patience, ce qui ne manque pas d'émouvoir Brigitte qui, pour rien au monde, ne veut interrompre ce rêve affectif. Attendrie, elle l'écoute dans son monologue, au cours duquel il relate avec authenticité le premier contact avec sa dulcinée.

            Brigitte resterait encore des heures en sa compagnie. Seul, abandonné par une créature ignoble et abjecte, il continue de vivre ! Son ex-femme n'a pas hésité à s'enfuir avec un amant et bien entendu, la caisse ! Lui, pauvre diable, essaie de survivre du mieux qu'il peut, loin de ses enfants et de ceux qu'il aime. Depuis qu’elle le connaît, elle est en admiration devant son courage et sa détermination. Le destin en a voulu autrement. Connu et aimé de tout le monde, il ne manque pas de conquêtes. Comment pourrait-il être malheureux, alors que la vie lui offre des instants si doux comme celui qu’il partage avec sa Princesse chaque jour ? Jamais, il ne tarira d’éloges pour Brigitte et son époux.

            Il s’était confié à ses amis toubabs, le jour où précisément sa femme venait de partir. Il voulait tout plaquer, tout laisser derrière lui, et c’est grâce à Brigitte et Willy qu’il a pu reprendre du poil de la bête. Chaque soir, Brigitte, reprend son énergie en sa compagnie, car des deux, c'est encore lui le plus à plaindre. Soudain, en arrivant à proximité du phare des Mamelles, elle s’arrête brusquement. Comme pour mieux se délecter de ces souvenirs, elle immobilise un instant sa Golf et se laisse bercer par ses pensées. En revivant un bref instant tout ça, Brigitte éprouve tout à la fois un sentiment de regret et de dégoût. L'herbe les a transformés en friche !

            Elle promène son regard, imbibé d'amertume, sur ce petit coin qui jadis, était son paradis. Au loin, elle aperçoit son mari, cloué du matin au soir à la même place, scrutant l'horizon, que plus jamais il ne pourra atteindre. Le drame, c'est que son épouse se sent totalement impuissante. Il n'y a qu'à voir le regard qu'elle lui adresse, pour mesurer l'étendue de son désarroi face à ce handicap. A nouveau elle se place dans la peau de son quatrième personnage quotidien, après le bureau, le village et la station de service, afin d'être au mieux de sa forme pour son mari. En garant sa voiture, elle soupire son tour, avant de regarder en direction de la mer. Elle le sait, depuis son accident, son mari éprouve un sentiment de culpabilité extrême, tout en se posant toujours et encore la même question...

            Saura-t-elle un jour apaiser ses tourments ? En attendant, elle quitte la voiture les bras chargés de paquets et de commissions. Comme tous les jours depuis plus d'un an, avec la même patience et le même amour, elle se débarrasse de ses paquets pour la maison, avant de venir retrouver son mari les bras chargés de cadeaux. Les yeux de Willy ne quittent pas un instant Brigitte. Le couple s'amuse et rit de bon cœur, ce qui efface en partie les traces de souffrances accumulées. Tout en s’amusant avec son mari, la jeune femme ne peut s’empêcher de voir à quel point il se force. Raison de plus pour en rajouter encore et encore, pour lui permettre d’échapper à la déprime qui le guette.

            Bien que comblé et heureux, Willy ne sourit pas de la même façon, ce qui n'échappe pas à Brigitte. Mais elle préfère ne rien dire pour le moment, laissant son mari s'amuser avec tous les bibelots qu'elle vient de rapporter. Lentement, en se retournant à chaque pas, elle se dirige vers la maison. Elle est au bord de la panique, ne sachant plus quoi faire pour sortir de cette impasse. La réalité hélas, lui interdit de se perdre au fond de son désarroi.

            Inlassablement, il quitte les cadeaux des yeux pour fixer son attention en direction de la maison et de sa femme. Heureusement, Brigitte est de retour et le sort brusquement de sa rêverie. En disant cela, il éprouve la plus grande difficulté à contenir ses larmes, ce qui n'échappe pas à son épouse qui aussitôt se met à genoux devant lui, posant délicatement sa tête sur ses jambes et le serrant très fort par la taille. Toujours d'humeur égale, elle est à l'affût du moindre de ses désirs et se met en quatre pour les satisfaire. C'est sans doute ce qui pousse Willy à se culpabiliser chaque jour un peu plus. Car il en est conscient, Brigitte ne pourra pas tenir éternellement à ce rythme là. Plus rien ne lui fait plaisir ou presque.

