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RAPPEL : Pour des raisons dictées par la prudence, les manuscrits sont présentés sous forme de chapitres sélectionnés ou de synthèses, effectuées par Word. L'ensemble, ne représente environ que le quart du roman complet. Ceci peut donc occasionner une incompréhension au niveau de la lecture. Car d'un paragraphe à l'autre, le vide peut représenter souvent plusieurs pages !

 

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            Dans son magnifique appartement, entourée de verdure Brigitte Maunois prépare activement son départ pour Dakar. Elle ne sait pas encore et pour cause, qu’elle a rendez-vous avec son destin. Prévoyante et très organisée, elle ne veut rien négliger. Elle le sait, les variations climatiques en Afrique essentiellement, sont imprévisibles ; aussi mieux vaut se prémunir !

            Son expérience acquise au fil des voyages, interdit la moindre négligence. Des bikinis aux cols roulés, rien ne manque. A chacun de ses départs, c'est un pincement au cœur identique. Habituellement tendue et angoissée de la savoir en avion, elle est au contraire enchantée, presque enthousiaste. Brigitte en profite pour aller donner les clefs de son appartement à une voisine. S'absentant pour au moins six mois, elle ne veut pas que ses plantes meurent de soif.

            Ce havre de fraîcheur et de tranquillité, lui apporte une sérénité et un équilibre parfaits. Le bien-être affectif dont elle est privée, se reporte sur son environnement quotidien. Loin du tumulte et du brouhaha professionnels, elle sait trouver la force et le temps de méditer et de communier avec ce qu’elle affectionne tant. Elle ne prolonge qu'au minimum, sa visite chez son amie de palier. Électrique et enthousiaste, elle est tout autant inquiète et angoissée. Habituellement détendue, son visage est crispé. Après quoi, coquette et très soignée, elle apporte les dernières touches à son maquillage avant de terminer son café en compagnie de ses parents.

            En terminant sa phrase, elle s'approche de ses plantes, les caresse et les embrasse comme jamais elle ne l'avait fait auparavant. Sans se soucier de qui que ce soit, elle poursuit sa petite promenade affective auprès de ses plantes. Elle est très attachée à son univers de douceur et de romantisme, qu'elle chérit tout particulièrement. Toujours aussi émue, Brigitte fait ensuite le tour de son appartement, afin de ne rien oublier. Isolée et silencieuse, enfermée dans son macrocosme professionnel Brigitte écoute sans entendre, regarde sans voir ; comme détachée du tumulte environnant.

            En partance pour le Sénégal, elle aura pour mission d'effectuer une étude financière auprès des différentes sociétés nationales et internationales, implantées dans ce gigantesque pays en pleine mutation. En quelques années, elle a parcouru au moins dix fois le tour du monde. Intègre et honnête, impartiale et intransigeante, elle impose un savoir-faire et une rigueur à tous ses entretiens. Elle sait aussi, en contrepartie, se délecter des richesses locales offertes par le tourisme des pays qu’elle visite, et qu'elle affectionne énormément.

            D'un naturel timide et réservé, elle n'a certes pas l'habitude d'exagérer encore moins extérioriser ses sentiments. Petit brin de nostalgie en pensant à son petit nid et à ses parents ? C'est à se demander comment elle parvient à se concentrer sur son travail au milieu d'un tel chahut ! Éclats de rire, musique au maximum d'intensité, va-et-vient continu, bousculade même, rien ne la perturbe. Cela justifie-t-il cette petite note de mélancolie au fond des yeux ?

            A chacune de ses migrations elle accomplit le même travail de préparation, et son application est identique. En les voyants se défouler, s'amuser et rire sans retenue, elle les compare naturellement à de grands enfants. Du regard tout d'abord. Puis avec plus de conviction aux jeux de ses voisins. Au fils des minutes, Brigitte découvre et apprécie vraiment son compagnon de voyage. Jovial et très enthousiaste, autant que romantique. La narration est des plus agréable. Pour les uns, il ne peut s'agir que de St-Louis. Un maître mot apparaît soudain sur les lèvres et dans le cœur de Brigitte, la tolérance ! Ce mot rayonne de tous ses éclats et laisse imaginer ce qu'est la vie sur cette terre promise.

            Bref, ce voyage promet d'être riche en émotions et en découvertes. Grâce à Magueye, son compagnon, en quelques minutes elle vient d'en apprendre plus sur le Sénégal, qu'en deux semaines de conférence dans son entreprise. Plus qu'une heure de vol et déjà dans son cœur brûle en secret, la flamme du désir à mieux connaître et sans doute mieux aimer, ce pays envoûtant. Sur la pointe des pieds elle s'est intégrée au groupe, pour être en cet instant l'épicentre des débats.

            Traduisant instantanément son enchantement, sa surprise ou son admiration, les mimiques de Brigitte qui ponctuent chaque mouvement de sa tête, attendrissent Magueye. Il faut reconnaître qu'ils parlent très vite en plus. L'illusion du sérieux et de la solennité, alterne avec le comique et l'enfantillage. Ému, attendri, Magueye ne la quitte pas des yeux. Visiblement, Brigitte ne connaît pas le Sénégal ! Ce qui justifie pleinement son enthousiasme et son empressement à poser des questions de plus en plus pertinentes.

            En quelques heures, elle a découvert une bonne partie de ce que sera sa vie future. Brigitte est aux anges. Elle brûle d'impatience en se voyant déjà, déambuler entre les palmiers et les cocotiers. Magueye se montre encore plus vrai et authentique. Au cours des violentes épidémies de peste, surtout, les médecins français s’étaient mobilisés pour venir en aide aux sénégalais. Peu à peu, Brigitte arrive à se faire une idée sur l’ambiance enivrante et passionnante qu'elle meurt d'envie de mieux cerner. Elle constate à quel point, Magueye prend son rôle de guide et de protecteur au sérieux. Sitôt qu'il aborde ce délicat sujet, Magueye se métamorphose.

