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RAPPEL : Pour des raisons dictées par la prudence, les manuscrits sont présentés sous forme de chapitres sélectionnés ou de synthèses, effectuées par Word. L'ensemble, ne représente environ que le quart du roman complet. Ceci peut donc occasionner une incompréhension au niveau de la lecture. Car d'un paragraphe à l'autre, le vide peut représenter souvent plusieurs pages !

 

            Laurent, comme au premier jour depuis l'arrivée de Delphine, est occupé à faire sa toilette dans la chambre de son épouse. Oui mais voilà, dans combien de temps sortira-t-elle de cet état ? Là, aucun toubib ne veut s'avancer, ce qui irrite Laurent au plus haut point. Qui pourrait lui répondre avec loyauté et précision ? Là, c'est le désert absolu il ne se fait aucune illusion. Ce matin pourtant, alors que l'équipe médicale quitte la chambre, son regard croise celui d'une infirmière de couleur. Tendrement, il lui prend la main, lui caresse le visage, et dans le secret de son silence lui communique tout son amour.

            Laurent, digne et solidaire de l'affliction de son épouse, assiste quotidiennement à cette lutte inégale. Éprouvant pour le moral autant que pour le physique. Si bien que Laurent devient un peu moins patient et se montre de plus en plus caustique. L'intensité du coma s'amenuise de jour en jour. Est-ce bien cette échéance tant attendue qui préoccupe le plus Laurent ? En la voyant, désarticulée, sans réaction, manipulée par les aides soignantes, il songe à ce que sera sa vie après le coma. Laurent est tellement fasciné par la beauté de son épouse, qu'il rayonne de lumière. Les petites phrases assassines, qu'il entend ça-et-là lors des entretiens ou dans les murmures de couloirs, résonnent dans sa tête.

            Il en est tellement obnubilé, qu'il ne voit même pas l'infirmière s'en aller ! Va-t-il se laisser envahir du doute et de la spéculation ? L'adversité existe indubitablement. Raison de plus pour stimuler ce diable d'homme, décidé à tout mettre en œuvre pour permettre à sa femme de ne pas connaître pareille souffrance. Nul n'échappe à son destin, c'est une évidence qu'il ne peut pas dénigrer, encore moins discuter. Le hasard n'est pour rien dans ce qui leur arrive, il en est convaincu. En même temps qu'il prépare Delphine au pire, avec ces quelques petites boutades, il se rassure lui-même. En démystifiant l'image morbide du chariot, il veut la convaincre et lui prouver aussi avant tout, que la vie n'est pas finie pour autant. Avec une égale constance, il engage à ses côtés d'interminables monologues, enclins d'amour et de volupté sentimentale.

            Du matin au soir, et du soir au matin, il veille sur elle. Personne, ne pourra obtenir de le voir quitter plus de cinq minutes le chevet de son épouse. Tantôt pour aller fumer une cigarette, ou se rendre aux toilettes... Pour rien au monde, il ne voudrait être loin de son amour. En pensant au dernier entretien qu'il a eu avec son défenseur, il ne peut s'empêcher de sourire en haussant les épaules. C'est avec un brin d'humour qu'il relate à Delphine, son entrevue avec l'avocat hier matin. Laurent a su se montrer persuasif à ce propos.

            En attendant, à force d'entendre des inepties de ce genre, il met en doute la valeur des amitiés dont il est entouré. Depuis, entre la justice et ses harcèlements, et ceux au moins aussi sentencieux de l'assurance de Laurent, c'est ce pauvre bougre le plus effondré sans doute. Ca, personne en dehors de Laurent, ne paraît vouloir en tenir compte. Les amis du couple naturellement, ne sont pas là pour alléger les charges pesant sur ce pauvre homme ! Ce qui ne fait qu'envenimer les tensions conflictuelles, émanant des propos échangés avec Laurent. Pour effacer de son esprit les pensées pour les moins morbides, il taquine un tantinet Delphine en lui faisant croire qu'il va draguer…

            Puis, il va dans le placard, sort ses cigarettes et son briquet, avant de quitter la chambre. En entrant dans la petite pièce de repos du personnel médical, il est tout à la fois surpris et émerveillé. Café, cigarette, les infirmières sont avant tout des êtres humains et cela lui fait du bien d'en prendre conscience. En voyant la décontraction des filles, il était aux antipodes de la réalité ! Ce qui lui permet d'être à l'aise et de se confier. Très vite, il avoue ses rancœurs, envers ses soi-disant relations.

            Ses anciens amis sont exactement à ce niveau de valeur et même pire ! Là, Laurent ne mâche pas ses mots, et il n'a pas tort. En quoi grand Dieu, cela les concerne-t-il ? Une manière habile et sournoise, de tendre la main en attendant leur part de gâteau ? A ce petit jeu, Laurent se montre on ne peut plus conformiste, envers une certaine moralité. Que peuvent bien faire ses interlocutrices ? Mieux vaut ne pas s'appesantir dans cette conversation, qui ne fait qu'amplifier la haine chez Laurent. Tant et si bien qu'au fil des jours, plusieurs de ses anciennes relations lui tournent le dos. Ce qui ne se fait pas sans provoquer quelques rumeurs, dont il se moque éperdument.

            Un tel s'est "offusqué" ? Un autre le juge indigne de son amitié ? Il ne va pas s'en plaindre, au contraire. D'autant qu'il a tout fait à ce propos, pour écœurer les plus téméraires. Avec Delphine, toujours au cours de ses monologues, il en rigole. Il la tient informée sur l'évolution et la tournure des événements. En dehors de Patrice, qui vient tous les jours aux nouvelles, et de quelques relations intimes, le fossé se creuse chaque jour davantage. Bon ou mauvais choix, il a donné sa démission. Plaie d'argent n'est pas mortelle et il ne se sent pas en mesure de se concentrer sur son boulot, en sachant son épouse dans son état. Il ne veut pas, et s'obstine avec acharnement, quitter le chevet de son épouse.

            Pour rien au monde, il ne veut accorder à quiconque, le privilège d'un instant aussi merveilleux. Envers et contre tous, il persiste et signe. Un soir, étant de garde, elle confie à Laurent, son amertume, avec son accent adorable. Petites confidences entre deux soins, et l'infirmière éprouve un soulagement notable à se confier à son nouvel ami. En dépit de son rang, et de sa valeur intrinsèque, elle est soumise en permanence aux pires humiliations, de la part de ses collègues. D'autant plus qu'auprès des malades, elle jouit d'une excellente réputation ! Ce qui amplifie les jalousies de ses collègues. Des mesquineries banales, aux infamies les plus odieuses, elle accepte, résignée, son combat contre l'adversité. Jamais, elle n'a mis les pieds au bloc, si ce n'est pour ranger les instruments !