            La pauvre femme en frémit encore ! D’un signe de la main, elle fait comprendre à son mari qu’elle a bien compris son message. Un peu perdue, elle essaie tout de même de clarifier ses esprits en faisant le point. Cette fois, plus question de se laisser attendrir, il faut absolument travailler. Elle quitte la maison et vient rejoindre son mari, toujours aussi songeur. Surpris dans son nouveau rêve douloureux, il sursaute avant d'adresser un sourire plein de douceur à sa Brigitte. En une fraction de seconde, il abandonne ses pensées lugubres, pour revenir à la beauté de la vie incarnée par sa femme.

            Elle fait en sorte de ne pas manifester son inquiétude, enchaînant sur ses projets avec ses clients. Brigitte n'est pas dupe, habituée à des réponses immédiates et directes de la part de son mari, cet embarras soudain est révélateur du malaise qui grandit en lui. Tout en commençant son ouvrage, elle essaie de tâter le terrain discrètement. Veut-il un dîner en tête-à-tête aux chandelles ? Après tout, ils auront bien d’autres occasions d’inviter ses gens ?

            Plus elle tente de le sortir de son mutisme, plus elle le voit s’enfoncer dans les ténèbres de sa mélancolie. Brigitte en comprend cependant la signification et surtout, l’ampleur du désastre moral dans lequel il s’enterre. Il termine sa phrase avec beaucoup de difficulté. Tout en terminant sa phrase, elle vient s'asseoir aux pieds de son mari et pose tendrement sa tête sur ses jambes. Cette fois, la tension est à son apogée. Le pauvre Willy n'a plus la force de sortir un son de sa bouche. Ses yeux se gonflent, sa respiration devient de plus en plus saccadée et pour la première fois depuis de trop longs mois sans doute, il s'effondre en larmes. Rapide comme la foudre, ne contenant pas son chagrin, elle se lève d'un bond pour venir le serrer très fort contre son cœur, mêlant ses larmes aux siennes.

            En lui prenant la tête entre ses bras, elle le caresse très tendrement et termine sa phrase. Brigitte en reste muette et interloquée. Pour un rien en effet, Willy éclate dans des colères monstres, et serait même capable de devenir méchant. En tout cas ce n'est pas elle qui lui en veut, loin de là !... Comme à chaque fois quand il prend sa crise, elle apaise son courroux et prend sur elle de tout faire pour ne pas envenimer ni exagérer la situation. Repoussant sa femme, il libère son trop-plein d'influx nerveux. Cette fois, la tension est à son apogée. Le pauvre Willy n'a plus la force de sortir un son de sa bouche.

            Ses yeux se gonflent, sa respiration devient de plus en plus saccadée et pour la première fois depuis de trop longs mois sans doute, il s'effondre en larmes. Rapide comme la foudre, ne contenant pas son chagrin, elle se lève d'un bond pour venir le serrer très fort contre son cœur, mêlant ses larmes aux siennes. Il ne croit plus aux miracles, et encore moins aux promesses des chirurgiens. Il est trop réaliste et lucide, pour partager l’optimisme de son épouse.

            La pauvre Brigitte ne bronche pas, effondrée sur le bord de sa chaise, elle écoute groggy le réquisitoire de son mari. Mais elle ne peut pas résister plus longtemps et s'effondre en larmes. Perdu, affolé, il s’efforce de pousser son chariot pour venir se blottir contre elle. L'intensité ne cesse de s'accroître, aggravant peu à peu la tension et la panique de Willy, totalement désarmé et impuissant, incapable de juguler le flot de désespoir de sa femme. Il s'étire, se contorsionne, essaie d'atteindre sa petite fée blanche, mais hélas son bras est trop court.

         Quelle n'est pas sa stupeur en découvrant inanimé à ses pieds, son pauvre mari couché sur le dos et la tête en sang. Habituée à conserver son sang-froid, elle domine son chagrin et se précipite à la maison pour y chercher la trousse de secours. Est-ce pour se faire pardonner ou plus simplement pour se faire dorloter ? Toujours est-il que le blessé agonisant, soupire de douleur au moindre mouvement de Brigitte. Tendrement Brigitte poursuit les soins, ce qui ne fait qu'augmenter les remords de son mari, confus de lui faire perdre tout ce temps.