            Un sentiment de honte et de gêne envahit soudain son regard, qui se perd quelques instants dans les profondeurs d'une tristesse authentique. Il ne juge pas ses compatriotes bien au contraire, mais spontanément il se culpabilise et se sent très mal à l'aise. Cette grandeur d'âme est d'ailleurs mise en exergue aux yeux et dans le cœur de Brigitte. Il évite de plonger dans la sinistrose et pour ce faire, écourte le récit se rapportant à l'argent.

            Toujours avec le sourire, il ponctue chacune de ses phrases par des gestes d'une douceur et d'une délicatesse infinies. L'ambiance, l'alcool, et le charme de Brigitte n'y sont pas étrangers non plus. Magueye sans en avoir l'air, peut se permettre de poursuivre sa drague en attendant l'arrivée à Dakar. Magueye et ses comparses incarnant le plan humain, les vendeurs embarqués peaufinent pour leur part l'aspect mercantile de la vente sauvage. Souvenirs, fruits exotiques, il y a de tout et Magueye tient à en faire profiter son amie. Elle se laisse tenter et accepte de goûter aux friandises qui lui sont proposées.

            La petite fête se poursuit au sein de groupe, qui ne cesse de s'agrandir au fil des minutes. Il faut dire que Brigitte se montre particulièrement charitable. Ce qui ne manque pas de susciter quelques méditations pour sa part, en même temps que des regards très doux à son égard. Plus elle paie, plus les amis de ses amis deviennent ses amis. Brigitte pourra-t-elle se montrer suffisamment forte pour résister aux assauts de ses admirateurs ? Pour le moment, la question ne se pose pas, même si cette situation lui permet de méditer sur la façon d'envisager son séjour à Dakar.

            Les consignes de sécurité ordonnent à chacun de regagner sa place et d'attacher sa ceinture. Brigitte peut reprendre son souffle et surtout, refermer son porte-monnaie. En regagnant sa place elle sourit tendrement, en les voyant plus électriques que tout à l'heure terminer les consommations qu'elle leur a offertes. Plus galant que jamais, Magueye lui attache sa ceinture et place un coussin derrière sa tête. Trop poli pour être honnête ? Brigitte peut se poser la question en effet. Habilement, au prix d'une incroyable contorsion, il parvient à se tourner pour se rapprocher d'elle au maximum. Est-ce par excès de tendresse intéressée ou pour masquer sa peur de l'atterrissage ? Toujours est-il qu'il utilise avec talent les moments propices pour venir de plus en plus près de Brigitte.

            Aujourd'hui, avec la complicité des réverbérations du soleil, mirant à la surface des vagues des reflets argentés, Brigitte se cramponne du mieux qu'elle peut à son dossier. Comble de malchance pour eux, tout comme pour Brigitte. Pour mieux imaginer ce qu'elle ressent en descendant de la passerelle, il suffit de placer la tête au-dessus d'un inhalateur et respirer profondément. Brigitte ne peut s'empêcher de poursuivre ses investigations visuelles. Silencieux, Magueye ne dit rien. Il comprend quelle peut être la déception de son amie, et en éprouve une certaine amertume. Il voudrait bien qu'elle se sente à l'aise, et lui offrir le luxe auquel on s'habitue si facilement en Europe. Dès les premiers pas en descendant de l'avion, à l'instar de Brigitte en ce moment, elle saute au visage et perfore les âmes sensibles.

            Comment peut-on proposer le paradis, en sachant qu'il est utopique et erroné dans un pays comme celui-ci ? Silencieuse et choquée, elle se domine du mieux qu'elle peut pour ne pas sombrer dans une tristesse profonde. Peu à peu, Brigitte se sent défaillir. Le malaise de son ami ne lui échappe pas. En même temps qu'un regard compatissant vers Magueye. Riches en couleurs, les tenues des femmes sont très belles et en plus de la simplicité, elle remarque la coquetterie dont elles savent faire preuve. Là, elle mesure à sa juste valeur le sens des mots et des conseils prodigués dans l'avion.

            En quelques secondes, le film de son séjour se déroule. Plus, ils se rapprochent du gros de la foule, plus il s'arrange pour se coller à elle en la prenant par l'épaule. Le sourire et la bonne humeur ne les quittent pas. Dans celui de Brigitte, le spectacle de désolation au fur et à mesure qu'elle progresse en direction de la sortie, n'est pas fait pour la combler d'aise ! Après avoir franchi le premier guichet et obtenu son visa d'entrée, elle se dirige vers le contrôle douanier. Les sourires sont remplacés par des regards lointains et nébuleux, perdus dans les profondeurs nostalgiques d'une souffrance intérieure atroce et insupportable.

            Ainsi, ils obtiennent en priorité ce qu'ils sont venus chercher. Heureusement, elle parvient à la douane et sort de ses pensées lugubres. Brigitte ne s'en offusque pas le moins du monde, se pliant docilement aux exigences de la loi. Comme si Magueye cherchait à se démarquer. Se limitant à une sommaire inspection des deux valises de Brigitte. Toujours aussi galant, Magueye tient avant tout, et Brigitte en est maintenant consciente, à s'afficher comme un être supérieur en compagnie d'une toubab aussi riche et jolie. De toute évidence, Magueye se complaît dans son rôle et sa façon de regarder les autres est révélatrice. Tout dans sa démarche, son comportement, sa façon de sourire, conforte ce besoin viscéral de se sentir un personnage différent de celui qu’il a l’habitude d’incarner. Rien dans son attitude, ne doit être ignoré. En attendant, frime ou pas, lui, sait se montrer courtois. Brigitte ne peut pas en dire autant des autres frimeurs, qu'elle fréquente malgré elle dans son pays.