            Injustice ? Ignominie ? Racisme ? Résignée et pacifiste, sans rancune et sans haine, elle considère que ce n'est rien de plus qu'une mise à l'épreuve du Tout-Puissant. En attendant, épreuve ou pas, Laurent révise son jugement sur les autres filles. A l'instar de Niaou, il subit ses propres faiblesses, en n'osant pas ruer dans les brancards. De toutes les insanités qui sont proférées, c'est celle qui met en doute la valeur de son amour pour Delphine qui lui fait le plus mal. Jour après jour, sur les bancs de cette école éternelle, il apprend à gérer ses pulsions, et maîtriser ses sentiments. Plus les jours passent, plus le vide se fait à l'égard du couple.

            Quel jour est-il ? Est-ce le matin ou l'après midi ? Dehors fait-il soleil ou la pluie et le vent viennent-ils encore glacer les joues ? Il ne sait plus et cela l'indiffère. Plus que jamais, il vient se confier à elle, en se gardant bien cependant de ne pas l'affoler. Si, comme le lui a confirmé Niaou, sa femme entend tout ce qu'il dit, elle doit être au courant de ce qu'il éprouve en ce moment. Des vacheries dont il est victime, il ne dit rien non plus. Avec Patrice, ils en discutent à l'extérieur de la chambre en fumant leur cigarette. Sagement, il préfère se résigner. Promenant inlassablement son regard de plus en plus lointain, entre le lit et les fenêtres, il se perd dans la nébulosité de son amertume.

            Le coma de Delphine est de moins en moins profond. Il n'y a guère que des spécialistes, pour évaluer les subtilités d'une telle évolution ! Laurent pour sa part, ne peut malheureusement pas établir la moindre comparaison. Pour lui, sa chère et tendre épouse est toujours là, inconsciente et absente de tous contacts. Apathique et sans joie, il s'abandonne de plus en plus aux appels du néant. Aigri, il ne veut voir plus personne. Laurent a laissé des consignes strictes à la direction de l'hôpital, en dépit des objections formulées. Qui, en dehors de lui, est aux petits soins pour Delphine ? Il la cocole, la bichonne, et l'entoure de toute l'affection dont elle a besoin. Il est obnubilé par son impuissance, à pouvoir l'aider plus encore.

            Cet investissement physique et mental, ne se fait pas sans laisser quelques traces sur son propre organisme. Bien qu'étant, elle aussi, victime d'un racisme écœurant et de méchancetés tout aussi ignobles, elle affiche un visage rayonnant à chacune de ses visites. Ce n'est pas grand chose, mais suffisant pour que Laurent ne sombre pas dans les ténèbres du mutisme. Elle devient en quelques sorte un trait d'union entre lui et le monde extérieur. Ce matin pourtant, alors qu'il se trouve au plus bas de son moral, Dieu lui accorde un deuxième rendez-vous. Est-ce une hallucination ? Après une profonde inspiration, il pose ses mains sur les bras de Delphine. Les médecins l'ont mis en garde. Sans pour autant, qu'ils veuillent en admettre l'authenticité, telle que Niaou est en mesure de la rationaliser. Scientifiquement, en bons cartésiens qu'ils sont, ils la considèrent comme une remise en marche des circuits périphériques.

            Laurent préfère et de loin, la version de Niaou ! Pour elle en effet, l'âme de la personne, qui avait quitté le corps de Delphine au tout début, revient lentement et progressivement. Qui plus est, dans la sphère hermétique et sectaire, des inconditionnels d'Hypocrate ! Laurent s'en tient aux conseils de son amie, et non aux directives médicales. C'est pour cette raison qu'il contacte son épouse, après un long moment de méditation, et surtout d'hésitation. Il est tellement ému, qu'il ose à peine caresser le visage de sa dulcinée. Le souffle de sa respiration, balaye à intervalles réguliers le visage de son épouse. Laurent est tellement émerveillé, qu'il ne se rend même pas compte que Niaou l'observe depuis la porte d'entrée.

            Discrètement, elle referme la porte de la chambre, laissant à son ami le privilège d'assister seul, au retour de sa femme. Sur le plan de l'éthique médicale, une attitude aussi désinvolte n'est pas ce qu'il est convenu d'appeler de la conscience professionnelle ! Niaou en cette minute, n'a rien à faire de la déontologie et encore moins, des dogmes imposés par la science en général, et la médecine en particulier. Nul ne tient compte, et c'est navrant, de l'aspect capital de la foi. Tant qu'il se contentera de rester au-dessus de son support physique, le meilleur des thérapeutes ne pourra rien faire.

            Ceci, qui, en dehors de quelques initiés, peut l'admettre et le comprendre ? Niaou, l'a clairement expliqué à Laurent. L'occasion est trop belle, pour étayer ce qu'elle a toujours défendu auprès de ses collègues. La respiration de Delphine s'accélère et s'amplifie. Du mieux qu'il peut, il essuie ses larmes afin de ne rien manquer de ce spectacle merveilleux. Silencieux, au bord de l'apoplexie, Laurent assiste à une scène en tout point divine. Cette fois, il retient ses mots, autant que son souffle. Il a appris sa leçon par cœur. Il ne doit en aucun cas, intervenir. Seule, Delphine décide du moment opportun.

            Après deux heures d'attente, Delphine enfin, ouvre ses petits yeux bleus. Elle veut parler, mais aucun son n'accompagne le mouvement imprécis de ses lèvres. Elle esquisse un léger sourire, en regardant son mari. Il veut lui crier son amour, mais il ne le doit pas. Fébrilement, elle l'approche du visage de Laurent. Dieu que cette caresse est sublime ! Ne pouvant plus contenir son émotion, Laurent laisse échapper les larmes de son bonheur. A travers le rideau cristallin, déferlant de ses yeux rougis, il devine le regard attendri de sa petite épouse. D'un doigt tremblant, elle essuie du mieux qu'elle peut les plus grosses larmes, avant de prendre la tête de son mari et l'approcher de son cœur.

            L'émotion de Laurent est à son paroxysme. Bien calé sur la poitrine de son épouse, il se laisse caresser comme un enfant. Delphine et Laurent, avec raffinement, découvrent les mystères de cet univers magique et méconnu. Les souffles se mélangent. Les corps frissonnent et vibrent au son des même pulsions. En cet instant de plénitude, il occulte de ses pensées le risque de voir son épouse paralysée. Pour lui, même si elle doit finir ses jours dans un fauteuil roulant, elle sera toujours et plus que jamais, son amour, sa raison de vivre. Il ne la regarde pas, il l'admire ! Elle est encore plus belle et rayonnante. A l'idée qu'il ait pu manquer ce rendez-vous, il en frémit de honte. En quelques secondes, la fatigue, les soucis, tout s'estompe et disparaît, au profit de ce bonheur divin. Les yeux échangent des millions de tendresse et d'amour. Est-ce que cela ne va pas fatiguer Delphine ? Il le redoute un peu, mais comment pourrait-il se passer d'une telle volupté ?

