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RAPPEL : Pour des raisons dictées par la prudence, les manuscrits sont présentés sous forme de chapitres sélectionnés ou de synthèses, effectuées par Word. L'ensemble, ne représente environ que le quart du roman complet. Ceci peut donc occasionner une incompréhension au niveau de la lecture. Car d'un paragraphe à l'autre, le vide peut représenter souvent plusieurs pages !

 

            Le ski nautique et le parachutisme sont neutralisés pour quelques mois. Place aux boucles, revues et corrigées en fonction des nouveautés proposées. Transformés en Père Noël, Brigitte et Willy ont conforté l'image de marque de Terna-Excursions. Du simple au double, c'est à peu près leur potentiel actuel au niveau des ballades.

            Malgré quelques petits contretemps, contraignant Willy à des changements de dernière minute, tout est en ordre. Un ou deux hôtels n'ouvrant pas en temps voulu... En ajoutant les retards en travaux des hôtels, force est de constater qu'ils ne bénéficient pas en ce début d'année, de la clémence du Tout-Puissant. Et si, d'aventure, Dieu était en train d'opposer son veto ? Prise entre le marteau et l’enclume, Brigitte ne sait plus ce qu’elle doit penser. Pour ne pas s’enliser dans la sinistrose, elle oublie sa morosité en se délectant de l’enthousiasme de son mari.

            La plupart des ballades d’ores et déjà prévues, sont des renouvellements des clients de l’année dernière. En le voyant évoluer avec un tel ravissement, elle réfrène ses pensées pour le moins nuisibles, au profit d’un enthousiasme plus adapté. L'agence est en ligne de mire, il ne faut pas le négliger. Les insinuations, attaques, et autres inepties sont suffisantes pour le moment. Sur ce chapitre des diffamations en tous genres, les ennemis ne manquent pas d’imagination. Les unes vaseuses, les autres pernicieuses et abjectes, rien ne leur est épargné dans ce registre des insanités mentales.

            Willy et Mussa savourent comme il convient ce véritable grand départ de l'entreprise. Heureusement, Mussa et Magueye sont là pour apaiser les esprits. Mais Brigitte se montre un peu moins enthousiaste, pour ne pas dire perplexe. Rassuré et convaincu de l'absence d'un éventuel chantage, Willy reste perplexe et inquiet tout de même envers son épouse. Inutile d'affoler tout le monde, en émettant une idée somme toute encore précaire et fragile. Heureusement que son mari se montre à la fois compréhensif et patient.

            Depuis plus de quinze jours, Brigitte paraît se débattre au milieu d’une tourmente. Elle voudrait bien rationaliser son comportement, justifier ses longs moments de mutisme, mais elle n’y parvient pas. Une angoisse la tiraille au plus profond de son être, sitôt qu’elle se retranche dans le silence de son isolement. La prémonition existe, il en est conscient. Pragmatique et cartésien, il se limite aux seuls faits. Chaque événement a sa raison d’être et une justification pratique. A maintes reprises en effet, Nioba et ses amis avaient du intervenir pour neutraliser certaines forces du mal qui leur étaient envoyées.

            Croire en Dieu, c'est merveilleux. En devenir fanatique et ne plus oser bouger par peur de représailles, il ne faut pas exagérer. Pour Willy, c'est un excellent remède. En plus, c'est une occasion rêvée pour se montrer romantique et attentionné. Bien que sentir son épouse en proie aux tourments dans son esprit ne le réjouisse guère, il oublie ses questions et privilégie la tendresse. Caresses infiniment sensuelles et langoureuses, rien de tel pour effacer les tourments. La jeune femme se laisse aller, bercée par cette douceur omniprésente et salutaire. Lentement, elle peut enfin sortir de sa mélancolie. Savourant à satiété, les mille câlins de son mari plus amoureux que jamais, elle quitte enfin son univers de grisaille.

            Le grand jour se lève enfin. L'arrivée des premiers clients permet à Willy de ne plus penser à autre chose qu'à cette première expédition. Du matériel aux différents points d'hébergements, sans oublier les billets d'entrée pour les parcs et les sites qui seront visités tout au long du voyage. Brigitte, tout comme son amie Nioba, essaie de rester à la surface du mieux qu'elle peut. Elle tente de dissimuler au maximum son angoisse. Pourquoi aujourd'hui, alors qu'elle a tout pour être comblée, éprouve-t-elle en ces instants des blocages aussi intensifs et douloureux ? Elle a beau se regarder dans le miroir, accentuer ses exercices respiratoires en même temps qu'elle se masse le ventre, rien à faire.

            La douleur aiguë persiste et s'amplifie, au point d'en devenir insupportable. Elle en gémit si fort, qu'elle se fait entendre dans la pièce voisine. Les spasmes se font de plus en plus violents et intenses. Ne s'embarrassant d'aucun préjugé, Nioba lui demande d'enlever ses vêtements. Des élixirs, des herbes, et bien d'autres ingrédients tout aussi naturels. Nioba poursuit ses efforts. Mais elle ne peut s'empêcher de lire au fond des yeux de son amie.

            Elle ne peut pas se contenter de cette explication pour le moins floue. La pauvre Nioba, qui ne sait pas mentir et encore moins tricher, a beaucoup de mal à feindre son malaise. Silencieuse un court instant, tout en poursuivant ses soins, Nioba cherche une solution intermédiaire entre le mensonge et la réalité. La fièvre est tombée, et par miracle, les douleurs se sont envolées totalement. Elle était bel et bien envoûtée. Ce qui ne laisse en rien, prévoir avec optimisme la suite des opérations. Dans l'ombre, Nioba attire l'attention de son amie.

            Il faut absolument faire quelque chose, avant que son mari ne découvre la vérité. Prétextant un travail urgent, Brigitte informe Willy de son désir d'aller travailler au bureau. Le rituel est cette fois beaucoup plus précis et orienté sur la lutte. Le combat entre Nioba et son rival commence. En transe, elle développe tout son pouvoir pour assurer une protection durable, et éloigner les esprits maléfiques. Une horrible migraine, des nausées, tout est en train de sortir d'elle.

            Nioba est en plein délire. Elle se déchaîne telle une tigresse, et oppose une résistance incroyable au marabout qui s'acharne contre sa protégée. L'ambiance au sein du groupe est en train de naître. Brigitte et Nioba reviennent, et vaquent à leurs occupations. Ce côté humain est des plus importants. Mussa vient de mettre l'appareil en chauffe... déjeuner et nuit à Tambacounda et le lendemain à Kedougou... Ensuite, pour deux jours et deux nuits à Siminti... Chacun y va de ses questions personnelles ou d'intérêt général.