            Au fur et à mesure de leur progression vers la sortie, la foule se resserre autour d'eux ce qui oblige Magueye et ses amis à jouer les gardes du corps. En fixant çà et là quelques regards attristés, elle ne peut que frissonner davantage et meurt d'envie de se laisser aller à une générosité spontanée. Pour l'instant, le rejet parfois brutal pratiqué par ses amis, ne peut qu'accentuer son sentiment d'horreur et d'iniquité. Plus ils se rapprochent du but, plus la progression est difficile, plus la tension monte.

            Les échanges verbaux entre Magueye et certains mendiants sont de plus en plus virulents. Chacun défend ses intérêts. Les plus démunis, loin d'être des imbéciles, sont conscients des avantages acquis par ceux qui ont de l'argent et qui naturellement, savent tout mettre en œuvre pour en gagner davantage. Hélas, elle n'a guère le temps ni le choix d'approfondir ses pensées et pour le moment, elle ne peut rien faire d'autre que suivre ses protecteurs pour sortir de cette marée humaine.

            Combien de temps encore, va durer cette traversée humaine ? Est-ce la transpiration ou bien ses larmes ? Toujours est-il que son visage ruisselle. Les uns n'ont plus de jambes, les autres un bras en moins. Perdue, la belle princesse ne sait plus où poser son regard sans éprouver une indicible envie de se révolter. Cette analyse est confortée du reste, en le voyant jouer les vedettes auprès de ses amis fort intéressés par ses relations mondaines ! Plus question de prendre de gants ni accepter de passer pour sa petite amie.

            Cette fois, Brigitte n'y tient plus et en dépit des interdictions de Magueye, offre généreusement aux deux malheureux qui se trouvent le plus près d'elle, un modeste billet de dix francs. Leur bonheur est sincère et la joie profonde, pour ces handicapés. Ce rappel à l'ordre est bénéfique à bien des égards. En lui prenant la main, que les handicapés serrent et embrassent, l'émotion atteint son apogée. Comment peut-on être blasé et ne pas chercher à mettre un terme à cette ascension quotidienne de la déchéance morale et physique ?

            Décidément, Brigitte n'est pas au bout de ses surprises ! Le comble, c'est de voir un de ses gardes du corps en train d'éloigner d'une main un handicapé. En résumé, lui a tous les droits et jouit des privilèges que son rang lui accorde. Hélas, pareille générosité ne laisse pas les plus valides insensibles et aussitôt, ils se précipitent en masse à son encontre. Très organisés, ils ont des yeux partout et rien ne leur échappe. En quelques secondes, une véritable émeute est déclenchée et là, plus de cadeaux ni concession.

            En quelques minutes, Brigitte se trouve ceinturée au milieu d'une foule hurlante et déchaînée. Les regards tendres et nostalgiques de tout à l'heure, font place à des expressions de haine et de violence aveugle. La pauvre Brigitte, victime de son grand cœur, est au bord du malaise et apprécie comme il se doit de se sentir protégée. Heureusement, l'arrivée d'une voiture de police apaise les esprits et évite que le pugilat ne se transforme en émeute. L'empoignade " amicale " ou presque, de tout à l'heure, augmente en intensité et ce qui devait arriver se produit. Les badauds, indifférents jusqu'ici, s'arrêtent et se régalent du spectacle offert par les policiers en train de matraquer tous azimuts.

            En guise d'arrivée en fanfare, en voilà une particulièrement réussie ! Magueye a bien du mal à contenir sa colère et avant de sermonner sa protégée, prend le temps de souffler un peu. L'expression de Magueye se trouve métamorphosée. Son visage radieux et enjôleur se crispe. Fort heureusement, il laisse à son tour parler son cœur. Bien avant de la réprimander pour le principe, il la remercie chaleureusement du fond du cœur pour ce geste affectueux. De nouveau, son regard redevient tendre. Après un petit bisou amical, Brigitte s'éloigne en direction des taxis. Rien à faire en dépit de leur charge héroïque et audacieuse, et des conséquences inéluctables qui en découlent.

            Le rêve et les illusions s'achèvent pour ces dizaines de pauvres bougres. Qui recommenceront encore et toujours le même cinéma, en attendant des jours meilleurs. Au bord de l'effondrement, elle ne réalise même plus ce qu'elle fait. En cinq minutes, elle prend véritablement conscience de l'ampleur de la misère africaine et sénégalaise en particulier. Magueye éprouve toutes les difficultés pour se mettre entre eux et Brigitte. Cette petite bousculade se poursuit quelques minutes, avant que Magueye ne reprenne la situation en main.

            Brigitte met à profit le calme enfin rétabli, pour se détacher momentanément du groupe et des enchères auxquelles se livre Magueye. Certaines portes ne tiennent qu'avec des ficelles, les vitres qui ne ferment plus, si encore il en existe. En gros, une image caractéristique et populaire assez marquante. Que serait-elle devenue sans lui ? Lasse de jouer la fausse bourgeoise, elle préfère sourire en retrouvant son visage détendu et serein. Plus détendue et presque amusée, elle continue ses recherches. Elle en repère un qui émerge du lot. En se penchant un peu, l'intérieur a l'air tout aussi accueillant. Pour ne pas la voir escroquée une fois de plus.

            Un peu essoufflé tout de même, il s'intercale entre son amie et le chauffeur. A en juger la mimique du chauffeur, il sent tous ses espoirs s'envoler. Avec beaucoup de style et d'élégance, il ouvre la porte à Brigitte et l'invite à s'installer. Jusqu'au bout, le taximan essaie de soutirer un billet en plus pour la course. Telle qu'elle ne se l'était jamais imaginée ! Passant sans transition des larmes d'attendrissement aux frissons de la peur, elle avale difficilement sa salive. Si les palabres se poursuivent, ses veines vont éclater. Ruisselante de sueur, le visage rougi et gonflé par la chaleur, la pauvre femme éprouve de plus en plus de difficultés à retrouver son souffle.

