Contact   Forum   Chat   Musiques   Livre d'Or   Jeux    Blagues   Cartes Virtuelles

RAPPEL : Pour des raisons dictées par la prudence, les manuscrits sont présentés sous forme de chapitres sélectionnés ou de synthèses, effectuées par Word. L'ensemble, ne représente environ que le quart du roman complet. Ceci peut donc occasionner une incompréhension au niveau de la lecture. Car d'un paragraphe à l'autre, le vide peut représenter souvent plusieurs pages !

 Comme je le ferai de temps à autre, tout au long de cette aventure, le troisième Tome est aujourd'hui transcrit intégralement. Ceci, pour permettre une meilleure appréhension de la fiction en général, mais surtout, mieux cerner les sujets qui seront évoqués ; en l'occurrence dans ce Tome, la bisexualité féminine. Évitant ainsi toute ambiguïté !

Richard NATTER.

             Dix mois après le drame.

            Depuis bientôt une demie-année, Delphine est sortie de son enfer. Ce qui, ajouté à la période de coma, fait tout juste dix mois qu'elle a eu son accident. Compte tenu de son état, toujours aussi précaire, elle est encore hospitalisée. Chaque jour, durant de longues heures, elle s'efforce de lutter contre son handicap. Les équipes de kinésithérapeutes, sans relâche, se relaient pour amoindrir les risques d'irréversibilité. A en juger les résultats obtenus, après plus de cinq mois d'efforts, tous les thérapeutes sont unanimes : l'espoir subsiste. Ce qui bien entendu, attise l'impatience de Delphine, qui veut tout savoir :

    - C'est bien joli de me dire que je fais des progrès… Que mon handicap ne sera pas aussi lourd qu'on l'imaginait… Quand est-ce que je sortirai d'ici ?…

    - On se calme Delphine… Je sais, tu veux aller plus vite que le temps… Accorde-lui quand même de quoi agir en ta faveur !… Il n'y a que la patience qui sera ta meilleure alliée… Allez… On reprend doucement… Encore un aller-retour, et ensuite on ira en piscine… Courage…

            Inlassablement, avec toute son énergie et une volonté farouche, elle effectue les mouvements qui lui sont demandés. Pour soulager le poids de son corps, elle est suspendue à un harnais. Ses bras reposent sur les deux barres, entre lesquelles elle doit avancer. Millimètre par millimètre durant de longues semaines, elle arrive aujourd'hui, à faire glisser ses pieds de plusieurs centimètres à la fois. Ce qui, pour les médecins, représente une progression spectaculaire. Sans le savoir, Delphine est observée par les internes, qui suivent avec la plus grande attention leur patiente. Crispée, le visage exprime la douleur à chaque déplacement. Mais elle s'accroche, domine la souffrance et se bat avec un courage qui force l'admiration.

            Au prix d'un effort surhumain, elle parvient enfin au terme de son calvaire. Son kiné la félicite et la congratule :

    - C'est toi la meilleure !… Dans peu de temps si tu continues comme ça, tu pourras t'inscrire à notre équipe de foot !…

    - Tant qu'à faire, je préfère envisager le rugby… C'est plus viril !… Je vais à la piscine maintenant ?…

    - Oui… Je te laisse en compagnie de Stéphanie… On se voit toujours demain ?… Bravo Delphine… Je suis fier de toi !…

            Le regard, la douceur des mots, la gentillesse de son kiné sécurisent Delphine. Ce rapport amical entre eux est fondamental. Le patient est sécurisé par son moniteur et le thérapeute quant à lui, est motivé par les progrès de son élève. Moralité, ensemble, ils forment une paire gagnante qui, et c'est le vœu de tout un chacun, franchira bientôt la ligne d'arrivée en vainqueur. En attendant, il ne faut pas s'émouvoir ni se laisser attendrir. L'heure est venue de la douche en compagnie de la nouvelle kiné. Avant de passer aux exercices en piscine, il est normal d'éliminer les traces de sueur qui tout au long de la séance précédente, se sont accumulées sur son corps. Delphine est détachée de son harnais, avant d'être installée dans son fauteuil. Car hélas, les douches sont à l'opposé de la salle de soins, ce qui ne facilite guère le travail. Ce n'est qu'un détail certes, mais qui a tout de même son importance. Néanmoins, Delphine s'y prête très bien, sans rechigner.

            Guidée par Stéphanie, Delphine arrive au local des douches. Pour faciliter les déshabillages successifs, elle n'a que son survêtement sous lequel elle est déjà en maillot de bain. Cependant, hygiène oblige, elle est obligée de se dévêtir totalement. Le chariot est spécialement conçu pour permettre aux malades d'être douchés sans en descendre. Il suffit donc que Delphine soulève un peu son buste, pour que l'infirmière lui enlève le maillot. Comme chaque jour ensuite, comme le faisait l'autre kiné, c'est la toilette ! Pourtant aujourd'hui, Delphine ressent quelques chose d'assez bizarre, dès l'instant où Stéphanie lui lave les seins. Une sorte de plaisir étrange, qui lui procure des frissons sur tout le corps. Ces vibrations inconnues, agréables au demeurant, perdurent et s'amplifient quand les mains de l'infirmière effleurent son intimité.

            Confuse, très mal à l'aise, Delphine éprouve les plus grandes difficultés à contenir cette bouffée de chaleur qui soudain l'envahit. Doucement, bercée par les mouvements de plus en plus doux qui lui sont prodigués, elle ferme les yeux. Stéphanie est en train de réaliser que sa patiente découvre tout simplement, une forme de plaisir auquel elle n'a jamais songé. Sans aller jusqu'à la provoquer, elle apporte de plus en plus de douceur à ses gestes, qui ne font parfois qu'effleurer les parties les plus sensibles du corps de Delphine. Hélas, les meilleures choses ont une fin. Il est temps d'aller se plonger dans la piscine. Avec toujours la même délicatesse, Stéphanie ajuste le maillot de bain de Delphine, avant de la transporter jusqu'au bassin.

            Suspendue à un autre harnais, elle est immergée jusqu'aux épaules. La séance peut commencer et pour les deux jeunes femmes, la complicité commence à poindre à l'horizon. Les regards, les sourires, sont de plus en plus fréquents et libérateurs :

    - Doucement… Tu vas essayer de venir jusqu'à moi, d'accord ?… Ne t'affole pas, tu ne risques absolument rien… Le harnais te retient et tu ne boiras pas la tasse… Allez… Hop… on y va… Oui, c'est bien… Doucement… Encore… Parfait… C'est merveilleux…

    - Toi aussi tu crois que je vais bientôt pouvoir aller danser ?…

    - Bien sûr… On ira ensemble même !… Mais pour le moment, on bosse, d'accord ?… Bien… Allez, encore un effort…

            Encouragée par l'infirmière, Delphine progresse gentiment. Les douleurs sont moins aiguës que tout à l'heure, grâce à l'eau. La progression est certes moins douloureuse, mais elle est autrement plus pénible. Elle fait d'énormes efforts pour faire deux mouvements, mais très vite épuisée, avoue qu'elle renonce. Pas de panique, Stéphanie est satisfaite c'est le plus important. Suivant les conseils de l'infirmière, Delphine va tenter à présent de retourner contre le mur, en reculant. Ceci, afin de mettre en activité tous les muscles des jambes. La kiné se rapproche d'elle, la soutenant sous les bras, afin de palier à toute faiblesse. Les efforts paraissent moins pénibles en marche arrière. C'est en tout cas ce que Delphine constate. En même temps du reste, que la proximité du corps de la kiné lui procure les mêmes frissons que tout à l'heure…

            C'est terminé pour aujourd'hui. Delphine attend l'arrivée de Niaou qui, comme tous les jours, se charge d'amener et venir rechercher son amie. Seule dans son chariot, Delphine laisse vagabonder son esprit. Partagée entre son envie de surmonter son handicap, les soucis qu'elle se fait pour son mari, elle opte quand même pour quelques rêves sensuels. Dans le bureau, un peu en contrebas de la piscine, elle aperçoit la kiné qui est en pleine discussion avec les autres médecins. Comme tous les jours, l'équipe médicale fait le point sur chaque patient. Tout est noté, analysé, afin d'élaborer le programme suivant. Le cas de Delphine est passionnant pour l'ensemble des thérapeutes :

    - Elle est vraiment extraordinaire cette femme… C'est inouï les progrès qu'elle a fait en quelques semaines… Et avec toi Stéphanie, ça c'est bien passé ?…

    - Oui, oui… Un peu fébrile, mais à mon avis, demain on va inverser la chronologie… Je ferai en premier la piscine, et après, tu lui feras faire les barres…

            Elle fait de gros progrès c'est indiscutable. Raison de plus pour tout mettre en œuvre afin de lui faciliter sa progression. Car l'obstacle majeur auquel le staff médical va être confronté chaque jour de plus en plus, c'est l'impatience de Delphine. A l'issue de chaque mouvement, ponctué par les encouragements des kinés, elle les harcèle des mêmes questions, comme celle par exemple, que Stéphanie a retenue :

    - Est-ce que je vais pouvoir fêter notre premier anniversaire de mariage à la maison ?… C'est bien joli de me dire que je fais des progrès… Mais il faut que ça serve à quelque chose !…

            La kiné, en narrant cette réflexion de Delphine, la regarde à travers la vitre du bureau. Les deux jeunes femmes se regardent, avant de se sourire. Quelque chose d'étrange s'est passé aujourd'hui chez Delphine, c'est indiscutable. Si pour Stéphanie, cet éveil du corps chez la patiente est tout à fait compréhensible, et humain, pour Delphine c'est un mystère absolu. Raison de plus pour que tous les médecins se montrent vigilants et surtout, en parfaite harmonie quant à leurs réponses aux questions de Delphine. La plus grande réserve s'impose. D'accord elle parvient à se mouvoir beaucoup plus librement. De là, à imaginer qu'elle recouvre l'usage de ses jambes, il y a un pas que nul ne se hasarde à franchir. Selon toute vraisemblance, elle pourra peut-être échapper au fauteuil roulant, à condition que les progrès enregistrés se confirment et s'amplifient.

            Si l'on s'en réfère au bilan actuel, la motricité est revenue à plus de vingt pour cent. Après un passage au point zéro depuis l'accident. Ce qui est déjà réconfortant. L'impatience de Delphine ne masque-t-elle pas autre chose ? Une sorte de crainte, de peur ou d'incertitude ? Si, à force de se poser la même question, elle finit par douter, tout sera à refaire ! Le mental, dans ce cas précis plus que dans n'importe quel autre, est un paramètre indispensable. C'est bien ce qui turlupine l'équipe médicale. Car c'est vrai, jamais Delphine ne s'est montrée aussi pressée de retrouver sa motricité. Il faudra essayer de la cuisiner un peu, de lui faire avouer le pourquoi de cet empressement subit, à vouloir guérir. Les toubibs n'osent pas imaginer sa déception si d'aventure, l'échec venait anéantir ces longs mois de travail intensif.

            L'arrivée de Niaou, sort Delphine de la rêverie dans laquelle elle était plongée :

    - Alors Delphine… Pas trop fatiguée ?… J'ai entendu dire que tu fais de gros progrès !… C'est merveilleux ma chérie… Je suis fière de toi !…

    - C'est gentil… Mais je commence à me poser des questions… Il n'y a pas que le chariot tu sais… Il y a tout le reste !…

            L'enthousiasme précédent s'efface, au profit moins réjouissant d'un visage anxieux. Niaou ne dit rien, préférant ignorer ce léger passage à vide. Intuitive et vive d'esprit, Delphine n'est pas dupe et son analyse est rigoureuse. Elle est consciente qu'elle ne peut envisager son avenir de manière aussi sereine qu'elle l'aurait souhaité. Le sport, le travail pénible, c'est terminé ! Par pénible, les médecins comprennent une station prolongée debout et, assise également ! Ce qui d'emblée, interdit tous projets pour un emploi quelconque ! La solution la plus évidente, autant que rationnelle, c'est sa mise en longue maladie ! C'est sur ce point précis, que le bât blesse :

    - En longue maladie… Non mais tu te rends compte Niaou ?… Oser avancer une chose aussi stupide ?… Comme si j'avais un tempérament à rester plantée chez moi sans bouger !…

    - C'est provisoire Delphine… Les médecins ne peuvent pas te laisser croire que tu vas pouvoir dès demain, reprendre une activité professionnelle… Tu sais, tu ne serais pas la seule dans ce cas là, et il n'y a rien de déshonorant !…

            Du mieux qu'elle peut, durant le trajet jusqu'à la chambre de sa patiente, l'infirmière essaie de la guider vers la raison. Elle sent bien cependant, que Delphine est en train de s'enfermer dans son mutisme à la vitesse grand "V" ! Quand Stéphanie l'a appelé tout à l'heure, pour lui demander de venir récupérer Delphine, elle lui a fait part de ses craintes à ce sujet. Heureusement, la proximité de la chambre efface un tantinet le masque derrière lequel Delphine s'était retranché :

    - Et voilà madame… La visite touristique est terminée… N'oubliez pas le guide… Merci !…

            En aidant Delphine à se remettre au lit, Niaou fait preuve en même temps, d'une infinie douceur et d'un humour réparateur. Le sourire revient illuminer le beau visage de Delphine, ce qui lui va beaucoup mieux. Les deux femmes se regardent, presque gênées. Impuissante à contrôler les frissons qui l'envahissent de nouveau, Delphine est troublée. Elle a envie de caresser le visage de l'infirmière, mais n'ose pas. Quelque chose est en train de vibrer en elle, sans qu'elle ne puisse dire de quoi il s'agit. Elle a bien trop peur d'en parler à Niaou, au risque de passer pour une demeurée. Mais elle n'invente rien, trouvant même ces instants délicieux. Après tout, la solitude des longues journées d'hôpital, ses soucis, lui apportent assez de tracas. Elle ne se pose donc pas de questions au sujet de ces sensations nouvelles, qui chaque fois, l'apaisent et l'emportent au pays des songes. Il faut et c'est primordial, qu'elle soit la plus forte. Pour elle bien sûr, autant que pour son mari, il est essentiel qu'elle occulte radicalement, les pensées négatives de son esprit.

            Pour qu'elle soit plus autonome, Laurent lui a offert un natel. Ainsi, elle peut le joindre quand elle en a envie, de jour comme de nuit, sans passer par le standard de l'hôpital. Elle reste un instant, après le départ de Niaou, hésitante et maladroite, avec le mobile entre les mains. Que fait son mari à cette heure matinale ? Est-il toujours décidé à trouver un nouvel emploi ? Et ces menaces qui pèsent sur eux ne vont-elles pas anéantir leur couple ? En quelques secondes, elle passe de l'état de gaieté à celui de morosité. Chacun de son côté, les époux sont plongés dans leurs tourments, dans leurs interrogations sans réponse. Finalement, Delphine se décide. Elle compose le numéro de leur domicile et attend quelques secondes :

    - Allô… Bonjour mon amour… Ca va… Et toi ?… D'après les médecins, je fais de gros progrès… Alors… Dis-moi un peu où en sont tes démarches… Ah bon !… Ne te décourage pas mon Poussin… Je suis certaine que tu vas trouver un emploi… J'ai entendu qu'il y avait de gros débouchés dans l'informatique !… Non mon trésor… Je refuse que tu fasses n'importe quoi… Tu mérites un poste à la hauteur de tes capacités… Hors de question d'aller ramasser les poubelles… Ne baisse pas les bras mon Poussin… Je suis certaine que Patrice pourra nous aider… Il a beaucoup de connaissances tu le sais bien !… Et puis… On demandera aussi à Natacha ?… Après tout… Je t'adore mon chéri… Repose-toi, tu as l'air épuisé !…

            Elle referme le natel, plus triste encore qu'avant son appel. Dire qu'elle ne peut rien faire pour aider son mari ! C'est bien ça, qui l'agace au plus haut point. Le pauvre est découragé, après ses premières démarches infructueuses. Soit les postes étaient au-dessus de ses compétences, soit les conditions de salaire insuffisantes. Avec la crise économique actuelle, le marasme à tout niveau, le marché de l'emploi devient une jungle. Les abus de pouvoir, les droits de cuissage, les harcèlements en tout genre, tout défile dans la tête de Delphine. Combien de fois, avant le drame, ont-ils été les témoins de ces exactions ? Au fond, ce qui leur arrive, n'est qu'un volet de la perversion dans laquelle, insidieusement, la société est en train de s'avilir.

            Quel avenir en vérité ! Inéluctablement, quand elle commence à philosopher de cette manière, elle en arrive à son propre malheur. A propos des handicapés, les exemples de discrimination ne manquent pas ! C'est un peu comme si ces malheureuses victimes, étaient condamnées une seconde fois. Condamnées par le handicap, et de surcroît méprisées par la société, ce qui est pire encore que le handicap lui-même… Que dire de son propre cas ? Dans le meilleur des cas, elle pourra peut-être se passer de chaise roulante. Oui mais voilà, elle ne pourra rien faire ou presque ! Comme quoi, recouvrir l'usage de ses jambes n'est pas aussi valorisant qu'elle pouvait le croire au début des soins. Dans un fauteuil roulant, elle aurait au moins pu accéder aux ateliers spécialisés réservés aux handicapés ! Si le fauteuil est définitivement écarté, à quel statut social va-t-elle pouvoir adhérer ? Extérieurement, avec un physique plutôt agréable, elle ne témoigne d'aucun problème corporel. Même vêtue de sa seule robe de chambre, personne ne pourrait s'imaginer les traumatismes qui sont les siens.

            Durant de longues minutes, elle poursuit inlassablement les mêmes supputations. L'argent, leur avenir, sans oublier les "relations", tout est passé en revue ! Les gens sont tellement égoïstes et ingrats, qu'elle a du mal, à se faire à l'idée de rester seule à la maison des journées entières. Elle pense déjà aux commentaires auxquels elle sera soumise, sitôt sortie de l'hôpital et retrouvant son domicile ! A en juger ceux rapportés par son mari depuis l'accident, elle passera aux yeux des mégères, pour une fainéante et une entretenue ! Sitôt le stade de l'hypocrisie estompé, la réalité des valeurs potentielles est bien moins encourageante ! Quand elle pense à la réflexion d'une de ses anciennes "amies", elle enrage ! Oser prétendre qu'elle tire au flanc ?… C'est odieux et abject, et ça prouve à quel point, certains humains ont perdu tous leurs repères.

            Sans le savoir, Delphine est en train de saborder le travail des kinés. Tout ça, à cause des commérages et des ragots de quartier, insidieusement propagés par les vipères aux abois. Si la plupart de ces redresseuses de tort, avaient le quart des lésions dont est victime Delphine, elles ne pourraient même plus lever le cul de leur chaise ! La plupart d'entre elles ne font rien ! Elles sont chez elles, inactives physiquement, mais plutôt affûtées avec leur langue ! Qu'elles considèrent leur situation comme normale, avec un mari qui bosse, c'est évident voyons ! Par contre, sitôt qu'une autre personne se trouve dans la même situation, alors là, elles rivalisent d'ingéniosité pour la traîner dans la boue. Hélas, les exemples ne manquent pas ! En dépit de leur jeune âge, depuis leur rencontre, le couple a connu maintes fois ce genre d'exposition aux revers les plus cuisants. Il faut faire avec ! ... Au fond, c'est bien le cadet de ses soucis. Le repas de midi arrive :

    - Allez ma petite dame… Aujourd'hui vous allez vous régaler !… Le chef s'est surpassé vous m'en direz des nouvelles… Hors-d'œuvre… Lapin en gibelotte… Purée… Salade… Un vrai festin vous verrez… Bon appétit !…

            Presque forcée, Delphine sourit à la jeune femme, en la remerciant. Elle ne sait pas si ça va être aussi bon, mais une chose est certaine, la délicate odeur qui lui caresse les narines laisse augurer un agréable moment. Pourtant, elle ne mange que du bout des lèvres. L'appétit n'est pas là, elle ne trouve aucun plaisir à se sustenter. Laurent se fait-il à manger ? Dans l'état où il était tout à l'heure, à cause de ces échecs, elle en doute ! Car, ce qui angoisse Delphine, ce sont précisément les échecs successifs essuyés par son mari, dans ses premières tentatives. En pleine force de l'âge, ayant des diplômes et de l'expérience, il se voit refuser toutes ses demandes. Elle est révoltée. Mais ce qu'elle ignore, et pour cause, ce sont les problèmes que cela pose à Laurent. Du mieux qu'il peut, il doit faire face à la situation. Qui dit absence de revenus, dit manque d'argent et impossibilité de payer les échéances. Pourtant, les soucis générés par l'absence de revenus, ne sont pas les seuls sujet de préoccupation pour lui. Il sent son épouse au bord d'un précipice, dans lequel elle risque de tomber d'un jour à l'autre.

            Chacun de leur côté, les époux consacrent la quasi totalité de leurs forces, à s'inquiéter pour le conjoint. En alternance, à ce moment précis de la journée, c'est quotidiennement le même scénario : elle en train de grignoter son repas, et lui tournant en rond comme une hélice ! S'il était possible de lire dans leurs pensées, on verrait que Delphine se morfond pour son mari, qui de son côté, panique à l'idée que son épouse ne puisse vaincre son handicap. Pour certains, c'est de la folie… Mais pour d'autres fort heureusement, c'est une merveilleuse preuve d'amour, tout simplement. Quoi qu'il en soit, comme chaque jour, c'est Laurent qui appelle Delphine, heureuse de prendre son natel :

    - Allô… Oui mon chéri… C'est pas mauvais !… Et toi, qu'est-ce que tu vas manger ?… Il faut manger mon bébé… Sinon tu ne tiendras jamais mon trésor !… Tu veux que je te garde mon plateau ?… C'est d'accord… Je t'attends mon amour…

            Enthousiasmée par le désir de son mari, de venir finir son plateau, Delphine retrouve l'appétit. Elle fait deux parts égales, en se disant que l'autre, c'est pour son Poussin. Du coup, elle mange de bon cœur et retrouve surtout, une apparence moins tendue. Dans quelques minutes, Laurent sera là près d'elle, et comme à l'accoutumée, elle le regardera manger. Car leur petit manège dure depuis quelques mois déjà ! Si bien que discrètement, les consignes ont été données en cuisine pour faire en sorte que le plateau de Delphine soit… un peu plus copieux que les autres ! Sans pouvoir dire pourquoi, sans raison évidente, le couple est devenu la mascotte de l'étage. Ils ne sont pas les seuls hélas, à vivre un tel drame, loin s'en faut ! Mais ils ont un petit quelque chose de mystique, qui les rend si agréables et précieux aux yeux de tout le monde.

            L'arrivée de Laurent conforte si besoin est, cet état de fait. L'aide soignante le salue avec beaucoup de plaisir :

    - Bonjour cher monsieur… Aujourd'hui c'est un régal… Delphine va aimer j'en suis certaine…

    - Je n'en doute pas… C'est très aimable à vous…

            Il sourit avant d'entrer enfin dans la chambre de son épouse :

    - Coucou mon amour… Voilà le tout à l'égout numéro deux !… Comment va ma divine Princesse ?…

            Chacun de son côté, Delphine et Laurent changent de visage, quand ils sont ensemble. A l'instar du ciel, qui retrouve sa clarté après le passage d'un gros nuage, les visages s'illuminent de nouveau. La magie de l'amour, produit ses effets salvateurs. Les regards, les sourires, les bisous et les douces caresses, effacent en quelques secondes, la grisaille qu'ils avaient accumulée. Ils se mentent et ils en sont conscients, mais pour rien au monde ils ne veulent changer leur façon d'agir. Chaque visite est un ballon d'oxygène pour les deux. Le matin, à midi, le soir, c'est le même déferlement de bonheur et de plaisir, que le couple partage durant des heures. Ils sont d'autant plus appréciés que depuis un mois bientôt, Laurent ne couche plus du tout à l'hôpital. Ils sont certes appréciés, mais ils doivent quand même se soumettre au règlement du centre hospitalier.