            L'harmonie est totale. Les mots sont bien petits et vraiment inutiles. Soudés l'un à l'autre, dans une étreinte absolue, les amoureux abandonnent le décor et ses arcanes, pour se laisser glisser dans les caprices de la félicité de l'amour. Les tableaux se métamorphosent en papillons. Dehors, la grisaille à son tour revêt son manteau des beaux jours. Le soleil qui réchauffe leurs cœurs, les entoure de ses rayons magiques et protecteurs. Sortant bien malgré elle le couple de ses rêveries, elle est subjuguée en se laissant emporter dans ce tourbillon de tendresse. Au passage, elle caresse les cheveux de Laurent, en lui secouant fraternellement la tête. Cette fois, Delphine est un peu plus forte. Elle sourit largement à son mari, mais aussi, à Niaou, qui ne la quitte pas des yeux.

            Pour ne pas gêner le travail de l'infirmière, Laurent change de côté du lit. Niaou peut ainsi plus aisément, accéder à sa patiente. Pour ne pas entraver les examens médicaux indispensables, Laurent décide d'aller fumer une cigarette. Sur des béquilles, dans des fauteuils, ils sont tous là pour avoir des nouvelles. Le retour de Delphine à la conscience, veut sans doute dire pour l'infirmière, que les escapades de Laurent seront de plus en plus rares. Peu importe, ce dernier a d'autres pensées plus importantes en ce moment. Là, il se sent comme obligé de lui adresser en même temps que ses remerciements, son aveu d'une reconnaissance infinie. Sera-t-elle paralysée ? Pourront-ils avoir des enfants ? Toutes ces inquiétudes, se bousculent dans son esprit.

            L'essentiel à ses yeux, c'est qu'elle soit en vie ! Même dans un fauteuil roulant, son amour pour elle n'en sera que plus beau et pur. Seulement voilà, acceptera-t-elle de vivre en étant diminuée physiquement ? Ce n'est pas pour lui qu'il tremble. C'est davantage pour son épouse. A tel point, qu'il sort brusquement de ses pensées, en se brûlant les deux doigts qui maintenaient la cigarette. A en juger la grimace qu'il fait en se soufflant sur les doigts, la cigarette vient de le faire revenir sur terre. Machinalement, il sort son paquet mais se ravise aussitôt. De nouveau plongé dans ses visions prémonitoires, il sent son dos se glacer en croisant le regard d'un médecin quittant la chambre de Delphine.

            Rien n'est donc acquis, ni en bien ni en mal. Il est évident aux yeux de Laurent, que sa femme n'est pas prête de quitter son lit ! Le langage médical, obscur et inaccessible aux néophytes, contribue d'accentuer les effets de stress dans le cœur de Laurent. Il ne peut pas encore venir rejoindre sa femme. Les examens ne sont pas terminés. Ce qui ne fait qu'amplifier son émotion et son désarroi. Chacun est conscient du drame qui est en train de se jouer dans la chambre 102. Tous les malades le savent, le coma est souvent plus dévastateur après, que pendant ! Isolé dans le désert de sa mélancolie, Laurent frémit en entendant dans son cœur, les propos tenus à l'instant par le docteur. Pour résumer la situation, Delphine n'aura droit à aucune indemnité au titre du préjudice subi !

            A partir de cette semaine, elle ne touchera plus un centime des assurances ! Certes, Laurent était bien décidé à ne rien demander en dédommagement. Laurent ne possède pas hélas, les moyens de lutter contre un tel sinistre ! Doit-il se confier à Patrice ? Il hésite et pour cause. Avec la violence qui caractérise son beau-frère, ce dernier aurait tôt fait de diriger l'enquête à sa manière ! D'autant que les doutes se portent immédiatement sur l'un des couples que Laurent a remis à sa place. Tout défile et s'enchevêtre dans ses pensées et dans son cœur. Les regards, les sourires et le déhanchement excessif de la jeune fille, révélateurs de sa générosité et de ses désirs non avoués, ne sont pas de nature à troubler Laurent. Il n'a pas le cœur et encore moins l'esprit, à suivre son guide en jupon sur les chemins de la séduction.

            Une seule chose compte pour lui, retrouver son épouse. En quelques secondes, tout repasse dans sa tête : la rencontre avec Delphine, leur vie commune, le mariage et… l'accident surtout ! Le film de cette trop courte vie de bonheur, terni par un ivrogne, qu'il a maintenant envie de tuer ! Ce bref entretien conforte ses craintes les plus secrètes. Traumatisé dans son for intérieur, il veut cependant offrir aux yeux de sa petite femme chérie, le visage serein et rayonnant des plus beaux jours. Delphine est très touchée de la volonté affichée par son mari, à dissimuler l'immensité de sa tristesse. Durant quelques minutes, le couple joue au chat et à la souris. Ils parlent de tout et de rien.

            Que peuvent-ils bien se dire en pensée, qu'ils n'osent s'avouer de vive voix ? Cette pudeur les honore au plus haut niveau. Ils s'adorent tellement, qu'ils ne veulent en aucun cas, prendre le risque d'affoler l'autre. Ils sont si prudents et réservés, qu'ils en deviennent adorablement maladroits. Tout, dans leurs gestes et leurs attitudes, atteste du secret qu'ils conservent précieusement au fond du cœur. Les sourires se font de plus en plus timides et forcés. Laurent tourne en rond, allant de la fenêtre au lit, comme s'il cherchait à éviter d'affronter son épouse. Les regards se fuient, comme pour éluder la réalité. Les silences deviennent de plus en plus longs et intenses. La salive a de plus en plus de mal à descendre dans les gorges. Au fil des minutes, l'atmosphère s'alourdit.

            L'apparence physique, étayée par des propos tout aussi trompeurs, s'amenuise et disparaît. Pauvre trésor pense Laurent, en regardant sa Bibiche. Soudain, Laurent réalise avec stupéfaction, qu'il a vraiment un besoin urgent d'aller au petit coin ! Heureusement, les toilettes sont juste en face et il s'y précipite comme un voleur. Seulement voilà, comment va-t-il s'y prendre pour annoncer la terrible nouvelle à son épouse ? En arrivant dans le hall, il est heureux de voir qu'une jeune femme est là, en train elle aussi de fumer sa cigarette. Hélas, son envie de crever l'abcès s'effondre aussitôt. A peine est-il entré, qu'il voit sa femme en train de dormir. Delphine dans son coma l'entendait n'est-ce pas ? Alors pourquoi dans son sommeil naturel, ne percevrait-elle pas les mêmes intonations de sa voix ? Il s'installe sur le fauteuil, à côté du lit, et croise les mains sur celui-ci, à hauteur du buste de Delphine.

            Il éprouve quelques frissons de honte à l'idée de profiter du sommeil de son épouse, pour lui confier ses craintes. Ne serait-il pas un peu lâche sur les bords ? Quoiqu'il en soit, après bien des tergiversations, il se jette à l'eau. Il se racle la gorge, prend la main de Delphine, et entame son monologue. Laurent n'a pas narré la moitié de son discours, que Delphine lui tourne le dos. Ce que son mari ignore, c'est qu'elle se retourne pour dissimuler son chagrin. Plus il progresse dans son récit, plus les larmes sillonnent son visage. Elle l'écoute, bouleversée, et sécurisée en même temps. Piquée au vif, elle ne peut faire autrement que bondir au cou de son mari, pour laisser sortir pleinement son émotion. Sérénade à l'amour, authentique et sincère. La seule chose qui importe, et Laurent vient de le confirmer, c'est que leur amour en sorte renforcé.