            L'attente ne se prolonge pas trop fort heureusement, mettant ainsi un terme à son calvaire. Ne serait-ce que pour occulter sa peur, elle fait allusion à l’état de précarité des taxis en général. Une fois encore, son égoïsme éclate au grand jour. Brigitte ne lui en veut donc pas, au contraire. Visiblement, il est conscient que sa cliente a été mise en garde. Le chauffeur se reprend et s'excuse même auprès de Brigitte. Il n'est pas rancunier fort heureusement et après avoir admiré discrètement sa passagère, il lui fait son plus beau sourire avant de démarrer. Magueye retrouve son sourire pour le plus grand bonheur de la toubab.

            Boute-en-train, et comique, elle en fait tellement que très vite, le fou rire efface les traits tirés des deux hommes. Alors qu'il y a quelques minutes, il aurait presque frappé le taximan, voilà qu'il se livre à une plaidoirie en sa faveur. Loin de le déplorer, bien au contraire, en égard à cette solidarité naturelle, elle en reste quand même interloquée. D'autant que la sincérité de son ami n'est pas à mettre en doute. L'intendance au quotidien, ne se fera pas sans lui poser de sérieuses difficultés. Jamais, au cours de ses pérégrinations, elle ne s'était posée autant de questions en louant un véhicule. A chaque heure suffit sa peine.

            Les commentaires de Magueye au cours du vol, l'accueil à l'aéroport, les taxis et maintenant au cœur de la vie, tout est rassemblé pour cette synthèse objective. Faute d'encadrement et de budget. Plus, le taxi se rapproche de Dakar, plus la population est concentrée. La vie au grand air pour tous. Visiblement, les chauffeurs des bus ressemblent plus à des cascadeurs qu’à des pilotes émérites ! Pour être dangereux, ils le sont ! Brigitte à plusieurs reprises, serre les dents et les poings en même temps qu'une partie beaucoup plus intime de son anatomie. Elle traduit très bien l'angoisse éprouvée et ses sueurs froides, en voyant les "cars rapides" évoluer ! Les clignotants, ils ne connaissent pas. Ils déboîtent et s'arrêtent comme ils veulent sans se préoccuper des autres usagers.

            Les cars sont surchargés en permanence. Les animaux qui paissent en liberté, chevaux tirant des remorques transportant des hommes ou des marchandises. Tout se vend, se monnaye, se troque dans une ambiance de foire. Bien que le trajet soit rempli d'émotions en tous genres, Brigitte n'a pas assez de ses yeux pour tout voir et découvrir. Magueye est vraiment fier de la sentir si proche de lui et de ses frères. Avec beaucoup de patience et de tendresse, il répond à ses multiples questions. Assouvissant ainsi son intarissable besoin de savoir. Les yeux pétillants de Brigitte scintillent chaque fois qu'ils scrutent et se posent sur cet horizon mystérieux, qui ne cesse de lui dévoiler la richesse et la diversité de ses secrets.

            Le chauffeur se montre intraitable pour ne pas dire violent. Car visiblement, l'état de sa voiture le préoccupe au premier point. Amusée par ces scènes farfelues et puériles fournies par le taximan, en train de botter les fesses des enfants. Quelques excuses de part et d'autre et de nouveau, le soleil brille dans le cœur des trois personnes. Bien des âmes sensibles se trouveraient choquées, voire irritées, en pareille situation ! Brigitte le prend du bon côté ce qui est préférable pour garder ses nerfs intacts. Eux, n'ont rien à vendre en dehors de leurs regards infiniment tristes et lointains. Se traînant par terre comme des bestiaux. Les immeubles en plus, et rien d'autre.

            Au-delà de l’anecdote, le côté pratique et écologique est évident. La bonne humeur est de rigueur et mieux vaut, pour ne pas se sentir frustré et mal supporter pareil état d'esprit, oublier les préjugés. Tout comme Brigitte, il faut se laisser bercer par le charme et la spontanéité de ces instants merveilleux. Le visage de sa cliente se détend et s'embellit seconde après seconde. L'on comprend mieux les battements de son cœur. L'attente du chauffeur n'est pas très longue et en même temps que Brigitte se penche vers lui, elle lui adresse un regard tendre ponctué d'un sourire vraiment doux. Bien que ravi, le chauffeur garde son sang froid et ne manifeste aucune allégresse excessive, susceptible de choquer sa ravissante passagère.

            La taille impressionnante de Magueye et sa façon d'imposer sa loi, justifient à elles seules cet excès de sagesse. Utilisant au mieux ses dons naturels de comédiens, c'est avec une expression timide et craquante au possible, qu'il se tourne vers Brigitte. Selon toute vraisemblance, ce qui se passe en dehors du Sénégal, importe vraiment peu à ses habitants. Description des monuments, propos obséquieux et répétés à l'égard de sa passagère. Entrecoupés d'aveux et de promesses assez baroques. Admiration sans limite pour l’Europe ! Qu'il connaît très bien pour y avoir fait une partie de ses études.

            Comme bon nombre d'occidentaux qui ne connaissent pas la mentalité de ces gens-là, Brigitte a du mal à faire la part du vrai et du faux. Les détails qu'il offre sur la ville de Brigitte sont tellement authentiques, qu'elle ne sait pas si c'est réel ou illusoire ! Description détaillée et précise de la géographie de la cité et de sa région. En quelques minutes le modeste chauffeur de taxi, qui la plupart du temps sait à peine lire et écrire, se fait passer pour un éminent scientifique. Hélas pour ce professeur en herbe, Brigitte ne s'en laisse pas conter trop vite.