            En le voyant manger avec un tel appétit, Delphine réalise qu'il doit se priver de nourriture. Est-ce par souci d'économie ou par dégoût de manger seul ? Toujours est-il qu'elle le trouve amaigri et un peu pâle. Pourtant, elle s'abstient de tout commentaire, préférant relater les anecdotes qui tous les jours, enrichissent son quotidien. Comme par exemple, ce matin en partant à la séance de soins, Delphine en est morte de rire avant même de raconter :

    - C'était trop comique je t'assure… Au fond du couloir, juste avant l'ascenseur, il y avait le petit pépé de la 111… Debout, immobile… Devine ce qu'il faisait ?…

    - Je sais pas ma chérie… Il était peut-être en train de méditer ?…

    - Drôle de méditation !… Tiens-toi bien, il était en train de… enfin… Ben oui quoi !… Il faisait ses gros besoins, là, en plein couloir !…

    - Bon appétit !…

            La répartie de Laurent ne manque pas d'à-propos ! C'est vrai que Delphine aurait pu attendre au moins quelques minutes, qu'il ait terminé de manger ! Mais elle est tellement euphorique et pleine de gaieté, qu'il accentue encore cet état par des boutades dont il est friand. Tant et si bien qu'ils en rigolent de bon cœur tous les deux. Laurent apprécie comme il convient, le petit festin qu'il vient de faire. C'est vrai qu'aujourd'hui, c'était vraiment bon. Il est surtout rassuré, de savoir que sa petite Bibiche a bien mangé aussi. Après quoi, c'est le moment des tendresses et des échanges langoureux, qui apportent tellement de bien-être aux amoureux.

            Ce qu'il y a de fantastique, dans ce petit jeu des non-dits auquel se livre le couple, c'est de voir avec quelle facilité, ils ont réciproquement le pouvoir de dissimuler leurs propres angoisses. L'un ne parlant pas des menaces de poursuites, l'autre n'avouant pas ses craintes de devenir une charge. Ils ne sont dupes ni l'un ni l'autre, et savent pertinemment que la vérité n'est pas au rendez-vous. Mais c'est peut-être mieux ainsi ? En cloisonnant ainsi leurs sphères intimes, ils peuvent se consacrer au présent, éludant les désagréments de conflits potentiels :

    - Demain j'amènerai un jeu de société… Comme ça on pourra jouer au monopoly… Puisque tu aimes bien ça !…

    - Bonne idée mon Poussin… A condition que tu ne triches pas !…

            La pluie, le beau temps, la nature, les animaux, leurs conversations gravitent autour de ces axes, certes importants, mais qui les éloignent constamment de la réalité. Une sorte de cache-cache, dans lequel chacun y trouve son compte. Ils sont bien, c'est le plus important, il n'y a aucune raison que les soucis priment sur l'euphorie, que leurs rendez-vous leur procurent. D'autant qu'après, quand la solitude s'abat de nouveau sur eux, ils puisent dans les réserves ainsi constituées, le peu d'énergie qui dont ils sont démunis. Delphine replonge dans ses pensées morbides, Laurent pour sa part se bat contre les créanciers.

            Voilà trois longs mois, que les ennuis s'amoncellent sur le plan financier. Le procès, sur lequel ils espéraient tant, n'a rien donné de positif. Certes, l'adversaire a été clairement désigné comme le seul responsable, mais avec les subtilités des contrats mal lus, sa compagnie d'assurance a maintenu l'arrêt des indemnités. Pire, et Laurent l'a découvert ce matin au courrier, elle exige du couple qu'il rembourse celles déjà perçues. Sans parler des mensualités pour les crédits qu'ils avaient ouverts, tant pour le mariage que pour la maison, pour imaginer dans quelle galère ils se trouvent ! Jour après jour, les factures s'accumulent. Il garde le secret pour lui, ne voulant pas perturber la sérénité de Delphine. Il est conscient qu'avec cette masse de menaces de poursuites qui pèse sur eux, il ne peut pas offrir à ses employeurs potentiels, l'image d'un collaborateur idéal !

            Cet après-midi, il a rendez-vous avec leur banquier. Dans son esprit, il suffirait que le financier leur accorde un prêt global, qui couvrirait la totalité des créances. Hélas, trois fois hélas, il voit ses espoirs fondre comme neige au soleil. Imperturbable, démuni de toute expression d'humanité, le banquier est catégorique :

    - Je suis navré cher monsieur… Certes… L'idée d'hypothéquer votre résidence est louable… Mais… En faisant le total de vos dettes actuelles… et celles qui vont s'y ajouter… On dépasse les limites raisonnables !…

    - En clair, on a plus qu'un droit c'est de crever, c'est ça ?… Notre maison est estimée à plusieurs millions de francs et vous osez dire que l'hypothèque ne couvrirait pas nos dettes ?… Dites-moi plutôt que vous attendez notre dernier souffle pour nous la piquer !… Allez vous faire foutre, vous et tous les vautours que vous représentez !…

    - Calmez-vous je vous en conjure, cher monsieur… Si au moins vous aviez un emploi, avec un salaire fixe… Les choses seraient différentes bien entendu !…

    - Alors embauchez-moi !… Vous devez bien avoir besoin d'un cireur de pompes, non ?… D'un larbin qui éteindrait vos cigares ou vous torcherait le cul ?… Vous savez quoi ?… Vous me donnez envie de gerber !…

            Une fois de plus. Les négociations n'aboutissent pas. Chacun de ses rendez-vous est une fin de non-recevoir. Les portes se ferment les unes après les autres, l'abandonnant à son triste sort. C'est à croire qu'ils se sont donnés le mot tous ces requins ! Un peu comme une rumeur, qui se répand à notre insu, Laurent ressent comme une sorte de contrat, qui aurait été lancé contre eux. Il ne faut surtout pas qu'il tombe dans cette névrose, qui le conduirait vers une paranoïa chronique. Seulement il est seul, livrant un combat démesuré, contre des ennemis sournois et vicieux. Il essaie de trouver une solution coûte que coûte. S'il s'enfonce dans la psychose, jamais, il n'élucidera les nombreux problèmes qui se posent à lui. Il convient tout d'abord, d'établir une chronologie des événements, afin d'élaborer un plan cohérent. Partir dans tous les sens, à l'aventure et sans repères précis, il aura toutes les chances de se briser, sur les écueils qui jalonnent son parcours.

            De fait, il passe le plus clair de son temps à négocier des échéances pour différer les paiements en retard. Impôts, électricité, téléphone, et tout le reste, chaque jour que Dieu fait est porteur d'une nouvelle alerte. Si d'aventure on venait à lui couper le téléphone, ce serait une catastrophe. De même que l'électricité qui, avec les mauvais jours et l'hiver qui approche, lui rendrait la vie très dure. Donc en priorité, il tient ces deux services à jour. Le reste… ce sera chacun son tour. Au point où il en est de toute manière, un peu plus ou un peu moins de menaces le laisse indifférent ! A l'impossible nul n'est tenu, les créanciers n'ont qu'à admettre enfin cette vérité. Et s'il vendait la voiture ? Après tout, il peut très bien se rendre à l'hôpital en bus ? Et ses sculptures d'un seul coup, apparaissent comme une manne providentielle.

            Le lendemain, après avoir cogité toute la nuit, les solutions potentielles se bousculent dans sa tête. Comme quoi c'est vrai, la nuit porte vraiment conseil ! Comme chaque jour, lorsqu'il arrive auprès de sa petite femme chérie, il se métamorphose complètement. Ce qui fait que la pauvre n'y voit rien du tout ! Elle se contente des narrations plus ou moins cohérentes de son mari. Comme celle qu'il est en train de narrer avec une facilité déconcertante :

    - Figure-toi ma chérie, que ton homme va peut-être… je dis bien peut-être… connaître bientôt le succès !… Mais oui très chère !… Figurez-vous qu'hier après-midi, j'ai eu un entretien très juteux avec le directeur d'une galerie d'art… Il est venu à la maison pour voir mes sculptures et… tes toiles aussi bien entendu… Je ne vais pas sauter au plafond, mais si j'en crois mon flaire, je pense qu'il devrait prochainement nous exposer !… C'est géant n'est-ce pas ?… Comme ça, notre avenir est tout tracé !… Toi à tes tableaux, et moi à mes figurines !…

            Il y a dans ce qu'il raconte, à boire et à manger. Il le fait avec tellement d'enthousiasme, qu'elle accepte avec plaisir tout ce qu'il lui dit. Il est épuisé. Ce constat, elle le fait depuis plusieurs jours. C'est pour cela qu'elle ne veut surtout pas lui enlever ses illusions :

    - C'est merveilleux en effet mon amour… Alors finalement si je comprends bien, voilà le fameux message qu'on devait comprendre à propos de l'accident ?… Car sans cela, nous aurions continué sur notre voie, sans nous attacher à fond à ce que nous pouvons créer !… Je veux que tu me promettes une chose mon trésor… Manger mieux et te reposer… Car je te trouve vraiment amaigri…

            Qu'il fasse beau, qu'il pleuve, qu'il vente ou qu'il neige, jamais, il ne manque un rendez-vous avec sa femme. Elle ne peut que lui rendre l'hommage qu'il mérite. Elle n'insiste pas davantage sur sa maigreur, pour ne pas l'angoisser. Il la justifie par le seul souci qu'il se fait de ne pas avoir trouvé d'emploi. Ca ira mieux dans quelques temps, sitôt qu'il aura un nouvel employeur. C'est la raison pour laquelle, il va emmener la voiture au garage pour une révision, dans le cas ou il trouverait un poste de commercial. C'est tout du moins la version officielle, pour dissimuler celle moins belle à raconter. Le garagiste veut voir le véhicule et fera une offre à Laurent ensuite ; voilà la vérité vraie, celle qu'il n'avouera jamais. Il préfère s'embourber dans des histoires pas possibles, mais qui ont au moins le mérite d'occulter pour un temps, la monotonie d'une réalité moins glorieuse.

            Delphine est tellement ravie de se laisser bercer par les mensonges de son époux, qu'elle avale tout cru ses odyssées les plus rocambolesques. Elle sait très bien qu'il minimise ses problèmes. Son intuition ne la trahit pas. Elle sait d'autant plus que si elle cède à la panique ce sera la catastrophe. Car pour ce qui la concerne, Delphine est tenue informée au jour le jour de leur situation. Niaou, fidèle alliée, est chargée de contacter la meilleure amie de Delphine, qui travaille à la poste centrale de Genève. Alors naturellement, les avis de poursuites, les recommandés, si elle en ignore l'origine exacte, elle sait au moins en évaluer l'importance ! Il est heureux de l'épargner, ce qui l'honore au plus haut niveau. Que faut-il faire dans ces conditions ? Continuer de fermer les yeux sur la réalité, ou crever l'abcès ? Amaigri, les yeux rouges de fatigue, son mari ne lui donne pas en effet, l'image de sérénité qu'il s'efforce de déployer devant elle.

            En quelques jours, le moral de Delphine s'est considérablement affaibli. Elle se renferme de plus en plus dans sa coquille, comme pour s'isoler d'un monde extérieur jugé trop cruel. Comme tous les matins depuis, Stéphanie essaie de lui changer les idées au cours de la toilette. Sa patiente étant de plus en plus réceptive à ses caresses, elle décide d'en accentuer les effets. Le massage sur les seins provoque des gloussements de plaisir chez Delphine :

    - Ne te retiens pas ma chérie… Laisse-toi aller…

            Lentement mais sûrement, d'une main experte, la kiné entraîne sa patiente dans une spirale de volupté. Le corps de Delphine est en feu, le plaisir l'envahit sans qu'elle ne cherche à le contenir. La belle Stéphanie est ravie. Petits bisous par-ci, attouchement par-là, cette fois elle ne dissimule plus son envie de partager un moment sublime avec sa compagne. Mais sans trop savoir pourquoi, après avoir senti les lèvres de l'infirmière sur sa bouche, Delphine réagit :

    - Non… Arrête… Je… J'ai honte… Je n'ai pas le droit…

    - Ne sois pas stupide veux-tu ?… Qui peut bien t'interdire un moment de douceur ?… C'est si désagréable que ça de jouir ?…

    - Non, j'ai pas dis ça… Mais… Je n'ai pas l'habitude…

            Stéphanie comprend parfaitement la réaction de Delphine. Un premier pas est fait et elle le sait, une femme qui a su apprécier les caresses d'une autre femme, en redemande tôt ou tard. Sauf si bien entendu, la déception est au rendez-vous ; chose à laquelle elle ne tient pas du tout. Delphine a besoin de faire le vide dans sa tête, elle n'en sera que plus disponible après. Sagement donc, la kiné met un terme à son emprise sensuelle, redevenant la thérapeute. Delphine vient de lui promettre de ne rien dire à personne, jugeant qu'elle aussi est responsable de ce qui vient de se passer. Le regard de Stéphanie, plein de compassion et de tendresse, la sécurise pleinement. Après un gentil sourire, et un petit bisou amical, les deux femmes prennent la direction du bassin.

            Tous les matins les jours suivants, Delphine a droit à sa petite séance câline, avant celle moins réjouissante, des exercices en piscine et aux barres. Elle commence à y prendre goût, encouragée en cela par des visites moins régulières de son mari. Laurent ne vient plus que le soir, prétextant des journées très chargées. En arrivant aujourd'hui, Delphine a vraiment du mal à ne pas pousser un cri d'horreur. Pas rasé, les poches sous les yeux, il est clair qu'il n'a pas dormi du tout ! L'entrain n'y est plus, elle ressent violemment cette fois, l'immensité des efforts qu'il doit faire pour lui jouer sa comédie :

    - Comment va ma Princesse ce soir ?… Tiens ma chérie… Je t'ai acheté quelques fleurs… Je suis désolé, mais…

            Va-t-il craquer nerveusement ? En le voyant ainsi effondré, elle le souhaite ardemment. Jamais, elle n'aura désiré avec tant de volonté, de voir son mari en larmes. Mais c'est qu'il est résistant le bougre ! En deux ou trois mouvements respiratoires, quelques toussotements maladroits, il relève la tête comme si de rien n'était. La mort dans l'âme, elle se résigne à entrer dans son jeu :

    - Elles sont très belles mon chéri… Tu n'es pas raisonnable tu sais… Tu dois avoir tellement d'autres choses à acheter de plus important !…

    - Rien n'est trop beau pour toi Bibiche, tu le sais bien !… Oui je sais, je ne suis pas très beau à voir ce soir… Mais j'ai bossé comme un fou toute la nuit dernière et toute la journée, pour avancer au maximum mon travail… Ben oui… Si jamais la galerie nous ouvre ses portes, autant avoir de quoi alimenter, n'est-ce pas ?

            C'est ainsi chaque jour que Dieu fait ! Quotidiennement, le couple s'enfonce irrémédiablement dans les profondeurs de sa léthargie. L'absence de communication, authentique, fait cruellement défaut. Il serait peut-être temps de songer à sortir de ce coma artificiel, pour appréhender les problèmes quotidiens. Cette situation ne peut s'éterniser longtemps, sans compromettre l'équilibre de leur amour. Oui mais voilà, comment faire ? Il doit bien exister une solution, mais laquelle ? Les médecins, les infirmières, tout le monde est unanime, Laurent ne tiendra pas vitam-éternam avec une santé aussi précaire. C'est décidé, Delphine se confie à Niaou :

    - Je vais demander à mon frère d'aller jeter un œil à la maison… Je serai fixée comme ça !…

    - Tu as raison… Après, nous verrons ce qu'on peut faire, d'accord ?

            Demain matin, quand Patrice sera là, elle videra son sac. Plus question de tergiverser, d'évoquer Dieu sait quel prétexte pour contourner l'obstacle. Cela devient une question de vie ou de mort car au train ou vont les choses, Laurent va s'effondrer pour de bon. L'idée de voir son mari sombrer dans la déchéance, la stimule et lui ouvre soudainement, les portes de la sagesse. Quand il est parti tout à l'heure, elle l'a bien vu, Laurent était en larmes. Il n'en peut plus, il est noyé dans les ennuis, asphyxié dans sa solitude, terrassé par son chagrin de ne rien pouvoir faire. L'impuissance qui s'abat sur lui, est plus cruelle encore que les menaces auxquelles il doit faire face.

            Lendemain matin, Patrice n'a pas le temps de développer son numéro habituel. En voyant le visage tuméfié de sa sœur, son sang ne fait qu'un tour :

    - Qu'est-ce qui t'arrive tite sœur ?… Dis-moi tout… On dirait la Vénus… à vélo !… Après une étape du tour de France !…

            Tendrement, contenant difficilement ses larmes, il s'assied sur le bord du lit, il lui prend la tête qu'il appuie contre sa poitrine et lui caresse les cheveux :

    - Celui… ou celle… qui t'a fait du mal, je te jure bien qu'il va s'en souvenir !… Mais non ma puce… Je plaisante !… T'es assez grande pour te mettre toute seule dans cet état… Allez… Tu vas tout me dire, d'accord ?… Sinon je fais pipi par terre et je me roule dedans…

            Delphine sourit malgré tout. C'est suffisant en tout cas, pour lui donner le courage de vider enfin ce qu'elle a sur le cœur. Elle inspire deux ou trois fois et commence sa confession :

    - Tu as du voir comme moi, que mon petit mari n'est pas au mieux de sa forme ?… Eh bien c'est ça, et rien d'autre… J'ai peur pour lui… Il veut jouer les costauds, mais jamais je ne l'ai senti aussi faible et vulnérable !… Je suis au courant de nos problèmes… Mais… Enfin… J'aimerais bien tout savoir !… Je compte sur toi p'tit frère, pour m'aider ?…

    - Demande-moi ce que tu veux… Tu sais bien que je ferai tout pour soulager ta peine…

    - Essaie d'en savoir un peu plus s'il te plaît... Quand Laurent sera là ce soir, je te demande d'aller jeter un coup d'œil dans le courrier... Je ne sais pas pourquoi, mais j'ai comme l'impression qu'il me cache la vérité... Je dois savoir Patrice... J'ai besoin de savoir !… C'est un peu comme si j'avais un cancer et que personne ne veuille m'informer… Sauf que là, c'est pire qu'un cancer et… Laurent n'en guérira pas tout seul… Jure-moi p'tit frère… Je veux que tu me jures de tout me dire…

    - Ouais !… Bon… Ca roule, c'est promis juré, l'inspecteur Patrice sera on ne peut plus précis dans son enquête… et son compte rendu !…

            Le reste de la matinée se déroule sans encombre. Soulagée et ravie, d'avoir pu enfin se libérer la conscience, Delphine retrouve son visage des beaux jours. Au repas de midi, elle mange d'un bon appétit, malgré les pensées émues pour son mari. Le coup de pouce que son frère lui apporte, lui a fait prendre conscience avant tout, qu'il fallait qu'un des deux reste fort. D'autant qu'ils ne sont pas seuls, loin s'en faut. A tour de rôle, Niaou, Stéphanie, Natacha, sans oublier bien sûr, l'ensemble du personnel qui veille sur elle, tout le monde, a manifesté son désir de leur venir en aide. L'union fait la force, elle vient d'en prendre conscience. Cette brève lueur d'espoir, qui emplit soudain ses plus secrètes pensées, est suffisante pour lui insuffler l'énergie indispensable. Encore quelques petites heures à attendre, et enfin, les mystères qui entourent Laurent se dissiperont. Telles une nappe d'un épais brouillard, balayée par un vent complice, ses craintes et ses angoisses auront le mérite d'être identifiées, donc l'espère-t-elle, amoindries d'autant.

            Laurent, qui vient de l'appeler au natel, a trouvé qu'elle avait une voix plus gaie, plus chantante. Prompte à réagir, elle a eu vite fait de trouver la parade, évitant de se mélanger les crayons. En lui disant qu'elle a fait ce matin un très gros progrès, elle s'en est sortie relativement bien. Par contre, elle ne peut pas dire que son mari était au mieux de sa forme. Elle a même eu l'impression, au cours de leur conversation, qu'il baillait à s'en décrocher la mâchoire. Ce qui veut dire qu'une fois de plus, il n'a pas fermé l'œil de la nuit ! Elle ne remerciera jamais assez Le Bon Dieu, de lui avoir donné la force de se confier à Patrice. Pourvu que tout se passe bien ! Pour préparer le terrain, elle à dit à son mari que Patrice ne serait pas là ce soir. Comme ça, elle n'aura pas à affronter son regard, devant lequel elle ne sait pas mentir.

            Ce n'est pas qu'elle soit euphorique, mais elle affiche quand même une jovialité qui pousse les médecins à se poser certaines questions. Réunis comme chaque jour, pour le premier briefing de l'après-midi, ils décryptent le comportement de Delphine avec minutie :

    - J'avoue que sa bonne humeur est agréable, mais… Ne serait-elle pas en train de s'enfuir loin de tout ?…

    - Tu veux dire… de glisser vers la schizo ?…

    - En créant son monde à elle… En effet… C'est ce à quoi je pense !… Aucune pathologie sur le plan neurologique ?…

    - Non docteur… Ce matin elle était normale au soins… Je veux dire… Pas de signe particulier d'un quelconque enfoncement !…

            C'est bien là qu'effectivement, la médecine devrait s'évertuer à modérer son empressement à vouloir à tout prix, envisager des réponses cliniques à tous les comportements. Delphine réagit le plus naturellement du monde, laissant parler son cœur, et voilà que les toubibs imaginent qu'elle est sur le point de sombrer dans la folie ! Certes, le mot n'a pas été prononcé, mais le chef de clinique le pensait tellement fort, que cela devient une évidence. Quoi qu'il en soit, Delphine est loin de se préoccuper de ce qui se trame dans son dos. Tout est prêt pour ce soir, c'est tout ce qui importe.

            L'après-midi se déroule très bien, si ce n'est les contrôles qui lui ont été imposés. Simple routine peut-être, mais qui a pris une ampleur imprévue dans l'esprit de Delphine. Pourquoi ces appareils, à quoi vont-ils servir ? Pendant près d'une heure, elle n'a pas cessé de poser des questions de plus en plus lancinantes. Électroencéphalogramme… Électrocardiogramme… Prise de sang et tout le reste, elle a eu droit à la totale. Ce qui a évité qu'elle ne dramatise, c'est la décontraction avec laquelle les infirmières ont effectué les examens. Faisaient-elles semblant d'être décontractées pour ne pas lui mettre la puce à l'oreille ? En attendant, la catastrophe a été évitée de justesse. Car, si Delphine avait paniqué, elle aurait été capable de plonger de nouveau dans le coma. Elle est plus fragile que du cristal, les toubibs le savent. Leur excès de zèle, totalement injustifié qui plus est, a mis une fois de plus l'accent sur les carences, qui aboutissent très souvent, aux erreurs fatales.