            Les premiers frissons d'émotion et d'impatience se font sentir dans tous les corps. Les respirations se font de plus en plus rapides. Essayant de dissimuler du mieux qu'elle peut son angoisse, Brigitte offre encore une tasse de café à ceux qui en désirent. Est-ce pour retarder le départ du vol ? En attendant, et ça, Willy en est conscient, chaque fois qu'une personne est sur le point de se lever, elle offre un fruit, un autre café...

            Cette fois, la contrariété évidente de Brigitte n'échappe pas à Willy qui a du mal à contenir son émotion. La météo n’est pas fameuse en vérité. Est-ce donc pour cette seule raison que Brigitte est aussi tendue ? Cette fois, et Willy le sent bien quand son épouse se blottit dans ses bras, elle est littéralement pétrifiée. La tête basse, il fuit au maximum le regard de son épouse. C'est la traduction indéniable de cette atmosphère pesante, entourant le couple et l'agence toute entière !

            Pour Willy, si ce n'est pas l'angoisse et la peur, un autre sentiment le titille au fond du cœur et lui remue les entrailles. Lui aussi, prend son rôle de guide très au sérieux. La gorge serrée, les larmes au fond des yeux, elle se retient au prix d'efforts surhumains, pour ne pas craquer. Brigitte éprouve une très vive douleur au niveau du plexus solaire. Pour ne pas s'effondrer, ce qui affolerait tout le monde, elle crispe sa mâchoire et sa main libre. Willy se ressaisit rapidement. Pour neutraliser la sinistrose ambiante, et redonner à chacun le sourire et la bonne humeur, Willy retrouve l’entrain des beaux jours. Il n’est pas en totale harmonie, Mussa le sent bien, mais son attitude est génératrice des bienfaits escomptés.

            Sitôt que le profil de la carlingue se met à bouger, Brigitte et Willy se regardent une dernière fois et échangent un ultime baiser de la main. L'avion s'éloigne en direction de l'aire d'envol, tandis que le soleil commence à faire son apparition. Est-ce que son ami a des ennuis et refuse de lui en parler ? C'est en tout cas vers cette hypothèse que Mussa s'oriente, étant bien loin d'imaginer les tracas qui traversent l'esprit de ses patrons.

            Heureusement le feu vert est à présent donné et du bout des doigts, Mussa libère l'énergie des moteurs. Dans un bruit d'enfer, crachant toute la puissance dont ils disposent, les propulseurs arrachent la carlingue et son précieux contenu du sol, et les entraînent dans le ciel sénégalais. Willy serre les mâchoires très fort, en même temps qu’il ferme les yeux pour mieux se concentrer. Pourvu que Willy tienne le coup ? Le pilote préfère détourner son regard de son copilote. Après avoir décrit une large boucle au dessus de la mer, l'avion revient en direction de l'agence en prenant de l'altitude et bien entendu, le cap idéal en direction de St Louis.

            Paralysée sur place, elle sent le peu d'énergie qui lui restait se diluer dans l'eau de son chagrin, et s'échapper de son corps. Encore quelques secondes nébuleuses et cruelles, avant que lentement, elle ne souhaite regagner sa maison. L'effet ne se fait pas attendre. Après s'être laissée aller au plus profond de son néant, elle retrouve une partie de son tonus. L'activité redémarre, ce qui veut dire et imposer, une disponibilité totale. Rien de tel pour se régénérer l'esprit.

            Occultant momentanément ses funestes pensées, Brigitte accepte le challenge. Adieu bonnes résolutions, courage et détermination. En une fraction de seconde, Brigitte est de nouveau sous l'emprise des mauvais esprits. Sans transition, elle passe du sourire au cauchemar. L'avion... Du feu... Des cris... Les forces lui manquent, la terre se dérobe sous ses pieds. Retrouvant d'un seul coup sa vitalité, elle s'élance en courant vers la salle à manger où l'attendait la domestique en larmes. La jeune sénégalaise est tellement choquée, qu’elle a du mal à reprendre sa respiration.

            Nioba à son tour, vient prêter main forte à Brigitte. Tandis que Nioba va chercher sa mallette de soins, Brigitte apporte le verre à sa servante. Coûte que coûte, il faut garder son sang froid. Aussi dure qu'elle soit, cette situation ne va pas se prolonger indéfiniment. Tout en caressant le visage de sa protégée, elle reprend le verre et le pose sur la table. Fatou se jette dans ses bras, en lui montrant le fétiche oublié par Willy. Les deux domestiques se signent en même temps ce qui bien sûr, n'est pas fait pour rassurer Brigitte !

            Heureusement, Nioba revient sur ces entrefaites. D'une, elle doit surmonter sa propre angoisse. Ces quelques mots, suffisent pour que Brigitte éprouve l'envie de se battre contre l'adversité. Nioba range ses affaires, et les servantes entreprennent de ramasser tous les objets traînant çà et là. En soulevant le fétiche, elle découvre stupéfaite un autre élément porteur de malheur, en même temps que son amie Fatima. Intriguée, pour ne pas dire affolée, Brigitte les rejoint. Passe encore pour le petit ours en peluche ; mais le gri-gri, là non !

            Tandis que les deux filles et Nioba entament toute une série de prières, Brigitte commence à se poser des questions quant à la véracité du pouvoir réel de ces objets. Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'à son tour, elle ne brille pas de tous les feux de son expérience encore fragile en ce domaine. Initiée par Nioba et ses amis, aux règles fondamentales dans les pratiques spirituelles, elle en est encore à ses premiers pas. Qui peut leur vouloir du mal à ce point ? La vie d'êtres humains n'a donc pas plus d'importance que cela aux yeux de certains spéculateurs ? Les mauvais sorts, l'envoûtement, et à présent, les symboles même de la protection qui sont bafoués ! En voyant le sérieux et l'intensité des prières de ses employées et de son amie, elle ne peut plus douter une seconde de l'importance religieuse de ces négligences.

            La petite Princesse, effondrée, essaie de trouver des réponses aux innombrables questions qui se bousculent dans sa tête. Les exemples ne manquent pas non plus, indiscutables et spectaculaires parfois, pour étayer la thèse incontournable de cette force inouïe qui régente la vie africaine.

            Brigitte tourne en rond comme une hélice. Seront-elles assez efficaces pour épargner la vie des personnes à bord de l'appareil en cas de crash ? De plus en plus, puisque drame il doit y avoir, c'est vers l'accident d'avion qu'elle focalise son esprit. Les douleurs que Brigitte a ressenties, ont été faites pour attirer son attention. Habituellement si beau à ses yeux, le paysage paraît hostile. Un orage d’une rare violence se prépare. Elle lutte de toutes ses forces, pour ne pas voir les images de catastrophe qui s'amoncellent dans sa tête.