            Delphine est en admiration devant son mari. Maintenant qu'elle est sortie de ce mauvais pas, il faut et elle le veut, qu'il s'aère. En dehors du fait naturellement, qu'elle ne pourra jamais avoir d'enfant. Certes, les médecins ne sont guère optimistes, mais en l'état actuel de leurs connaissances, ils ne peuvent pas non plus affirmer le contraire ! Il est donc sage en effet, de reprendre un peu des forces. La proposition de Delphine arrive à pic et Laurent saura en tirer le meilleur parti. A ce niveau, grâce à son mari, Delphine se sent prête à affronter les pires épreuves. Ayant promis à Laurent de ne pas trop en parler, surtout pas à Patrice, elle cherche au fond de ses pensées une hypothétique solution.

            Plus d'indemnités, ce qui veut dire plus d'argent pour Laurent ! Si elle n'a besoin de rien, lui par contre, va à n'en point douter subir de plein fouet ce revers de médaille. Laurent remet donc à plus tard son départ, préférant attendre sagement le résultat de ce nouvel examen. Car dans son esprit, si les toubibs procèdent à autant de contrôles, c'est qu'ils ne sont sans doute pas certains de l'irréversibilité du handicap de Delphine. Est-ce la beauté de la jeune femme ou son parfum ? Toujours est-il que Laurent n'y est pas insensible. Les pulsions sont là pour en conforter la réalité. Quatre mois de calvaire, de souffrance et d'angoisse, privé d'amour et de tendresse.

            Laurent n'échappe pas à cette loi de la nature, ce qui explique que son corps éprouve en cet instant, comme un appel au plaisir. Est-ce bien raisonnable ? Pour le moment, il vaut mieux sortir, car il pourrait bien être troublé d'ici quelques minutes. Ce n'est pas qu'il se sente coupable, mais il est trop respectueux de son épouse pour admettre qu'il puisse avoir du désir pour une autre femme. De nouveau, son corps est en proie à quelques manifestations pour les moins bizarres. Pris dans ce tourbillon inhabituel mais grisant, Laurent accepte l'offre de l'infirmière. Tout autour de lui n'était qu'illusoire et secondaire. Étanche aux moindres vibrations, il ne se rendait même plus compte des subtilités de son environnement quotidien. Très vite, en dégustant leur café, ils font plus ample connaissance.

            L'accumulation des peines, des peurs et des craintes durant ces quatre mois, ont provoqué une sorte d'inhibition mentale. Raison de plus pour venir en aide à son ami, à qui l'affection et la douceur d'une femme ont manqué terriblement. Selon les avis des deux spécialistes, Delphine n'a aucune chance de recouvrir l'usage de ses jambes. Cette fois le verdict est absolu, et se passe de commentaire. Laurent pour sa part, nourrissait le même espoir, sans pour autant l'avouer à son épouse. En quelques dixièmes de secondes, le bonheur et la joie de vivre abandonnent le couple. Assis sur le bord du lit, penché sur son épouse, Laurent essaie quand même de positiver.

            Le soleil revient à nouveau, le couple retrouve l'harmonie et la bonne humeur. Contrairement à ce qu'il veut bien laisser sous-entendre, Laurent souffre d'une absence de relation. Le risque de voir Laurent avec une autre femme titille ostensiblement son ego. Laurent n'a pas la force et encore moins le désir, de se faire prier. Les fantasmes qui lui apportent leurs frivolités, les principes qui lui dictent sa conduite, les tracas pour l'avenir avec une épouse hémiplégique, tout s'enchevêtre et se bouscule dans sa tête. Chaque chose en son temps oui, mais à condition d'être en mesure d'établir une chronologie ! Or, au moment précis où Laurent s'installe dans la voiture de Natacha, le néant l'envahit.

            Une fois de plus, il est plongé au plus profond de son amertume, faute de pouvoir planifier les événements. Du coin de l'œil, la conductrice ressent le regard de son ami, ce qui est loin de la perturber bien au contraire. Un peu plus tard, la voiture s'immobilise enfin devant la maison de Delphine et Laurent. Pour être certain que rien ne vienne perturber cette visite, Laurent préfère que Natacha entre dans la cour avec sa voiture. Les traces sur les montants en sont la preuve indiscutable ! Il ne manquait plus que ça… Heureusement, il parvient quand même à ouvrir et Natacha peut entrer sa voiture sans difficulté. Au fond il en sourit, car il n'a rien à se reprocher. Il arrête son regard sur la villa qui est la plus proche de la sienne et naturellement, la propriétaire est accrochée derrière les rideaux ! Il préfère hausser les épaules et continuer son chemin. Précédant Natacha, il entre dans sa maison.

            Très vite, elle revient avec un linge mouillé, et s'agenouille devant Laurent. Est-ce accidentel ou délibéré, toujours est-il qu'en tenant le buste de Laurent elle approche sa poitrine à quelques petits centimètres du visage de son patient. Ce qui ne manque pas de troubler Laurent, qui, en voyant les seins de l'infirmière, retient son souffle et avale avec difficulté sa salive. La douceur des gestes qui lui sont prodigués, la gentillesse de Natacha, son physique, tout est présent pour troubler Laurent au maximum.

            En revenant, elle regarde son ami avec une telle tendresse, qu'il en ressent presque un malaise. Nouveau massage, nouveau regard plongeant dans le décolleté de l'infirmière qui ne fait rien pour éviter ça, bien au contraire. Avant de se mettre à la lecture, il n'oublie pas les bonnes manières et propose une boisson à son amie. Elle paraît assez surprise, de voir que quelqu'un occupe la villa en l'absence de ses propriétaires. Amusé, Laurent indique à Natacha que c'est son beau-frère Patrice qui habite ici pendant leur absence. Cette fois, Laurent ne cherche plus à lutter, grisé par tant de douceur. A son tour, il enlace la jeune femme, et appuie sa tête sur l'épaule de Natacha.

            En quelques secondes, tous les appareils de contrôle sont en place et le premier examen peut avoir lieu. Pourvu qu'elle ne fasse pas une hémorragie interne ! C'est en tout cas ce à quoi les internes pensent en premier, tout comme Niaou. Fragilisées par une irrigation réduite et prolongée, au cours du coma, les veines et les capillaires de Delphine risquent d'être affaiblis. L'émotion inhérente au réveil, est en mesure de provoquer ce genre de phénomènes, de part l'accélération brusque du sang. A l'impossible nul n'est tenu, et les toubibs ne veulent en aucun cas donner l'impression de déroger aux règles de prudence qui s'imposent à eux.