            Loin des tracas qu'elle a connus cet après-midi, elle est heureuse de retrouver son Poussin qui, et c'est notoire, a meilleure allure. Rasé, bien habillé, il continue en fait à jouer sa comédie, mais cette fois, Delphine s'y laisse engloutir complètement :

    - J'arrive à l'instant de la galerie d'art… Tu sais… Je t'en ai parlé !… Alors ne chantons pas victoire mais je crois que c'est bien engagé !… J'aurai la réponse d'ici une dizaine de jours environ… Car le dossier doit transiter par Berne…

    - Mais c'est super mon amour… Comme je suis heureuse… Bravo mon chéri… Je suis si fière de toi tu ne peux pas savoir !… Je vois d'ici les journalistes… Peut-être même la télé qui sait ?…

            Le moins qu'on puisse dire, c'est qu'elle plonge la tête la première dans cet océan d'illusions, dans lequel son mari l'entraîne. Loin d'imaginer que ce soit un de ses mensonges habituels, elle y croit vraiment. Au fond, c'est tout ce que Laurent souhaite. En voyant son épouse exprimer sa joie et son bonheur, il retrouve une partie des forces qui l'abandonnent progressivement. Un faible halo de lumière, qui éclaire temporairement, les ténèbres de son néant. Tant et si bien que de rires en moments de tendresse, la visite est bénéfique à cent pour cent. Ce qui n'empêche pas Delphine de surveiller sa montre discrètement. A l'heure qu'il est, Patrice doit être dans la maison…

            Le pauvre en effet, vient juste de s'installer au salon. Il n'aime pas beaucoup ce rôle de détective. Lui aussi, a déjà constaté que Laurent n'était plus le même. Il a accepté la mission confiée par sa sœur, mais ce n'est pas de gaieté de cœur. Aura-t-il le courage de lui annoncer la vérité ? Car il le sait bien, il risque de découvrir des choses pas très reluisantes. C'est un véritable cas de conscience qui se pose à Patrice. Ira-t-il jusqu'au bout ? Tiendra-t-il ses promesses ? D'accord, Delphine veut tout savoir. Mais si après, elle s'affole et en perd la raison ? Tout en se posant des centaines de questions, il se décide quand même à jeter un regard sur l'imposant courrier, empilé sur la table. La première enveloppe, incite Laurent à régler dans les trente jours, la somme de cinq cents francs. Bon ! Si elles sont toutes comme ça, il n'y a rien de dramatique.

            Quelques instants plus tard, Patrice est au bord de l'effondrement. Il vient de découvrir hébété, groggy, l'étendue du désastre ! Plus de quarante cinq mille francs d'impayés ! Une bonne dizaine de poursuites, presque autant de mises en demeure. En faisant un rapide calcul, la somme avoisine les cents mille francs ! Mais comment est-ce possible ? Il a vraiment du mal à comprendre l'énormité des sommes. Il examine en détail cette fois, les différents courriers. En fait, tout le monde est en train de s'acharner contre eux. Ce qui fait que les montants soient aussi faramineux, c'est tout simplement, qu'ils sont mis en demeure de solder la totalité de leurs crédits. Ajoutons à cela les frais de tribunal… Les remboursements des trop perçus… Si la somme en elle-même n'est pas à contester, par contre, c'est la manière avec laquelle cette bande de requins s'est évertué à saigner leurs victimes.

            Inutile de lui faire un dessin ! Mais comment faire ? Si au moins, Patrice disposait de cette somme. Hélas, il n'a pas un sou devant lui ! Effondré, il replace les documents à leur place. Il se sert un bon verre d'alcool, pour se donner des forces et éclaircir ses idées. Qui, pourrait bien embaucher Laurent ? Car au fond, c'est le point d'orgue de la situation ! Sans boulot, ils ne pourront rien faire d'autre que s'exposer aux représailles de la justice ! Il le sait, Delphine s'est confiée à lui, le complot auquel ils n'ont pas échappé est à l'origine de tous ces problèmes. Patrice est d'autant plus motivé à la tâche, qu'il se rend bien compte de l'état de santé chancelant de Laurent. Si ça se trouve, il ne mange plus rien. Il n'y a qu'à voir l'intérieur du réfrigérateur et des placards pour en être convaincu ! La plupart des denrées est périmée. Encore une ou deux semaines à ce régime, et le p'tit frère va s'effondrer comme une loque.

            Il n'y a pas de problème sans solution. Raison de plus pour les aider à les surmonter. L'union fait la force. Rapide comme l'éclair, sans se soucier de l'0heure tardive, il donne un coup de téléphone à un de ses amis qui est à son compte :

    - Salut Pierrot… Oui, c'est Pat… Dis-moi… Tu es toujours à ton compte dans l'informatique n'est-ce pas ?… Non, j'ai pas envie d'un ordinateur… En fait, c'est pour mon beau-frère… Non plus… C'est pour du boulot !… Ben oui, il cherche un emploi !… Commet ça s'il y connaît ?… Il peut t'en apprendre crois-moi !… Mais oui c'est urgent… Sinon j'te casserai pas les bonbons à huit heures du soir !… Tant pis… Merci quand même !… Ciao !…

            Il reste un instant silencieux, essayant de trouver un patron pour son p'tit frère. Il consulte sa montre… Aïe… Vu l'heure, il risque de tout compromettre ! Les gens sont tellement pantouflards qu'ils n'apprécient guère d'être dérangés après leur boulot. Ca ne fait rien, il se hasarde encore à deux reprises, sans succès. Après ces trois tentatives infructueuses, il se pose des questions ! Si seulement les pompiers embauchaient ! Voilà un poste qui conviendrait à Laurent ! Oui mais pas avant au moins une année ! Il a besoin d'un emploi tout de suite ! L'échec ne lui fait pas peur il faut qu'il trouve. Soudain, l'espoir se lit sur son visage. Mais le téléphone le sort de ses pensées. Il n'y a que sa sœur qui peut l'appeler, il décroche nerveusement :

    - Allô… Ah c'est toi !… Déjà ?… OK p'tite sœur… Je range tout et je file… Pas le temps de t'expliquer… Je passe te voir d'ici trois quarts d'heure… Bisous…

            Rapidement, il range tous les documents. Dans quel ordre étaient-ils ? C'est important car il le sait, Laurent est très méthodique et qui plus est, a une mémoire d'éléphant. Si les dossiers ne sont pas classés dans l'ordre initial, il va s'en rendre compte. Heureusement, Patrice n'avait pas foutu le désordre, à sa grande habitude. Ce qui lui permet de tout ranger. Il faut faire vite, car Laurent ne va pas tarder ! La circulation à Genève de ces heures, est plutôt fluide. Il était sur le point de partir quand soudain, son regard se pose sur le cendrier. Ouf… Encore un peu, et il laissait quelques mégots en souvenir de son passage. Tout est en ordre, cette fois il peut s'en aller.

            Un peu plus tard, il est auprès de sa sœur à l'hôpital. Les visages des deux jeunes gens est très tendu. Patrice hésite à avouer la vérité, ce qui le place dans une situation ambiguë. Mais Delphine insiste :

    - Tu m'as juré p'tit frère… Quelle que soit la cruauté et la gravité des choses, je dois savoir tu m'entends ?… A voir ta tête, j'imagine… Ce qui est encore plus pénible pour moi… Je t'en supplie Pat… Dis-moi où on en est ?…

    - Bon !… C'est… Tu es loin d'imaginer dans quelle merde vous êtes ma pauvre chérie !… De ma vie je n'ai jamais vu pareille galère !… Tu… Tu veux vraiment tout savoir ?…

    - Arrête de tourner autour du pot veux-tu ?…

            Le ton est ferme et déterminé. Delphine est résolue, elle veut savoir. Patrice se doit maintenant de dresser un tableau assez concis de ce qu'il a découvert. Il souffle un bon coup, prend les mains de sa petite sœur, et reprend la discussion :

    - OK !… En gros… Disons que les dettes se monteraient à… Enfin, je n'ai pas eu le temps de bien compter mais… A vue de nez on approche les… Cents mille francs !…

    - QUOI ???… Tu as bien dis CENTS MILLE ???… Mais c'est impossible voyons !… Je suis certaine que tu t'es planté quelque part !… On n'avait pas de dettes que je sache !…

            Révulsée, Delphine a du mal à admettre la véracité des chiffres énoncés. La partie promet d'être mouvementée. Patrice reprend son souffle et calmement, essaie de justifier le montant qu'il vient de communiquer :

    - Des dettes non ma puce… Mais… Tu oublies vos emprunts pour le mariage… la voiture… et les travaux pour la maison !… Rien que ça, y'en a pour plus de la moitié !… Ajoutons-y les montants des frais de justice… les remboursements des primes versées… et… Je suis désolé p'tite sœur, mais c'est en gros le montant que je viens de t'annoncer !… C'est dégueulasse je sais, mais les créanciers ont été informés… Ce qui leur donne hélas, le droit d'exiger le solde des crédits… On ne lit jamais assez les contrats quand on les signe… Et forcément, y'a toujours un alinéas qui nous est défavorable !… Je suis là… On va s'en sortir, fais-moi confiance !…

            Cette fois, Delphine n'a plus envie de contredire son frère. Tétanisée, muette, elle a du mal à réaliser ce qui leur arrive. Hélas, Patrice a raison, nul ne peut contester le pouvoir des débiteurs, en matière de remboursement. Les clauses exhaustives sont habilement dissimulées dans de très petits paragraphes, qui, au moment de la signature, sont vite survolés par les créanciers. C'est l'arnaque à l'état pur, sans que la justice ne puisse faire quoi que ce soit. Les assureurs en tout premier lieu, sont les rois de ce genre de manipulation. Le climat de confiance s'étant instauré entre eux et leur client, ils en abusent à leur guise. Delphine se revoit en train de signer lesdits contrats, et effectivement, ni elle ni Laurent n'avaient pris le temps de lire les engagements auxquels ils souscrivaient. Avant de sombrer dans la sinistrose, malgré sa stupeur, elle a une pensée profondément émue envers son petit mari. Seul, face à ces monticules de menaces, elle comprend mieux qu'il en soit arrivé là où il en est aujourd'hui, c'est à dire au bord de l'effondrement.

            Elle reste de longues heures à méditer sur la catastrophe qui s'abat sur eux. Patrice n'est pas resté très longtemps, étant de garde demain matin. Delphine pleure toutes les larmes de son corps en silence, implorant sans doute la clémence Du Tout-Puissant. N'ont-ils pas assez du drame qui les a déjà bouleversés ? Pourquoi leur infliger pareille épreuve ? Natacha, qui est de garde ce soir, entre dans la chambre, attirée par le chagrin étouffée de son amie :

         - Mon Dieu… Qu'est-ce qui t'arrive ?… Delphine ?… Qu'est-ce que tu as ?

            Immédiatement, les réflexes de l'infirmière prennent le pas sur ceux du cœur. Rapidement, elle compulse la feuille des relevés de soins au pied du lit avant de venir près de Delphine. Elle lui prend la tension, les pulsations et visiblement, la pauvre femme est vraiment en train de plonger ! La pression est à quatre-vingt-quinze sur soixante, et les pulsations au poignet dépassent les cent dix battements minute. Est-elle en train de faire une hémorragie interne ? Indifférente, Delphine ne réagit plus. Natacha lui tapote doucement les joues. Le regard de Delphine est lointain, nébuleux. Là, Natacha commence à se poser des questions. Quand soudain, Delphine murmure d'une voix à peine audible :

    - Cents mille francs…

    - C'est quoi ça ma chérie… Cents mille francs ?…

            Delphine regarde son amie, mais ne répond pas. Elle esquisse un sourire, ce qui rassure un peu l'infirmière, sans pour autant lui donner la solution à cette énigme. Elle lui reprend le pouls, qui est en constante augmentation. De part le comportement de la patiente, le doute n'est pas permis, elle est en état de choc. Que s'est-il passé ? Pourquoi Patrice tout à l'heure ne lui a rien dit ? Natacha se remémore un instant, l'entrevue qu'elle avait eu avec lui tout à l'heure. Il n'était pas lui non plus dans son assiette. Soudain, l'infirmière imagine le pire. Il n'y a qu'un drame touchant Laurent, qui puisse affecter à ce point le moral de son épouse et de son beau-frère. Sans doute les fameux cent mille francs :

    - Ces cent mille francs… C'est le montant de ce que vous devez, c'est bien ça ?…

            Delphine n'a pas ni le courage ni la force de répondre. D'un léger balancement de la tête, elle fait signe que oui. Voilà des mois que Natacha entretien une relation vraiment intime avec le couple. Elle pensait être suffisamment proche, pour être tenue informée de leurs difficultés. Mais là, elle est d'un seul coup comme une étrangère ou presque. D'accord, elle-même ne peut pas disposer de tout cet argent. Pour autant, si Laurent lui en avait parlé depuis le début, elle aurait sûrement pu faire quelque chose et au moins, limiter cette ascension vers la faillite. L'heure n'est pas aux reproches, Delphine a plus besoin d'amour que de remontrances. C'est pour cela que tendrement, Natacha la prend dans ses bras et la serre très fort contre son cœur.

            Le lendemain matin avec Stéphanie, Delphine va pouvoir mesurer avec précision, l'absence de valeur chez un individu. Comme à l'accoutumée, la kiné l'accueille à grand renfort de sourires et de mots gentils. Très vite hélas, après que Delphine ait terminé de raconter sa mésaventure, Stéphanie marque le pas. Son regard, son sourire envers son amie, se figent aussitôt. Ses élans lesbiens de leur côté, s'estompent immédiatement. Fini les caresses intimes, les tendres baisers et autres prémices sensuels, dont elle est experte. Une barrière s'abat entre les deux femmes. Quelle en est la raison ? Pourquoi subitement, au moment précis ou Delphine appelle à l'aide, l'infirmière lui tourne-t-elle le dos ? Cette attitude, pour la moins équivoque, démontre avant tout l'aspect mercantile de la relation que Stéphanie voulait entretenir.

            Une villa de rêve, dans un des plus beaux quartiers de Genève, avec vue imprenable sur le lac, il y avait de quoi attiser ses envies. Delphine lui avait décrit la maison avec tellement de précision, que sans doute, la kiné avait prévu de venir y habiter, en échange de soins… particuliers ? C'est en tout cas ce qui vient à l'esprit de la patiente :

    - Je trouve ton comportement assez surprenant Stéphanie !… Après les sourires… Les caresses et autres cochonneries dont tu es friande, le mépris total… Hop… fini… envolé !… Ce sont les dettes qui t'affolent n'est-ce pas ?… Ce qui veut dire que tu avais déjà échafaudé tes plans pour ton avenir, n'est-ce pas ?… Je suis handicapée, certes… Mais des jambes… pas de la tête !… Tu ne seras donc pas surprise que je demande à changer de kiné ?… Je n'ai plus envie de passer une heure avec toi tous les jours…

    - Mais enfin ne sois pas stupide !… De plus, je ne vois vraiment pas quel prétexte tu pourras invoquer !… Tout le monde pourra confirmer que je m'occupe de toi sans rechigner aux efforts… Je ne regarde pas la montre et tous mes rapports le mettent en exergue !…

    - Et qui pourra contester les attouchements sexuels auxquels tu te livres sur ma personne ?… C'est ignoble ce que tu as fait… Abuser de mon infirmité pour m'imposer tes fantasmes… Tu crois qu'ils apprécieront à la direction ?… Non bien sûr !… Encore moins… le conseil de l'ordre !… Alors un bon conseil, fais-toi petite et oublie-moi, d'accord ?…

            Là, il est incontestable que Delphine reprend l'avantage ! Stéphanie ne sait plus quoi dire, ni faire à présent. Comment va-t-elle expliquer ce revirement de situation ? Pas plus tard que ce matin à ses collègues, ne confiait-elle pas qu'elle se languissait de venir avec Delphine ? C'est un peu tard à vrai dire, pour tenter d'amoindrir le courroux de la patiente. Depuis le temps qu'elle a partagé ses confidences, elle le sait, jamais elle ne revient sur une décision prise ! Et le moins qu'elle puisse en dire, c'est qu'avec les arguments qu'elle vient d'évoquer, Delphine est en position de force. Si par malheur, elle met ses menaces à exécution, l'infirmière peut dire adieu à son emploi c'est évident. Il est grand temps d'essayer d'arrondir les angles, et de trouver un compromis. Le couple a besoin de beaucoup d'argent ? Elle se propose de les aider, tout simplement. Elle est prête à faire un emprunt à sa banque, en échange du silence de Delphine.

            C'est sans compter sur sa dignité et son honneur, qui ne s'achètent pas. Que Stéphanie se rassure, elle ne risque rien. Le peu d'argent que le couple avait pu économiser, c'est au prix de sacrifices et de restriction ; pas en profitant des autres ! Calmement mais fermement, Delphine est en train de donner une leçon de civisme à la kiné, dont elle se souviendra toute sa vie :

    - Inutile de te prostituer Stéphanie… Car ce que tu me proposes n'est rien de plus !… Je te donne ma parole d'honneur que je ne dirai rien… Car l'honneur vois-tu, c'est tout ce qui nous reste à mon mari et à moi… Mais jamais personne n'y touchera… Si le tien se situe en dessous de la ceinture, le nôtre, est beaucoup plus haut… A une hauteur que seuls, les humbles et honnêtes gens comme nous peuvent atteindre, car c'est là, que se situent les vraies valeurs humaines !…

            Durant de longues minutes, Delphine fait l'apologie des valeurs dont Stéphanie est dépourvue. L'arrivisme, l'égoïsme, ne sont que des leurres, qui enchaînent à leurs pieds les êtres les plus viles. En moins d'un quart d'heure, l'infirmière est disséquée, décortiquée, mise à nue, mais au sens noble du terme. Tant et si bien qu'après cette plaidoirie assez percutante, elle n'a pas d'autre ressource que demander pardon à Delphine.

            Les ennuis du couple, Patrice les a pris pour lui. C'est pour cela que depuis son bureau, depuis qu'il est arrivé ce matin, il ne cesse d'appeler à droite et à gauche, fermement décidé de trouver un nouveau boulot à Laurent. Devant lui, griffonnés sur une feuille de papier, les noms de tous ceux et celles aussi, auprès de qui il espère trouver un écho favorable. Elle est belle l'amitié, telle que tous ces goujats prétendaient lui offrir ! Que dire de la solidarité ? Après avoir biffé tous les noms ou presque, il commence à désespérer. Il ne baisse pas les bras mais là, très vite, le ton monte :

    - Si je comprends bien ce que tu insinues… Si sa femme… c'est à dire ma sœur… accepte de se laisser… "tripoter"… par toi, Laurent sera embauché ?… C'est bien ce que tu veux me dire, non ?… Bon… Je préfère oublier c'est préférable !… Pourquoi ?… Non seulement tu n'es qu'une espèce de gros tas de merde puant… et en plus impuissant !… Tu jouis avec les yeux et tu décharges avec le nez... Alors reste dans ta boîte pourrie, et prie le Bon Dieu de ne pas avoir une visite de sécurité !…

            Patrice allume une énième cigarette, avant de s'étirer copieusement. Il ne lui reste que deux ou trois noms sur la liste. Va-t-il enfin trouver enfin, ce qu'il désespère de trouver ? En rayant le nom de son dernier interlocuteur, il manifeste un écœurement total. Voilà des années qu'il n'avait pas été confronté aux vicissitudes des demandes d'emploi. Là il est servi ! Moins il y a de boulot, et plus forcément, certains fumiers abusent de leur pouvoir ; c'est un constat qui lui fait très mal. La partie n'est pas gagnée d'avance, mais il ne s'avoue pas vaincu. La devise d'un bon sapeur-pompier, n'est-elle pas : sauver ou périr ? Industriels, artisans, commerçants, députés, depuis sa prise de garde il en a appelé une bonne cinquantaine en tout. Deux heures après, toujours rien, le statut quo… Courage mon garçon, il ne faut pas baisser les bras !

            Après un début on ne peut plus stressant, enfin, il recueille une attention assez positive de la part de son interlocuteur. Il paraît motivé, ce qui est suffisant. Patrice met le paquet pour obtenir un rendez-vous avec lui le plus tôt possible :

    - Écoute Gégé... Je ne te demande pas la charité... Je sais que tu as du fric c'est tout... Alors ne m'emmerde pas avec tes questions à la con !... Mon p'tit frère et sa femme sont dans la merde... il faut absolument qu'il trouve un boulot... tu saisis ?... S'il sait travailler ?... Si tu avais le quart de sa valeur, tu serais en train d'installer des navettes entre Mars et Jupiter !... Et non plus en train de faire du racolage sur la voie publique !... Ce qu'il veut faire ?... Tu n'auras qu'à lui demander toi-même !... Je sais pas moi... n'importe quoi !... T'as qu'à lui confier un poste de responsable commercial !... Je sais, le cul en boîte... c'est pas son truc... Mais je suis sûr qu'il vendrait n'importe quoi... même tes articles érotiques !... Si tu lui files... disons... huit mille balles par mois... plus les frais naturellement… il sera capable d'aller vendre tes poupées gonflables au Vatican !... Ouais je sais, le Pape en a déjà… Je t'ai sorti de la merde Gégé ne l'oublie pas… J'ai besoin que tu me renvoies l'ascenseur, c'est tout… C'est vrai ?... Je viens demain avec lui !... Vers quinze heures, ça te va ?… Génial… Je t'embrasse pas mais le cœur y est !… A demain Gégé… Merci !… Ciao !...

            L’emploi escompté n’est guère réjouissant, mais faute de grive on mange du merle et plutôt que mourir de faim, il faut accepter ce qui se présente. Patrice réalise dans quelle aventure il projette d'embarquer Laurent ! Les accessoires érotiques, puisque visiblement son interlocuteur est dans cette branche, ce n’est pas la tasse de thé de Laurent ! De plus, le sieur Gégé n'est pas un personnage très fréquentable, encore moins recommandable. Patrice l'a connu en boîte de nuit, et il lui a rendu plusieurs fois de bons services. Essentiellement pour le sortir d'affaires quand il était dans de sales pétrins avec la justice.

            Grâce à son métier de pompier, Patrice est en excellent terme avec beaucoup de policiers et de personnalités officielles. Ces derniers se montrant impuissants à l'aider aujourd'hui, il n'y a guère que Gégé qui puisse élucider ce dilemme. Car le temps presse pour Laurent. Aucune poursuite n'est encore engagée officiellement. En jouant serré, il peut se sortir d'affaire. Gégé est ce qu'il est, c'est à dire un truand de la mafia, mais c'est un homme de parole. Il a promis d'engager Laurent, il le fera c'est certain. Seulement voilà !… L'euphorie de Patrice n'est que de courte durée, quand il réalise que Laurent a quand même son mot à dire ! De l'informatique aux biroutes en plastique, il y a quand même un monde ! Il ne peut s'empêcher au passage, de sourire en imaginant son p'tit frère en train de proposer ses marchandises : " Bonjour madame… Que diriez-vous d'essayer, à nos frais, ce merveilleux machin à faire bander les mouches "… Là, il éclate de rire ! Il pousse le bouchon un peu loin, mais qui sait… Peut-être que les accessoires érotiques seront les sauveurs du couple ?

            Pour être certain de ne pas perdre les acquis qu'il vient d'obtenir, Patrice demande son congé pour cet après-midi et demain  toute la journée. Il aura ainsi tout le temps d'aller trouver Gégé dans un premier temps, avant de rejoindre sa sœur et Laurent à l'hôpital. Pour être sûr que Laurent sera bien présent ce soir, il l'appelle aussitôt, pour l'inviter ce soir au restaurant, juste avant d'aller voir Delphine :

    - Salut p'tit frère… Dis-moi… Comme je m'emmerde et que même les incendies sont en grève, si on se tapait un p'tit dîner au resto ce soir, vers dix-neuf heures… Après on finit tranquillement la soirée avec Delphine ?… Mais arrête… grand couillon !… Tu crois que je ne sais pas que tu es serré ?… Alors ça baigne… Je passe te prendre à dix-huit heures trente… J't'embrasse… A plus !…

            Voilà une affaire qui se termine plutôt bien. Patrice peut être fier de lui. Certes, tout n'est pas gagné d'avance, Laurent pouvant librement décliner cette offre. Là c'est vrai, face à une hypothèse somme toute assez crédible, Patrice en aurait gros sur le cœur. Il ne veut pas vendre la peau de l'ours prématurément, connaissant d'une part la situation catastrophique du couple et d'autre part, la reconnaissance de Laurent.