            Elle entend son mari lui poser la question ce matin à propos des conditions climatiques. Jamais avant ce jour, il ne l'avait fait. Point par point, Brigitte construit son puzzle. Après avoir essuyé ses larmes, elle se ressaisit. Si danger il y a, il ne pourra venir que du ciel, compte tenu du parfait état de l'appareil et des capacités de pilotage de Mussa. Bien que les incantations soient de plus en plus profondes, et qu'elles émettent des vibrations puissantes dans toute la pièce, Brigitte ne peut rien faire d'autre que tenter de se rassurer. Un violent orage et tempête entre St-Louis et Dakar ?...

            Une dépression d’une rare intensité est en train de déferler entre St Louis et Dakar. En voyant Brigitte raccrocher le combiné en tremblant, Nioba éprouve les plus vives inquiétudes. Au prix d’un effort incroyable, elle parvient à s’extraire de sa chaise. La terre se dérobe sous ses pieds. Les douleurs reviennent de plus belle dans son ventre, serré et comprimé comme dans un étau. Elle fait quelques pas, en se tenant le ventre comme une femme enceinte. Tout tourne et s’entremêle dans sa tête. Effondrée, Brigitte s'affale sur une chaise et fond en larmes. Immédiatement, interrompant leurs prières, les deux domestiques et Nioba se précipitent pour venir la réconforter et l'aider.

            Une nouvelle fois, Nioba va chercher sa trousse miraculeuse, tandis que Fatou prend la tête de sa patronne contre son cœur. La réputation de ce marabout n’est plus à faire. Pendant que Fatima essaie de joindre son oncle, elle masse doucement la tête de la Princesse avec ses huiles précieuses, pour lui permettre de reprendre ses esprits. Nioba arrive à son tour avec d'autres préparations, encore plus fortes, et entame immédiatement le rituel qui s'impose. Fatima essaie encore et encore, d'atteindre l'oncle de Fatou, en vain.

            Même pour elles, Dieu ne pourra guère interrompre le déferlement des énergies cosmiques et telluriques. Peu à peu elle se calme et se détend, retrouvant même une timide partie de son sourire. Très vite, oubliant son malaise, elle se relève et se dirige vers la radio. L'espoir renaît dans son cœur. Hélas pour Fatima, c'est exactement l'inverse qui se produit. Fatou réalise ce qui se passe en voyant sa cousine raccrocher le combiné, le visage complètement perdu. Ce signe du destin, n'est pas fait pour rassurer qui que ce soit. Il est inutile de se perdre en commentaires superflus en écoutant Fatima. Brigitte heureusement, pour l'instant du moins, échappe à ce nouveau coup dur.

            Elle est bien trop préoccupée par les préparatifs en vue de joindre son mari à la radio. Maîtrisant parfaitement tous ses gestes, Brigitte met tous les circuits en place. Hélas, en dehors d'un grésillement pour le moins atroce, aucune voix ne répond à son appel. En parfaite professionnelle, elle réitère son appel. Pour Nioba et les deux domestiques, c'est le coup de grâce du Tout-Puissant. La série noire perdure et amplifie l'émotion. A l'agence, Brigitte et ses compagnes d'infortune vont elles aussi, partager le leur. Impossible de joindre Willy et là, les quatre femmes n'osent même plus se regarder de peur de s'affoler mutuellement. Le mince filet d'espoir, qui suintait dans son cœur, se tarit à tout jamais. L'illusion du miracle, mirage de la foi, se métamorphose en une oasis torride et desséchée. Impuissantes, subjuguées par ce lancinant appel de l'au-delà, les amies ne sont plus désormais que des loques, en train de se consumer à petit feu.

            Pourtant, après quelques minutes de silence et de méditation, les deux servantes et la fidèle Nioba, s'approchent de Brigitte. Bien que dans leur esprit et celui de leur maîtresse, le doute ne soit plus permis. En attendant, le dialogue se renoue et c'est tant mieux. Les trois sénégalaises se livrent à des spéculations invraisemblables. Fait exprès bien entendu, c'est aujourd'hui qu'elle se déclenche. Tout devient clair et limpide aux yeux de Brigitte, qui en quelques secondes, repasse le film des événements qui se sont déroulés depuis Noël. Puisqu'il s'agit d'une épreuve, elle ne doit pas être destinée seulement à Willy et Mussa. Elle se doit, à son niveau, d'en mesurer la portée. Solidaire de son mari, et plus amoureuse que jamais, elle veut faire n'importe quoi pour lui venir en aide. Elle est d'autant plus stimulée, qu'elle se sent coupable de n'avoir pas compris ce que Dieu était en train de lui dire au cours de ces derniers mois.

            Elle bondit soudain en renversant tout sur son passage. En donnant ses instructions pour qu’il soit contacté, elle ne peut s’empêcher de jeter un regard furtif sur la radio de l’agence. Pourvu que Laobé puisse entrer en contact avec Willy ? Ce qui n’est pas certain du tout. Certes, la base militaire est doté d’un matériel puissant et fiable, mais... si Dieu ne le veut pas, rien ne sera possible à ce niveau.

            Inutile de se lamenter. Si au moins quelqu’un connaissait un peu la technique ? Plus les secondes s’écoulent, plus l’espoir s’amenuise. Pour Nioba et Fatou, la tentative n'a aucune chance d'aboutir. Ce qui doit se passer se réalise, il est inutile de se persuader du contraire. Secrètement, elle supplie le Dieu Tout-Puissant de leur accorder sa grâce et sa clémence. Même entourée d'amour et de tendresse, jamais, elle ne s'est sentie autant abandonnée. En regardant la Princesse, elle confirme son état dépressif total. Ultime signe du destin, le haut parleur du téléphone est lui aussi en panne ! Plus rien n'étonne personne. Laobé ne ménage pas ses efforts. Fatima traduit en sourdine ce qu'elle entend à l'autre bout du fil et qui hélas, n'est pas fait pour rassurer les trois autres femmes.

            Que faire ? Si les tentatives échouent comme Brigitte le redoute, en dépit de sa volonté à garder l'espoir, la catastrophe se produira bel et bien. Courageux et téméraires, rien ne les fait reculer. Mussa et Willy sont de parfaits professionnels. Maîtrisant parfaitement bien son avion, Mussa ne s'était pas affolé le moins du monde. Une sorte de conjuration du mal, auquel elle est d'ores et déjà confrontée. En même temps que l'amertume de se sentir impuissante. Très vite hélas, pour ce qui la concerne, le néant étend son manteau de regrets sur ses frêles épaules. Est-ce un adieu, ou un simple au revoir ? Cigarette sur cigarette, elle arpente en long et en large le salon, ne quittant pas des yeux Fatima. Aussitôt, Nioba et Fatou laissent écouler leurs larmes significatives.