            Au fur et à mesure que les appareils arrivent dans la chambre, la pauvre Delphine se pose des questions de plus en plus alarmistes. Facile à dire quand on est en bonne santé ! Un peu plus aléatoire, dans la situation de précarité qui affecte Delphine et les malades en général ! Les deux femmes se sourient amicalement. Avec une délicatesse inouïe et beaucoup de douceur, l'infirmière procède aux préparatifs en prévision des examens demandés. Très vite, la chambre se dépeuple et les infirmières peuvent s'activer autour de Delphine. Loin d'imaginer ce qui est en train de se passer à l'hôpital, Laurent est occupé à ouvrir son très volumineux courrier. Hélas, la bonne humeur n'est que de courte durée et après cette détente éphémère, le sérieux reprend ses droits.

            Ne voulant pas abuser de son amie, Laurent lui propose de rentrer chez elle. Ne sachant pas le temps que cela va lui prendre, il faut qu'elle se repose. Pour déjouer les rumeurs potentielles, toujours redoutables, Laurent accepte mais à condition qu'elle se fasse passer pour son avocate. Instinctivement, il se confie à son amie, avec un naturel qui émeut au plus haut point Natacha. En l'écoutant, elle est émue de le voir aussi communicatif et expressif à son encontre. Certes, et elle en est consciente, il ne la considèrera jamais comme une maîtresse au sens commun du terme. Heureusement, compte tenu du peu de temps dont dispose Patrice, il faut aller dans son bureau pour étudier le dossier.

            Le contraste entre les visages de Laurent et de son beau-frère est saisissant. L'assureur adverse n'y est pas allé avec le dos de la cuillère et à en juger ce changement d'attitude, ils doivent avoir de sérieux appuis ! Pour synthétiser cette missive en tout point ignoble, il en arrive à la même conclusion que Laurent ; c'est à dire que les torts sont maintenant pratiquement pour lui. Immédiatement, son sang ne fait qu'un tour. En revoyant l'état des voitures, Laurent a vraiment du mal à contenir son chagrin. Patrice avait pris une vingtaine de clichés des voitures, avant qu'elle ne soient évacuées. Les requins ne se mangent pas entre eux c'est bien connu, et ils s'arrangeront pour retomber sur leur pattes.

            Le policier avait remarquablement fait son travail, en indiquant bien les distances entre les roues, banalisant le cliché par des repères lumineux. Les photos sont là, pour conforter le mal être de Laurent. Raison de plus pour neutraliser ce passé maudit, dont il n'échappera pas de si tôt. Laurent ne cherche pas à masquer son plaisir, subjugué par la beauté de son amie. Les jeunes gens se comprennent, et ne veulent pas contenir plus longtemps la braise qui leur brûle les entrailles. En tenant compte des malversations, des bakchichs et autres magouilles parfaitement de mise, la partie adverse a une sérieuse avance ! Les clichés, le rapport de police, sont certes probants et indiscutables.

            Hélas, la justice n'est pas une supérette, où l'on peut y faire ses achats et échanger les produits à sa guise. En forçant sa porte, les photos à la main, il faut miser sur l'effet de surprise et espérer qu'il retire sa demande au tribunal. La manipulation et le chantage, la corruption et l'arnaque, sont leurs armes favorites. Avec un environnement aussi délétère et corrompu, ils faut savoir être le plus fort, sans en donner l'impression. Le plus important, si Laurent est d'accord bien sûr, c'est de procéder sans plus tarder au changement de défenseur.

            Point par point, le nouveau défenseur de Delphine et Laurent apporte ses instructions. Laurent ignore l'incident dont son épouse a été victime, ce qui aurait sans doute influencé la chronologie de cette journée, pour la moins riche en rebondissements. La pauvre Natacha se résigne, ne voulant surtout pas s'imposer. Si tel avait été son ambition, Natacha aurait compris en voyant le visage de Laurent, que son cœur et son âme sont bel et bien accrochés au prénom de Delphine. Heureusement, il arrive au bout de son chemin de croix et reprend une allure moins révélatrice, de ses craintes intérieures.

            En entrant dans la chambre de son épouse, son cœur bat très fort. Certes, elle n'est pas dupe et s'imagine très bien ce qui a pu se passer entre l'infirmière et son mari. D'une part, elle s'en veut d'avoir acculé son mari dans ses derniers retranchements. D'autre part, elle se reproche d'avoir fait passer son intérêt personnel avant ceux du couple. Car il est évident que son adorable Poussin s'est démené sans compter, pour élucider ce qui est encore un mystère à ses yeux. Le résumé, aussi succinct soit-il, de sa journée aujourd'hui, laisse entrevoir les heures pénibles qu'il a du traverser ; en commençant par ce fameux courrier !

            Raison de plus pour tout mettre en œuvre afin d'aider Laurent à recouvrir un meilleur aspect. Tout en échangeant un langoureux baiser, ne relâchant par l'étreinte, Laurent ressent très fort le désir qui envahit soudain son épouse. Lentement mais sûrement, les caresses se font de plus en plus intimes. Délicatement, Laurent écarte la chemise de nuit de son épouse, laissant pointer vers le ciel ses deux seins brûlants de désir et de passion. En s'approchant du sexe de son épouse, il éprouve un grand frisson sur tout le corps. Ce bref instant de peine apaisé, Laurent poursuit ses câlins, pour le plus grand délice de sa petite épouse qui à son tour, franchit les sommets du délire !

            Elle ne peut rien faire hélas, pour offrir à son doux mari les mêmes instants de plaisir, ce qui perturbe un tant soit peu son bonheur. Pendant de longues minutes, la tendresse, les frissons de la félicité, parcourent le corps et l'esprit de Delphine, qui ne dissimule pas ses orgasmes. Comme quoi, son corps n'est pas mort, il peut encore lui apporter des instants délicieux et surtout, la preuve que Laurent l'aime pour ce qu'elle est, comme elle est ! Ce petit moment de folie sensuelle, est bénéfique a bien des points de vue. Même si elle doit finir ses jours dans un fauteuil roulant, rien ne lui interdira de connaître d'autres escapades au pays des fantasmes.

            Tout en regardant son mari, avec une compassion extrême, elle réajuste son chemisier. Ils reprendront ce tête-à-tête, comme dit Laurent, autant de fois qu'ils en auront envie. La partie n'est pas gagnée certes, mais maintenant qu'il a le feu vert de son épouse, il se sent plus à l'aise. Il sent bien, en embrassant Delphine, qu'elle n'est pas très fière d'elle. Elle sait pertinemment ce qui va se passer une fois encore entre lui et Natacha cette nuit, mais pour rien au monde, elle ne veut perturber la sérénité de son mari. Avec les requins qui font tout pour nuire au couple, il aura besoin de toute sa lucidité et de toute son énergie.

            Devant l'hôpital, sagement, Natacha l'attendait dans sa voiture. Pendant qu'il sera au tribunal, elle en profitera pour aller faire quelques courses. La belle infirmière en effet, se laisse aller dans son rôle de maîtresse, qui s'occupe de son amant ! Cela ne risque-t-il pas de dégénérer et de devenir problématique à court terme ? Laurent se fait peut-être des idées, mais son expérience est là pour conforter ses craintes. Plainte contre un tel… Partie civile contre un autre… Leur amour a déjà connu bien des déboires et ils ont du se battre pour le préserver. Chaque fois qu'un événement se produit, générateur de modifications des procédures en cours, les magistrats ne se montrent que très rarement coopératifs.