            Même au restaurant, les deux hommes parlent de tout, sauf de l'offre que Patrice doit faire. Il attend d'être devant sa sœur pour en parler. C'est un peu vicelard, mais de bon aloi ! Delphine ne sera pas plus enchantée que son mari sur le moment, mais elle se rangera vite du côté de Patrice, pour éventuellement convaincre Laurent. Durant tout le repas, Patrice a du mal à garder sa bonne humeur. Jamais, il n'y vu son beau-frère dans un tel état. Il est grand temps de le sortir de là, car il ne passera pas Noël comme il est ! C'est tout juste s'il est en mesure de tenir sa fourchette ! C'est dire à quel point ses forces l'ont abandonné. Raison de plus pour motiver Patrice qui, plus que jamais, se sent l'âme d'un protecteur. Au sens noble du terme… Le repas est écourté au minimum, car Laurent ne mange rien ou presque. Un peu de hors-d'œuvre, un petit bout de viande et déjà, il n'a plus faim !

            Une fois à l'hôpital, Patrice éprouve tout de même un moment de panique en arrivant à l'étage. Parler de cul entre hommes, c'est une chose ! Mais devant sa sœur ! ... Il se voit mal en train de lui annoncer fièrement : " J'ai trouvé un poste de vendeur d'articles érotiques pour ton mari " ! ... Plus que quelques mètres pour se ressaisir. Il ne va quand même pas capituler maintenant, à deux pas de la chambre ? Surmontant son trac, légitime au demeurant, il se reprend. Patrice a beau se frotter le menton, se racler la gorge ou se tirer les cheveux, il va lui falloir présenter l'offre d'emploi, il n'a pas le choix ! Les deux hommes s'installent confortablement, et le calvaire commence pour Patrice. Tournant autour du pot, sondant le terrain de manière subtile il essaie d'amener la conversation sur le sexe ! Dur, dur ! ... Il s'aventure sur un terrain glissant :

    - J'vous avais pas dit, mais l'autre jour, j'suis allé voir un film porno… Ben oui… De temps en temps faut bien purger l'circuit !… C'est dingue les accessoires qu'ils ont inventés !… J'crois bien que j'vais m'en offrir un ou deux…

    - Tu n'as pas honte ?… Aller voir des horreurs pareilles ?…

    - Horreur, horreur… C'est toi qui l'dis p'tite sœur… Faut voir les canons !… C'est pas des nanas ces gonzesses… Des vraies bombes à sexe !…

    - Tu n'as rien de plus attrayant à raconter ?…

            C'est mal barré ! Pourtant, après quelques longues minutes d'un cirque pas possible, il finit par vider son sac. Tout doucement quand même ! Sur la pointe des pieds, il interroge Laurent, autant que sa sœur, sur les limites d'activité professionnelle qui ont été fixées, si tant est qu'il puisse y en avoir :

    - Je veux dire, est-ce qu'il y a quelque chose… d'honnête bien entendu… que tu refuserais de faire, même si tu étais super bien payé ?…

    - Tu me poses une colle là… Mais où veux-tu en venir avec toutes ces questions ?…

            Plus il cherche à être clair, plus il patine dans la semoule ! Las de tourner en rond, il entre dans le vif du sujet de manière plus directe :

    - Bon !... En gros... j'ai... je... enfin... Oui quand même !... Cherchez pas... Je mets le décodeur en marche... Je disais donc, qu'il serait éventuellement possible à Laurent... de... de trouver un boulot !... J'ai… J'ai passé ma matinée à appeler à droite et à gauche et… Si c'est OK pour toi p'tit frère, on a rendez-vous demain à quinze heures chez… Enfin chez mon pote quoi !…

    - Mais c'est fantastique Pat... Je savais que tu étais le plus merveilleux des grands frères... Tu te rends compte mon chéri ?... Il t'a trouvé un emploi !...

    - Oui... si on veut !... enfin... si !... C'est possible en effet… Mais… Tout dépend de toi Laurent !... Et surtout... de toi p'tite sœur !… Ben oui… Parce que… Enfin… C'est un boulot comme un autre, malgré tout !… A condition que ça plaise !…

    - Je te trouve bien énigmatique ?… Dis-moi ce dont il retourne et je te dirais si oui ou non je me sens de le faire !…

            Face à l'embarras dont fait preuve Patrice, il y a à n'en point douter, quelque chose de pas très catholique là-dessous ! Delphine et Laurent, qui ont l'esprit assez vif d'habitude, ont vraiment beaucoup de mal à percer le mystère qui entoure le comportement de Patrice. Il fait les cents pas, allant de la fenêtre à la porte, se rassied, recommence, comme s'il avait peur d'annoncer cette fameuse nouvelle. Il refuse cependant de marquer une pause cigarette, préférant aller jusqu'au bout de sa démarche. A force de tourner en rond comme une hélice, il va donner le vertige à sa sœur, qui lui demande de s'asseoir une bonne fois pour toutes. Après maintes hésitations, il finit par lâcher le morceau :

    - Bon… C'est… C'est pas compliqué en fait !… Je sais que personnellement je n'hésiterais pas une seconde… OK… On se calme… Voilà… Si tu es d'accord… Tu peux, dès que tu veux, avoir un poste de commercial !…

    - C'est pour ça que tu t'es mis dans tous tes états ?… Je m'attendais au pire !… Et c'est dans quelle branche ?…

    - Quelle branche ?… Ah !… Disons… Celle en dessous de la ceinture !… Je plaisante !… Enfin pas tout à fait, car… C'est pour vendre des articles… Haut de gamme attention !… Mais… dans le milieu érotique !… Voilà, voilà… Z'ai tout dit qu'est-ce qui fallait !…

            Il se dandine sur la chaise, en suçant son pouce comme un enfant. Delphine et son mari se regardent un court instant, silencieux. Patrice accentue ses enfantillages, comme pour attendre une récompense. A sa grande stupéfaction, après un éclat de rire général, l'offre est accueillie avec beaucoup de plaisir :

    - Je crois que c'est inutile de te tracasser davantage… Je vais accepter… Tu es d'accord ma chérie ?…

    - Oui mon Poussin… Après tout, ça ou autre chose, c'est toujours mieux que de passer ton temps à te morfondre à la maison !…

            Il n'y a pas de sot métier ! Certes, Laurent n'envisageait pas de faire carrière dans cette activité mais il n’existe pas de sot métier ! S'il y a un domaine qui n'est pas près de connaître le chômage, c'est bien le sexe ! Il n'en fallait pas plus à Patrice pour étaler l'étendue de son humour ! Imitant Laurent, en train de présenter ses premiers articles dans les sex-shop, il déclenche l'hilarité ! Il aurait du faire comédien, tellement il est expressif dans ses mimiques. Après ce petit intermède, pour le moins générateur de bien-être, les deux hommes décident de se rendre chez l'employeur providentiel demain après-midi comme convenu. Le moral et le sourire reviennent comme pas magie sur les visages burinés par la douleur, de Delphine et Laurent.

            Avant qu'ils ne prennent congé d'elle, il y a un point qu'elle désire éclaircir avec son mari :

    - Dis-moi franchement mon amour… La galerie d'art… C'est vrai ou c'est un leurre ?…

    - A dire vrai… Ce n'était qu'un mensonge de plus… En fait comme je ne dors plus la nuit, je me rattrape du mieux que je peux le jour… Excuse-moi mon cœur…

            Après ces aveux, qui ne surprennent personne, loin de se sentir coupable, Laurent est presque porté en triomphe par Patrice. Delphine est bouleversée. Elle s'en doutait un peu, mais maintenant les choses sont claires. Le frangin, estimant que sa présence est de trop en ces minutes vraiment pathétiques, annonce qu'il attend Laurent dans le couloir. Ce qui permet aux amoureux d'échanger, en même temps que leurs larmes de bonheur, les baisers les plus fougueux. Certes, ils ne sont pas sortis d'affaire, mais le destin leur fait un petit signe qu'ils saisissent à pleines mains. Derniers petits bisous, ultimes caresses, et Laurent quitte la chambre à son tour.

            Les jours se suivent mais ne se ressemblent pas, cet adage revêt en ce nouveau jour, tous ses plus beaux atours. Laurent d'un côté, Delphine de l'autre, tous deux convergent à présent vers ce qui sera sans aucune doute, leur nouveau départ. Delphine la première, subjugue tout le personnel, aussi bien à l'étage qu'à la salle de rééducation. Le soleil qui aujourd'hui refuse de briller dehors, illumine de tous ses feux l'intérieur de l'hôpital. Gaie, rayonnante, sereine, elle diffuse autour d'elle sans le savoir, un enthousiasme salutaire. Pourquoi, c'est la question que tout un chacun se pose, sans pour autant obtenir de réponse. Taquine à ses heures, Delphine ne veut rien dire à personne. Quand elle est triste, personne ou presque, ne cherche à la sortir de son mutisme. Alors pourquoi inviterait-elle dans son Eden, des gens pour qui elle n'est rien ?

            Au même moment, chez eux, Laurent découvre les mêmes bienfaits. Déjà, premier constat, il a passé une nuit merveilleuse. Ce qui en soit, est fantastique. Second constat, en même temps que le moral semble revenir, l'appétit suit le même chemin. Il se rend compte, en ouvrant son frigidaire, qu'il était urgent de procéder à quelques changements ! Plus de lait, de beurre, de fromage, le vide total ! Il se rabat sur les placards, pour y trouver de quoi se rassasier. Il reste du café, des biscuits et quelques gâteaux, qui pour ce matin, feront très bien l'affaire ! Discrètement, Patrice lui avait glissé un billet de cinq cents francs dans la poche, pour qu'il aille chez le coiffeur et s'acheter à manger. Un geste aussi humain que spontané, dont la portée dépasse les espérances du donateur. S'il était possible, à cet instant précis, de juxtaposer les portraits du couple, on verrait le même rayonnement embellir leurs visages.

            Pendant que Delphine entame avec énergie sa journée de travail, laissant Stéphanie sans voix, Laurent accomplit avec une égale délectation, les rituels identiques ; mais là, c'est Patrice qui en est le témoin privilégié. Car le diable d'homme est arrivé sur ces entre faits, les bras chargés de denrées alimentaires. La bonne odeur du café, celle des tartines qu'il confectionne, titillent les narines de Laurent qui ne sait comment remercier son beau-frère. Celui-ci, comme à son habitude, a réponse à tout :

      - Le plus simplement du monde mon grand !… Tu nous prépares un bon petit déjeuner… Tu te mets sur ton trente et un… et ensuite direction le merlan… Après, on ira faire quelques courses… On casse la croûte en amoureux… et on file chez Gégé… Ca te va ?…

            Laurent ne répond pas, autrement qu'avec un sourire et une petite tape sur le crâne de son p'tit frère. Toujours à l'affût de la moindre blague, il l'est tout autant pour ouvrir son cœur aux gens qu'il aime. Altruiste, dévoué corps et âme, Patrice est un être exceptionnel. Il peut-être de la même façon très méchant, car il déteste par-dessus tout les lèches bottes et les profiteurs. Franc, loyal et direct, il ne prend pas de gants pour dire ce qu'il a à dire. Ce qui veut dire que les hypocrites ne sont pas ses amis ! Pour sa petite sœur adorée et son beau-frère, il se ferait tuer pour leur sauver la vie. Voilà pourquoi, il met un point d'honneur à leur venir en aide de toutes ses forces.

            Depuis de longues semaines, Laurent n'avait pas connu pareille activité. Depuis le petit déjeuner le temps s'est écoulé sans même qu'il ne s'en aperçoive. Patrice une fois de plus, s'est montré d'une générosité, qui gêne un tantinet Laurent malgré tout. Les placards sont remplis de provisions, tout comme le frigo et le congélateur : viande, poisson, légumes, desserts, des fruits ; bref, de quoi tenir un siège de six mois, à quatre ! Ensuite, ils sont allés chez le coiffeur, pour terminer cette première partie de journée au restaurant. C'est tout juste si Laurent est reconnaissable. Les cheveux très courts lui donnent un visage moins chétif, ce qui sera du meilleur effet sur son futur employeur. Il était normal qu'ils aillent faire un petit coucou à Delphine, juste avant d'aller à leur rendez-vous. C'est Laurent qui entre le premier, un immense bouquet de fleurs à la main :

    - Coucou mon amour… Devine qui est là ?…

    - Le plombier !…

    - Eh non… C'est le roi des biroutes électroniques !…

            Patrice ne pouvait pas faire autrement, que d'en glisser une au passage ! Delphine est médusée. Il faut dire qu'en plus de sa coupe, son mari est habillé comme un prince ! Elle le retrouve tel qu'il était, avant cette terrible épreuve. Ce qui ne manque pas de remuer le couteau dans la plaie, béante dans son cœur. Pendant que Patrice s'occupe des fleurs, Laurent vient blottir son épouse contre lui. Il voit bien qu'elle est enchantée de le voir ainsi présentable, mais il ressent tout aussi fort, la peine qu'elle s'inflige en secret. L'antagonisme qu'il y a, entre son regard et son sourire, est révélateur de ses conflits intérieurs qui trop souvent, la pourfendent en son âme. Durant ces brèves secondes d'un échange profond, Patrice n'a toujours pas de solution pour les fleurs :

    - Eh… p'tite sœur… Où que j'peux les mettre les fleurs ?… Y'a plus d'vase !…

    - Moi je trouve qu'elle sont merveilleusement bien là où elles sont… Pas toi mon chéri ?…

    - Tu me l'enlèves de la bouche en effet…

            Sur ces entre faits, une aide soignante entre dans la chambre pour récupérer le plateau de Delphine. Patrice ne manque pas l'occasion de se mettre en évidence :

    - Le voilà notre joli pot… Mais ou mademoiselle… Ne rougissez pas… Vous n'avez qu'à vous mettre sur le dos les jambes écartées… Comme ça j'aurai un pot splendide !… Engrais à volonté et surtout… Humidification permanente …

            La pauvre fille ne sait plus où se mettre. Mais Patrice en galant homme, vient très vite lui faire une grosse bise en s'excusant. Cette boutade, c'était pour détendre un peu sa petite sœur. Le moins qu'on puisse dire, en voyant Delphine essuyer ses yeux entre deux éclats de rire, c'est que la blague a produit ses effets. Reste que les fleurs n'ont toujours pas de pot ! La jeune fille, qui n'est pas le moins du monde offusquée, va faire le nécessaire. Finalement, en la regardant s'éloigner vers la porte en ondulant du croupion, Patrice est assez séduit par ces formes attrayantes ! L'heure tourne hélas et très vite, il va falloir songer à prendre congé :

    - C'est pas l'tout p'tit frère… Mais si tu veux qu'on soit à l'heure, il faut partir !… Désolé ma puce mais ton homme va jouer sa carte majeure !…

    - Je vais croiser les doigts pour que tout se passe bien…

    - A tout à l'heure ma chérie… Je t'appellerai pour te donner des nouvelles… Repose-toi bien en attendant…

            Que peut-elle faire d'autre en vérité, que de se reposer ? Ces quelques mots, plein d'amour et de tendresse en l'occurrence, perfore de plein fouet son pauvre cœur. Il y avait, dans le regard de son mari, une sorte de crainte, une peur légitime de ne pas être à la hauteur. Les apparences, en dépit des gros efforts dont il a fait preuve, ne sont guère en sa faveur. Amaigri, les traits tirés, il n'est plus aux yeux de Delphine, que le fantôme de lui-même. D'accord, pour vendre des articles érotiques, il n'y a pas besoin d'autre chose, que du culot. Aura-t-il assez de cran, pour affronter le genre de clientèle qu'il va devoir affronter ? Ce qui l'avait faite sourire, prend soudain un aspect dégradant. La clientèle habituée à des fantasmes lubriques, en veut toujours plus.

            Pourquoi en sont-ils parvenus à ce stade ? Laurent aura-t-il assez de courage pour surmonter ses préjugés, envers ces objets qu'il considère comme l'aveu d'une dépravation humaine ? Combien de fois, et elle en frémit de honte, ont-ils parlé de ces détraqués sexuels et de leurs passions morbides pour ce genre d'accessoires ? Autant Delphine et Laurent adorent les tenues un brin coquines et très sexy, autant ils détestent les ustensiles qui trop souvent, entraînent des excès répugnants. Ils ne sont pas des Saints, ni l'un ni l'autre, ils adorent se laisser emporter dans les tourbillons du plaisir et de la sensualité. Patrice a-t-il bien fait de pousser Laurent, à franchir les portes de ce que le couple à juste titre, considère comme l'univers de la perversité ? Doit-elle l'appeler et lui demander de renoncer à ce projet ? Oui mais voilà, et son frère a été catégorique, le marché de l'emploi n'est guère porteur du plus petit espoir d'embauche pour Laurent !

            Les questions se bousculent dans sa tête, l'entraînant dans une spirale de doutes et de craintes où plus personne hélas, ne peut lui venir en aide. La dure loi de la réalité impose son implacable veto, vis-à-vis d'une solution moins déshonorante. Le milieu dans lequel Laurent va graviter, ne connaît pas de limites. Le plaisir devient un vice, qui tourne à l'obsession. Combien d'exemples ont-ils sur ce sujet ? Les violeurs, les pédophiles et autres détraqués mentaux, ne sont-ils pas l'exemple vivant des excès qui sont à l'origine de leurs déviations ? En quelques minutes, elle dresse un portrait sans complaisance de la société toute entière, qui seule, est responsable de ces exactions. Point par point elle analyse les dérives qui, progressivement, ont enfermé l'être humain dans ce ghetto. L'appât du gain, les malversations, les magouilles et les abus de tous ordres, ont lentement métamorphosé l'individu en robot, dénué d'humanité. Pour avoir toujours plus, que ce soit pour l'argent, le pouvoir ou le plaisir, certains individus sont prêts à tout. Tout ce que Delphine espère, au plus profond de son désarroi, c'est que jamais, son mari ne sera impliqué dans une affaire sordide.

            Abandonnée à elle-même, Delphine éprouve les plus grandes difficultés à contenir son chagrin. Plus elle perdure sur cette voie du doute, plus elle redoute de voir leur couple se briser. Au-delà des aspects de moralité, reste celui encore plus notoire, de voir Laurent perdre ses repères auprès d'une nana corrompue. Car, et Delphine n'est pas dupe, certaines femmes sont encore plus perverses que la plupart des hommes. Pour assouvir leurs fantasmes, et réduire les hommes à l'état d'esclave, elles ne manquent pas d'imagination ! Si par malheur, son mari croise le chemin d'une panthère de cet acabit, leur amour sera pulvérisé. Voilà deux minutes à peine que Laurent et Patrice ont quitté la chambre. Durant ce laps de temps, Delphine a visionné tous les cas de figure, en imaginant les pires scénarios.

            Sur un plan plus pragmatique encore, laissant l'égoïsme l'envahir subrepticement, elle imagine ce que vont être ses longues heures d'attente ! Tant que Laurent, même affaibli et au bord de son gouffre, était chez eux, la solitude ne lui pesait guère. Les journées passent encore assez vite, entre les soins, les visites et autres entretiens avec les médecins. Le soir, son petit mari est là, près d'elle, et ensemble ils s'abandonnent à leurs doux ébats. En fermant les yeux un instant, elle revit avec une certaine volupté, les caresses intimes dont Laurent a le secret. Qu'en sera-t-il demain ? Elle connaît bien son Poussin, pour imaginer qu'il ne va pas regarder sa montre. Ce qui veut dire qu'il va tout mettre en œuvre pour que très vite, l'impasse dans laquelle ils se trouvent ne soit plus qu'un mauvais souvenir.

            Insidieusement, sans qu'elle n'en prenne conscience, Delphine est en train de s'enfoncer dans les sables mouvants de l'incertitude. L'angoisse, inhérente aux risques auxquels Laurent ne tardera pas à être exposés, provoque les premiers signes physiques d'une crise de nerf imminente. Son corps se raidit, sa respiration s'accélère, ses mâchoires se serrent en même temps que ses poings. Elle a envie de hurler son désarroi, d'appeler son mari pour lui dire de renoncer. Elle hésite, prend le natel et compose le numéro de celui de Laurent, bien décidée à lui demander de faire demi-tour :

    - Mon chéri ?… Rien… Je… Je voulais te dire un petit bonjour… Je t'aime mon amour… Fais bien attention à toi mon Poussin… A ce soir… Je t'embrasse très fort…

            Quelle est donc cette force mystérieuse, qui vient de l'empêcher de se confier à son mari ? Elle ne peut répondre c'est évident. Machinalement, elle ferme le natel, qu'elle pose à côté d'elle sur le lit. N'a-t-elle pas noirci le tableau prématurément ? Si elle n'était pas là, clouée sur son lit, est-ce qu'elle verrait l'emploi de Laurent d'une manière aussi caricaturale ? Après tout, mêmes les clients les plus assidus à ce genre de pratiques, ne sont pas pour autant des obsédés sexuels ? Eux-mêmes, avec son Poussin, ne prendront-ils pas goût à certaines expériences ? Ostensiblement, elle essaie de réviser son jugement initial. Ce qui a pour effet immédiat, d'apaiser les tensions excessives. Il reste à ses yeux, que les risques potentiels de dérapage ne sont pas à exclure. Ce qui naturellement, la pousse à chercher en amont, les réponses à ses questions.

            Ce n'est pas le fait de se retrouver seule qui justifie une telle angoisse, mais bel et bien son état de santé. Laurent, si tant est qu'elle puisse imaginer que le poste lui sera accordé, ne tardera pas à reprendre le dessus. Très vite, il retrouvera son poids normal, elle ne se fait pas de souci pour lui. Et là voilà qui repart à l'assaut de l'autopunition. Quand son mari sera de nouveau, le bel homme qu'il est naturellement, résistera-t-il aux avances des belles sirènes ? Pourra-t-il accepter de vivre avec une femme qui ne peut plus rien faire ? Elle est suffisamment lucide et logique, pour se faire à l'idée que tôt ou tard, Laurent éprouvera des difficultés à assumer sa vie. Même sans imaginer le pire avec une relation féminine, elle sait qu'il aura envie de bouger.

            Elle éprouve d'une manière de plus en plus intense, la pénible impression d'être une tare pour son mari. Les sorties, les apéritifs qui ne manqueront pas, tout ce qui touchera de près à son activité professionnelle, devra obligatoirement être éludé. L'amour, sera-t-il assez fort pour ne pas générer de troubles irréversibles ? Jamais, Delphine le sait bien, elle n'empêchera son Poussin d'aller faire un peu la fête. Le problème, c'est que Laurent risque de ne pas l'accepter, tout du moins les premiers temps. Seulement voilà, il y a "l'après"… qui émerge comme un iceberg en plein cœur de cet océan d'incertitude. Au bout de quelques mois, après plusieurs refus, continuera-t-il à faire passer don épouse avant les autres ? Puisant au plus profond d'elle l'énergie nécessaire, elle essaie de trouver une raison valable de ne pas se culpabiliser.

            En quelques minutes, Delphine élabore les pires scénarios, avec cependant, un maximum de lucidité et de cohérence. Ce qui immanquablement, l'entraîne dans les méandres de sa solitude. Elle s'en veut pour tout. L'accident tout d'abord ! C'est elle, qui a insisté lourdement pour terminer la soirée dans ce chalet ! Laurent souhaitait pour sa part, se contenter d'une chambre d'hôtel. C'est elle ensuite, qui a refusé catégoriquement qu'une voiture les précède ce soir là ! Jugeant l'excès de prudence de son mari un tantinet démesuré ! C'est elle aussi qui n'a pas eu le courage de rester éveillée ! Si elle avait été attachée, contrairement aux affirmations énoncées depuis, elle n'en serait certainement pas là aujourd'hui ! Le soir de l'accident le médecin affirmait le contraire ! Comme quoi la ceinture de sécurité n'a pas fini de créer des polémiques. C'est elle, pour terminer, qui avait tenu à inviter toutes les commères qui lui servaient d'amies à l'époque !