            A nouveau le regard de Willy se perd dans les méandres de sa mélancolie. L'infirmière devient de plus en plus chatte et câline. Elle se penche doucement et approche langoureusement sa bouche de celle de son mari. Déchaînée et folle d'envie, Brigitte est bien décidée à prouver à son mari qu'il n'est pas encore fichu, sexuellement parlant. Peut-être n'aurait-elle pas du écouter son mari aussi souvent, et prendre comme aujourd'hui l'initiative des actes. Autour d'eux impassible et complice, la nature paraît elle aussi retrouver son éclat des beaux jours. Seuls au monde en ces instants de volupté, Brigitte et Willy partagent avec délice ce moment privilégié.

            Ce regain d'affectivité redonne du tonus à Willy. Les deux corps entièrement dénudés, se mélangent et se repoussent, au rythme endiablé de cette frénésie sensuelle. Au diable les travaux, les invités et tout le reste. Plus rien ne compte que cette osmose enfin retrouvée. Willy se croyait impuissant ? Il vient d'avoir la preuve qu'il peut encore offrir des instants sublimes à sa dulcinée ! Rayonnante et sereine, elle est encore plus belle quand elle extériorise son plaisir. Intuitive et vive d'esprit, Brigitte n'exagère-t-elle pas ? A ses yeux, il est évident que son mari n'est pas au mieux de sa forme mentale.

            En terminant sa phrase, elle se rhabille un peu avant d'aider son mari à regagner sa chaise longue. Quel dommage de dissimuler un si beau profil !… C'est en tout cas se que Willy paraît se dire, au fur et à mesure que son épouse achève de se revêtir. Quand est-ce qu'ils vont de nouveau éprouver pareille sensation ? A en juger les difficultés à se redresser, Willy peut se poser la question. Après de gros efforts, compte tenu de l'état physique de son chéri, Brigitte parvient à le recoucher dans sa chaise longue. Plus Willy regarde avec admiration son épouse, plus son esprit s'égare sur les chemins nébuleux du doute. La dextérité de son épouse est telle, qu'elle force l'admiration.

            Willy en silence regarde son épouse et ne peut qu'une fois de plus, rendre hommage à son courage et à son amour pour lui. En une fraction de seconde, le sourire s'estompe au profit d'un visage buriné par la peine et le chagrin. Son regard s'éloigne aussitôt vers ce lugubre destin, qui l'oppresse et l'obsède. Heureusement, Brigitte oublie vite cette image négative et se replonge dans son travail. Après avoir envoyé un dernier bisou à son mari du bout des lèvres, elle se ressaisit et reprend son activité. Les absences de Willy, de plus en plus fréquentes et intenses, la préoccupent au plus haut point. Si Willy caresse secrètement l'espoir de reprendre son activité, Brigitte fera tout pour l'encourager.

            Le silence de son mari devient complice et elle occulte immédiatement ses pensées négatives. Elle regarde avec une telle délectation son mari, que ce dernier, attiré par le magnétisme de l'amour, tourne la tête et sourit à sa divine épouse. Willy abandonne ses lointaines pensées, et Brigitte se remet à fignoler ses personnages. Si Willy est quelque peu surpris, pour ne pas dire étonné, sa femme pour sa part, consultant sa montre, ne se choque pas outre mesure. Brigitte s'est avancée à sa rencontre. Il reste muet, ne comprenant pas ce qui se passe. Revivant les instants torrides qu'il vient de partager avec son épouse, il s'abandonne un court instant dans des fantasmes assez lubriques !

            Cette ravissante créature serait-elle là, pour palier aux carences du couple en matière de relation ? Cette éventualité ne déplaît pas à Willy, même si hélas, elle ne parvient pas à le dissuader de mettre fin à ses jours. Son mouvement de tête atteste de sa bonne humeur et son désir de se laisser aller. Après tout, jusque-là il ne peut vraiment pas se plaindre de quoi que ce soit, tellement son épouse est pleine d'attention et de délicatesse à son égard.