            Laobé ne peut rien faire. Facile de se montrer critique ! Mais à aucun moment, et c’est ce que Brigitte est en train d’essayer de comprendre, la météo n’a laissé supposer une violence aussi intense. Plus question de s'abandonner au désespoir, il faut faire vite. En attendant, son pauvre Willy est en situation précaire et plus que jamais, elle se sent terriblement impuissante.

            Sa nervosité s'amplifie au fur et à mesure qu'elle se perd dans la nébulosité de ses supputations. Piquée au vif dans son orgueil, elle en oublie à cette occasion de se morfondre sur le sort de son mari. merci pour tout Laobé... Jamais de la vie, et elle insiste sur ce point, Willy et Mussa auraient pris le moindre risque. Exactement au cœur même de la tempête ! Ce que Laobé lui confirme avec au fond du cœur, l’amertume et les regrets appropriés. Cette fois, ses jambes ne sont plus assez fortes pour la supporter. Juste avant qu'elle ne s'effondre, Fatou et Fatima se précipitent. Immédiatement, Nioba se met en prière et en méditation. Les deux braves filles se surpassent une fois de plus. répondez-moi je vous en prie... Rapidement, Brigitte revient à elle, ce qui ne peut que rassurer ses infirmières.

            Un peu plus au nord dans le ciel, l'avion de Willy connaît les premières difficultés de vol. Les coups de vent sont de plus en plus violents. La résistance est des plus dures. Sans parler des variations brusques d'altitude. Une vraie purée de pois ! Ce qui demeure étrange, et suscite les plus vives inquiétudes en Mussa, c'est la soudaineté de cette apparition. Ce n'est qu'une maigre consolation. Plus ils s'enfoncent dans ce qui devient vite un enfer, plus le poste de pilotage se transforme en console de jeux vidéo. En l’occurrence, ceux de l’appareil connaissent des variations dramatiques.

            Le visage de Mussa se durcit, en même temps que les secousses auxquelles est soumis l’avion. Tous les manomètres passent d’un point à l’autre des écrans comme des essuie-glace. Les repères de navigation, les uns après les autres, s’amenuisent et deviennent illusoires. Il n'en fallait pas plus pour commencer à affoler les passagers qui de plus en plus, sont secoués et ballottés comme de vulgaires sacs de noix. Même les plus optimistes, affichent des mines pas très réjouies. La pluie, de plus en plus dense et violente, mêlée de grêle, crépite sur le cockpit comme des rafales de fusil mitrailleur.

            Ballotté dans tous les sens, " Bibiche " donne du souci à son pilote. Willy commence à se poser des questions. L'appareil est de plus en plus dur à tenir, et il faut toute la force de Mussa pour maintenir au mieux les commandes. Seul, le pilote ne parvient plus à maintenir l’avion. Les turbulences deviennent de plus en plus violentes. Cette fois, la panique est en train de s’installer dans le cœur des passagers. Les gorges se font de plus en plus sèches. Les fronts et les visages de chacun se couvrent de sueur.

            Les regards se croisent et se perdent les uns dans les autres. Un sentiment morbide envahit tous les passagers, en même temps que Willy et son ami. Sont-ils en train de poursuivre leur trajectoire, ou au contraire en train de rebrousser chemin ? Peut-être tournent-ils en rond tout bêtement ? Nul ne peut répondre à ces lancinantes questions. Plus rien ne fonctionne. Les rafales de vent sont de plus en plus violentes. Les grêlons de plus en plus gros, risquent même de perforer les vitres du cockpit. Le regard qu’échangent Willy et Mussa conforte cette hypothèse. Heureusement, la panique et l'affolement ne sont pas au rendez-vous.

            Lequel d'entre eux, à ce stade de la peur panique, oserait ouvrir la bouche ? Aux commandes, l'exercice devient de plus en plus héroïque. Les deux hommes se cramponnent sur leurs commandes, et l'on voit bien qu'ils ne font pas semblant de forcer. Chacun se cramponne du mieux qu'il peut. Par moment, l'appareil fait des écarts monstres et de plus en plus, il est soumis aux turbulences atmosphériques qui se déchaînent de plus belle. Au-delà des senteurs caractéristiques en pareille occasion, il y en a une qui prédomine. Mêlée aux relents de kérosène et des huiles de moteurs, cela fait un cocktail pour le moins explosif. Au prix d'un effort surhumain, elle parvient à s'extraire partiellement de son siège, et s'adresse à Willy.

            Tout en recommandant à sa cliente de regagner son siège, Willy cherche dans sa poche de chemise les fameux objets qu'il a oubliés en partant. Au même moment, en se regardant, les deux hommes prennent conscience de cet oubli catastrophique. Pourquoi ? Inutile de se poser la question. Aucune trace de l'ours par terre, et pas de gri-gri non plus ! Immédiatement, Mussa réalise ce qui est en train de se passer.

            Le doute n’est plus permis. Il ne contient pas davantage sa colère envers son ami. Hélas, son geste ne recueille pas l'unanimité parmi les autres passagers. L'agitation commence à pointer son nez. La panique est en train de gagner du terrain. La tension devient lourde et sournoise. Des reproches, on en vient aux insultes. La tension monte comme il fallait s'y attendre, activée par les secousses de plus en plus violentes qui transforment l'avion en véritable jouet. Willy se crispe sur les commandes, qu'il ne peut hélas abandonner. Pris sous le tir croisé des yeux vengeurs des pilotes, le touriste se surpasse et tient à étaler devant tous, l'étendue de sa bêtise.

            Loin de s'affoler, il persiste et signe. Il réitère ses insultes et commence à peser très lourd. Il s’enivre tout seul et se grise avec ses envies de se faire justice. Mussa ou Willy ? Lequel des deux va se lever pour venir calmer ce passager récalcitrant ? L'intervention du plus proche voisin du paniquard, a pour but de le calmer un tant soit peu. Il faut dire que l'homme est nettement plus costaud physiquement et visiblement, il ne plaisante pas. S’il est candidat au suicide, pas lui ! Alors ou il reste tranquille, ou il va se retrouver endormi sur son fauteuil pour un bon moment. La terreur est contagieuse et si cet abruti continue son cinéma, elle va s'emparer de tout le monde.

            Tout en maintenant fermement le manche, il s’adresse aux passagers en général, et à l’énervé en particulier. Si Willy ne quitte pas sa place, suite à l’invitation précédente du touriste, c’est uniquement pas souci de conservation, et non par lâcheté comme cela vient d’être évoqué. La rage et la haine qui se lisent sur le visage de Willy traduisent nettement son envie de venir démolir le récalcitrant.