            Dieu sait si Laurent s'était insurgé contre la présence de ces filles, qu'il n'a jamais pu encadrer ! Leurs sourires hypocrites, ponctuant les manières avec lesquelles elles s'adressaient aux futurs mariés, irritaient son mari. Quand elle réalise le mal qu'elles ont fait au couple depuis, elle s'en veut à mort ! Qui lui dit que ce ne sont pas ces créatures qui se sont arrangées pour insuffler un doute à l'assurance adverse ? Combien de fois s'est elle posé cette sempiternelle question avec Laurent ? Un tel revirement de situation, ne peut pas être le fruit de la simple coïncidence. A défaut de preuves irréfutables du contraire, les assureurs sont bien contents de se rétracter si le doute s'empare d'eux. La jalousie, la méchanceté, étant l'apanage de ces femmes dignes de scénarios catastrophes, ont certainement contribué à cet état de fait.

            A moins que ce ne soit les membres de la secte, qui l'avait enrôlée juste avant qu'elle rencontre Laurent ? Après le décès de ses parents en effet, fragilisée, perdue, Delphine avait accordé en toute confiance, une amitié sincère à un prétendu pasteur. Les paroles réconfortantes, la gentillesse de son chevalier servant l'avaient séduite. Prêchant la bonne parole, prônant l'amour du prochain avec ferveur et compassion, cet ange providentiel n'était en fait qu'un escroc notoire. Six semaines à peine après leur rencontre, Delphine avait déjà versé "aux bonnes œuvres" de ce malfrat, une bonne dizaine de mille francs. Progressivement, le gourou l'envoûtait et l'entraînait dans des cérémonies on ne peut plus étranges. Les rituels, les offrandes, rien ne paraissait naturel.

            Très vite, elle s'éloigna de son miraculeux protecteur, non sans éprouver quelques difficultés. Car les sectes, organisées et solidaires, n'apprécient guère de voir une proie aussi vulnérable, s'évanouir dans la nature. Grâce à l'intervention plutôt musclée de Patrice, aidé en cela par quelques amis policiers, Delphine avait pu récupérer en partie seulement, l'argent qu'elle avait versé. Hélas, les menaces, les coups de téléphones anonymes, pendant plus de six mois l'avaient perturbée au maximum. Les " Saintes paroles " de ces aigrefins, ne sont que des leurres et des subterfuges pour les moins vulgaires, destinés à embrigader les êtres les plus faibles. Elle ne l'a jamais avoué à son Poussin car là, les gourous auraient eu quelques problèmes de dentition !

            Point après point, elle passe en revue son passé et son présent. Dans les moindres détails, en un temps record, elle revit tout ou partie de ce que fut sa vie, jusqu'à son mariage béni. Seule ombre au tableau, son absence durant ces longs mois de coma. Après le film du passé, c'est la projection vers l'avenir qui la préoccupe. Est-elle vraiment au courant de tout comme le prétend Laurent ? S'il lui cachait quelque chose ? Avec tout ce qui s'est déroulé, il ne serait pas surprenant de le voir plus ou moins impliqué dans telle ou telle affaire ! Elle en frémit d'autant plus, qu'elle connaît la rigueur et l'intransigeance des lois en matière d'impayés ! Laurent ne serait pas affaibli comme il l'est, simplement parce qu'il se fait du souci pour son emploi. A-t-il été emprisonné faute d'avoir pu honorer ses dettes ? A ce point de remise en cause, Delphine n'y va pas avec le dos de la cuillère. Les arcanes les plus nébuleuses sont explorées, avec le même désir de vérité.

            Au fil des minutes, en plus de son moral, Delphine perd sa santé. Elle se culpabilise tellement, qu'elle en arrive à souhaiter la mort. Si ce n'était pas par amour pour son mari, elle arracherait avec plaisir les perfusions qu'elle doit supporter à longueur de journée durant trois heures, et pour la nuit. En pensant à lui, un rayon de soleil illumine son frêle visage. Elle ferme les yeux un instant, pour mieux se rapprocher de lui. De toutes ses forces, elle lui demande pardon. L'entend-il ? Ne possédant aucun don en télépathie, elle en doute. Vu l'heure, Laurent et Patrice ne sont pas arrivés à leur rendez-vous. Ce qui signifie que durant ce laps de temps relativement court, elle a passé en revue tous les cas de figure qui pourraient se présenter.

            La voiture de Patrice est bientôt parvenue à son objectif. Loin de partager les mêmes angoisses que son épouse, Laurent au contraire affiche une mine réjouie. Un peu anxieux certes, mais calme et détendu. Il faut dire que Patrice ne ménage pas sa peine, pour détendre l'atmosphère avec ses boutades assez burlesques. Le plus difficile, va être de trouver une place pour se parquer ! En début d'après-midi, le quartier des Pâquis est plutôt animé ! C'est ici en effet, que les prostituées sont les plus nombreuses. Gégé y possède un des plus gros sexe shop de Genève. La proximité des filles lui fournit une clientèle de choix ! Finalement, après avoir tourné deux ou trois fois dans les ruelles aux alentours du magasin, Patrice opte pour le parking souterrain de la gare.

            Sur leur chemin, les deux hommes croisent plusieurs prostituées, ce qui n'est pas fait pour mettre Laurent à son aise. Patrice le rassure :

    - Tu sais frangin, faut pas te faire de bile !… Si tu bosses pour Gégé, faudra t'habituer à voir les p'tites cousines !… Y'en a une qui tapine juste à l'entrée du magasin…

    - J'imagine la tête de Delphine quand je vais lui dire ça !… C'est encore loin ?…

    - Non… On est arrivés… Courage p'tit frère… En attendant de trouver mieux, tu pourras au moins subvenir à vos besoins… C'est là !…

            Plus mal à l'aise que n'importe qui, Laurent entre dans le sexe shop la tête basse !… C'est la première fois qu'il entre dans ce genre de magasin, ce qui n'est pas fait pour le rassurer. Il avale sa salive par intermittente, jetant furtivement son regard sur les articles exposés. Des cassettes pornos par centaines, des accessoires encore plus impressionnants, jalonnent son cheminement dans ce labyrinthe pornographique. Très vite, le maître des lieux vient à leur encontre :

    - Patrice !… Mon ami… Comment vas-tu ?… Ca fait si longtemps que je ne t'ai pas vu !… Alors c'est vous… Laurent, c'est bien ça ?…

    - C'est moi en effet !… Enchanté monsieur !…

    - Laissons tomber le protocole… Appelle-moi Gégé… comme tout le monde !… Venez… On va se mettre dans mon bureau, on y sera plus à l'aise !…

            Rapidement, le trio traverse le magasin, pour venir s'installer dans le luxueux bureau de Gégé. Heureusement, Laurent n'a croisé personne qu'il connaissait. Il faudra bien pourtant qu'il se fasse à cette idée, de tomber un jour sur l'une ou l'autre de ses anciennes relations !

            Après tout, lui n'est pas là par vice, ou pour assouvir ses fantasmes lubriques ! Il n'existe pas de sot métier, et il n'aura pas à rougir de celui qu'il est sur le point d'exercer. Et comme il faut de tout pour faire un monde, le sexe malheureusement, fait partie des activités les plus lucratives en ce bas monde. Spacieux et très confortable, le bureau de Gégé est digne des plus grands directeurs. Moquette épaisse, tableaux de maîtres, la décoration est particulièrement raffinée. Tout de suite, avant de s'installer dans l'un des gros fauteuils, Laurent fait un rapide tour d'horizon. Machine à café, frigidaire, tout est là pour que les invités ne manquent de rien. Gégé ne veut pas bousculer son futur collaborateur, mais l'invite à s'asseoir :

    - Asseyiez-vous je vous en prie… Désirez-vous prendre une coupe de champagne ?… J'en ai du meilleur cru !…

    - Merci… Avec plaisir !…

    - Fais gaffe p'tit frère… Il va te faire picoler pour que tu ne puisses pas lire ce que tu vas devoir signer !…

    - Si tu effraies ton beau-frère, il va renoncer !… Ne l'écoute pas Laurent… Nous avons tout le temps de parler business… Nous allons d'abord faire connaissance…

            Sympathique, jovial, le petit bonhomme est en train de tout mettre en œuvre pour rassurer son interlocuteur. Il le sent bien, Laurent se pose des tas de questions, en commençant par celle de savoir, s'il doit ou non persévérer dans sa démarche. Physionomiste, Gégé a le don de déceler les problèmes, au fur et à mesure qu'ils se présentent. Il a surtout le pouvoir de mettre à l'aise les plus craintifs. Ce qui est un atout majeur dans son métier ! Sur ce point, Laurent admet que son patron est plutôt habile. L'art de répondre avant qu'une question ne lui soit posée, Gégé est un orfèvre en la matière.

            La présentation de l'entreprise, de ses objectifs et de la clientèle ciblée, se font sans anicroche. Tout est clairement exposé, sans fausse pudeur. Difficile de parler de cul, en essayant d'argumenter les vertus d'un vin de messe ! Un chat est un chat, inutile de tourner autour du pot. Si bien qu'en quelques minutes, Laurent sait exactement où il est. Ce qui peut surprendre, à priori, c'est le sérieux avec lequel Gégé parle de son activité. A l'instar de toutes les autres sociétés, la sienne est soumise aux mêmes règles. La gestion est rigoureuse et il n'est pas question de déroger aux lois en vigueur. Car, et là il ne mâche pas ses mots, la moindre erreur lui serait fatale :

    - Eh oui mon cher Laurent… Plus que n'importe quelle petite entreprise, nous devons être très vigilants… Nous sommes tellement surveillés, qu'au moindre faux pas nous sommes aussitôt épinglés… On a assez d'emmerdes avec quelques détraqués, sans chercher le bâton pour nous faire battre… Plus on est corrects, plus on peut travailler sereinement… Ce qui signifie que tout, sans exception, doit être déclaré !…

            Ce côté respectueux de la législation en vigueur, est plutôt sécurisant. Gégé ne cache pas non plus, qu'en sa qualité d'agent commercial, Laurent sera fiché automatiquement. Il est très vite mis en confiance, en ce qui concerne l'aspect judiciaire de son collaborateur. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, Laurent devra fournir un extrait de son casier. Une fois la présentation physique et morale de l'entreprise effectuée, l'ensemble de la gamme des produits vendus est exposé. Patrice n'avait parlé que de quelques articles, parmi les plus utilisés. Le catalogue en renferme des dizaines, que Laurent devra connaître sur le bout des doigts. La clientèle privilégiée, étant les salons de massages, et de "traitements spécifiques" !… Impassible, mais en apparence seulement, Laurent feuillette la collection.

            Silencieux, Gégé l'observe attentivement. Il analyse ses moindres mouvements de tête, autant que les mimiques, que Laurent laisse échapper au détour des pages. Ce n'est pas qu'il soit enchanté d'avoir à vendre ces produits, mais il ne manifeste aucune réprobation flagrante. Il est clair que pour lui, tout est nouveau. Le premier regard étant terminé, Gégé peut alors passer à l'étape suivante, qui consiste à visualiser les accessoires grandeur nature. Les images c'est bien, mais rien ne vaut le toucher pour une meilleure appréciation :

    - Je vais passer sur la série des godes… et autres vibromasseurs… Nous allons voir plutôt les petits accessoires qui sont très prisés… A toi de t'organiser en conséquence mais… A mon avis, tu devras t'exercer avec !…

    - Vous voulez dire que je dois essayer ces trucs ?… Là, j'ai bien peur de ne pas pouvoir !… Vous me voyez à l'hôpital avec ces machins ?…

    - Ne t'affole pas Laurent… Tu auras les filles à ta disposition… Je les paye assez cher pour qu'elles se montrent à la hauteur de ton éducation !…

            Cet aspect, assez peu reluisant à vrai dire, n'est pas du goût de Laurent. Il ne s'imagine pas, avec ces ustensiles pour les moins bizarres, en train de parcourir l'intimité de ces filles. D'un autre côté, comment pourra-t-il argumenter ses ventes, s'il ignore tout des objets qu'il est sensé proposer à ses clients ? Une fois de plus, Patrice lui vient en aide :

    - T'inquiète pas p'tit frère… Tu n'auras qu'à me laisser faire !… Je veux bien te servir de prof pour ce genre de      pratiques !… Et puis ne sois pas aussi vieux jeu !… Après tout, c'est juste pour un soir ou deux, le temps de te familiariser avec tout ça !… Pour ce qui est de l'hôpital, moi je suis presque sûr au contraire, que certaines infirmières seraient ravies d'essayer !…

    - Tu n'en rates pas une toi !… Mais… Franchement, je sais pas… J'hésite… J'ai peur de ne pas être à la hauteur…

    - Allons… Ne te minimise pas de la sorte Laurent !… Patrice a raison !… Avec un minimum de pratique, tu seras très vite le meilleur commercial que je n'ai jamais eu !…

            La panoplie est plutôt impressionnante c'est vrai. Les principes, auxquels Laurent se rattache, sont louables. Vont-ils peser en défaveur de la précarité de leur situation ? Ils n'ont pas encore parler des conditions de rémunération ; mais d'après Patrice, elles seront assez prometteuses pour occulter les préjugés, qui se bousculent dans sa tête. Néanmoins, il ne peut s'empêcher d'éprouver un malaise assez sensible, envers ces tenues et tous les objets qui en font partie. Comment certains individus peuvent s'adonner à de telles pratiques ? C'est tout simplement ahurissant ! Le degré de perversité notoire, émanant du catalogue, est assez fort pour titiller la conscience de Laurent. Il est bien loin des fantasmes érotiques, qu'il partageait avec sa dulcinée ! Les portes jarretelles, ne sont plus que de vulgaires accessoires, presque obsolètes !

            Pendant que Laurent est occupé à passer en revue les différents volets de sa future activité, dans la chambre de Delphine, l'atmosphère est devenue lugubre. Seule, aux prises avec ses souvenirs et ses craintes, elle continue de broyer du noir. Plus le temps passe, plus elle s'enlise dans les marais de son désarroi. Le handicap physique n'est rien, à côté du désert moral qui s'étend devant elle. A défaut d'avoir la force et le courage de mettre fin à ses jours, elle laisse écouler son chagrin. Aura-t-elle un jour la réponse aux nombreuses questions qui se bousculent dans son esprit ? Plus elle mesure l'étendue de son impuissance, plus elle s'enfonce dans le néant de sa douleur. Ses yeux se remplissent, le chagrin est proche. Sa respiration s'accélère, son visage se crispe, l'explosion de sa douleur est imminente. Silencieusement tout d'abord, puis avec une intensité accrue, elle évacue le trop plein de tensions qu'elle vient d'emmagasiner.

            De seconde en seconde, l'amplitude de son chagrin atteint son apogée. Son regard perdu, balaye la chambre de part en part. Un torrent de larmes se déverse sur son corsage. Sa respiration haletante est rythmée aux mouvements de la tête, basculant nerveusement de droite à gauche. Tout virevolte et devient flou ; la pauvre est en pleine crise de nerfs. En même temps qu'elle tape des poings sur le lit, elle pousse des petits cris de haine. Sa haine, envers la société toute entière, autant qu'à l'égard Du Tout-Puissant, à qui elle reproche une telle souffrance. Pourquoi pareille injustice ? N'ont-ils pas assez souffert comme ça ? De quoi leur avenir sera fait ? Abandonnant une fois de plus le présent, elle plonge avec rage dans cet avenir incertain, qui étale presque narquois, son tapis de doute devant elle.

            Delphine est dans une telle crise émotionnelle, que son affliction attire l'attention de Niaou dans le couloir. Elle se précipite dans la chambre. Son sang se fige dans ses veines. Mon Dieu ! Dans quel état se trouve sa protégée ? Rapide comme l'éclair, l'infirmière accourt au chevet de la pauvre malade :

    - Ma pauvre chérie… Mais qu'est-ce que t'arrive ?… Delphine… Réponds-moi… C'est moi… Niaou… Delphine ?…

            Elle a beau lui tapoter les mains et les joues, rien n'y fait. La crise de nerfs est assez violente et Niaou a du mal à maintenir les mains de Delphine. Il est évident que sa protégée est incapable de l'entendre. Consciente de la gravité de la situation, l'infirmière n'hésite pas un instant à appeler du renfort. Seule, elle ne peut à la fois tenir les bras de Delphine, et écarter les ustensiles utilisés pour les soins. Non sans mal, Niaou parvient enfin à déclencher la sonnerie d'appel. Pourvu que ses collègues arrivent rapidement ! A croire que Delphine à mangé du lion, tellement sa force est immense. Fort heureusement, l'attente n'est que de courte durée. Une, puis deux, et maintenant quatre infirmières, sont présentes dans la chambre. Toutes, éprouvent un arrière goût de remords, face à cette pénible situation. Tantôt mélancolique ou en larmes, tantôt presque euphorique, Delphine est l'exemple cuisant de leur incapacité, à juguler de tels écarts de comportement :

    - Il faut alerter l'interne… Préparez-moi une injection de calmant… Mireille, va me chercher une poche de glace…

            Calme et imperturbable, Niaou effectue les gestes indispensables. Tout en sécurisant sa patiente, elle fait preuve d'une très grande lucidité. En quelques petites minutes, la chambre est à nouveau envahie par les blouses blanches. L'interne arrive à son tour :

    - Que s'est-il passé ?… Tu as pris sa tension ?…

    - Je ne sais pas encore travailler avec mes pieds… Tu vois bien que mes deux mains sont prises non ?… Alors je te laisse le soin de lui prendre…

            Niaou ne se laisse pas impressionner par le toubib. Habituée à ce genre de réactions chez les malades, elle assume à merveille son rôle de protection. Elle ne peut hélas, empêcher les petites réflexions, émanant de ses consœurs :

    - A tous les coups, son mec l'a plaquée !… Il est venu en coup de vent tout à l'heure avec son beau-frère…

            Rien de tel pour remonter le moral d'une personne dépressive, qui adore son mari de surcroît ! Ce qui a pour effet de déclencher une réaction épidermique chez Niaou, qui ne se prive pas pour remettre les pendules à l'heure avec son assistante :

    - Tu n'as pas d'autres conneries à dire ?… Si tu n'as rien à faire, alors fous le camp d'ici !… On se verra tout à l'heure !…

            En attendant, le mal est fait. Delphine, même en pleine crise de nerfs, est un véritable capteur. Tout ce qu'elle entend se grave aussitôt dans son cœur. Ce qui veut dire que cette phrase assassine, n'est pas du meilleur effet sur la malade. La crise s'amplifie, au point de conduire l'équipe médicale à prendre des mesures rigoureuses. Ne perdant pas leur sang froid, les médecins réagissent avec maestria. Immédiatement, Delphine est sanglée :

    - Désolée Delphine, mais on ne peut pas faire autrement… Calme-toi ma chérie… Respire bien à fond… Là… Doucement…

            Avec une tendresse inouïe, Niaou s'occupe de sa patiente. Si pour le moment, cette crise est une énigme, le plus important est d'en limiter la progression. Sitôt que le calme sera revenu, elle parlera avec Delphine et saura ce qui a provoqué une telle réaction. Car pour l'infirmière, l'abandon de Laurent est à exclure d'office. Hélas, compte tenu de leur situation financière actuelle, elle n'a aucun mal à imaginer le pire ! Niaou est la seule à être au courant des problèmes auquel le couple est exposé. Cet aspect confident de la relation qu'elle a su développer avec Delphine et Laurent, va l'aider dans ses démarches. Dès que Delphine sera calmée, elle se confiera. C'est en tout cas ce qu'elle espère très fort. Car si le mutisme s'instaure entre les deux femmes, jamais, les mystères ne seront éclaircis. Piqûre par-ci, oxygène par-là, tension, pulsations, température, tout est maintes fois contrôlé.

            Dominant son émotion, l'infirmière effectue son travail avec une dextérité remarquable. Les médecins, dont la présence n'est plus indispensable, quittent la chambre. La seconde infirmière, qui est restée avec Niaou, range les appareils et les produits non utilisés, avant de s'en aller elle aussi. Désormais, Delphine est seule avec son amie. Pas une seconde, Niaou ne cesse de lui parler, de lui caresser le visage avec une lingette humide. Telle une mère pour son enfant, elle l'entoure de tout l'amour qu'elle est en mesure de lui offrir :

    - Voilà… C'est bien… Calme… Respire bien à fond et souffle lentement… Oui… C'est bien ma chérie… C'est fini maintenant… On va essuyer tes jolis yeux…

            Après quelques instants de traitement intensif, l'orage s'apaise. Delphine est beaucoup moins agitée. Le pourquoi de cette tristesse demeure une énigme. Nul ne peut expliquer d'une manière cohérente, le pourquoi d'une telle crise de nerfs ! D'autant que la patiente ne se montre pas coopérative du tout. Elle reste de marbre et ne répond à aucune question. Comment en savoir plus dans ces conditions ? Avant que les soporifiques ne fassent effet, compte tenu de la fin de son service, Niaou s'est proposée de rester au chevet de Delphine. Elle veut savoir. Il n'y a pas de fumée sans feu. L'incendie qui vient de ravager le cœur de sa protégée, doit être maîtrisé. Son offre a été accueillie avec beaucoup d'enthousiasme par les internes.

            Delphine elle aussi, paraît enchantée de sentir pareille dévotion. Cet élan d'affection, bien que salutaire, n'efface pourtant pas les blessures béantes dans son cœur. Elle regarde l'infirmière, lui sourit timidement, sans pour autant prononcer la moindre phrase. Il n'y a pas d'urgence, Niaou le sait et se montre en tout point compréhensive :

    - Je vais aller me changer et je reviens vers toi, d'accord ?… Si tu en as envie, tu pourras me dire ce qui ne va pas… Si tu ne veux rien me communiquer, ça ne fait rien… Je resterai près de toi, en attendant que les calmants te permettent de dormir un peu… J'en ai pour deux minutes… Mais tu me promets de rester tranquille ?… Je n'ai pas envie de te courir après dans les couloirs…

            Une petite pointe d'humour, très appréciée de Delphine, vient égayer un tantinet son visage. Avec les tranquillisants qu'elle vient de recevoir en injection, elle n'a pas fort heureusement, le temps de laisser vagabonder son esprit. Ses paupières se font de plus en plus lourdes, les bruits ambiants ne font plus qu'un. Lentement, elle s'enfonce dans ce climat de bien-être artificiel, dans lequel cependant, elle tente de rechercher toujours les réponses à ces questions. Aura-t-elle la force et le courage, de se confier à Niaou ? Si toutefois, l'effet soporifique des drogues administrées lui en laisse le loisir ! Elle lutte avec force contre le sommeil qui progressivement, s'empare d'elle. Le brouhaha s'amenuise, laissant place à un silence quasi monastique. Les oreilles se mettent à siffler, la chaleur l'envahit peu à peu. Cette fois, les médicaments sont au zénith de leur potentiel actif. Si bien qu'elle ne peut plus résister et s'endort calmement.

            Très vite changée, Niaou revient dans la chambre quelques instants après. Elle restera la nuit s'il le faut, mais elle veut à tout prix sortir son amie de ce mauvais pas. Sans faire le moindre bruit, pour ne pas réveiller Delphine, elle s'installe dans un fauteuil à côté du lit. Combien de temps son amie va-t-elle dormir ? Avec la dose de calmants qu'elle a ingurgité, elle va sans doute roupiller de longues minutes encore. Peu importe, l'adorable Sénégalaise est décidée à rester le temps qu'il faudra. Le visage de Delphine est radieux. Détendu, loin des pressions provoquées par le stress qui le burine depuis ces longs mois, le faciès de sa petite chouchoute est tout simplement adorable. Elle en profite pour laisser son regard se promener sur le buste de Delphine, à peine recouvert par le mince voile du drap.