            Préférant mettre un terme à ses rêves érotiques, Willy reprend une attitude plus adaptée. Si ça se trouve, c'est une cliente, tout bêtement ! Après avoir caressé secrètement l'idée d'un rôle plus "humanitaire"… à son égard, il se ressaisit. Il est vrai que le plaisir qu'il vient de vivre, est de nature à enflammer son esprit autant que son corps. Cependant, il ne veut pas minimiser l'exceptionnelle droiture de son épouse, qu'il imagine mal en train de partager ses fantasmes ! Les principes, les tabous autant que les préjugés, sont autant de barrières qu'il conviendrait de neutraliser. A voix basse, Brigitte expose en quelques mots l'objet de sa démarche à sa jeune amie.

            Tout en continuant leur conversation, les deux femmes se rapprochent de Willy qui continue de se poser des questions. Plus elle se rapproche de lui, plus la beauté de Fati éclate dans ses yeux. Plus les deux femmes se rapprochent et plus le regard de Willy se fait aguichant. Cette fois, elle est tellement près de lui, qu'il peut s'enivrer de son parfum suave.

            Jamais sans doute son mari n'a été aussi maladroit, ne sachant pas où poser son regard. Cette fois, plus question de spéculer sur quoi que ce soit, il faut se comporter dignement. Brigitte ne rit plus, même d'une manière attendrie. Aura-t-il lui aussi droit à la bise ? C'est en tout cas ce à quoi il aspire secrètement ! Son désir est tellement intense, que Brigitte et Fati le ressentent en même temps. Emporté par son élan de galant homme, spontanément il cherche à se redresser. Hélas, une fois de plus son infirmité lui fait entendre raison.

            La réaction que redoutait Brigitte est là, cruelle et sans pitié. Cinglant et narquois, le présent lui rappelle qu'il est au bout du rouleau. Pour toute réponse Brigitte préfère le regarder avec un sourire amical et plein d'affection. Afin d'éviter un durcissement dans les propos, elle décide de s'éloigner avec Fati et faire en sa compagnie, le tour du propriétaire. Brigitte connaît bien son mari et elle sait très bien que dès qu'il a quelque chose sur le cœur, il cherche à provoquer. En terminant sa phrase, Fati entre dans la maison, précédée de Brigitte devant laquelle elle s'efface spontanément et avec une grâce certaine.

         De plus, Fati vient de faire une très longue route, ce qui laisse imaginer son état de déshydratation. Il n'y a qu'à voir son regard, fixé sur les verres qui se remplissent, pour en être convaincu. Hélas, la réalité la rappelle à son bon souvenir ! Il est temps de se ressaisir. Au passage elle en profite pour ranger un peu ce qui traînait par terre depuis tout à l'heure. Avec Fati à ses côtés, elle aura davantage de temps libre, et sera donc plus disponible pour Willy. Certes, après leurs ébats amoureux de tout à l'heure, Brigitte garde la tête froide et toute sa lucidité. Pourvu qu'il ne prenne pas Fati en grippe ? C'est une éventualité qui effraie un tant soit peu Brigitte. Willy se perd une fois de plus dans le brouillard de ses pensées négatives, se détachant peu à peu de tout.

            Une fois encore Brigitte réalise qu'elle vient de taper à côté ! Pour elle bien entendu, la venue de Fati n'est pas faite, loin s'en faut, pour culpabiliser ou assister son mari. En voulant trop bien faire, on néglige souvent l'essentiel et une fois de plus, son amour l'a rendue aveugle et maladroite. A condition qu'ils ne deviennent pas des tares de plus en plus lourdes à porter. Un bref regard sur sa future patronne, avant de se plonger plus à fond sur "Monsieur" qu'elle examine avec beaucoup plus d'attention. Est-elle secrètement en train de relever un défi ? Car elle le sait, Willy n'est pas un coureur de jupon et il adora sa femme.

            Ne dit-on pas que ce que femme veut, Dieu le veut ? Le pauvre homme doit souffrir terriblement et c'est sans doute ce qui développe en Fati, cette compassion exacerbée. Pour toute réponse, Willy acquiesce d'un sourire timide et d'un geste de la main. Les images du drame se bousculent et se mélangent dans son esprit, dans une spirale infernale. Durant des heures, il gesticule, se débat, s'accroche à ses espoirs, en vain. Les deux femmes se précipitent vers Willy, inconscient. Aidée par Fati, Brigitte place Willy sur le côté, pour l'aider à respirer. Ce n'est pas tant la blessure physique qui affole Brigitte, mais bien plus celle du cœur de son pauvre mari.