            Pris entre le tir croisé du regard du pilote et celui non moins dissuasif de son voisin immédiat, le rebelle ne peut rien faire d’autre que se mettre en sourdine. Passant du coq à l’âne, fort de son brevet de pilote, il se propose de venir aider Mussa et Willy. Ils ne sont pas dans un salon de thé en train de tremper des biscuits ! Sa présence est jugée indésirable et Willy ne se cache pas de le lui faire savoir sèchement. Mieux vaut qu’il reste dans son coin. Ce n’est donc pas le moment propice pour épater la galerie en risquant de provoquer un accident. Têtu et obstiné, mais avant tout groggy, le passager maintient son offre et se dégage de la pression de son voisin.

            Visiblement, il adore les défis, ne serait-ce que pour se calmer. Il se lève et tant bien que mal, essaie de progresser en direction du poste de pilotage. En attendant, il se trouve dans une très mauvaise posture. Les quatre fers en l'air, il a bien du mal à reprendre une position verticale. Excité au maximum, il profère des injures et des menaces, qu'il a bien l'intention de mettre à exécution. Impuissants, Willy et Mussa commencent à perdre patience.

            Courageusement, défiant les lois de l'équilibre, elle se lève et s'approche du pilote en herbe. Après avoir enlevé sa veste, elle laisse apparaître la beauté de son corps. Aguichante et provocante, elle s'arrange pour mettre en évidence les courbes de son corps. Une fois parvenue devant sa proie, elle entame son ballet de séduction. En s'agenouillant devant lui, elle fait en sorte que sa jupe remonte au maximum le long de ses cuisses. D'où il est, l’homme peut en toute liberté se rincer l'œil à volonté. C'est bien ce qu'elle veut.

            Joignant les actes aux paroles, elle se montre particulièrement attirante et sexy. Qu'en penserait sa Royale Majesté mister ?... Reprenant une attitude plus représentative de l'honneur anglais, il réajuste ses atours. La pauvre femme, qui réalise dans quel guêpier elle vient de se mettre, a du mal à se faire à cette idée. La série noire se poursuit. L'Anglais se relève comme il peut, sévèrement touché au visage lui aussi.

            Chacun admire la rage de vaincre de Willy, et sa volonté de tout faire pour sortir de ce mauvais pas. Le sang qui coule en saccade de sa bouche. Le regard qu'il échange avec sa passagère, est significatif. Aidée par deux autres touristes, elle libère Mussa de son poste et l'allonge par terre. L’anglais malgré ses blessures, prend le relais de Mussa.

            En dépit des éléments de plus en plus violents, il tient bon. Privé de puissance, l’appareil ressemble à un papillon, qui se laisse porter au gré du vent. En se plaçant dans le sens du vent, ils pourront tenter un atterrissage en catastrophe moins périlleux. Si au moins ils savaient où ils se trouvent ! Et si, surtout, la visibilité était plus favorable, ils pourraient se poser en planeur sur les arbres !

            Combien de temps cette angoissante attente va durer ? La réponse hélas ne tarde pas plus longtemps qu'il ne faut. Hélas, l'avion étant livré à lui-même ou presque, piquait du nez et frôlait déjà les cimes des arbres. A ce stade du combat, ils ne doivent plus être loin du sol. L’issue est inéluctable et prévisible. Le calme et le sang froid aussi. Déchiré de part en part, par les arbres qu’il brise, le fuselage égrène au gré de sa course folle les débris de ce qui fut sa gloire. Combien de temps encore le calvaire va durer ? Plus question pour Willy et son adjoint de tenter quoi que ce soit. L’avion est en train de glisser à la cime des arbres et ne va pas tarder à s’éclater.

            Au moins un passager a été arraché à son siège. Les regards se croisent et chacun exprime à sa manière, cet adieu à la vie qui selon toute logique, devrait aboutir très vite. Selon toute vraisemblance, ils se sont écrasés tout près du lit d’une rivière. Des arbres arrachés, des maisons entièrement détruites, plusieurs centaines de voitures encastrées les unes dans les autres. Sans parler des bateaux et des avions de tourisme, retournés comme des crêpes. Le doute n'est plus permis, l'avion s'est bel et bien écrasé.

            Plus que jamais, on se rend compte de l'esprit de solidarité qui anime tous ces gens, partageant les joies mais aussi et c'est le cas, les moments les plus durs. La pauvre Brigitte pour sa part ne sait plus du tout où elle en est, allant d'une pièce à l'autre sans vraiment y trouver le moindre intérêt. Pour elle, son mari est en vie, il n'y a aucun doute. Fatou et Fatima sont consternées, et personne n'a envie de faire la fête ! Nioba ne veut pas croire que le destin se soit ainsi acharné sur eux. Elle implore sans relâche, les genoux presque en sang, ce Dieu si puissant qu'elle adore et redoute.

            Pour l'heure, il convient de maîtriser la colère de plus en plus grande chez Brigitte. Têtue et décidée, elle organise avec Nioba et les domestiques une patrouille terrestre. La nuit tombe en plus, ce qui ne va pas faciliter les choses... Grâce au concours de la marine française, qui croisait au large du Sénégal, des avions et des hélicoptères vont être envoyés en renfort. Le chagrin s'estompe et disparaît rapidement. En suivant la progression hasardeuse d'un pompier, pourtant solide et robuste, elle s'imagine ce qu'elle deviendrait face à ces rafales de vent aussi violentes.

            L'avion, suivant l'itinéraire officiel, devait se situer approximativement entre Mekhe et Kebémer... Les villes de Kebémer, Louga et Dara en sont les limites extrêmes. Les monstres d'acier en ont vu d'autres. Le plafond s'est levé, ce qui permettra une approche du site en rase motte. Rapidement, l'équipage du capitaine se dirige vers son hélicoptère. Le colonel sénégalais, rassure du mieux qu'il peut Brigitte et les proches de Willy. Certes, ce n'est jamais réjouissant d'avouer son impuissance. Mais en pareilles circonstances, qui pourrait blâmer cette apparente envie de ne rien faire ? La nature est, et sera toujours la plus forte. En bon père de famille il lui parle comme à sa fille.

            En même temps qu’il fait l’apologie des qualités de pilotage de Mussa et Willy, il apporte la réponse aux questions que se posait toujours Brigitte. Les habitants du quartier restent ici, comme pour mieux protéger Brigitte. L'atterrissage en catastrophe est visible sur plus de deux cents mètres, à la cime des arbres. Sans doute expulsé au cours du choc, il est mutilé des jambes. Bien que sévèrement blessé à la poitrine et au visage, il tente de se dégager. Très vite, ils aperçoivent le corps inanimé de Willy, atrocement mutilé au niveau des jambes et du buste. Mussa laisse parler son cœur.