            C'est vrai qu'elle est vraiment belle Delphine ! Combien de fois, cette constatation a fait l'objet des pires spéculations, au sein des équipes médicales ? Pourtant, dans le regard de Niaou en cet instant précis, il y a autre chose. Une authentique passion illumine ses yeux, qui ne se lassent pas de découvrir le profil de ce buste en tout point merveilleux. Le frêle rempart d'une mince combinaison transparente, autorise les regards les plus enjôleurs. Dressés comme deux phares, au milieu de cet océan de beauté, les seins de Delphine deviennent des objets de désir intense. L'infirmière a de plus en plus de mal à contenir la pulsion qui l'envahit. Fébrilement, elle tend une main tremblante en direction de ces petits monts de chair. Soudain, Delphine tressaillit sur son lit et se réveille en criant le non de son mari :

    - LAURENT !!!… NON !!!…

            Au même instant, dans le bureau de Gégé, Laurent sursaute sur son fauteuil :

    - Qu'est-ce qui t'arrive Laurent ?…

    - Heu… Rien… J'ai… J'ai cru entendre crier Delphine…

            Il faut dire que le pauvre homme était en train de manipuler les accessoires du parfait maso ! Les chaînes, les sangles, les fouets, tout était disposé devant lui :

    - Tu es trop sensible mon jeune ami !… D'accord… Ces instruments sont intimement liés à la douleur… C'est sans doute ce qui t'a rappelé celle endurée par ton épouse ?…

    - Oui… Sans doute… Excusez-moi Gégé…

            Les explications se poursuivent. Un à un, tous les articles qui devront être vendus par Laurent, sont disposés devant lui sur le bureau. Durant de longues minutes encore, il va devoir affronter ce spectacle, affligeant et déshonorant. Plus le temps passe, et plus il se demande comment il va devoir faire pour affronter son apprentissage "technique", en compagnie de ces nanas qui, à en juger celle qui vient d'entrer dans le bureau, sont tout simplement magnifiques ! Il a déjà céder à la tentation avec Natacha. Fort logiquement, il ne voit vraiment pas comment, il pourra résister à ces créatures de charme ! Lucide avant tout, il essaie de trouver un compromis, qui mettrait tout le monde d'accord :

    - Je viens de penser à une chose… Puisque je dois me familiariser avec tous ces appareils… Si on faisait les… enfin… si ça se passait ici ?… Mademoiselle s'il vous plaît… Pourquoi ne pas me faire voir dès maintenant, comment vous vous servez de… de ce truc par exemple ?…

    - Ca mon chéri, c'est la tenue la plus hard qui existe !… Je vais te montrer… Ensuite, tu devras m'en expliquer le fonctionnement… d'accord ?…

            Si Patrice commence a frétiller de bonheur, en voyant la jeune femme se déshabiller, Laurent pour sa part est de plus en plus mal à l'aise ! Impassible, Gégé suit la scène presque indifférent. Il est blasé, rassasié de ces cérémoniaux, au cours desquels les clients deviennent des esclaves. Laurent passera-t-il ce premier examen avec succès ?

            Pendant que son mari est confronté aux dures lois du marché, dans lequel il a décidé de placer tout son temps et toute son énergie, Delphine sort de son sommeil. Le cri qu'elle vient de pousser a affolé Niaou, qui aussitôt l'aide à se calmer :

    - Qu'est-ce qui t'arrive Delphine ?… Tu as fais un cauchemar… Il est arrivé quelques chose à ton mari ?… Tu as l'air si inquiète…

    - Non… Je… Je ne crois pas… Enfin… J'espère !…

    - Tiens… Bois un verre d'eau, ça te fera du bien…

            Soutenant de son bras gauche la tête de Delphine, l'infirmière approche le verre jusqu'aux lèvres de la douce Bibiche… Lentement, elle lui fait avaler une ou deux gorgées d'eau fraîche, afin de la calmer. Sans qu'elle ne le veuille, le regard de Niaou se pose sur les seins de Delphine. Le drap du lit, la combinaison, se sont écartés comme par magie. La pauvre infirmière est vraiment troublée. Un brusque mouvement de la tête, comme pour se remettre les idées en place, et elle revient sur terre où sa patiente l'attend :

    - Merci… Je n'ai pas vraiment soif… Tu es si gentille Niaou… Tu… Tu vas vraiment repartir à Dakar ?… Qu'est-ce que je vais devenir sans toi ?…

    - Ne me dis pas ça ma chérie… Tu sais que ma famille a besoin de moi… Et… De toute façon tu n'es pas seule que je sache ?… Tu as ton petit mari chéri ?…

            Sans le savoir, Niaou vient de mettre le doigt sur le point douloureux. A peine a-t-elle prononcé le nom de Laurent, que Delphine s'est raidie. Ses mains se crispent sur l'avant-bras de l'infirmière. Il ne fait aucun doute, que Laurent soit l'épicentre du malaise de Delphine. Et si l'assistante de Niaou avait vu juste tout à l'heure ? Après tout, personne ne peut affirmer quoi que ce soit, ni en bien ni en mal ! La réaction de Delphine à l'instant, remet tout en cause. En une fraction de seconde, Niaou se pose des tas de questions. Ce serait-elle trompée à ce point, sur la valeur des sentiments dont a fait preuve Laurent ? Il y a quelque chose qui sonne mal. Cette éventualité est beaucoup trop simpliste, pour être crédible. Il faut absolument crever l'abcès, avant qu'il ne provoque une autre altération du mental de Delphine.

            Seulement voilà, il faut avancer avec prudence et délicatesse. La marge de manœuvre de Niaou est très réduite. Au moindre faux pas, elle risque de voir Delphine s'enfoncer dans son mutisme à tout jamais. Puisque visiblement, son mari est au centre de ses préoccupations, Niaou ne doit pas en parler. Elle doit coûte que coûte, amener sa belle amie à la délivrance, mais sans pour autant utiliser de forceps. L'accouchement doit se faire naturellement, sans douleur. La douceur, la tendresse, sont les atouts privilégiés, qui vont être usités habilement. Rien de tel que la chaleur d'un regard, et la complicité de cette amitié sincère. C'est dans cette direction, que l'infirmière décide d'orienter leur conversation :

    - Tu sais… Je ne suis pas encore partie !… Je vais attendre la dernière minute… Je dois encore régler pas mal de problèmes à Genève !… Tu sais ce que c'est avec toutes ces maudites administrations !… Étant donné que je dois quitter la Suisse, je vais devoir récupérer mon deuxième pilier… Et là… Je ne te dis pas les tonnes de lettres que j'ai déjà faites !…

    - Ma pauvre… Je ne suis pas la seule à avoir des soucis…

    - J'en ai tellement marre par moment, que j'aurais envie de partir sans même prendre mon argent !… C'est dire à quel point je suis fatiguées de toutes ces tracasseries…

            De minute en minute, le climat de confiance s'instaure. En se posant en victime, Niaou sait très bien où elle veut en venir. Pas à pas, elle entraîne Delphine à la compassion, qui, si tout fonctionne bien, lui permettra de s'ouvrir définitivement. Pour se faire, Niaou n'a pas à forcer ! Tout ce qu'elle raconte à son amie est la stricte vérité. Être étranger en Suisse, ce n'est pas de tout repos. Elle est exclue de toutes les élections et doit de ce fait, se contenter de subir sans rien dire ; à l'instar de milliers d'autres individus, qui sont dans le même cas ! Ajoutons à cela le fait qu'elle soit noire, pour comprendre ce qu'elle doit endurer pour gagner sa vie. Plus elle avance dans le récit de ses mésaventures, plus elle sent que Delphine adhère à son projet de partir :

    - De toute façon, qu'ils soient d'accord ou pas, ils devront te le verser ton deuxième pilier !… Il y a des lois ne te fais pas de souci !… Ma pauvre… Comme tu dois souffrir de tout ça !…

    - Eh oui que veux-tu… Ici, j'en connais plus de la moitié qui attend que je pète les plombs… Alors tu vois… Je me ronge les ongles pour me calmer !…

            Délicatement, Delphine prend la main de Niaou dans la sienne. Effectivement, elle constate avec effroi les dégâts provoqués. L'extrémité des doigts de l'infirmière est presque en sang. Elle reste un court instant silencieuse, caressant avec une extrême douceur tous les doigts meurtris. La sensation de bien-être de Niaou, qui ferme les yeux, n'échappe pas à Delphine. Grâce à ce petit échange on ne peut plus anodin, les deux jeunes femmes ressentent au même instant des frissons de bonheur les envahir. Pourquoi arrêter ces caresses ? Delphine prolonge à présent ces attouchements délicieux jusqu'au poignet. Le ballet se ses doigts, parcourant la surface de la main de Niaou, les enveloppe dans une aura merveilleuse.

            D'une manière plus intense encore que les fois précédentes avec Stéphanie, Delphine ressent des vibrations sublimes. Son corps tout entier est envahi par une multitude de frissons, qui lui procurent un plaisir incommensurable. Elle n'est pas la seule d'ailleurs, à vivre des instants aussi délicieux. Niaou en effet, transportée sur une autre galaxie, se laisse bercer par ces mouvements délicats sur ses mains. Les sourires échangés depuis quelques semaines, se font de plus en plus doux et tendres. Les regards, tout aussi affectueux et pleins de mille feux d'affection, soulignent graduellement cette évolution. C'est le moment ou jamais, de consolider les liens qui se sont tissés entre elles.

            L'infirmière vient s'asseoir sur le lit, tout près de Delphine. Sans dire un mot, elle lui prend les mains, qu'elle serre dans les siennes. Apaisée, sécurisée, la malade accepte sans le moindre scrupule l'amour que Niaou est en train de lui offrir. L'attirance physique est visiblement réciproque. A ce niveau, l'infirmière sent bien que sa douce compagne, est encore ignorante de certains sentiments. Pour rien au monde elle ne veut prendre le risque de l'affoler, avec des gestes qui trahiraient la flamme qui brûle en elle. Car une autre dimension est en train de naître pour Delphine et Niaou. Un sentiment de tendresse et de désir partagé, qui confère à ces instants une sérénité totale. Elles ne se lassent pas de se regarder, laissant à leurs corps le soin de profiter de cette volupté affective.

            Les deux femmes sont très belles. Le corps de Niaou est un modèle de perfection. Celui de Delphine est quant à lui, au moins aussi parfait ! C'est dire avec quelle convoitise, la plupart des médecins s'affairent autour d'elle ! A en juger l'incandescence dans les yeux de Niaou, il n'est pas présomptueux d'imaginer qu'elle affectionne et se délecte dans l'amour au féminin. La mode est certes depuis quelque temps, à la bissexualité. Ce sera, selon les enquêtes effectuées par les médias, une sorte de reconnaissance de valeurs. A condition toutefois, que l'esprit obtus de certaines personnes admette le bien fondé de ce phénomène grandissant. Les tabous, les préjugés, sont autant de barrière érigées sur le chemin de l'amour, qu'il soit masculin ou féminin. Pourtant, l'infirmière se montre très prudente, presque maladroite :

    - J'avoue que j'ai du mal à exprimer ce que je ressens Delphine…

    - C'est pareil pour moi tu sais…

            Une chose est certaine, c'est que les deux jeunes femmes sont brûlantes de passion. Inutile de dire que ni l'une ni l'autre, n'a envie d'interrompre ce délicieux manège. Pour autant, elles ne font rien qui puisse en dénaturer la valeur essentielle. Chacune de son côté, elles comparent en secret ce qu'elles vivent en ce moment, par rapport à ce qu'elles ont déjà vécu. Delphine avant tout, mesure avec authenticité la différence entre Niaou et Stéphanie. Pour la kiné, c'était le sexe pour le sexe, et rien de plus. Tandis que Niaou, est en train d'exprimer tout ce que son cœur est en mesure d'offrir, bien avant que son corps ne le traduise. Néanmoins, Delphine se garde bien de ne pas dévoiler ce que Stéphanie lui a en partie, fait découvrir. Elle profite intensément de l'instant présent, sans pour autant jeter le discrédit sur l'autre infirmière.

            Elle se contente d'apprécier comme il convient, les deux situations. La brutalité du vice, opposée à la douceur de l'amour. La transition entre les deux tendances est assez marquante, pour apporter à Delphine la noblesse de la pureté des sentiments. Tout ce qui est dicté, voire régi, par les seules pulsions, devient très vite avilissant. Si le corps n'est pas guidé par autre chose, que le seul attrait physique, l'être humain devient esclave. En quelques secondes, Delphine est à même d'établir ces comparaisons, qui effacent du même coup, tout sentiment de culpabilité. Comme par magie, tout devient limpide, dénué d'interrogations. A cet instant précis, elle prend conscience des dégâts qui sont provoqués par un excès de croyance.

            Jusqu'à ces minutes angéliques, comme tout un chacun, Delphine éprouvait naïvement, une sorte de répulsion vis-à-vis de certaines pratiques. Quand elle voyait deux hommes ou deux femmes, dans la rue, s'embrasser sans manière, elle était très mal à l'aise. Certes, elle n'a jamais éprouvé de sentiment réprobateur, mais elle ne partageait nullement ces idées. Aujourd'hui, clouée sur son lit d'hôpital, elle balaye d'un coup de baguette magique, ses anciens préjugés. Ce qu'elle éprouve en ce moment, prend soudain une dimension exceptionnelle. Elle est là, la tête appuyée sur la poitrine de Niaou, se laissant cajoler comme une enfant. Personne, en dehors de Laurent, ne lui avait procuré pareil bien-être. Ce qui veut bien dire, que l'amour est au rendez-vous !

            L'infirmière, émue par cette douceur exquise, ne peut qu'amplifier les effets produits. Dominant le corps de Delphine, elle voit bien que les seins de son amie sont tendus à l'extrême. Sagement, et très respectueusement, elle ne la brusque pas. Elle se contente de l'aider à faire la lumière dans son cœur. D'une main tremblante, la ravissante Africaine caresse le front et les cheveux de Delphine. Mettant à profit ce climat de tendresse, la patiente se confie :

    - Tu sais… Je ne sais pas comment tout ça va finir… Patrice est allé jeter un œil à la maison et… il y a de quoi s'affoler !… Les banques d'un côté, les compagnie d'assurances de l'autre, tout le monde s'est juré de nous ruiner !… Non seulement on est sans argent, mais si Laurent ne trouve pas de travail, j'ai bien peur qu'on ne soit condamnés à vendre la maison !… Les huissiers, les menaces, les dettes… Mon pauvre Poussin est bien seul face à tous ces requins… Et moi je suis là… comme une idiote… sans pouvoir rien faire !…

            Lentement mais sûrement, elle vide le contenu de son émotion si dure à refouler. Au fur et à mesure qu'elle progresse dans son récit, Niaou éprouve une envie folle de se révolter. Indignée, ulcérée, elle adhère sans réserve à l'écœurement de la malade. C'est la première fois qu'elle entend parler de telles inepties. Comme dans son propre pays, certaines mentalités mériteraient d'être rectifiées avec une vigueur absolue. Oui mais voilà ! La machine judiciaire s'est mise en marche et à moins d'un miracle, le couple est condamné à en subir les extravagances. L'effet produit par cette délivrance de Delphine, dépasse les espérances de Niaou. Au fur et à mesure que son amie raconte les bassesses qu'ils doivent surmonter, son visage s'illumine et rayonne :

    - Je connais mon Poussin… J'ai peur qu'il finisse par craquer complètement et là… Je redoute le pire !… Je sais qu'il a déjà collé l'assureur adverse contre le mur !… Si ça se limite à ça, c'est bien le moindre mal !… Hélas, si son entretien aujourd'hui n'aboutit pas sur un emploi, je ne donne pas cher de la peau de ces fumiers !… Tu imagines la suite comme moi !… Au fond, les dettes ce n'est pas mon souci majeur… Plaie d'argent n'est pas mortelle comme on dit !… Si on arrive à s'en sortir, il y a mon handicap !… Comment pourra-t-il vivre aux côtés d'une femme qui est incapable de se lever de son fauteuil ?… D'accord, il m'adore… Mais… Un homme c'est un homme !… Même si avec Natacha ce n'est purement que physique, qui me dit qu'il ne va pas s'y attacher ?…

    - Tu veux dire que… Natacha est sa maîtresse ?… Je ne savais pas !… Mais ne t'inquiète pas ma puce… L'amour est trop pur et intense, pour être effacé… Laurent n'est pas le genre d'homme à se laisser griser par le sexe, au point d'en faire souffrir sa Bibiche…

    - Je sais… En attendant, je sais surtout qu'il souffre cruellement… S'il a maigri comme ça et qu'il soit devenu presque une loque, c'est bien que cette situation le mine totalement !… Je le connais, je sais qu'il panique vite… Dès qu'il se sent dépassé par les événements, il angoisse et… j'ai peur Niaou !… Plusieurs fois dans mes rêves, j'ai imaginé le pire… Tout à l'heure encore, quand j'ai hurlé… Eh bien je le voyais attaché à un mur… Des hommes et des femmes le frappaient… C'était atroce… Chaque fois qu'il m'appelle sur le natel, j'ai l'impression que c'est pour me dire qu'il est en prison… Je devrais être rassurée de le savoir en compagnie de Patrice, mais… Je suis encore plus angoissée quand ils sont ensemble !… Mon frère est encore plus vindicatif que lui !…

    - Tu sais quoi ?… On va refaire les lois… On va voter plein de trucs qui permettront d'effacer les dettes… Ne t'en fais pas Delphine… Tout va bien se terminer… Souvent la nuit, et même le jour aussi, je vois plein de messages qui m'arrivent… Le monde est ce qu'il est, on ne pourra rien faire pour le changer !… Tant que les gens seront égoïstes, la vie sera une galère pour la plupart d'entre nous… Alors on va déclarer la guerre aux imbéciles et aux hypocrites… D'accord ?…

            Cette petite galéjade à propos des moralités, est suffisante pour détendre l'atmosphère. Suffisante aussi, pour permettre un pas de plus de l'une vers l'autre. Avec amour et une sensualité extrême, Niaou efface les dernières traces de larmes sur les joues de Delphine. Les caresses se prolongent, sur les joues tout d'abord, puis le front. Les effets dépassent tous les espoirs de l'infirmière. Très réceptive à ces douceurs inattendues, Delphine affiche un plaisir non dissimulé. Poussant de petits soupirs de bien-être, tout en fermant les yeux, elle attend visiblement bien davantage. Après un petit bisou sur le front, tout aussi productif d'effets miraculeux sur le corps de sa ravissante amie, Niaou accentue les finesses dans ses ondulations. Le corps de Delphine est en feu.

            Au même moment, on retrouve une situation analogue dans le bureau de Gégé. Deux de ses filles, très habiles et expertes, s'adonnent à leur jeu préféré. Pour apporter à Laurent, la preuve indiscutable du plaisir procuré par les accessoires, les deux nanas s'envoient en l'air sans tricher. C'est la première fois, que Laurent assiste à des ébats aussi endiablés entre deux femmes. Il n'est pas hypocrite, au point de s'en offusquer. Patrice pour sa part n'en peut plus :

    - Bon… C'est bien joli les enfants… Mais… Moi j'ai bien envie d'essayer les mannequins… C'est pas le tout de mettre le feu… Il faut penser à l'éteindre aussi !…

    - Mais… Elles sont là pour ça mon ami… Et… Toi aussi Laurent bien sûr !… Ne sois pas plus timoré que tu ne  l'es vraiment !…

    - Non merci !…

            Est-ce la présence de son beau-frère qui perturbe Laurent ? Toujours est-il qu'il préfère ne pas se laisser emporter dans ce tourbillon sexuel. Patrice est beaucoup moins suspicieux ! Les principes, les préjugés, les tabous et leurs contingences d'inepties, il s'en tamponne ! Il faut dire qu'il est entre des mains expertes, ce qui a pour effet de le transporter très vite, au firmament de l'extase. Laurent a mieux à faire. L'inventaire de la panoplie du parfait obsédé s'achève. En quelques minutes, il vient de survoler tout ce qui, de gré ou de force, conduit certains individus à des excès pervers. Pour lui, l'heure est venue de passer aux choses sérieuses. Car jusqu'à maintenant, il n'a pas encore été soumis aux propositions financières :

    - Je crois qu'il serait temps d'examiner le contrat ?…

    - En effet… D'ailleurs, je l'avais déjà sorti… J'en ai toujours un ou deux d'avance… Car hélas, les bons commerciaux sont aussi rares que les politiques honnêtes !… Les uns disparaissent avec les accessoires… Les autres s'en servent abusivement, ce qui me vaut des plaintes pour abus sexuel régulièrement !…

    - Il n'y a pas de quoi s'enflammer à dire vrai !… Quand à ma probité, si vous en doutez, mieux vaut ne pas donner suite à notre entretien !…

    - Jamais de la vie mon cher Laurent !… Tu sais… Je ne paye pas de mine comme ça, mais derrière le vendeur de sexe, se cache un fin psychologue…

            Les deux hommes se regardent avec une intensité profonde. Ils se comprennent, c'est évident, ce qui leur permettra réciproquement, de ne pas atermoyer et d'aller droit au but. Laurent est déterminé ce qui n'échappe pas à Gégé. De son côté, le futur employé ressent une certaine droiture chez son employeur. Certes, il est ce qu'il est, empereur au royaume du sexe. Cela ne l'empêche pas d'offrir à qui sait l'intercepter, une valeur humaine authentique. Rien de tel qu'un tel climat de confiance, pour envisager une collaboration fructueuse. Laurent a un gros besoin d'argent, et Gégé pour sa part, n'attend qu'une chose de son poulain : qu'il s'investisse pleinement ! Ce que Laurent ignore encore en ces minutes cruciales, c'est que Gégé a les bras longs ; très longs même !

            Sitôt que le contrat est entre les mains de Laurent, Patrice réagit au quart de tour. Rapidement, il se rhabille, délaissant le charme explosif de ces copines au profit des intérêts de son p'tit frère :

    - Doucement les amis… On se calme… Je veux voir moi aussi le contrat p'tit père !…

    - Tu n'as plus confiance en ton ami Patrice ?… Tu me connais voyons… Jamais Gégé n'a voulu arnaquer qui que ce soit !…

    - Y'a un début à tout mec… J'ai pas envie que mon frangin soit ta première victime… Vu ?…

            Laurent est amusé par la scène. Patrice, le pantalon dans une main et dans l'autre sa paire de chaussette, essaie de lire le contrat tout en s'habillant. Le plaisir c'est une chose, mais l'avenir du couple est autrement plus important. Très vite, ayant repris une attitude moins équivoque, il peut se concentrer sur ledit contrat. Ils sont loin des huit mille francs dont parlait Patrice :

    - Eh… Vieux machin !… On s'était mis d'accord pour huit mille balles au téléphone ?… Et là, je vois écris deux mille ?… Non mais ça va la tête ou quoi ?… Tu crois que Laurent va vendre tes saloperies pour deux mille balles ?…

    - Reste calme tu veux ?… C'est le contrat type… On va se mettre d'accord à présent sur le salaire le plus adapté ?… Qu'en penses-tu Laurent ?…

    - Je ne connais pas les barèmes de la profession !… Mais effectivement, deux milles francs en salaire fixe, c'est vraiment pas ragoûtant !…

            Immédiatement, Gégé reprend le contrat. Après quelques secondes de silence, il préfère prendre congé des filles. Après tout, elles ne sont pas sensées être informées sur le salaire des employés. Ce petit détail n'échappe pas à Laurent, qui apprécie comme il convient, cette marque de respect à son égard. Ce qui veut sous-entendre, en filigrane, que les nanas ne doivent pas gagner des mille et des cents ! En attendant, calmement mais fermement, Gégé les congédie :

    - Allez les filles… Remballez vos outils et allez jouer ailleurs… On vous appellera si on a besoin de vous… Ah… Avant de partir, prévoyez d'être à la disposition de Laurent… Il sera en quelque sorte votre mentor à partir d'aujourd'hui !… Vous lui obéirez au doigt et à l'œil c'est clair ?… Sinon, vous serez remerciées sans autre forme de procès !…

            Le ton est ferme et résolu. Ce petit aparté, à propos de la mise à disposition des filles, signifie que Gégé veut absolument convaincre Laurent de travailler pour lui. Elles seront avec lui chaque fois qu'il aura besoin de faire une démonstration avec les objets typiquement féminins. C'est en tout cas, ce qu'il vient d'expliquer à son futur commercial. Il souligne au passage qu'il aura à faire à des clientes encore plus perverses que la plupart des hommes. Elles sont certes moins nombreuses, en apparence tout du moins, mais leurs exigences dépassent l'entendement ! Laurent aura donc bien besoin de ses assistantes, pour argumenter ses ventes. Ces quelques détails précisés, ils reprennent le cours de la discussion. Point par point, tout ce qui pourrait porter à confusion, est rayé. Il n'y a pas que le salaire, loin s'en faut !