            Que peut-elle faire de plus que caresser son visage en attendant le retour de Fati ? Délicatement elle lui soulève la tête, qu'elle pose sur ses genoux. En cet instant, elle mesure l'immensité du désarroi de son mari, qui éprouve le plus grand mal à échapper à son calvaire. Jamais il ne s'en sortira ! La pauvre femme est au bord de la dépression et son visage exprime toute son impuissance, face à cette situation dramatique. Hélas, cette fois le choc a été plus violent que d'habitude et Willy ne réagit pas. Avec les dégâts sans doute irréversibles, infligés à son mental, ce dernier choc peut bien s'avérer plus conséquent que prévu. Raison de plus pour employer les grands moyens pour en avoir le cœur net.

            Selon toute vraisemblance, en regardant sa patronne, Fati est en train de réviser son jugement précédent, à propos de Willy. Cette femme est tout simplement admirable et jamais, elle ne pourra tenter quoi que ce soit pour briser l'amour que son mari éprouve pour elle. En quelques secondes, promenant son regard entre Willy et celui de Brigitte, elle mesure l'intensité de cette harmonie qui unit le couple. Lentement, Willy reprend ses esprits et comme à son habitude, est tout surpris de se trouver par terre.

            Doucement les deux femmes terminent de redresser Willy et de le coucher à nouveau sur sa chaise longue. Si, dans l'esprit de Brigitte, la présence de Fati se limite à une compagnie, on voit bien que pour son mari, le son de cloche est différent. Recouvrant très rapidement ses esprits, Willy ne se prive pas de dire tout haut, ce que son cœur éprouve en silence, et qui ne manque pas bien entendu de causticité.

            Les mots sont durs, et résonnent dans le cœur des deux femmes. Néanmoins, surmontant cette épreuve, Brigitte ne dit rien. La présence de Fati, ne sera jamais un moyen d'échapper à ses devoirs d'épouse. Pour le meilleur et pour le pire, ils sont mariés pour la vie. Ce n'est donc pas le moment de flancher, d'autant plus en présence d'une future employée. De toute manière, pour ce soir c'est fini, elle n'a plus envie de travailler sur ses poupées. Pendant qu'elle aidera Fati à préparer le dîner, Willy pourra regarder la télévision en prenant son apéritif. Alors, et c'est bien ce que redoute Brigitte, ne serait-il pas en train de s'enfoncer dans son mutisme ?

            Un peu plus tard dans la soirée, cette impression lugubre se confirme. La tristesse et la mélancolie s'abattent sur son être tout entier. Enfin, et pour la première fois depuis plus de cinq heures, il daigne la regarder. Il caresse tendrement le visage de sa dulcinée, en essayant de lui sourire. A l'instar de ses jambes, qui refusent de le porter, la voix soudain paraît l'abandonner à son tour. Le néant s'est formé autour de lui, et l'enveloppe dans son silence. Le regard qu'ils échangent en dit long sur son for intérieur. A bout d'argument, il dépose les armes, en noble chevalier aux pieds de son vainqueur. En attendant l'arrivée de Fati, elle essaie tant bien que mal de tout mettre en œuvre pour sortir Willy de sa mélancolie. Brigitte demeure interloquée.

            Le doute n'est pas permis, elle n'en crois pas ses yeux ! Mais oui… Nioba, Fatou, Mussa… Incroyable mais vrai, ils sont tous là ! Rapide comme l'éclair, elle se relève et fait des grands signes de la main en direction de ses amis. En quelques secondes, elle retrouve son tonus, prête à affronter le combat à venir. Même Willy, éprouve un regain de vitalité en voyant Mussa. Les femmes en profitent pour aller chercher des chaises, afin que le groupe ne perde pas une miette de ce bonheur intense. Willy, en dépit de ses efforts, ne parle toujours pas. Plus rien ni personne ne peut captiver son attention. Mussa, habituellement boute-en-train, se montre presque distant.