            Sophie ne peut contenir son émotion. Willy n'est pas en état de lui répondre. Le pilote ne peut contenir davantage son chagrin. Il s'effondre en larmes comme un gamin, bouleversé et traumatisé. S'ils veulent pouvoir s'occuper des blessés, il faut qu'ils commencent par se soigner mutuellement. En regardant ce qui reste de l'intérieur de l'avion, Sophie et Mussa frémissent d'horreur. Tout en lançant régulièrement des appels, Mussa entreprend de dégager ce qui est accessible. Rien n'est plus stimulant. Les uns plus gravement touchés, mais apparemment, cinq d'entre eux répondent présents. Un mort pour l'instant seulement.

            En relais, Sophie assure la permanence médicale. Les plaies au thorax de Mussa ne sont pas belles à voir, mais il en faut plus pour l'impressionner. Il est trop heureux d'être sur ses jambes et d'avoir ses bras valides ! Rapidement, les autres corps sont libérés à leur tour. Les plus touchés sont secondés par Mussa et les autres passagers. Sophie installe son infirmerie de campagne au pied de l'appareil. L'éclat des fusées n'en sera que plus vif. Aussitôt, aidé par les plus valides, il entreprend de dégager du mieux qu'il peut la cabine, pour accéder au compartiment où se trouvent les fusées de détresse. Le pauvre est contraint de s'arrêter souvent, afin de refaire son pansement de fortune et limiter l'écoulement du sang. Sans se soucier de son état de santé, il soulève, arrache et dégage tout ce qui peut représenter un obstacle. Ca, Mussa ne l'oublie pas. C'est pour cette raison, qu'il déploie une telle énergie pour trouver ces maudites fusées. Sophie et deux passagers, organisent le campement.

            Sans négliger Willy, qu'il entoure d'affection, Mussa et ses amis poursuivent leurs efforts. Le doute s'installe dans son esprit. Brandissant dans ses mains quelques morceaux disparates il éclate en sanglot, avouant humblement son incapacité à faire quoi que ce soit. En voyant ce qui reste des fameuses fusées, tout le monde prend conscience de la gravité de la situation. En attendant, si les blessés graves ne reçoivent pas les soins appropriés rapidement, ils risquent bien d'alourdir la liste des victimes. Le relâchement produit ses effets secondaires. Mussa le premier, s'effondre en larmes. Il s'en veut, se culpabilise. Pour lui, tout est de sa faute. La crise de nerf est très douloureuse pour lui, autant que pour ses amis. Sophie une fois de plus, se montre exemplaire.

            L'humidité d'un côté, après ces pluies torrentielles, et le froid de la nuit, seront des ennemis dont il vaut mieux se méfier. Une soirée au coin du feu, sous le firmament sénégalais, ce n'était pas prévu au programme. Un peu plus au sud-ouest du lieu de l'accident, dans le ciel, alors que depuis le début des opérations les équipages et leurs engins se relaient pour ratisser la zone du triangle, les pilotes et le personnel embarqué sont visiblement fatigués et désespérés. En plus des trois gros hélicoptères, trois avions de chasse de l'armée française équipés d'un matériel sophistiqué, sont venus renforcer le dispositif en place.

            En quelques secondes, exécutant à la lettre les consignes du colonel, les six alouettes qui se trouvaient en rotation font demi tour. Plus rapides et mobiles, en quelques petites minutes, ils quadrillent un secteur très vaste. Placées en attente en périphérie du périmètre, elles ne peuvent rien faire d'autre qu'attendre. Le silence radio règne en maître. Immédiatement, le leader en fait part à ses deux autres collègues, placés de part et d'autre de ses flancs derrière son avion. Hélas, en dépit des gesticulations et des hurlements, les survivants ne peuvent pas encore être aperçus par les équipages.

            Les sons stridents et aigus émanant des hauts parleurs, les font eux aussi sursauter. En quelques secondes, la caserne est de nouveau en ébullition. Les rôles de chacun sont clairement définis, et la ruche entre en action. Les deux pilotes éclatent de rire, tout en terminant de revêtir leur combinaison de vol. Chaque équipage a son emplacement désigné, et son action déterminée. L'effectif de chaque appareil, en dehors des deux pilotes et deux mécaniciens, se compose d'un médecin chef, deux infirmiers et d'un anesthésiste. Superstition ? Peut-être ! En attendant, on ne plaisante pas sur ce sujet. Laobé, effectue rapidement tous les relevés topographiques, en fonction des éléments transmis par le pilote du Mirage F1.

            Au même moment, un des standardistes avise l'hôpital. Le matériel est embarqué en totalité ?... En disant ceci, le sous-officier ponctue sa phrase avec un petit geste du pouce, indiquant que tout est en ordre. Là encore, il y a des gestes, des regards, qui se passent de commentaires. Chaque décollage est une intrigue pour tous, et les pilotes le savent bien. L'émotion grandit, au fur et à mesure que les turbines se mettent à siffler de plus en plus fort. Moment des plus émouvants s'il en est, avant que les carcasses ne se mettent à vibrer de tous côtés. Les remous d'air, occasionnés par les rotors, donnent bien du mal à conserver son équilibre. Enfin, le spectacle dont les soldats ne se lassent jamais, peut commencer. Privés de téléphone et d'électricité, les habitants de ce village attendent patiemment un signe du destin. Fatalistes, ils ne perdent en aucun cas leur légendaire faculté à jouer comme des enfants.

            Des petites plaisanteries anodines, aux supputations les plus dramatiques, ils passent sans transition du rire aux larmes. Des dizaines ? Les conversations prennent des allures dramatiques. L'Algérie, l'Israël, sont des pays qui à vol d'oiseau, ne sont pas si éloignés que cela du Sénégal. A force de laisser libre court à son imagination, l'on finit par en être victime. Et c'est hélas, ce qui ne tarde pas à se produire. Les clans se forment. Manœuvre militaire pour quelques uns... Catastrophe pour les autres...

            Les fusées dans le ciel, ont tour à tour des formes et des intentions pas toujours très catholiques. Des souvenirs glorieux, aux craintes utopiques, tout se mélange et s'entrechoque. Les enfants du village, pris sous les tirs croisés des anecdotes et des affirmations fantasques, paniquent complètement. Personne, ne peut dire avec certitude, qu'il n'y aura plus de guerre. Si quelque chose devait se passer, il rassemblera ses troupes en faisant sonner les cloches. Une fois seul, le prêtre examine le ciel, silencieux, en direction des hélicoptères. Qu'est-ce qui a bien pu se passer ? Le doute n'est plus permis sur le bien-fondé de l'hypothèse la plus crédible, celle d'une catastrophe. Ne serait-ce que pour se réconforter, il essaie d'effacer de son esprit les pensées négatives qui s'y bousculent.