            Les clauses d'exclusivité sont, entre autres, des plus contraignantes. Non exhaustives, elles sont là principalement, pour empêcher le commercial de s'octroyer la propriété du matériel vendu. Gégé a été berné trop de fois, comme il l'a expliqué à Laurent. Il en est de même pour la non-concurrence. Durant toute la validité du contrat, et pendant cinq ans en cas de rupture de celui-ci, Laurent n'aura pas le droit de travailler pour un autre employeur spécialisé dans cette branche. Avant de convenir réciproquement d'un salaire adéquat, il est fondamental de passer en revue tous les volets du contrat ce que Laurent ne conteste nullement :

    - Vous avez raison d'être aussi exigeant Gégé… Je ne conteste pas les termes du contrat… Si ce n'est pour l'instant, l'aspect financier !…

    - Mais… Nous allons y venir… Ne te fais pas de souci… De toute manière, tu ne signeras rien tant que tu ne seras pas satisfait… Je ne peux pas être plus honnête, n'est-ce pas ?

            Patrice ne dit rien, jugeant que Laurent est suffisamment avisé pour défendre ses intérêts. Cela ne lui interdit pas naturellement, de relire après son beau-frère, les paragraphes qui sont biffés. Deux avis valent mieux qu'un, c'est bien connu. Cependant, et Patrice le sait, Gégé a la réputation d'être correct en affaire. Dans ce milieu corrompu et mafieux, c'est un gage de sérénité assuré. L’offre est portée à quatre mille francs en fixe, vingt pour cent sur les ventes, plus les frais. C'est toujours mieux que rien ! Pour l'organisation de son travail, Gégé a tout prévu :

    - Tu ne t'occupes de rien… Les filles prendront tes rendez-vous, et ton seul travail sera d'aller sur place et vendre… Je ne veux pas que tu perdes ton temps en cherchant les clients…

    - Je vois précisé sur le contrat… au chapitre des défraiements… Qu'une somme forfaitaire de mille francs me sera allouée chaque mois… Mille balles c'est un peu court… Car si je m'en réfère au secteur de vente attribué, quand je vais aller prospecter dans l'Ain et en Savoie… La somme sera vite engloutie !…

    - Tu as raison… Je ne vais pas discuter… Disons le double, ça te va ?… Étant donné que le gros de ton travail se déroulera sur Genève, globalement avec deux mille balles par mois tu t'en sortiras je pense ?…

            En dépit de la réticence de Patrice, Laurent accepte. Tous les détails ayant été passés en revue, plus rien désormais, ne s'oppose à la signature du contrat. D'accord, et c'est ce qui fait tiquer son beau-frère, le salaire est réduit de moitié ! Cela ne traumatise pas Laurent pour autant. Après tout, il n'en sera que plus motivé pour vendre. Avec sa commission sur le chiffre d'affaires, en plus de son fixe et des frais remboursés, il peut en s'arrachant les tripes, parvenir à assurer des payes dignes de ce nom ! Rien de tel qu'un salaire minimum, pour garantir un rendement optimum. Ce qui tue les sociétés qui emploient des commerciaux, c'est précisément le confort excessif des salaires offerts. Plus le vendeur a une paye fixe élevée, moins il cherche à vendre. Dans le cas présent, c'est le vendeur qui fera son salaire, au prorata des efforts engagés. Ce n'est pas très valorisant certes. Si cela peut leur éviter de se retrouver fichés aux poursuites, c'est l'essentiel !

            Respectant la tradition, une fois le contrat paraphé par les deux parties, au titre de la bienvenue dans l'entreprise, Gégé remet une enveloppe à Laurent :

    - Tiens… C'est la tradition… Ce n'est pas grand chose, mais c'est comme ça… J'estime que dix mille balles, pour t'accueillir parmi nous, c'est le moins que je puisse faire !… Longue vie à toi mon cher Laurent… Et… A Delphine aussi bien entendu !…

    - Je… Je ne sais pas quoi dire Monsieur Gégé… C'est… Merci…

    - Pour commencer, je t'interdis de m'appeler monsieur… Et encore moins de me vouvoyer… Nous formons désormais une équipe…

            Laurent a le plus grand mal à contenir ses larmes. Est-ce vraiment la tradition comme le prétend son patron ? En attendant, cette somme rondelette va leur enlever une sacrée épine du pied ! Non seulement il va épurer ses dettes majeures, auprès des services industriels pour l'électricité, et du téléphone, mais en plus, il pourra conserver sa voiture ! En cet instant d'euphorie, il ne peut pas penser à personne d'autre, qu'à sa Bibiche ! C'est bien à cause de cela que subitement, il perd un peu de son allant. Comment va-t-il lui annoncer la nouvelle ? Sera-t-elle aussi enthousiaste, quand elle saura comment il va devoir travailler ? Laurent est soudain plongé dans les profondeurs de son néant, loin des fastes exubérants des autres invités. Car bien entendu, Gégé a tenu à présenter son bras droit aux autres employés !

            Heureusement, Patrice est encore là pour le sortir de ses pensées :

    - Alors p'tit frère… T'es heureux au moins ?… Qu'est-ce que tu attends pour appeler ta chérie ?… Je suis sûr qu'elle va être ravie…

    - Tu as raison… Je vais lui téléphoner…

    - Qu'est-ce que tu as ?… T'en fais une tronche ?… Tu regrettes ?… J'sais pas c'que j'donnerais pour prendre ta place !…

            Seulement voilà !… Il n'est pas à la place de Laurent. Patrice voit la situation à son niveau de célibataire, qui n'a de compte à rendre à personne. Par contre, pour son beau-frère, le son de cloche est différent. Non seulement Laurent vénère sa divine Delphine, mais il va très vite être plongé dans cette atmosphère de sexe à outrance, qui amplifie son angoisse. L'imbroglio est à son apogée, ce qui l'entraîne dans les profondeurs de la méditation. D'un côté, grâce à cet emploi providentiel, leurs ennuis vont s'amenuiser. De l'autre hélas, qui peut prédire sans spéculer, dans quelles situations il va être impliqué ? Une aventure de temps à autre, comme avec Natacha par exemple, cela ne lui faisait pas peur. Mais comment pourra-t-il résister aux attraits flatteurs de ses deux assistantes ? Sans parler des clientes auxquelles Gégé faisait allusion tout à l'heure ! Tôt ou tard, c'est bien ce qu'il redoute en cet instant précis, Laurent risque de perdre les pédales. L'appétit ne vient-il pas en mangeant ?

            Il est tard. Laurent est épuisé. Du bureau de son nouveau patron, il s'enquiert de l'état de santé de son épouse :

    - Allô… ma chérie ?… Oui, c'est dans la poche… J'ai mon contrat signé… On va passer avec Patrice… Comment ça tu ne veux pas ?… Je t'adore mon amour… Mais non je t'assure, je vais très bien… Juste un peu de fatigue… Ajouté à l'émotion ça fait beaucoup… Bon d'accord… Je ne vais pas te mentir en te disant que je suis enchanté… Mais… Moralement, ça me fait du bien de me sentir mieux dans mes godasses !…

            A l'autre bout du téléphone, Delphine est aux anges. Visiblement, elle est beaucoup mieux. Il lui raconte succinctement son épopée, ce qui ne manque pas de lui redonner un peu de baume au cœur. Au fil de la conversation, elle sent bien que son mari n'est pas au mieux de sa forme. Est-ce le remords d'être obligé de vendre des articles érotiques ? Elle s'abstient de tout commentaire. De part son intuition, elle ressent bien que Laurent est angoissé :

    - Tu sais mon chéri, il ne faut pas te formaliser… Je sais très bien que tu vas évoluer dans un monde où le sexe est une religion… Je sais aussi, que celles et ceux qui en sont les adeptes, ne sont pas des Saints !… Ton sacrifice n'en sera que plus grand dans mon cœur… Quelle prime dis-tu ?… Non… Tu veux dire qu'il t'a offert dix milles francs ?… Mais c'est génial ça mon Poussin !… Mais non mon amour… Encore une fois, je vais très bien… Tu as besoin de te reposer maintenant… Tu viendras en pleine forme demain matin !… Je t'adore… Gros bisous mon chéri…

            Elle mourait d'envie de lui demander de venir la voir. En refermant son natel pourtant, elle sent bien qu'il est à fond de cale. Il est vraiment épuisé, elle en est consciente. Il est raisonnable qu'il rentre se coucher de bonne heure. Ce que Niaou visiblement, n'a pas envie de faire. Très vite, elle est informée de la situation et manifeste un enthousiasme merveilleux :

    - Mais c'est magnifique ma chérie… Enfin vous voilà sur le bon chemin… Tu vois… Dieu ne laisse jamais ses brebis dans le malheur trop longtemps…

            C'est l'occasion ou jamais d'approfondir la relation, dans laquelle les deux jeunes femmes se sont investies jusqu'ici. Prenant Delphine dans ses bras, Niaou la serre très fort contre son cœur. Elles restent un instant immobiles, se délectant dans cette atmosphère sensuelle, qui de plus en plus, leur apporte ses bienfaits. Sans la moindre fausse pudeur, Niaou franchit une étape importante. Après avoir relâché un tant soit peu son étreinte, elle s'écarte de Delphine. Ses mains entourent le visage de son amie. Les souffles deviennent de plus en plus saccadés. Elles ne se quittent pas des yeux. La profondeur de leur regard, n'a d'égal que l'intensité des frissons qui les enveloppent. Lentement, les deux femmes se laissent aller dans ce délicieux manège. Une caresse puis une autre, à tour de rôle, les deux femmes échangent avec délice, dans le silence complice de leur passion, tout ce qu'elles n'ont pas encore le courage de s'avouer.

            Brûlantes de désir, envoûtées pas cet attrait grandissant, elles se rapprochent l'une de l'autre. Leurs visages ne sont plus qu'à quelques petits centimètres. Les yeux se ferment lentement, les soupirs s'amplifient. Un petit bisou sur le front, puis un autre encore plus fébrile sur la joue, cette fois elles ne cherchent plus à dissimuler quoi que ce soit. Pour la première fois, après cette série de prémices langoureux, les lèvres se frôlent. Le corps de Delphine le premier, se raidit au maximum. Plus question de reculer, inutile de dissimuler, seul l'abandon leur permettra d'assouvir sereinement cette envie qui les unit. Dans une étreinte encore plus intense, elles échangent enfin leur premier baiser. Dès cette minute, les deux amantes ne sont plus sur terre. La fougue remplace la timidité, le désir absolu peut enfin s'avouer sans détour.

            Sans perdre une seconde, les mains à leur tour accentuent le brasier qui s'étend dans leurs corps. Grisée par ce plaisir intense, Delphine a du mal à contenir les gloussements de bonheur qui, avec volupté, s'échappent de sa bouche. Niaou est entrain de la transporter au septième ciel. Après avoir libéré les seins de Delphine, de leur fragile protection, elles les embrasse à tour de rôle, tout en les caressant d'une main experte. Cette fois, Delphine n'en peut plus. C'est la première fois de sa vie, c'est une évidence. En attendant, elle s'abandonne à une jouissance totale. Accompagnée d'une série de cris caractéristiques, elle parvient au sommet de cet amour au féminin, jusque là inconnu. Niaou, plus délicate que jamais, relâche un peu son étreinte. Delphine a besoin de reprendre ses esprits, après cette première envolée sensuelle.

            L'infirmière pose sa tête délicatement, sur la poitrine de Delphine. Elles restent ainsi enlacées quelques minutes, partageant ce plaisir exquis. Comment va réagir Delphine ? Et si par malheur, ce qu'elle vient de vivre ouvrait subitement les portes du regret ? Loin de toute attente, Niaou est fort agréablement surprise d'entendre son amie lui avouer son bonheur :

    - C'est… C'est sublime… Merci ma chérie… J'espère que ce n'est qu'un début ?… Tu ne peux pas savoir le bien que tu viens de m'offrir… Non seulement j'ai pu enfin surmonter mes tabous, mais en plus, j'ai pu accepter qu'une femme me donne autant de plaisir que mon mari…

    - C'est différent… Mais c'est tout aussi naturel et sincère… Presque toutes les femmes tu sais, sont comme nous… Seulement, elles ne veulent pas l'avouer…

            Ce qui est valable pour les femmes, l'est aussi pour les hommes. Car, et c'est ce que Niaou essaie d'expliquer à sa compagne, tous les individus, qu'ils soient hommes ou femmes, sont également pourvus des mêmes quantités d'énergies, mâles et femelles. Les fameux "Yin" et "Yang", dont tout le monde parle sans savoir de quoi il retourne exactement. Un potentiel d'énergie, qui est acquis dès le premier jour, pour permettre à chaque être humain d'effectuer son parcours dans son incarnation. Le Yin et le Yang sont répartis en quantité égale. Ce qui signifie, que suivant l'influence de l'une ou l'autre des énergies, la personne est tantôt féminine, tantôt masculine. Cela bien sûr, n'altère en rien l'apparence physique, mais influence considérablement le psychique. C'est ainsi que naissent les attirances pour le même sexe.

            Niaou ne peut qu'effleurer le problème, beaucoup plus complexe en vérité. Schématiquement, cela veut dire que tous les êtres humains, quels qu'ils soient, sont bisexuels dès la naissance. Encore faut-il le comprendre et surtout, l'admettre ! Ce qui est précisément, à l'origine de tant de conflits et de méprises, d'où émergent des drames injustifiés. Depuis que l'homme existe, l'attirance pour le même sexe a toujours existé. La nature elle-même n'offre-t-elle pas des centaines d'exemples de bisexualité ? Combien de plantes, de races de poissons et bien d'autres animaux encore, sont à la fois mâle et femelle ? Est-ce que cela choque les êtres humains ? Pourquoi dans ce cas, alors que l'individu est un animal avant tout, n'aurait pas le droit à la même reconnaissance ? L'élève Delphine, est particulièrement attentive aux propos tenus par l'infirmière. Naïve, crédule, elle était loin de supputer tout ce qu'elle découvre émerveillée :

    - Alors si je comprends bien tout ce que tu viens de me dire, nous sommes toutes et tous des hommes et des femmes par moitié ?… Alors pourquoi cette différence de sexe ?… C'est bête je sais, mais j'ai du mal à comprendre !…

    - Pour les plantes, les animaux, ou les humains, le principe de reproduction est identique… Il y a la fécondation, puis la naissance… En dehors des grossesses in vitro, comment la petite graine pourrait entrer dans le ventre de la femme ?… Eh oui… Le sexe de l'homme sert avant tout à cela !… En dehors de nous apporter du plaisir quand même !…

            Si Delphine avait pu se sentir un peu coupable, de s'être laissée embarquer dans cette relation avec Niaou, après ces explications, elle éprouve comme une béatitude. Certes, le mécanisme par lequel l'alchimie se produit, pour aboutir à un échange sexuel avec un partenaire du même sexe, reste confus. Néanmoins, elle prend conscience que c'est dans la nature des choses et que lutter est presque une idiotie. Chassez le naturel, il revient au galop ! Plus les gens essaient de minimiser ces phénomènes, plus ils s'en rapprochent inconsciemment. C'est en tout cas ce qu'affirme Niaou :

    - Tôt ou tard, quand le moment est venu, personne n'échappe à ces règles… Reste à éviter les excès auxquels malheureusement, on assiste en ce moment !… Les violeurs… Les pédophiles… A mon avis, s'ils avaient admis qu'ils pouvaient être bisexuels, ils n'auraient pas sombré dans cette déchéance !…

            Elle a raison, Delphine adhère tout à fait à cette analyse sur l'origine des déviations, qui font d'un individu, un être abject et répugnant. Les parents, la religion, la société également, sont autant de facteurs aggravants. Réprimandés par les uns, réfutés par les autres, à chaque échelon de sa vie, l'être humain est confronté aux dures lois de la société. Même si certains états essaient d'admettre enfin cette réalité, en accordant notamment aux homosexuels le droit de vivre ensemble, il reste de très gros progrès à faire. Le jour ou enfin, tout ce qui est encore banalisé et marginalisé, devient légal et autorisé, bien des perversions cesseront d'elles-mêmes ! Delphine est tellement subjuguée par les propos tenus par son amie, qu'elle ne réalise même pas ce qu'elle est en train de faire. Sa main libre en effet, caresse les cuisses de l'infirmière. Ce qui naturellement provoque quelques doux frissons…

            Tout comme dans le sexe shop, où l'ambiance s'est quand même un peu atténuée. Ce qui n'interdit pas aux deux assistantes, de s'adonner à leur jeu préféré… Il est passé dix-huit heures et le magasin vient de fermer ses portes. Laurent, en accord avec Gégé, commencera son travail dès le lundi suivant. Ce qui lui laisse quatre jours pour se familiariser avec ses accessoires, autant qu'avec ses deux adjointes. Patrice hélas, qui doit remplacer un collègue pour la nuit à la caserne, est obligé de presser le pas :

    - C'est pas le tout p'tit frère… Mais dans deux heures je dois être à la caserne !… Désolé Gégé, mais comme c'est moi qui pilote, il n'a pas le choix !…

    - Mais on pourra le raccompagner sans problème !…

    - Non, c'est très aimable à toi Gégé… Mais… Je crois que j'ai vraiment besoin de faire un peu le vide autour de moi !… On y va p'tit frère… Je passerai demain dans la journée…

            Gégé n'insiste pas. Il sent bien que Laurent est au bord des larmes. En quelques heures c'est vrai, il est passé du statut de mari modèle, à celui de collaborateur sexuel ! Il en a sans doute plus vu, et appris, durant ce laps de temps, que durant toute sa vie. La sagesse impose donc qu'il rentre chez lui et prenne un peu de recul. Les deux compères terminent donc leurs coupes, avant de prendre congé. Gégé compte énormément sur Laurent, et en lui serrant la main pour lui dire au revoir, il ne cache pas tous les espoirs qu'il investit sur lui :

    - Tu sais Laurent, je ne suis pas un Saint, loin s'en faut !… Moitié mafieux, moitié corrompu, je suis ce qu'on appelle communément un truand !… Je suis là pour satisfaire la clientèle avant tout… Et vois-tu, seul, je n'ai plus la force !… C'est dingue ce que le cul ça épuise !… Mais une chose est sûre, c'est que j'ai une confiance aveugle en toi… Ne me trahis pas, et crois-moi, tu verras ce que c'est que la reconnaissance !…

    - Je n'en doute pas une seconde Gégé… C'est pour ça que j'ai accepté !… A demain… Et… Merci encore pour l'enveloppe !…

            Laurent et Patrice disparaissent très vite au détour d'une rue. Ce qui empêche le nouvel agent commercial, de voir quelques larmes perler sur les joues de son patron. Eh oui, Gégé est pourri, il le sait et ne s'en cache pas. Mais il sait surtout, qu'il n'a pas le droit d'afficher le meilleur de lui-même, surtout devant ses employés. Pourquoi pareil intérêt pour Laurent ? N'y aurait-il pas là-dessous, un brin de désir mal dissimulé ? Compte tenu de son activité, il est évident que le sieur Gégé a goûté à l'amour dans toutes ses formes ! Qu'il éprouve une affection profonde pour son jeune employé, n'est donc pas à exclure. Laurent sera-t-il aussi ouvert que son épouse vient de l'être si d'aventure, Gégé vient à lui proposer la même relation ? Comme le disait Niaou, cette bisexualité est latente chez tous les humains, sans exception ; Laurent compris !

            Dans la voiture de Patrice, une fois de plus, Laurent s'enfonce dans son silence intérieur. A deux reprises, il sort son natel, puis le range aussitôt dans la poche de sa veste. Pourquoi est-ce qu'il ne veut pas appeler sa petite femme ? Il en meurt d'envie, mais quelque chose le retient. Heureusement une fois de plus, la énième depuis ce matin, Patrice est là pour le sortir de son néant :

    - Alors frangin… Tes impressions ?… Plutôt sympa Gégé, non ?… Tu verras… Autant il est véreux, autant il a le cœur sur la main !… Et crois-moi, il vaut mieux être bien avec lui, car il a une équipe de tueurs pas piqués des vers !…

    - Oui… Sympa en effet !… Difficile de le cerner véritablement, mais de prime abord, il a l'air régulier… C'est tout ce qui compte !…

    - Tu sais p'tit frère, faut pas te formaliser avec les nanas !… Il vaut mieux te vider les burnes de temps en temps… plutôt que de voir une armée de spermatos te déclarer la guerre en pleine nuit !…

            Fidèle à lui-même en pareille circonstance, il essaie de divertir son beau-frère au mieux. Hélas, Laurent ne fait qu'esquisser un timide sourire. Sans le vouloir naturellement, Patrice vient en fait de mettre le doigt sur le point crucial, c'est à dire, les rapports que Laurent pourrait entretenir avec ses ravissantes collaboratrices ! Delphine aura-t-elle la même largesse d'esprit ? Résistera-t-il aux appels lancinants, de ces sirènes du sexe ? Quel que soit le produit qu'il vend, chaque commercial est soumis aux dures lois de la tentation. S'il s'agissait de chocolat ou de café, ce serait un moindre mal ! Mais dans sa situation, c'est de son corps dont il est question ! Du sien, et surtout de ceux des gens qu'il va rencontrer ! Il ne peut éluder de son esprit les propos de Gégé, relatifs aux caprices de certaines clientes.

            Il sort brusquement de ses pensées, en entendant Patrice éclater de rire. Il se tourne vers lui et s'aperçoit qu'il est pendu à son natel :

    - Mais ouais ma biche… Je serais là à l'heure ne t'affole pas !… J'espère que tu as pensé à mon petit cadeau ?… Elle s'appelle comment ?… Nadine… Bof !… Si elle baise bien c'est l'essentiel… A plus mon canard !… Excuse-moi p'tit frère… Mais je voulais savoir si le gars que je remplace ce soir… avait pensé…

    - A te fournir une poupée gonflable… ça va… J'avais compris !…

            C'est vrai que le moment est assez mal choisi pour parler de bagatelle ! Heureusement, la voiture arrive enfin à proximité de la villa. Le ton réprobateur de Laurent, a jeté un froid entre les deux hommes. Pour la première fois sans doute, depuis que Patrice s'adonne à ses plaisirs charnels, il réalise que tout n'est pas parfait dans son attitude. D'accord, il est célibataire comme il dit. A-t-il le droit pour autant, de s'amuser de la sorte, en disposant des femmes comme de vulgaires jouets ? Si le sourire est comme on dit, assez communicatif, l'amertume aussi ! Cette fois, c'est Patrice qui est plongé dans une brève méditation.