            Brigitte est d'autant plus motivée dans sa démarche, qu'elle a de plus en plus de mal à répondre aux questions qu'on lui pose tous les jours. Au bureau, à la station-service, où qu’elle se trouve, elle est soumise à des interrogations en règle. Tôt ou tard elle finira par craquer nerveusement, et c'est bien ce qu'elle cherche à éviter. Du redémarrage de l’agence, en passant par la création d’un centre pour handicapés, les hypothèses les plus folles émergent des esprits en ébullition. Comme à son habitude hélas, Willy ne manifeste rien d’autre que sa lassitude et son envie de mettre un terme à cette mascarade.

            Les petits mots qu'il écrits, sont de plus en plus laconiques et révélateurs de son état mental exacerbé. Plus l’heure tourne, plus Brigitte obtient la certitude qu’elle redoutait tant. Pour un rien, perdu dans la nébulosité de ses pensées, il se met à pleurer. Non pas d’un chagrin bruyant et extériorisé, mais au contraire, une douleur profonde et contenue. Scintillant à la lueur du clair de lune, ses larmes sont autant de coups de poignard enfoncés dans le cœur de sa Brigitte. Ce soir, il en est à son cinquième et s’en reverse un autre. Elle ne dit rien, pour ne pas faire exploser la soupape de décompression. Le plus pénible à supporter, ce ne sont pas les gestes impulsifs de Willy à son encontre.

            Ce soir, depuis le début du repas ou presque, il ne cesse de bailler et soupirer pour ne pas s’assoupir. Willy est même en pleine forme. Paradoxalement, son visage paraît soulagé, reposé. Il consulte sa montre et visiblement, il se prépare à quelque chose de pas habituel. Les yeux grands ouverts, planté sur ses béquilles, il écoute attentivement dans la chambre de sa femme. En brouillant les pistes tout au long de repas, pour ne pas attirer l’attention de Brigitte, il manigançait son coup. Sans qu’il puisse en expliquer le pourquoi, soudain ses yeux se mettent à déverser le trop plein des larmes qu’ils contenaient. Là, face à lui-même, il en réalise l'ampleur, ce qui explique ce relâchement nerveux. Mais il se ressaisit.

            A cet instant, l'on comprend enfin qu'il va s'en aller et quitter son épouse. Tel était donc ce secret ! Il ne veut plus être un poids pour sa douce Princesse, qui mérite une autre vie. Voilà pourquoi il en a perdu la voix, ne pouvant plus trouver la force d'expliquer tout ceci à son épouse. Délicatement, Mussa soutient son ami en l'aidant à se relever. Willy préfère ne pas s'arrêter, et encore moins regarder derrière lui la maison en train de s'éloigner. Au prix d'une incroyable volonté, il surmonte son handicap et s'accroche à son désir de partir. Ce qui ne fait qu'amplifier le respect et l'admiration sans borne, que lui voue son ami. Quel bonheur peut-il éprouver en effet, en vivant ainsi en parasite ?

            Évitant à son ami des souffrances inutiles, Mussa prend Willy dans ses bras et l'installe sur le siège de la voiture. Willy soupire profondément, en fermant les yeux, comme pour remercier Le Bon Dieu. Avant de sortir de la grange, il ne peut s'empêcher de laisser parler son cœur. Willy est bouleversé. Ce cri du cœur est d'une rare beauté et d'une noblesse incommensurable. Il voudrait lui aussi lui dire son amour, mais rien à faire, les mots ne sortent plus. Mussa se ressaisit du mieux qu'il peut, expire fortement et après un petit sourire en direction de son compagnon, enclenche la première. Lentement, la voiture et son précieux chargement s'éloigne de la grange et de la maison.

            Au moment précis ou la Jeep de Willy quitte la cour intérieure, Brigitte fait un bond dans son lit. Nul besoin de se poser des questions. Elle ne prend même pas le temps de vérifier si son mari est couché. Elle se précipite au salon et naturellement, ses yeux sont obnubilés pas la lettre, déposée sur le bord de la table. Tout défile dans sa tête. Le mutisme de son mari, le silence de Mussa. Les jeunes femmes se prennent aussitôt la main, comprenant qu’un drame est en train de se jouer. La colère monte en elle. En attendant, résignée, elle se décide enfin à lire le message que lui a laissé son mari.