            Plusieurs fois, en regagnant son presbytère, il se retourne et scrute à nouveau cet horizon pour le moins suspect. Inlassablement, l'atmosphère est sollicité, et pour le moins saturé. Habilement, ils se déculpabilisent en noyant le poisson. Bref, le ciel devient le théâtre d'un gigantesque va-et-vient et l'on se demande comment il n'y a pas plus d'accidents et de catastrophes. Certes, il faut vivre avec son temps. Une croisière en bateau, nostalgique et romantique, n'est-elle pas plus enjôleuse qu'une traversée de l'océan en moins d'une heure dans un supersonique ?

            Vivre avec son temps, c'est louable. Pour mieux enrichir ceux, qui eux, prennent le temps de vivre et de se délecter sur des croisières de rêve ! C'est peut-être en pensant à tout ceci, que le brave curé rentre à présent dans son église, refermant la porte sur cet univers d'incompréhension et de démesures. Comme les spectateurs sur un cours de tennis, les peuples du tiers-monde suivent du regard ce défilé permanent de tirs en tous genres, qui se croisent au-dessus de leurs têtes. En voyant les hélicoptères, le moral des rescapés remonte en flèche. Si l'intensité du feu n'est pas baissée, ils ne pourront pas se poser à proximité immédiate.

            Le copilote espère simplement que le pilote de l'avion est encore en vie, et qu'il saura interpréter les messages en morse. Mais en dehors des gesticulations, légitimes, de joie et de soulagement, personne ne paraît vouloir jeter de l'eau sur ce fichu brasier. Pas question d'attendre plus longtemps. En liaison radio avec la base, l'officier du premier hélico annonce son atterrissage osé à proximité du point de chute. Les Alouettes, plus légères et mobiles, se sont déjà posées en triangle, de part et d'autres de l'avion de Mussa.

            Respectant les consignes, les hommes du contingent attendent l'arrivée des médecins, avant de s'approcher des blessés. Plusieurs soldats se trouvent juste sous le premier hélicoptère de secours, pour le guider dans son approche finale. En douceur, le premier oiseau de fer immobilise son imposante carcasse. L'information, à propos des personnes décédées, est tenue au secret. En dépit du caractère top secret des informations, les hommes savent qu'il y a au moins trois morts. La nuit en devient plus lugubre encore. La patience a des limites. Est-ce qu'il y a ou non des victimes ? Est-ce un avion civil ou militaire ? Imperturbable, le major se contente de dire non avec la tête. Je présume qu'il est en repos aujourd'hui ?...Même en quête de nouvelles, un journaliste se doit d'éviter de se montrer inquisiteur. Le réquisitoire auquel il se livre se passe de tous commentaires. Chacun en prend pour son grade. Ira-t-il au bout de ses pulsions ?

            En attendant, les hurlements et les menaces qu'il profère à l'encontre de son interlocuteur, ne passent pas inaperçus. Là, le troupeau de journaleux se cramponne à ses stylos. Heureusement, le major recouvre ses esprits, en même temps qu'une attitude moins menaçante. Il se contente de jeter par terre ce jeune idiot, et vient rassurer ses hommes. Immédiatement, une ravissante brunette, sort de la meute, et tente de calmer ses collègues.

            De plus on le dérange dans son travail... Pendant qu'il se rajuste, le major donne des instructions à ses subalternes. Très vite, sa consœur l'interpelle et n'hésite pas à venir le chercher. Le retour du major, décontracté et souriant, efface les dernières tensions. Une minorité ne recule devant aucun sacrifice pour parvenir à ses fins. Une table au milieu, et une dizaine de chaises autour. L'intendance au mess des officiers est fort acceptable. Encore et toujours le même bien sûr ! Accroché comme un pantin, il ne lui manque plus que les ficelles ! Isolée dans son coin, sans dire un mot, la ravissante brunette pour sa part ne semble pas le moins du monde faire corps avec le reste de la bande.

            Elle écoute presque indifférente son baladeur, suivant le rythme des musiques en balançant la tête. Encore moins de se moquer de l'autre acrobate, toujours suspendu à ses ficelles. L'honneur retrouvé, et pas rancunier du tout, le militaire quitte la salle d'attente. Un des vieux briscards, ne se sentant plus du tout, est même prêt à tout donner pour une nuit d'amour avec elle. Les autres, le connaissant visiblement bien, ne font pas autre cas de son information. Pour que le commandant en personne se déplace, c'est qu'il doit se passer quelque chose de vraiment pas ordinaire. A plusieurs reprises, il interrompt son écoute, pour exiger le silence.

            A défaut d’écouter sa radio, comme sa collaboratrice, il peut toujours essayer d’écouter sa conscience. Au moins pendant ce temps, à défaut de club Med, ça fera des vacances aux autres. Cette fois, le roi de l'information se sent mal à l'aise. Il quitte son perchoir et revient se joindre au groupe. Le macho remet la machine en action, et tente de se placer sur l'orbite du désir. Personne pourtant, ne peut venir écouter sa musique.

            Toujours sans réaction vis-à-vis des câlins qui lui sont prodigués, elle n'offre aucune résistance aux assauts de plus en plus osés de son admirateur. Ce que personne ne sait, c'est qu'elle entend tout ce qui se dit sur elle. Les caresses deviennent de plus en plus précises et audacieuses, partant du crâne jusqu'au bas du dos. Repoussant avec ses pieds son adorateur, elle quitte son fauteuil et surgit au milieu des autres, médusés.

           Après avoir vidé son sac à propos de la mentalité de ses confrères, et giflé comme il convient le dragueur, elle délivre enfin son secret. En guise de musique de chambre, elle écoutait en fait les conversations du major. Médusés oui, mais inquiets tout autant ! Car sitôt que le micro sera découvert, la thèse de la fille sera prise au sérieux ! C’est pour cette raison qu’elle ne demande pas son reste et file à l’anglaise.

            Ces braves et dévoués reporters, ne sont pas au bout de leurs surprises. Est-ce que la jeune journaliste a vraiment fait passer ses collègues pour des espions ? Chacun retient son souffle et avale sa salive avec beaucoup de précaution, pour être certain de ne pas en manquer. Certes, pour eux et ils le savent, la mission est terminée. Grâce à son natel, elle peut donner un coup de fil à son journal. L'essentiel, pour la professionnelle qu'elle est, étant de faire son travail.