            En Suisse comme en France, et tant d'autres pays également, le mot justice est assujetti aux pires supputations. Raison de plus pour accentuer l'effet produit. Sans quitter son interlocuteur des yeux, elle parcourt le dossier du couple, que son ancien avocat avait établi. Les mimiques de la jeune femme sont révélatrices ! Cependant, ne voulant pas s'impliquer en faveur de Laurent d'une manière trop flagrante, elle se contente de prendre les coordonnées de son nouveau défenseur. Comme convenu, il va s'installer à la terrasse du bistrot qui se trouve juste en face du tribunal, pour attendre Natacha.

            En refermant son natel, Laurent savoure ces quelques minutes de douceur, en pensant à son épouse. Pour elle, il est prêt à remuer ciel et terre, et à affronter les pires exactions ! En dépit de la grisaille d'une journée qui promet d'être assez sombre et chargée d'électricité, le soleil de son amour pour Delphine le réchauffe des pieds à la tête. Il en profite pour commander un café, après avoir allumé une cigarette. D'ailleurs, Natacha n'a pas envie de surenchérir et acquiesce sans rechigner. Cela n'affecte en rien son envie de s'occuper de Laurent, qui traverse une période peu réjouissante.

            Torturé par la souffrance de son épouse, il doit aussi faire preuve d'un grand courage, pour ne pas laisser ses pulsions l'envahir au point de lui faire perdre la raison. Ce qu'il ne sait pas, c'est que la dévotion et l'altruisme, ne sont pas des qualités exclusives à Delphine ou son mari. Certes, l'infirmière y trouve son compte, sexuellement parlant, mais elle peut avant tout assouvir son besoin naturel de rendre service. Lointain, il se contente de répondre d'une manière évasive aux questions de son amie, sans approfondir quoi que ce soit. Ne pouvant pas manifester sa rancœur autrement, elle s'en prend aux automobilistes désinvoltes.

            A grands coups de klaxons, elle passe ses nerfs du mieux qu'elle peut, pour évacuer ce qui la gêne et la perturbe. Eh oui, il y a un temps pour tout et s'ils veulent être à l'heure cet après-midi, il faut continuer à préparer le déjeuner ! Laurent est plus amusé que déçu, en étant convaincu que ce n'est vraiment de gaieté de cœur, que Natacha se dérobe au plaisir. Mais elle a raison et il ne cherche pas à abuser de la situation. La pub bien entendu, qui pollue de plus en plus la boîte aux lettres, et les relevés bancaires.

            De plus en plus nerveux et tendu, Laurent a du mal à se décontracter. Grâce à son intervention, douce et ferme en même temps, il retrouve son calme après une bonne inspiration. Laurent s'affale contre la paroi du fond et se passe la tête entre les mains. Le rapport de police pour sa part est suffisamment clair et concis, pour que tout ceci soit un coup dur pour la compagnie. Laurent et Natacha sont attentifs au moindre souffle, provenant de ce gros bonhomme. Natacha a les plus grandes difficultés pour avaler sa salive, redoutant le pire. Si pour l'infirmière, le soulagement est sincère, pour le gros sac les nuances sont plus marquées.

            Visiblement Laurent a été bien informé et cette fois, il en est pour ses frais. Se confondant en bonnes manières, le directeur s'efface devant la jeune femme et Laurent, qui le précèdent jusqu'au couloir. Le regard des deux jeunes gens se croisent et immédiatement, vu la mimique de Laurent, Natacha redoute le pire. Le dénouement de cette entrevue expresse arrive à son terme. D'autant et c'est fondamental, qu'il n'avait aucun rendez-vous ! Décidément, plus les heures passent, plus le frère de Natacha devient précieux dans l'esprit de Laurent. Une dent ou deux… il est modeste ! Elle ne partage pas tout à fait son optimisme, mais peu importe. Plus calme et détendu, presque fier de lui, Laurent savoure sa cigarette. Acculé dans ses derniers retranchements, seul face aux injustices et aux persécutions, il est au bord du précipice.

            En traversant le pont du Mont-Blanc, elle aperçoit quelques cygnes et des canards, qui font le bonheur des touristes au bord du lac Léman. Il ne tarde pas à reconnaître la voiture de Natacha et aussitôt, se précipite à sa rencontre. Sans téléphone de la part de Laurent, Patrice redoute le pire ! Pourtant, s'il en juge la mine réjouie de son p'tit frère, les nouvelles ne doivent pas être aussi désagréables. Dans toutes les casernes, qu'elles soient de pompiers, gendarmes ou militaires, les gradés ont leur mess à part. Ce qui ne les empêche nullement de se trouver assez souvent au bar du personnel !

            Il est trop tard pour un digestif, trop tôt pour l'apéritif… Natacha opte pour un café bien serré, tandis que Laurent et Patrice préfèrent une bière. Les photos sont d'une telle précision et d'une telle authenticité, que nul ne pourra les contourner. S'il était besoin d'un élément nouveau, pour rouvrir le dossier, les clichés sont là pour ça ! D'autant que le rapport de police, mentionne avec précision l'identité du véhicule fautif et de son propriétaire. Laurent est flatté de voir son beau-frère si prévenant à l'égard de l'infirmière. Là, Patrice est obligé de s'en aller, et salue de la main ses invités avec de s'habiller en tenue de feu. En moins d'une minute, le ronflement du moteur rugit. Certes, il n'était que volontaire, c'est à dire qu'il avait son emploi professionnel et en plus, ses jours de repos et ses week-ends, il assurait des permanences à la caserne.

            Est-ce la visite de la caserne qui l'a mis dans cet état ? C'est vrai qu'en parlant de désincarcération tout à l'heure, quelques souvenirs cuisants ont du se bousculer dans son esprit ! Depuis ce matin, entre le rendez-vous au tribunal et l'assureur, et cette visite impromptue de la caserne, il n'y a aucun doute à avoir, Delphine doit figurer aux premières loges dans ses pensées. Les mâchoires crispées, Laurent ne dit rien. Ce soir, elle va l'inviter à dîner au restaurant. En arrivant à la villa, comme par hasard, la commère de service est à son poste. Heureusement qu'ils sont arrivés et qu'il soit obligé de descendre pour ouvrir le portail ! Sinon, le regard se serait bien ponctué par un doux baiser.

            En apercevant Laurent, la voisine lui fait un grand signe de la main, auquel il répond d'un vague mouvement de tête ! Natacha n'entend pas tout, mais il semble bien que Laurent demande à sa voisine si elle ne voudrait pas venir nettoyer sa cour… Après tout dit-il, elle serait plus proche d'eux pour les espionner ! Furieuse et vexée, la vieille dame quitte son poste de vigie et rentre chez elle en claquant la porte. Pourquoi Laurent a-t-il envie brusquement de lui faire visiter sa maison ? Elle ne pose aucune question et se contente d'apprécier comme il se doit, le charme d'un nid vraiment douillet.