            Les yeux se remplissent de larmes, au fur et à mesure qu’ils parcourent ces lignes bouleversantes : Mon corps vieillissait, mais mon cœur à tes côtés a su garder toute sa jeunesse et sa flamme... Peur de te choquer, ou de te froisser bêtement en t'avouant des mots et des pulsions, auxquels je ne pensais plus avoir droit après ce drame... Je restais aussi longtemps silencieux et muet... Ne pouvant plus t’offrir la moindre intimité, je me sentais frustré et coupable en même temps... Le retour à la réalité, transition impitoyable entre ces deux mondes du rêve et du réel, m'affublait de plus en plus de son manteau de clown... Voilà pourquoi j'ai décidé d'en finir avec la vie, en allant rejoindre ceux que j'ai assassinés...

            Nioba pour sa part, immédiatement, commence ses prières en implorant Le Tout-Puissant. Brigitte ayant retrouvé une bonne partie de sa lucidité, essaie de se montrer digne. A-t-elle le droit de s'opposer à cette décision ? Ses amies ne l'entendent pas de cette oreille et chacune à leur tour, lui donnent l'envie de se battre. Nul n’a le droit de contrecarrer la décision de son Willy. Certes, les preuves d'amour qui sont en train de se mettre en œuvre, seront de nature à lui faire oublier sa souffrance. Laobé une fois encore, serre très fort Brigitte contre son cœur.

            Le bruit des turbines montant en puissance devient infernal, et oblige les jeunes femmes à rentrer à l'intérieur. Tout est paré, il ne reste plus qu'à croiser les doigts et se mettre à prier très fort. Cette fois Willy est localisé et tous les espoirs sont donc permis. La petite Princesse relit la lettre une fois encore et la serre contre son cœur. Elle sait à présent ce qui torturait son mari et se jure bien de palier à ces carences. Fati avait raison tout à l'heure, en affirmant que si Willy a pris ses mascottes, c'est que Le Tout-Puissant allait lui interdire de mettre fin à ses jours ; donc, par déduction, Willy aura toutes les chances de recouvrir l'usage de ses jambes.

            5 heures du matin. Par rapport au dernier relevé, Willy ne tardera pas à arriver. Mussa est un as du volant et en dépit des chemins escarpés, saura se montrer à la hauteur de son ultime voyage, aux côtés de son ami. Pour les hommes de Laobé, un sentiment d'honneur et de fierté envahit leurs esprits. Chacun retient son souffle et avale sa salive avec difficulté. Willy, porté par Mussa, descend de la voiture, son fusil à la main. Laobé avait vu juste, son ami a bel et bien prévu de se tirer une balle pour enfin oublier son calvaire. Dernières secondes avant le geste final…

            Planté sur ses béquilles, Willy reste quelques longues minutes silencieux, fixant intensément le trou qui profile son périmètre à ses pieds. Mussa ne dit rien mais laisse couler les larmes de son affliction. Le chagrin des deux amis percent la quiétude des lieux, qui en deviennent encore plus lugubres. A contre cœur et à regret, il se dirige vers la jeep. Pour toute réponse, son ami lui fait le signe que tout va bien, comme au bon vieux temps pour lui signifier qu'il était paré au décollage. En guise de décollage aujourd'hui, ce sera son dernier voyage, son ultime survol de cette contrée d'Afrique.

            La jeep s'éloigne, laissant Willy seul face à son destin. La chute, l'impact, les cris, le sang, tout se bouscule dans sa tête. Calmement, il saisit son fusil, qu'il dispose entre ses jambes, le canon posé sous son menton. Isolée loin de cette foule en liesse, Brigitte est silencieuse. Certes, à l'instar de tous ses amis, elle est enchantée du résultat. Cependant, pour elle le combat ne fait que débuter. Comment son mari va-t-il réagir ? L'amour qu'il décrit dans sa lettre, ne risque-t-il pas de se transformer en haine ? De quel droit l'a-t-on privé de sa décision de mettre fin à ses jours ?