            En attendant, Brigitte sait à quoi s'en tenir. Émerveillée, Brigitte reste ébahie devant les grandes connaissances de son guide. Une fois de plus, elle ne peut que rendre hommage à la richesse et la diversité des propos tenus. Au demeurant, rien à voir avec les masques véritables et pernicieux des combines et astuces abjectes, adulées en Occident ! Ils ne font de mal à personne bien au contraire, et ces petites farces ont même un côté très positif. Usitant pour ce faire, un langage et un phrasé très recherchés et raffinés.

            En moins d'une heure, après cette petite pause enrichissante et bénéfique, elle a une vue plus précise de la vie qui sera la sienne durant son séjour. A bien des égards, ils sont en mesure de donner des leçons de civisme et de valeur morale, à ceux qui, à l'instar de Brigitte, ont tendance à les considérer comme des clochards. C'est vrai, elle en est consciente. En est-elle plus heureuse pour autant ? ... Les deux extrémités sont ici plus qu'ailleurs, antagonistes et rivales. Elle a pu le constater à l'aéroport et au cours de cette première balade en terre africaine. La visite se poursuit, apportant son lot d'émotions et d'émerveillements.

            Au fil des minutes, abasourdie et épuisée, elle éprouve quelques signes de fatigue. Il ne faut pas s'apitoyer sur la misère des gens, mais elle ne doit pas non plus se sentir mal dans sa peau en se comparant à eux. Le comportement sincère et affectueux de Brigitte, n'est certes pas étranger à ce phénomène. Elle constate que son guide est en proie à d'étranges sensations. Le visage grave et solennel, il se reprend en deux fois pour regarder un enfant infirme, traverser l'avenue devant lui dans les passages protégés. La tendresse et l'émotion de Brigitte, auraient-elles subitement éveillé en lui des sentiments qu'il ignorait ? ... Dès lors où l'être humain sort de sa léthargie et abandonne son mutisme, tout se métamorphose autour de lui et enfin, la conscience s'éveille.

            Au fur et à mesure que le taxi s'enfonce dans les profondeurs de ces splendeurs, son cœur amplifie ses battements. Souriante, elle expire fortement en sortant un billet de son sac à main en voyant le chauffeur de taxi revenir. Cette fois, le chauffeur ne se fait pas prier et, après avoir délicatement baisé les mains de sa cliente, s'empresse de remonter en voiture et disparaître. Brigitte reste un court instant admirative et songeuse. Partagée entre l'émotion de sa première visite à Dakar, et la douceur de la Voile d'Or.

            Pour l'instant, il lui faut songer à prendre possession de son appartement. Avec, en prolongement, l'écume des vagues venant s'y écraser. Plus, elle profitera des bienfaits de son repos, plus elle sera capable d'aborder les problèmes avec lucidité. Elle préfère ne plus penser en ces minutes souveraines qu'aux instants sublimes et enjôleurs, dont elle esquisse secrètement et langoureusement le contenu. Après une dernière inspiration bienfaitrice et un regard encore plus nostalgique, elle se baisse pour saisir les poignées. Brigitte est déséquilibrée au point de manquer en tomber à la renverse.

            Recouvrant ses esprits après cet ouragan, elle se redresse pour faire face à son " agresseur ". Pas tout à fait charmant pour l'instant ! Néanmoins, Brigitte sent fondre son désir de vengeance. Ce très court instant paraît se prolonger une éternité. Brigitte, et son " agresseur " transfiguré en charmant compagnon, avalent avec beaucoup de difficulté leur salive. La timidité aidant, le climat est encore plus doux et feutré. Leurs gestes, sont de plus en plus maladroits et incertains. Si l'on s'en réfère à ses mimiques et à son déhanchement permanents, la profondeur de tels instants la perturbe au plus haut point.

            Pour la première fois sans doute, chacun de leur côté, ils connaissent des vibrations intenses et embarrassantes en même temps. Tout s'estompe et disparaît. L'aura des deux corps illumine et enveloppe les jeunes gens, dans un halo de volupté et de romantisme. Pour les intéressés, qui perdent en même temps que la raison, la plus élémentaire forme de limite du temps, ce moment paraît se prolonger des heures. Ne serait-ce, que pour ne pas prendre racine. Pour l'un comme pour l'autre, quelque chose est en train de se passer. Est-ce le soleil ou la timidité ? En attendant, ils sont tous deux en train de devenir rouges comme des écrevisses. La jalousie des unes, la possessivité des autres, sont manifestes. Willy se surpasse en faisant du mieux qu'il peut pour dissimuler son malaise. Tel un enfant confondu et maladroit, il veut compenser sa timidité par un excès d'enthousiasme, envers Brigitte.

            La spontanéité et le sourire de Willy, atteignent Brigitte droit au cœur. A en juger son regard, le coup de foudre n'est pas loin. Partagée entre la féerie des lieux et son envie de croiser de nouveau le regard de Willy, elle le serre au point de le frôler avec sa main. Bien qu'il en meure d'envie. Tout en lui, la fascine et l'impressionne. Avant cela, ce sont la profondeur de son regard et la douceur de sa voix, qui l'émerveillent. Vêtu d'un simple maillot de bain et d'un tricot, son corps athlétique ne la laisse pas indifférente. Très vite, le couple arrive au restaurant du camp où Brigitte doit récupérer sa clef.

            Plus les minutes s'écoulent, plus le temps laisse ses empreintes indélébiles dans le cœur des deux amis. Brigitte est attentive aux gestes saccadés de son compagnon. Qui ne devrait pas se transformer en guerre froide. Quelque chose est en train de se passer. Sans pour autant bien entendu, s'en moquer ou en rire. Le vaillant matelot se tourne vers l'horizon de son avenir, dans les tourbillons des vagues et des embruns suscités par sa propre instabilité. En écoutant Willy prononcé son prénom, Julie réalise que désormais, ses espoirs de le reconquérir sont vains. Pour prouver qu’elle ne la considère pas comme une rivale, Julie offre à ses hôtes deux cocktails ; histoire de les griser ?