            La décoration est sobre, sans chichi, mais très riche et reposante. Spontanément, Natacha se propose de lui ramasser le linge et de le repasser ensuite. Mais Laurent, sensible certes à cette offre, n'y tient pas plus que cela. C'est un peu son épouse qui est là, en train d'étendre les vêtements. Elle n'aura sans doute plus l'occasion de le faire, c'est pour ça qu'il veut tout conserver en l'état. En quatre mois, l'herbe a envahi les allées, et ce qui jadis était une merveilleuse oasis de douceur, n'est plus qu'un terrain vague en friche. Là, Laurent éprouve les plus grands difficultés à contenir son chagrin. Tout virevoltait autour d'eux, dans cette spirale du bonheur et du plaisir. Natacha réalise qu'il est en train de se torturer l'esprit.

            Se laissant guider comme un enfant, exsangue et sans réaction, il la suit docilement. Cette fois, Natacha ne peut rien faire d'autre que le prendre dans ses bras, et le serrer très fort contre son cœur. Lui caressant la tête, comme elle le ferait pour un enfant, elle lui parle avec une infinie douceur. Du mieux qu'elle peut, Natacha console Laurent. Les jeunes gens se sourient, avant que Laurent n'expire bruyamment. Raison de plus pour ne pas prendre racine ici, car il pourrait bien sombrer de nouveau en voyant le buste de Delphine. A dire vrai, et Natacha le ressent très bien, Laurent est ailleurs ! Les images qui viennent de défiler dans ses pensées, l'ont perturbé au plus haut point. Sagement, elle préfère quitter le garage, en soutenant Laurent par la taille. Laurent s'y affale de tout son poids, sans chercher à atténuer la chute. Doit-il se laisser cajoler de la sorte ?

            Est-ce bien raisonnable ? Et sa dulcinée pendant ce temps, que fait-elle ? L'antagonisme entre la douce présence de Natacha et l'angoisse envers son épouse, est à son apogée. En regardant l'infirmière il se sent sécurisé, mais en fermant les yeux, il panique à l'idée de trahir Delphine. Acceptera-t-il que Natacha couche avec lui ce soir ? Entre une aventure et une liaison, il y a un pas qu'il ne veut franchir pour rien au monde. Oubliant toutes les péripéties qu'ils viennent de connaître, Natacha et Laurent s'abandonnent dans une étreinte on ne peut plus sensuelle. Câlin par-ci… bisous par-là… Debouts ou assis, les corps se frôlent et se recherchent, dans un ballet rythmé au son de leur désir.

            Si Laurent n'avait pas fait l'amour depuis l'accident et le coma de Delphine, Natacha pour sa part n'avait pas eu d'aventure depuis plus d'un an. Heureusement, Laurent est plus pondéré. Laurent et Natacha se regardent, médusés, redoutant au même instant le pire. N'allons pas jusqu'à dire qu'ils perdent l'un et l'autre leurs moyens, mais quand même… En quelques petites secondes, un nouveau film se déroule dans l'esprit de Laurent. Une troisième sonnerie, plus longue et insistante, perfore la quiétude de ces instants. Impossible de se dérober plus longtemps, il faut assumer. Laurent prend son courage à deux mains et va ouvrir.

            En voyant la voisine, il est soulagé. D'ailleurs, Laurent ne cherche pas à répliquer, conscient que les "si", ne pourront pas l'aider à solutionner leurs problèmes. Avant d'aller chez son avocat, Laurent s'arrête chez un fleuriste. Comme quoi, le destin nous joue souvent des tours pendables, mais il sait aussi, apporter en compensation des instants privilégiés. Après avoir enfin trouvé une place pour se parquer, Natacha et Laurent prennent la direction du bureau de l'avocat. Grâce à ce subterfuge, involontaire au demeurant, il annihile avec maestria les intentions de ce requin prêt à tout pour se venger. Bref, pour Laurent, qui nage dans cette eau trouble du mieux qu'il peut, les subtilités juridiques sont encore plus nébuleuses qu'il ne l'imaginait.

            L'argent ne rendra pas ses jambes à Delphine. Discrètement, la sœur de l'avocat lui fait signe de ne rien dire, laissant à son ami le temps de retrouver ses repères. Laurent est épuisé, démoralisé, mais il ne perd pas pour autant la raison, faisant preuve de pondération et de lucidité avant tout. Tandis que Laurent est plongé dans ses pensées, il appelle sa secrétaire pour lui demander d'apporter quelques boissons fraîches. Le ton fraternel et apaisant de l'avocat, sécurise Laurent. Est-ce pour autant qu'il va accepter cette main tendue ? Car son honneur n'a pas de prix et ça, Natacha s'en est rendu compte à ses dépends. Avant même qu'il ne prenne la parole pour donner sa réponse, c'est elle qui intervient. Là, le pauvre homme ne sait plus quoi dire. Pris entre le marteau et l'enclume, il promène son regard entre Natacha et son avocat. Un ou deux coups de téléphone et en quelques minutes, une partie du retard est comblé.

            Natacha n'est pas en reste pour accompagner Laurent, en prenant elle aussi un alcool fort. En l'écoutant commander son apéritif, Laurent ne peut pas se retenir. Quel va être l'avenir de Delphine ? Là, l'infirmière prend le pas sur la femme et malgré toute sa bonne volonté, ne veut prendre aucun risque. Médecins en tête, tout le monde croit en effet, qu'elle a assimilé son handicap. En voyant Laurent parler à son épouse depuis son natel, Natacha éprouve une admiration sans borne pour cet homme, dont l'amour pour Delphine paraît encore plus grand. Il ne laisse rien ni personne, interférer sur ses sentiments, protégeant farouchement sa dulcinée. Effectivement, le fourgon pompe arrive maintenant à proximité de la terrasse où se trouvent Natacha et Laurent. Que se passe-t-il ? Où est-ce qu'il y a le feu ? Les gens commencent à se former autour du pompe tonne…

            Tranquillement, surgit alors Patrice, quittant son poste de commandement et se dirigeant en tenue de feu, vers ses amis. Aussi tranquillement que lorsqu'il est venu, Patrice repart vers son camion. Médusés, les badauds promènent leurs regards entre le camion qui s'éloigne et la table de Laurent et Natacha. En se regardant, Natacha et Laurent éclatent de rire ! Sacré Patrice, toujours à l'affût d'un gag dont il est friand. Plongés l'un et l'autre dans leurs pensées pour Delphine, grâce à Patrice, le couple revient à la réalité. Promenade en bateau sur le lac ? Aller voir un film ?