            Avant de regagner son véhicule, elle déguste de manière espiègle, sa revanche sur son coéquipier. L'autre pomme n'aura qu'à bien se tenir à l'avenir ! Pour l'instant, fumant une cigarette avec volupté, elle regagne sa voiture. Comme pour mieux profiter de la fraîcheur de cette nuit, si belle à ses yeux, bien loin d'imaginer ce qui se passe dans le ciel à quelques kilomètres de là, elle démarre lentement. Titillée, perturbée même par sa conscience, elle remet en question son rôle. Le visage de la petite Clara ne trahit pas ses sentiments. Elle est là pour bosser et non pour faire de la figuration.

            Pourra-t-elle supporter la vue du sang et ce que cela comporte en émotions ? Sans parler de son arrivée impromptue à l'hôpital ! Pourvu qu'elle ne se fasse pas jeter comme une malpropre ! Que répondre si on lui demande ce qu'elle souhaite ? Il ne lui sera pas facile de dire qu'elle vient voir un ami ! A plus d'une heure du matin, ce serait pour le moins douteux. Plus elle s'approche de la porte d'entrée, plus les questions se bousculent dans sa tête. En entrant dans le hall d'accueil, elle se glisse dans la peau de son personnage. Que se passe-t-il ?... Non pas pour laisser tomber son fromage, mais pour savourer les paroles suaves, qui lui vont droit au cœur. Une visite ne s'impose plus, mais... Indifférent, le jour se lève.

            En attendant, dans tous les kiosques, son journal fait figure de favori. Autour des rescapés, pour ne pas dire miraculés de " Bibiche ", les équipes médicales se pressent pour donner les soins d'urgence et surtout, ravitailler en nourriture ces corps affamés... Les sauveteurs luttent toujours pour extraire Willy de sa prison d’acier. Le personnel infirmier immobilise les fractures des bras de Willy, et panse ses plus grosses blessures.

            En terminant sa phrase, sa tête posée sur celle de Willy, Mussa laisse échapper les larmes de sa douleur, qui scintillent dans le halo des projecteurs et ruissellent sur le visage de son ami. Mais il doit se montrer raisonnable. En restant là, il gêne les sauveteurs. Pendant que Laobé s'écarte de l'avion en tenant Mussa dans ses bras, les secouristes et les médecins tentent de sortir Willy de sa fâcheuse posture. D'accord, il ne risque plus rien, officiellement tout du moins. Il est perfusé, en glucose et en sang, mais à tout instant il peut faire une hémorragie interne.

            C'est pour cette raison que son extraction est aussi lente et méticuleuse. Il ne doit en aucun cas, connaître la moindre traction ou rotation au niveau du buste. En quelques minutes, la sérénité ambiante fait place au tumulte. En même temps d'ailleurs, que les tensions et les querelles. Heureusement que la chaleur n'est pas encore au rendez-vous ! Car déjà, en ouvrant le cercueil, une odeur nauséabonde en émane, et répand ses funestes senteurs aux alentours. Ce n'est certes pas en pleine brousse ! De fil en aiguille, l'enquête aboutit à St Louis.

            Tout se déroule très vite. La déduction saute aux yeux des enquêteurs. Si pour le poseur de bombe la mission s'achève, pour ses acolytes elle ne fait que commencer. En écoutant les policiers, tout devient clair en son esprit. Pour neutraliser le bandit, et sans doute éviter des dizaines, voire des centaines de morts, il a sacrifié l'avion et ses passagers. En attendant, son ami lutte encore contre la mort. A cause de cette négligence, ou excès de confiance plus simplement, voilà où ils en sont. Trois morts, et un Willy en piteux état !

            Six heures quarante cinq. Livide et sans expression, son visage est totalement inerte. Sous les effets des anesthésiants, il est bien loin du présent. Suspendu entre la vie et la mort, il est au plus profond de son coma. Mussa, en lui tenant ce qu'il peut de la main, l'accompagne jusqu'à l'hélicoptère. Pour rien au monde, il ne veut laisser à quiconque, le soin de hisser son ami à bord de l'appareil. Prenant Willy et son brancard dans les bras, il les dépose sur le plancher du Super Frelon. Plus l'échéance du départ approche, plus il a du mal à contenir son émotion. Est-ce le sifflement des turbines ? Toujours est-il que dans sa tête, plus rien ne tourne rond.

            Tout chavire et s'obscurcit autour de lui. Ne tenant plus sur ses jambes, il s'écroule à genoux. Au brouhaha des turbines, succède une explosion affective hors du commun. Willy est également son ami, personne ne peut le contester. Mais il n'a pas le droit, pour le moment du moins, de laisser librement son cœur s'exprimer. Laobé se place à ses côtés, dans la même position. Il entoure de son bras protecteur le malheureux pilote, et le serre contre lui. Laobé avait refait un thermos mais hélas, il n'avait plus que du rhum ! Ce qui est suffisant pour permettre à Mussa cette fois, de recouvrir pleinement son tonus.

            En fixant les corps des trois victimes, ils espèrent vivement que le bilan ne s'alourdira pas davantage. Cette fois, l'heure est venue pour que le commandant accomplisse la partie la plus délicate de sa mission : aller prévenir l'épouse de Willy. Après un dernier salut fraternel à ses subalternes, " Papa Laobé ", comme il est amicalement surnommé par ses hommes, rejoint son hélicoptère. Au moment ou l'appareil fait entendre à son tour le gémissement de sa turbine, les deux hommes se serrent la main.

            Se dominant du mieux qu'il peut, Laobé témoigne sa reconnaissance à Mussa. Le sang ruisselle en un mince filet le long des côtes. Plus grave que jamais, plus lointain et mystérieux aussi, Laobé referme la porte de son hélicoptère. Il a beau y croire, prier silencieusement du plus fort qu'il puisse, la vie de son ami Willy le préoccupe au plus haut niveau. Grièvement blessé, à la tête, au thorax et aux jambes, il a occulté durant ces longues heures de lutte et de sacrifices, son propre état de santé. Pour sauver les uns, aider les autres, il a négligé avec une force incroyable ses blessures et sa douleur.

            Mais à présent, au moment même ou la tension se relâche, il quitte à son tour le présent. Une explosion éventuelle, et surtout un pépin sur l'un des secouristes, étaient suffisants pour maintenir un dispositif médical. Immédiatement, le toubib et ses aides procèdent aux soins requis par l'état de santé de ce diable d'homme. Forçant l'admiration de tous, pour son courage, son altruisme et sa dévotion, Mussa est entouré, bichonné, avant d'être enfin évacué.

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