            Grisés, ils le sont déjà, Julie en est convaincue ! Elle connaît bien Willy, pour ne pas imaginer qu'il est totalement perturbé pour ne pas dire davantage, par sa conquête. De plus, ce qui n'échappe pas à l'intuition féminine, sa façon presque juvénile d'admirer secrètement sa nouvelle compagne accentue cette impression. Bref, des heures inoubliables qu'il faudra désormais conserver au plus profond de son cœur, sans pouvoir en raviver la flamme. Sans que bien entendu, rien ne soit franchement déclaré entre elle et Willy !

            En s'éloignant de la table, avant de disparaître derrière son comptoir, elle ne peut s'empêcher de sourire en voyant Willy se débrouiller du mieux qu'il peut avec ses maladresses. La nervosité de ses doigts tapotant la table, sa manière de tirer des bouffées sur sa cigarette, la crainte d'affronter son regard ; autant de points de repères significatifs pour Brigitte qui, ne lui en déplaise, n'est pas au mieux de sa forme non plus ! Les mouvements rapides de la tête suivis de clins d'œils furtifs excitent bien davantage les jeunes gens. Des deux côtés, les gorges deviennent brûlantes, la salive a de plus en plus de mal à descendre. Les uns sont persuadés qu'avant le soir, Brigitte et Willy se connaîtront parfaitement. Chacun reprend son travail, laissant au couple le soin de donner raison aux uns ou aux autres.

            Pour Brigitte et Willy, la question ne paraît pas se poser. Sans être pour autant exagérées ! Les mains se frôlent sans se toucher. Un filet de chaleur de plus en plus mince sépare leurs jambes. Une aventure, avec tout ce que cela comporte en souvenirs impérissables, ne doit pas se transformer en horrible cauchemar suite à une négligence quelconque. Trop de moments comme celui qu'ils sont en train de vivre, et appelés à connaître, sont gâchés et réduits à néant si l'on confond vitesse et précipitation. Qu'y a-t-il de plus excitant et de plus enivrant que d'imaginer une situation, découvrant en rêve les gestes et les paroles qui seront déployés pour atteindre les sommets du plaisir ?

            S'il existe, hélas, une quantité effarante de personnes qui occultent et bafouent les préliminaires conduisant à l'extase, Brigitte et Willy au moins ne sont pas de ceux-là ! Plus longue sera l'attente, plus divine sera leur première nuit d'amour. Réalistes, ils savent très bien ce qu'ils veulent, et ne jouent pas les hypocrites. Le hasard n'a donc pas sa place et encore moins la négligence. Tout est échafaudé, envisagé, bâti sur mesure en commun et en silence, dans la chaleur de leurs regards. Contrairement aux langages abscons, étayant la frime et le suranné, l'expression des sentiments purs et sincères se passe d'artifices.

            Depuis qu'ils se sont croisés, Brigitte et Willy en prennent conscience. La vie ne s'arrête pas pour autant. Annonçant clairement son intention de devenir l'amie du couple. Brigitte n'a pas l'intention d'être laissée pour compte. Brigitte aussi, sait ce qu'elle veut. Battante et déterminée, dans sa vie active et privée, elle fait clairement comprendre à Julie que sa présence est de trop. Brigitte et Willy décident de franchir les derniers obstacles. Avec beaucoup d'énergie et une conviction renouvelée, Brigitte lève son verre en fixant Willy comme jamais elle ne l'avait fait jusqu'ici.

            Mon Dieu que ce cocktail est délicieux ! Les bouches se rapprochent des pailles, les yeux se noient dans un brouillard de plus en plus dense, couvrant leurs corps de mille frissons. Le devoir rappelle chacun à son poste. Plus rien désormais ne compte pour le couple. L'image de cet amour naissant ne peut qu'accentuer sa solitude. Elle réalise qu'avec Brigitte, ses espoirs vis-à-vis de Willy s'envolent. Pourtant, elle est sportive, et admet sa défaite avec une grande classe. Autant que sensibles et sincères dans leurs pulsions. A chacun sa manière d'exprimer sa propre éducation ! Bien que primitif en apparence, l'art de vivre des sénégalais est de loin le plus sain. Sagesse et pondération, curiosité et passion, voilà bien le secret d'une réussite parfaite.

            Brigitte est plus bavarde que Willy. Ce laps de temps durant lequel il voyage dans son passé, aux bras de son ex-femme, permet à Brigitte de jauger le tact avec lequel son futur partenaire évalue cette première rencontre. Très loin d'elle en cet instant précis. En même temps que ses mâchoires se contractent. Abandonnant définitivement son nuage entouré de malheur, avec une facilité presque déconcertante il retrouve sa bonne humeur en dépit des propos qu'il souhaite tenir. Rusé et habile, il veut savoir à quoi s’en tenir, sans se démunir le moins du monde.

            Laissant parler son cœur, elle se trahit avec une naïveté presque enfantine. Cette page de son histoire, est loin d'être tournée. Les plaies encore béantes dans son cœur, ne sont pas cicatrisées. Une femme, avec sa sensibilité et son intuition, ne peut pas négliger pareille torture. Foudroyée par ces propos vraiment déconcertants et presque vexants, elle ne peut contrôler sa réaction naturelle. Depuis trois ans qu’il est ici, il ne se posait plus de questions. Sans jamais abuser de ses partenaires, il gardait ses distances et jusqu'à aujourd’hui, cela fonctionnait bien. Il se sentait fort, invulnérable.