            A dire vrai, ni l'un ni l'autre ne désire dissiper son énergie en futilité. Laurent a envie d'être au calme, loin de ce brouhaha, pour mieux rêver à sa dulcinée. Laurent serait-il en train de tomber amoureux ? Il traverse un moment très délicat et ingrat. Son cœur est tout entier tourné vers Delphine, et son corps quant à lui, est attiré par celui de Natacha. L'infirmière joue avec le feu, et à ce petit jeu de l'amour interdit, elle risque de se brûler les ailes. Après un déjeuner en tout point générateur de moments de détente, avec un Patrice déchaîné et comique au possible, le couple se retrouve chez Laurent. Certes, elle se sent un peu frustrée de n'être au fond, que l'interprète du plaisir entre Delphine et Laurent, mais sans qu'elle ne se sente pour autant, un simple objet. Elle résume magnifiquement sa pensée à ce sujet.

            Il n'y a pas de remède miracle, n'est-ce pas madame l'infirmière ? Quel que soit le symptôme qu'un patient manifeste, le rôle d'une infirmière n'est-il pas de soulager sa souffrance ? Aux grands maux les grands remèdes n'est-ce pas ? Rien de tel que mettre en application, les préceptes édictés par Hypocrate en personne, qui stipulent avant tout, de faire du bien et non du mal ! Pour ce qui concerne l'art de faire du bien, Natacha a ses idées bien arrêtées et ne manque pas de les mettre en pratique. Ce que femme veut, Dieu ne le veut-il pas ? En quelques petites minutes, l'atmosphère devient sensuelle et romantique à souhait.

            Beaucoup plus tard en début de soirée, Laurent est auprès de son épouse. La journée a été riche en émotions et gageons qu'il va avoir de quoi raconter à sa Princesse. Cette fois, c'est Natacha qui prend la place de Delphine, au moment du baiser. Sensible et émotif, sitôt qu'il est dépassé par les événements, il se renferme dans sa coquille. Mieux vaut donc, sagement, laisser du temps au temps et progressivement, elle le sait, il se confiera. Elle change de conversation. Avec une diplomatie exemplaire, et surtout, un amour encore plus fort pour son mari, elle sait le mettre à l'aise. Comment, mieux qu'en amorçant la conversation avec les frasques de son frère, pouvait-elle y parvenir ?

            Aussitôt, Laurent y va de son commentaire et surtout, de son attachement à son beau-frère. Chaque fois que Laurent parle de son "p'tit frère", il a au fond des yeux quelques larmes de compassion, et une lueur d'admiration. A l'instar de cette belle et grande amitié, l'amour de Laurent pour Delphine est fait du même bois. Lequel va rompre ce silence ? Rien ne presse, ils sont bien, c'est l'essentiel. Le monde pourrait s'écrouler, rien ne paraît en mesure d'ajourner ce lien sacré qui les unit. Laurent fait un bond et après cette douce léthargie, reprend contact avec la terre ferme.

            Laurent se relève et s'apprête à moucher cette arrogante infirmière. Mais Delphine le tire par la main, pour lui signifier de ne rien dire. Violence verbale certes, mais en quelques phrases toutes plus caustiques les unes que les autres, il résume ce que bien des gens supputent, à l'encontre du personnel médical. La nana en prend pour son grade et visiblement, elle n'a pas les arguments pour tenir tête aux assauts dévastateurs, dont elle est la cible. Il n'est pas en train de faire le procès d'intention, envers des pratiques ancestrales ! Ce n'est un secret pour personne, l'activité sexuelle est très intense au sein des équipes médicales en général. Plutôt que de se placer en juge, elle ferait mieux de se regarder dans une glace ! Delphine est partagée entre la honte et l'envie de rire.

            Heureusement, Laurent se calme un tant soit peu. Laurent a été assez explicite à ce sujet, en disant entre autre à l'infirmière, que si elle n'arrêtait pas de balancer des vannes, il se chargerait d'alerter le conseil de l'ordre, par journalistes interposés ! Il fallait de toute manière, qu'il se libère du poids qui l'oppressait depuis son arrivée. Finalement, c'est un mal pour un bien et le couple peut de nouveau se replonger dans son harmonie. Fini les louvoiements, les non-dits et les insinuations plus ou moins douteuses. Au point où ils en sont, plus ils seront solidaires mieux ce sera. Laurent se libère le cœur, autant que l'esprit.

            Advienne que pourra et pour l'instant, ce qui importe, c'est de ne rien oublier. Tant et si bien qu'après dix longues minutes, Delphine en sait autant que son mari. Comment va réagir Delphine ? Va-t-elle lui en vouloir pour ce qui s'est passé avec Natacha ? Durant quelques secondes, Laurent n'est pas au mieux de sa forme et, dépourvu d'allant, se laisse aller à la mélancolie. L'éclat de l'honnêteté vaut bien plus que tout l'or du monde. L'amour ne s'achète pas, ne se monnaye pas, ne s'invente pas et bien moins encore, ne se glorifie pas dans le néant d'un double jeu. A l'instar de Delphine et Laurent, mieux vaut dire toute la vérité, même si elle fait mal, plutôt que de la dissimuler pour en minimiser l'importance. C'est en tout cas, l'analyse objective que dresse Delphine.

            Point par point, le présent autant que l'avenir sont décryptés et disséqués, en fragments plus compréhensibles. Officiellement, Laurent est encore employé, achevant sa période de congés. A chaque jour suffit sa peine et une fois le procès passé, ils pourront se déterminer. Forcément, son assureur devra alors revoir sa position, et dédommager Delphine rétroactivement. Tout ceci ne sont que des hypothèses, sur lesquelles ils ne peuvent se permettre d'étayer le moindre espoir. Dernier petit bisou du bout des lèvres, dernière caresse, Laurent borde son épouse pour qu'elle ne prenne pas froid.

            Le soleil en profite pour faire la grasse matinée, ce que Laurent aimerait bien faire. Très vite, il remarque que son front est brûlant. Il ne manifeste aucune inquiétude, mais il se pose des questions. A moins que ce ne soit… Soudain, Laurent fige son regard sur le plateau que l'infirmière du soir leur avait apporté, peu de temps après qu'elle se soit faite incendier. Là, le sang de Laurent ne fait qu'un tour. Nerveusement, elle éclate en sanglots. Là, c'est Laurent qui ne trouve plus ses mots. Il se contente de consoler son épouse, qui, avec cette nouvelle, perd complètement la raison. Delphine, est à présent plus calme, ce qui permet aux internes de procéder à son examen clinique.

            Rassurée, l'équipe médicale peut poursuivre sa visite. Si bien que ni Delphine ni Laurent, ne veulent prendre leur petit-déjeuner. La ravissante Sénégalaise, qui depuis le début avait fait le maximum pour aider Delphine dans son combat, est aujourd'hui récompensée de ses efforts. Certes, Delphine est paralysée des jambes mais dans son cœur, le soleil de l'amour l'illumine de ses rayons bienfaiteurs. Entrant comme une fusée dans la chambre, Patrice reprend du mieux qu'il peut son souffle. Le pauvre est dans tous ses états. Quel n'est pas son soulagement en voyant sa sœur et son beau-frère, en train de casser la croûte sur le lit ? Il reprend son souffle, respire une ou deux fois profondément, pour mieux reprendre ses esprits. Rien de tel que le rire pour guérir, telle est sa devise.

FIN du DEUXIÈME TOME