            Comment pourra-t-elle agir et intervenir s'il récidive ? Est-ce que Willy va accepter de se rendre en Amérique pour y être opéré ? Toutes ces questions auxquelles il est impossible de répondre, et qui perturbent la sérénité légitime de tout un chacun. Loin d'en tenir rigueur à son épouse, il accepte de tout tenter pour retrouver l'usage de ses jambes. Brigitte et ses amies sont aux premières loges bien entendu, prêtes à accueillir le toubab fétiche à l'intérieur de l'appareil. Seuls Mussa et Nioba feront le voyage à ses côtés. Si dans le hall et à l’extérieur de l’enceinte, Brigitte a retrouvé le même spectacle qu’au jour de son arrivée, côté piste où elle se trouve, ce n’est pas du tout la même ambiance.

            Tout se bouscule, s’entremêle dans sa tête. Grâce à la présence d’esprit de Nioba, à laquelle elle adresse une pensée attendrie en cet instant, son Willy ne serait plus en vie à l’heure qu’il est. Laobé, qu’elle fixe avec une émotion accrue, était même parti en pyjama dans son hélicoptère. Plage privée, ensemble sportif, et surtout, piste d’atterrissage en prévision des futures randonnées qui sont d’ores et déjà programmées pour la saison prochaine. Furtivement, ou avec plus de tendresse et d’affection dans le regard, elle tient à saluer tout le monde à sa manière. Brigitte a du mal à réaliser ce qui se passe.

            Laobé disparaît comme une fusée, et fonce en courant vers le hangar qui se trouve à proximité du groupe. Chacun retient son souffle, en voyant l’heureux pilote aux commandes de ce bel oiseau d’acier. Médusée, Brigitte ne trouve pas les mots. Tétanisée, subjuguée, Brigitte a du mal à rester sur ses jambes. Elle n'en croit pas ses yeux et sans se soucier de quoi que ce soit, saute au cou de son ami Bob. Étincelant et gracieux, l'Airbus A 340 termine son parcours sur la piste, avant de bifurquer en direction de son ère de stationnement. Chacun retient son souffle.

            Plus que quelques toutes petites secondes, et elle pourra laisser éclater sa joie dans les bras de son héros de mari. Sortant des hangars voisins de celui où se trouvait " Bibiche ", majorettes en tête, la fanfare municipale fait son entrée sur la piste. Les échanges de signes amicaux sont très nombreux entre eux et Brigitte, qui attend bien entendu et c'est normal, de voir enfin son mari adoré. Brigitte et Willy, alias " Bibiche et Poussin ", se retrouvent enfin. Ce concert de l’amour, unit en son sein tous ces êtres exceptionnels, dévoués corps et âmes à ce couple béni entre tous. Plus que quelques mètres.

            Soudain, en même temps que Brigitte se jette dans les bras de son mari, les hurlements de joie accompagnent leur premier et fougueux baiser. D'autant plus que personne ne peut ignorer les crispations des mâchoires de Willy. Autre moment pathétique s’il en est ! Car Willy ne badine pas avec l’honneur. Brigitte avale sa salive avec difficulté. Sans lâcher la main de Willy, Bob se livre alors à une plaidoirie des plus palpitantes.

            Tout s’achète dans ce monde pourri et corrompu. Plus voleurs et hypocrites qu’eux il n’y a pas. En quelques minutes elle m’a ouvert le cœur et je ne peux que rendre hommage aux sacrifices que vous avez consentis pour préserver ce bien précieux. Plus pour me faire plaisir, un peu par égoïsme. J’ai perdu quelques petits billets ? Mais j’ai amassé la plus grosse des fortunes en comprenant enfin, que l’amour et l’amitié ne s’achèteront jamais "" !

            Là, c’est Willy qui prend une belle leçon de civisme. Lentement, la piste se vide des amis et des curieux. En quelques minutes, Willy le premier, chacun révise ses classiques en matière de jugement sur autrui. Seuls Brigitte, Willy Mussa et Bob, prennent le chemin de l’agence à bord du merveilleux avion offert par Bob.

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ÉPILOGUE

            A son arrivée à l’agence, Willy a du mal à en croire ses yeux. Plus rien désormais ne pourra nuire au bonheur du couple des TERNA, dont le nom est gravé en lettre d’or dans le cœur de chacun. Heureusement, Bob est là et d’une voix douce et fluette, en clair après avoir poussé un beuglement sinistre, parvient à faire taire le chahut. Comme à chaque fois qu’il en a eu l’occasion dans le passé, après les éloges adressées à tous ses amis, Bob en tête, Willy ponctue en rendant l’hommage suprême à sa Brigitte.

 

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