            Souvent, il pleure en silence !... Retenant du mieux qu'il peut ses larmes, Willy baisse la tête pour ne pas craquer. Brigitte a raison, il ne peut le nier. Les choses sont claires et nettes et dès cette minute, il lui faut se comporter en homme et non plus en enfant. Sans que les mains ne se séparent, le couple trinque cette fois à ce présent si doux et à un avenir sans doute encore meilleur. Plus rayonnante que jamais, la ravissante princesse analyse les moindres faits et gestes de son protégé. Aussitôt, elle se prépare à soulever des montagnes pour la mener à bien. De toute évidence, il est fragilisé par cette mise à nu, et se sent de plus en plus mal à l'aise.

            En dépit des apparences qu'il veut bien donner pour se protéger, il est d'une incroyable fragilité. Raison de plus pour que Brigitte développe son côté mère poule. Passionné, il l’est certainement pour son travail. L’occasion est rêvée pour éveiller sa passion et le sortir de sa mélancolie. L'effet escompté dépasse toutes ses espérances. En une fraction de seconde, oubliant les tourments de ses pensées négatives, fier de pouvoir parler de son boulot, Willy recouvre enfin le sourire pour le plus grand bonheur de Brigitte. Après s'être secoué et caressé le visage, comme pour en extraire les vibrations néfastes, et après une profonde expiration, il saisit délicatement les mains de Brigitte.

            En même temps que ses yeux scintillent. Il prend quand même le temps de regarder son amie dans le blanc des yeux, en lui souriant affectueusement. S'appuyant sur ses coudes, il s'approche au maximum de son visage. Cette fois, ses yeux ne quittent plus la bouche de sa compagne, qui revêt tout à coup un aspect envoûtant. Il raconte avec tellement de passion ses journées en mer avec ses clients, que Brigitte meurt d’envie de connaître les mêmes frissons.

            Cette fois, c'est au tour de Brigitte de se sentir prise dans les filets de ses propos. Osera-t-elle décliner l’offre qu’il vient de lui faire ? Puisque demain il n’a pas de rotation en mer, il se propose d’amener et venir chercher Brigitte en bateau. De plus en plus attirée et bouleversée par les yeux de son compagnon, elle meurt d'envie de se jeter à fond dans cette aventure. Ne serait-ce pas un tantinet prématuré ? Alors qu'elle vient de sermonner Willy, la voilà encline à la prudence et au mutisme. En misant sur la carte du savoir-vivre. Prétextant un peu n’importe quoi, comme son horaire de travail ; ou encore, qu’elle ne sait pas où se trouve l’ambassade de son pays.

            Pour Willy, tous ces prétextes ne sont que balivernes. Entraîné dans ce tourbillon grandissant, il laisse éclater son enthousiasme. Lui non plus, ne manque pas d'imagination pour parvenir à ses fins. Brigitte meurt d'envie elle aussi, d'approfondir cette relation en tout point exceptionnelle. Plus cependant, pour ne pas mettre la charrue avant les bœufs. Pour rien au monde, Willy ne voudrait abuser de la situation. La douceur et la galanterie de Willy. Tout la grise et la fascine. Elle resterait des heures à se promener. Avec objectivité, il analyse ses douleurs anciennes. Se servant des recommandations de Brigitte, il oublie la haine et la rancœur. S'il ne se retenait pas, il embrasserait tous les gens qui passent et le saluent.

            Hier encore, en pensant à ces années de torture affective, il se renfermait dans sa coquille. A présent, il se sent tellement libre et dégagé de ce fardeau, qu'il a envie de hurler son bonheur. Jamais, depuis qu'il possède son bateau, il ne l'aura autant fait briller. Pour imaginer comme il convient, ce qui est en train de se passer. Au diable sa réputation de sauvage ou de tombeur à la retraite, et les réflexions désobligeantes. Pour ne pas se morfondre, en usant prématurément les appareils, il décide de s'allonger sur le pont avant. Rien de tel que cette position pour se laisser bercer, par les tendres murmures des rêveries sentimentales. Soudain, une voix câline et tendre le sort de son sommeil provisoire. Bonjour les réactions des quelques pies grièches et autres vipères en mal de vengeance !

            Brigitte en profite pour rendre hommage à tous ces amis inconnus, qui saluent à leur façon le bonheur d'un toubab. Chants et battements de tam-tam. Désireux de ne pas se laisser dominer par des pulsions encore hâtives et prématurées, Willy disparaît dans la cabine du bateau pour aller chercher le champagne et les coupes. Qu'en sera-t-il aujourd'hui ? Est-ce qu'il va faillir à sa réputation ? Paradoxe exquis s'il en est ! Quand on imagine son envie d'aller retrouver Brigitte. Il suffit de le voir tourner en rond comme un ours en cage ! Allant et venant, posant et reprenant cent fois les mêmes ustensiles. N'est-il pas en train de vouloir brûler les étapes ?

            Pendant ce temps hélas, la douce Brigitte risque de trouver le temps long et perdre un peu patience ! Cette attente est-elle vraiment à son goût ? A en juger sa façon de s'étirer et de gémir de bonheur, elle aussi meurt d'envie d'aller plus loin encore. Mettant à profit ce laps de temps salutaire, elle prend ses aises, et n'hésite pas à enlever ses vêtements pour se mettre en maillot de bain. En pensant à la tête que fera Willy dans quelques secondes, elle ne peut contenir un petit sourire coquin et plein d'espoir. Inutile de décrire les réactions des pêcheurs aux alentours, découvrant émerveillés le corps de Brigitte !

            Nullement complexée du reste, et plutôt flattée de produire autant d'effets, elle se dandine et se tortille afin de trouver le meilleur emplacement possible. Cherchant la position idéale pour avantager au maximum son profil et l'exposer aux rayons du soleil, elle n'entend pas arriver Willy. Ne sachant plus ce qu'il convient de faire ou dire. Pour Brigitte, qui se redresse aussitôt, le doute n'est plus permis. Il a une expression tellement adorable, qu'elle en est émue au plus haut point. Après un bref instant d'émotion, elle se relève et vient à sa rencontre.

            Fort heureusement, elle ne perd pas les pédales et se ressaisit à temps. Au risque de provoquer des réactions dangereuses. Un homme n'est qu'un homme ! Après les promesses directes et les appels de phares réciproques, la réserve et la timidité pourraient bien se transformer en réaction bestiale précoce ! A ce niveau plus que tout autre, Brigitte en frémit jusqu'au bout des pieds. C'est donc avec beaucoup plus de simplicité et sans tortiller du fessier, qu'elle vient soulager Willy de son plateau. Le pauvre ne sait plus du tout où il en est ! Une fois encore, les mains se frôlent et restent en contact quelques secondes, le temps nécessaire à Brigitte pour saisir le plateau dangereusement chancelant.

            Le doute n'est plus du tout permis ; reste à savoir lequel des deux saura être assez subtil et habile pour faire le premier pas. C'est visiblement ce que l'on peut traduire en filigrane, en les voyant ainsi presque paralysés. Comme si rien ne venait de se passer. Il retrouve sa bonne humeur et son dynamisme habituels. Il est vrai que le plateau et son contenu sont quand même plus en sécurité dans les bras de Brigitte ! Nouveau sourire complice, avant de songer à l'appareillage.

            De plus en plus mal à l'aise, Willy ne sait plus que faire pour contourner le corps de Brigitte, qui, sans le faire exprès, se trouve devant lui à chacun de ses déplacements. La vedette et son précieux colis, s'éloignent du port. Au moment précis ou Brigitte laisse échapper volontairement, le bouchon de champagne. La réaction de Willy, plus comique que jamais, levant les bras au ciel et faisant claquer ses genoux pour faire croire qu'il a peur, déclenche un fou rire libérateur. Brigitte en profite pour remplir les coupes et venir auprès de lui. Qui, pour sa part, est en train de basculer complètement.

            Bien qu'il fasse l'ignorant, Willy se rend compte du manège de sa passagère. Avec une habileté certaine et une expérience acquise en ce domaine, il prend le commandement des opérations de la façon la plus élégante qui soit. Enchaînant sur sa lancée, afin de conforter plus solidement ce premier pas, il entoure de sa main l'épaule de sa compagne. Brigitte n'entend pas son professeur, se perdre en propos techniques et autres explications de base. Elle admire le profil de son marin, qu'elle ne quitte pas des yeux.

            Très chatte à son tour, elle avoue néanmoins son plaisir de se trouver à ses côtés. Qui pour sa part, se délecte en humant à pleins poumons le cou de l'apprentie pilote. En quelques secondes, la rive n'est plus qu'un mince filet brumeux. Se laissant bercer par les roulis et les tangages, ô combien salutaires. Ne pas se crisper sur la barre, tout en la maintenant fermement. Coincée entre Willy et la barre, elle éprouve les premiers vrais grands frissons de sa vie. Sentir Willy si près, s'imbiber de son odeur, encerclée dans ses bras puissants qui l'enferment comme une tenaille, pour rien au monde elle ne voudrait céder sa place.

            Heureusement pour eux que Le Dieu Tout-Puissant veille et protège leurs ébats ! Brigitte, est transportée dans ses rêves audacieux. Soudain, sortant brusquement de la volupté de ses rêves, Brigitte bondit sur son siège en faisant demi-tour délaissant totalement la conduite. En se retournant, le pilote en jupon a accroché la barre. Médusé par cette passion spontanée et imprévisible, Willy accède aux désirs de sa compagne.

            La passion est de plus en plus dévorante. Le désir, se transforme en délire. Plus sûre d'elle cette fois, Brigitte se dandine sur le siège. Le regard coquin de Brigitte au même instant, en dit long sur ses intentions une fois qu'elle sera installée derrière la ligne. En guise de gros poisson, c'est bel et bien de Willy dont il est question. Ce qui justifie le sourire en coin qu'elle laisse échapper en le voyant se débattre comme un fou. Elle voulait en avoir le cœur net, et savoir jusqu'où il est capable d'aller pour satisfaire ses désirs. Un petit signe de la main pour signifier à son amie de réduire la vitesse, et le vaillant capitaine se retrouve à ses côtés. Pour que le bateau ne puisse pas dériver.

            Cette petite gymnastique complémentaire épate Brigitte. Du haut de la passerelle, Brigitte ne se représentait pas ou très mal, la taille réelle des cannes et des autres ustensiles. Au moment où Willy la délaisse pour aller rejoindre son poste de pilotage, elle éprouve les plus grandes difficultés pour avaler sa salive. Là, pétrifiée, n'osant même plus tourner la tête, Brigitte se cramponne à sa gaule. Que Willy avait disposés à ses pieds. Ne serait-ce que pour contrarier Willy, persuadé de ne rien pouvoir pêcher. En quelques secondes, le trac disparaît au profit d'un bien être absolu. Pour l’instant, elle préfère se délecter sans modération.

            L'intimité du couple paraît s’intensifier, au fur et à mesure que le bateau s’éloigne des côtes. Qui se confond par moments, avec les crêtes des vagues. Plus rien désormais, ne peut inquiéter Brigitte. Ivre de bonheur, elle promène son regard entre le marin et l'horizon. Lequel des deux est le plus lointain ? Ses rêves ne seraient-ils pas des mirages ? En attendant, elle se doit de les considérer tous deux comme inaccessibles. Habilement, préparant le terrain sans en donner l'impression, Willy place la vedette en travers des lames.