            Les derniers hectomètres s'effectuent dans le plus grand silence. Les deux hommes sont certes habitués, à ces petites querelles passagères. Aujourd'hui pourtant, le fossé qui les sépare, est plus profond qu'à l'accoutumée. La remarque de Laurent, a provoqué un véritable électrochoc dans le cœur de Patrice. Jamais, il n'aurait du embarquer son beau-frère dans cette galère ! Bien sûr, cela partait d'un bon sentiment. Sans compter que les dix mille balles offerts, vont éviter les pires ennuis au couple ! Avec un salaire régulier, le banquier l'a dit, tout deviendra possible ! Reste, et c'est là qu'il s'en veut à mort, l'omniprésence de ces nanas tuyaux de poêle, qui vont lui coller aux basques à longueur de journée ! En pensant à ces filles, Patrice revit la scène de tout à l'heure. C'est vrai, il le reconnaît humblement, là il a poussé le bouchon un peu loin ! Il déteste sentir son p'tit frère dans cet état presque second :

    - Bon… Dis-moi frangin… Si tu as l'intention de me faire la gueule, je préfère me casser tout de suite… La nuit porte conseil… Je sais, je l'admets… Je suis le roi des pieds dans l'plat !… Mais… J'aime pas te voir comme ça…

    - C'est rien… C'est moi qui suis un peu vieux jeu !… Quelque part je t'envie d'être aussi peu conscient !… Mais… Je ne te blâme pas pour autant… C'est vrai que tout ça m'affole… J'ai du mal à imaginer que ce soit possible, en ayant des principes comme ceux que j'ai !…

            Est-ce pour cette raison que Laurent s'enferme dans ce mutisme ? Il est prématuré de formuler la moindre hypothèse. Qui, se demande Patrice, n'éprouverait pas de signes de lassitude, après dix mois de lutte acharnée ? A bien des égards, il est en admiration devant son p'tit frère. Il le sait profondément amoureux de Delphine. Quoi de plus naturel, et merveilleux aussi, que de le voir se faire du souci pour elle ? La précarité de la santé de Delphine, opposée à l'opulence des excès dont il va devoir affronter les rouages, il y a de quoi c'est vrai occasionner quelques troubles. L'orage est vite oublié, et en même temps que la voiture entre dans la cour, le sourire s'installe de nouveau entre les deux comparses :

    - Tu devrais aller proposer tes accessoires à la vieille taupe à côté !… Je l'imagine bien en porte-jarretelles cette garce !…

    - On serait des fois surpris !…

            Cette fois, le rire est franc et spontané. Patrice n'en loupe pas une. Si la voisine est derrière ses carreaux, elle en sera pour ses frais ! En entrant dans la maison, Patrice essaie de remettre un peu de gaieté dans le cœur de Laurent. Il n'est pas trop tard, ils ont le temps de prendre l'apéritif. En dépit d'un déploiement intense de plaisanteries, Laurent est toujours aussi lointain. A plusieurs reprises, il essuie discrètement une petite larme au coin de ses yeux. Il va d'une pièce à l'autre, avec à chaque fois, un vêtement appartenant à Delphine. En le voyant ainsi bouleversé, Patrice a envie de décliner son remplacement. D'un autre côté, il le sait, Laurent a besoin de ces quelques moments d'isolement, pour mieux se concentrer. Lui imposer une présence n'est donc pas de bon aloi. Il convient de respecter cette forme d'intériorisation, ce que Patrice parvient à faire :

    - Scotch p'tit frère ?… Avé des bulles… ou sans les bulles ?…

    - Oui… Avec du schweppes s'il te plaît !… Tu m'excuses… Je vais ranger un peu tout le bazar qui traîne !…

    - Mais… Fais comme chez toi mon grand !… Je m'occupe de l'intendance !…

            Indéniablement, Laurent souffre. Sa femme lui manque cruellement. Patrice prend conscience du besoin marqué de solitude, émergeant des entrailles de Laurent. Il réalise surtout, le désastre que son nouvel emploi est en mesure de susciter en lui. Il le sait depuis le premier jour, son beau-frère voue à son épouse, une tendresse infinie. Comment a-t-il pu contenir tout cet amour durant ces longs mois de galère ? Plus que jamais, Patrice est en admiration. Son malaise est d'autant plus vrai et légitime, que jamais, de mémoire de bringueur, il n'a pris son beau-frère en défaut. Pas un mot, pas un geste déplacé vis-à-vis d'une autre femme.

            En le voyant déambuler, tel un automate, une chemise de nuit à la main, Patrice éprouve un choc réel. Laurent est-il en train de péter les plombs ? Ce serait le bouquet ! Néanmoins, Patrice ne dit rien, faisant comme si de rien n'était. Et si par hasard, Laurent avait une maîtresse ? Après tout, ce serait tout à fait compréhensible ! Cette version est plus séduisante aux yeux de Patrice, qui retrouve en partie son tonus. Il sert les apéritifs et appelle son p'tit frère :

    - Monsieur est servi !… Avé deux glaçons comme monsieur aime bien !… Si tu n'as pas assez de linge à laver, je t'apporterai le mien !… Moi je déteste… Et les nanas aussi…

    - C'est trop aimable !… Merci pour le whisky… Tchin !…

    - Santé p'tit frère… Dis-moi… Tu n'as besoin de rien c'est sûr ?…

    - Non, non… C'est chic de ta part… Mais je t'assure je n'ai besoin de rien… Je vais me préparer un bon petit repas, pour être en forme… A propos, tu es de garde demain ?…

    - Eh oui malheureusement !… Mais si tu as besoin tu siffles et j'accours… Avec le pin-pon c'est plus rapide… Ca me rappelle un p'tit souvenir ça !…

            Les deux hommes se regardent et éclatent de rire. Ils pensent en même temps à l'arrivée de Patrice, au restaurant de la Vieille Ville ! Ce n'est pas grand chose, mais ce petit moment de gaieté est suffisant pour permettre à Laurent d'échapper momentanément à ses tourments. En voyant son visage amaigri, à contre-jour de la lampe du salon, Patrice éprouve un frisson de honte. Comment Laurent en serait parvenu à ce degré d'affaiblissement, s'il avait une maîtresse ? Les traits tirés, les joues creusées, les yeux perdus dans cet océan d'affliction, il sait maintenant pourquoi, Gégé a eu envie de s'intéresser à lui. Un homme qui est à ce point marqué par les épreuves, a envie de prendre sa revanche. C'est un brin mercantile comme raisonnement, mais dans cet univers impitoyable, il n'y a que les plus forts qui survivent.

            Mieux vaut ne pas s'appesantir sur cet aspect réducteur. Laurent va s'en sortir, il en a les moyens et surtout, une envie aiguë! Il aurait sans doute préféré, vendre des vidéos à l'eau de rose, plutôt que des films de cul. Mais personne ne lui demande de faire carrière non plus ! Laurent le sait, Gégé est connu comme le loup blanc. Rien que sa manière de l'accueillir, prouve qu'il fera tout pour lui venir en aide. Là, Patrice ne donne pas cher de la peau de tous ces fumiers, qui ont tout fait pour anéantir le couple ! A l'idée de voir intervenir les gorilles de "papy capotes", comme il surnomme Gégé familièrement, Patrice en bave de plaisir ! L'heure tourne hélas. Il est déjà dix-neuf heures quinze. Juste le temps de s'en jeter un derrière la cravate :

    - C'est pas tout mais… On boit des bons canons chez toi p'tit frère… Mais… Ils sont rares !… Et en plus ça s'évapore !…

    - T'as pas fini tes comédies non ?… Tu te sers, fais comme chez toi !…

    - Encore un petit… Pour la route !…

    - Oui, je veux bien… J'ai déjà la tête lourde, mais ça ne fait rien !…

            Patrice prolonge au maximum sa présence. Un peu comme si une force indicible, le retenait par la manche, lui intimant l'ordre de rester. Une fois les verres remplis, avant de s'asseoir, il veut voir si oui ou non, Laurent a ce qu'il faut pour manger. Sans la moindre gêne, il va à la cuisine, ouvre le frigo, avant de jeter un œil dans les placards. A l'exception de quelques boites de conserves, la quasi totalité des commissions est encore là, intacte. Intrigué, Laurent vient le rejoindre :

    - Tu cherches quelque chose ?…

    - En d'autres circonstances, je t'aurai répondu… "un coin pour chier" !… Mais là… J'ai pas envie de plaisanter ! Qu'est-ce que tu as bouffé ces derniers jours ?… Non mais t'es dingue ou quoi ?… Tu penses tenir longtemps en bouffant que des saloperies ?…

    - Mais je mange… Pourquoi tu t'inquiètes !… La preuve, j'ai fait décongeler le plat cuisiné… Ne te fais pas de bile p'tit frère… Maintenant je vais me ressaisir…

    - T'as intérêt mec… Sinon je vais tout moucharder à Delphine !… Tu vas voir un peu comme elle va te secouer les prunes !…

            Patrice ne plaisante pas. Même s'il ne ferait jamais une chose pareille, Laurent le sait bien, le fait qu'il se préoccupe de sa santé le touche au plus haut point. Illico Presto, battant le fer pendant qu'il est encore chaud, Patrice sort le plat du frigo et le verse dans une marmite. Comme ça au moins, il est sûr que Laurent mangera. Car les promesses il s'en méfie, à juste titre. Après tout, puisque ça lui fait plaisir, pourquoi l'en priver ? En haussant les épaules et balançant la tête de gauche à droite, Laurent préfère regagner le salon. Plus bordélique que Patrice, il faut chercher pendant longtemps. Mais par contre, pour avoir un cœur d'or comme le sien, là, il faudrait créer un spécimen unique ! Pas étonnant qu'il ait choisi le métier de sapeur-pompier ! Son sens inné et spontané de la solidarité, de l'altruisme et de la dévotion, est comblé. En le voyant revenir de la cuisine, en se dandinant comme un gamin heureux, Laurent est très ému :

    - Voilà c'est prêt… T'as plus qu'à te mettre les pieds sous la table… Avant bien sûr, tu prendras soin de réchauffer le plat !… Oh nom de Dieu… C'est pas l'tout les enfants, mais cette fois ça urge !… Sinon j'en connais un qui va me jouer un air de violon !…

            Il termine son verre d'un trait, en se tapotant la gorge d'un revers de main. C'est sa manière à lui de miner la descente accélérée de son breuvage favori. Cette fois c'est sérieux, il faut qu'il prenne congé. Il se relève comme une flèche, et se plante devant Laurent, qu'il prend dans ses bras avant de l'embrasser tendrement :

    - Courage p'tit frère… J'suis là… OK ?… Si tu as besoin de quoi que ce soit, même en pleine nuit, tu m'appelles, d'accord ?…

    - C'est promis !… Allez… File, tu vas être en retard… Je ne te dis pas merci…

            Le regard échangé entre les deux hommes, au moment de la séparation, bouleverse Patrice. A son tour, il sent comme une brûlure au creux de l'estomac. La solitude à son niveau, est un besoin vital. Indépendance, vie trépidante, il ne pourrait pas vivre en couple. Pour Laurent, et il en prend conscience à ce moment précis, le son de cloche est différent. Le pauvre homme est perdu sans sa petite épouse. Depuis qu'il fréquente Delphine, jamais ils ne se sont séparés plus d'une journée. Ce qui explique pourquoi, au-delà du handicap de sa Bibiche, il souffre autant de ne pas être à ses côtés comme jadis. Il regarde s'éloigner Patrice, à qui il adresse un petit signe de la main. Puis, la longue agonie commence. Il referme la porte, contre laquelle il s'appuie un instant. La tristesse fait place à la gaieté précédente, même si elle n'était que superficielle.

            Il se ressaisit un tant soit peu. Il a promis à son p'tit frère de manger, il doit tenir parole. Aussi, sans même s'en rendre compte, arrive-t-il à la cuisine. Ses gestes sont instinctifs. Il allume le feu sous la marmite, et coupe une ou deux tranches de pain. Il ne peut s'empêcher de revivre les folles minutes qu'il partageait avec Delphine, dans cette même cuisine. Toujours en train de la taquiner, de la chatouiller ou de lui passer les mains aux fesses, bref, une complicité totale. Là, tristement, il arpente ce chemin tant de fois parcouru, entre la cuisinière et la table. L'enthousiasme n'y est plus, le goût de manger non plus. Il apprécie malgré tout, la bonne odeur qui vient titiller ses narines. Il le sait, pour être à la hauteur de sa mission, il lui faut reprendre des forces.

            Voilà bien longtemps qu'il n'avait pas allumé le petit poste de télévision, qu'il avait installé dans la cuisine. Pourquoi aujourd'hui, vient-il d'allumer la télé ? Il lui est impossible de répondre à cette interrogation bien entendu. Du bout des lèvres, il entame son dîner. Ce n'est pas si mauvais que ça ! Il va même jusqu'à trouver son plat cuisiné plutôt agréable. Le nouveau départ qui s'offre à lui, doit passer par une meilleure approche de lui-même. Jusque là c'est vrai, il ne se rasait pratiquement plus et faisait plutôt négligé. Maintenant, il a entre les mains l'opportunité de tourner la page, il ne faut surtout pas la laisser s'échapper.

            Occultant momentanément les tracas inhérents à son futur emploi, il mange avec bon appétit. A la télé hélas, rien n'a vraiment changé. Les mêmes images choc, les mêmes magouilles, et toujours autant d'intox. Il apprécie cependant cette présence, même abstraite, qui l'aide à ne pas s'enfoncer dans sa solitude. Que va-t-il faire de sa soirée ? Pourquoi a-t-il écouté Delphine, qui n'a pas voulu qu'il vienne la voir ? Serait-elle souffrante ? Pourtant, au téléphone, elle avait l'ai plutôt bien ? Tour à tour, il remonte les différentes étapes de sa journée. Inlassablement, il retrace le parcours qu'il a effectué, ce qui naturellement, l'écarte du présent. Mais quel présent en vérité ? Seul, face à sa détresse quotidienne, il perd un à un tous ses repères.

            Vers vingt heures trente, il a terminé de dîner, sa vaisselle est faite, la cuisine est impeccable. Il est tout surpris de faire machinalement, des gestes devenus trop familiers. Ce n'est plus Laurent Terna, mais Laurent Robot !… N'ayant pas envie de regarder la télé, il hésite un instant, après avoir ouvert son attaché-case. Il relit son contrat, jette furtivement un œil sur le contenu pour le moins éclectique, enfermé dans sa mallette : capotes, films pornos, godes… Il aurait envie d'exploser, de se rétracter, mais se contente finalement de sourire. L'enveloppe, qui contient l'argent offert par son patron est là, pour lui rappeler que grâce à ce boulot, ils vont pouvoir éviter le pire. Ce n'est certes pas valorisant, mais en aucun cas, il ne doit appréhender son travail avec dédain.

            Il se relève, se sert un bon digestif, avant de revenir s'affaler sur le canapé. Un instant immobile, silencieux, rêvant sans nul doute à sa dulcinée, il essaie tant bien que mal de tuer le temps. Il faut dire que ses soirées sont longues, trop cruelles pour son pauvre cœur. Après avoir avalé une gorgée d'alcool, il se lève à nouveau, s'étire de tout son long en poussant un petit cri de bien-être. Il fixe le magnétoscope, puis la cassette porno qui est au-dessus des autres dans l'attaché-case. Il n'est pas un habitué de ce genre de projection c'est certain. Pourtant, s'il veut s'investir dans son travail dans de bonnes conditions, il doit pouvoir argumenter tous les films qu'il va commercialiser. Il se frotte la tête, se passe les mains sur le visage, comme pour effacer les traces des tabous qui s'y sont gravées durant toutes ces années.

            Après quelques minutes de réflexion, il se décide enfin. Il saisit la cassette, l'introduit dans le magnétoscope avec toutefois, une arrière pensée quelque peu rédhibitoire. Il regarde autour de lui, essaie de trouver dans cette immensité désertique, un objet, un vêtement, qui lui rappelle sa douce Bibiche. Un peu comme si, inconsciemment, il attendait l'assentiment de son épouse. Avec elle à ses côtés, même artificiellement, il se sentira sans doute moins coupable en regardant la cassette. Il promène son regard dans les moindres recoins, sans que rien hélas, ne retienne son attention. Il a besoin de cet artifice, il faut absolument qu'il trouve quelque chose. Déambulant de pièce en pièce, il espère au détour d'un couloir, retrouver sa dulcinée. Hélas, il le sait, elle ne sera pas de retour avant longtemps ! Il n'a pas le courage d'aller dans l'armoire de leur chambre. Tous les vêtements de Delphine sont rangés, il ne veut pas les froisser.

            Au fil des minutes, l'émotion grandit en lui. Il essaie malgré tout de se changer les idées. C'est alors qu'il a l'idée d'aller jusqu'à la buanderie. La dernière lessive que Delphine avait faite, juste avant le mariage, est restée suspendue. Il se rappelle la visite de Natacha et aussitôt, fonce chercher un sous-vêtement. Quelques secondes après, tenant contre son cœur une ravissante petite culotte de sa femme, il se laisse tomber dans le canapé. Il boit une gorgée pour se donner des forces, avant de saisir la télécommande. La projection peut commencer. Le film relate les aventures d'un couple, qui pour varier ses plaisirs, décide d'inviter une amie à une soirée vraiment intime. Les actrices sont très belles, ce qui rend le film presque agréable. Les prémices ne sont que de courtes durée, avant que les deux filles n'entament leur partie de jambes en l'air.

            Au même moment, dans la chambre de Delphine, Niaou et sa ravissante complice s'adonnent à des plaisirs presque similaires. Tout en échangeant un fougueux baiser, les mains des deux femmes parcourent l'anatomie de leurs corps en folie. Elles sont tellement excitées, qu'elles éprouvent le même désir d'aller plus loin dans le plaisir :

    - Tu crois que je peux prendre un bain maintenant ?…

    - Mais bien sûr ma chérie… Je vais aller prévenir les collègues, afin qu'elles ne se fassent pas de souci… Ensuite…

            Inutile de se perdre en discours inutiles. Elles se sont parfaitement comprises. Niaou, rapide et hyper excitée, abandonne quelques instants Delphine. Cette fois, dans son regard, dans sa gestuelle, on voit bien que le sentiment de culpabilité s'est envolé. En attendant le retour de l'infirmière, elle se caresse lentement la poitrine, pour garder l'empreinte laissée par Niaou. Tout en fermant ses jolis yeux, elle pousse des petits gémissements de bonheur. Le plaisir l'envahit, elle s'évade une fois de plus vers les sommets de cet amour au féminin, qu'elle vient de découvrir avec délice. Avec Niaou, c'est vraiment différent de Stéphanie. Tout, dans l'attitude de la Sénégalaise, est là pour rassurer, calmer et stimuler la libido de Delphine. Très vite, Niaou revient :

    - On peut y aller ma puce…

            Non sans difficulté, de part le handicap de sa patiente, l'infirmière parvient à l'installer sur son chariot. Accrochée au cou de sa douce amie, Delphine est aux anges. Dans quelques petites minutes, elle va pouvoir enfin découvrir le corps de Niaou. Ce corps si délicieux, magnifiquement galbé, qui vient de lui procurer un tel plaisir. Dans la salle de bains au moins, grâce au bruit des robinets coulant dans la baignoire, elles pourront laisser leur bonheur jaillir de leurs corps, sans la moindre retenue. Le trajet jusqu'au local des douches n'est pourtant pas si long que cela. Mais il est suffisant pour permettre aux deux amies, de laisser leurs esprits vagabonder au royaume de l'extase. Très vite heureusement, elles arrivent à l'entrée de la salle de bains. Là, en poussant la porte avec délicatesse, Niaou réalise qu'elles vont passer des minutes inoubliables. Lentement, l'infirmière fait entrer sa protégée, avant de refermer la porte derrière elle.

            Une fois le verrou tiré, les deux femmes se regardent avec une douceur extraordinaire. La lampe éclaire la pièce d'un halo complice. Niaou n'attend pas et commence à se déshabiller. Dans un ballet féerique, elle offre à Delphine un spectacle grandiose. Peu à peu, le corps de l'infirmière se dénude, laissant apparaître sa beauté presque magique. Delphine est fascinée. Enfin, elle peut caresser ce corps fabuleux, qui se dandine devant elle. Pour justifier leur présence dans la salle de bains, Niaou n'oublie pas de faire couler la douche. Elle n'est pas dupe, elle sait très bien que ses collègues sont au courant de ce qui se passe ici. Peu importe, il faut jouer le jeu jusqu'au bout. Ensuite, toujours avec une infinie douceur, elle entreprend de dévêtir Delphine.

            N'ayant que sa robe de chambre et une combinaison, la patiente est très vite déshabillée. Cette fois, les deux jeunes femmes sont entièrement nues. Delphine promène ses mains sur le buste de Niaou, qui de son côté, exécute les mêmes gestes :

    - Comme tu as la peau douce…

    - La tienne est tout aussi agréable à caresser ma chérie…

            Les mots deviennent superflus. Les baisers, les caresses, se succèdent à un rythme effréné. Elles n'ont pas assez de leurs mains, pour parcourir l'immensité de leurs corps en ébullition. Les souffles deviennent saccadés, les premiers gloussements de plaisir se font entendre. Ensemble, elles arrivent au plaisir suprême. La première salve de bonheur vient d'être tirée. En quelques petites minutes seulement, les deux amantes parviennent à la jouissance. Ruisselantes et exténuées, elles marquent une petite pause. Elles n'en sont qu'au début de cette première soirée d'amour, qui ne doit en aucun cas, se limiter au seul plaisir physique. C'est pour cela que Niaou s'installe sur un petit tabouret, qu'elle place juste à côté du chariot de Delphine. Ainsi, elle peut poser sa tête sur le ventre de son amie, et se laisser aller à quelques moments de pure tendresse :

    - Tu es merveilleuse tu sais Delphine ?… Jamais je n'ai été aussi loin dans une relation avec une femme… Tu es si câline, si pure… Si belle aussi !…

    - Tu sais, pour moi c'est tout simplement la première fois… Oh bien sûr, je me suis laissée un peu caresser par Stéphanie… Mais… Avec toi c'est différent… Presque magique… Je me sens si bien… Je… Je crois bien que je t'aime, tout simplement !…

            Il n'en fallait pas davantage, pour offrir aux deux femmes, l'occasion d'échanger un nouveau baiser. Eh oui, l'amour est là, avec tout ce qu'il peut offrir de merveilleux. Le menton posée entre les seins de Delphine, Niaou lui caresse le front, les joues et le pourtour des lèvres du bout des doigts. Raffinée, sensuelle à l'extrême, l'infirmière est entrain de dire à sa compagne, qu'elle aussi, a des sentiments très profonds. Le sexe, s'il est important, ne s'impose pas entre elles d'une manière bestiale. Il complète harmonieusement cette tendresse et cette douceur, dans lesquelles elles sont si bien. Ni l'une ni l'autre, en ces instants précieux et sacrés, ne désire gâcher leur bonheur en brûlant les étapes. Elles viennent de franchir une étape capitale, gageons qu'elles sauront entretenir cette flamme de l'amour qui désormais, les unit pour toujours.

            Par une coïncidence incroyable, les deux femmes dans le film que Laurent regarde, sont au même niveau. Seule différence, elles sont toutes les deux allongées sur le lit. Mais la scène est très romantique, ce qui plaît énormément à Laurent. Avec les mêmes gestes que Niaou à l'instant, celle qui se trouve sur le dos, regarde avec amour sa partenaire, la tête renversée en arrière. Ses mains décrivent fébrilement un parcours identique, à celui effectué par celles de l'infirmière. D'un côté un film pornographique, de l'autre la réalité, qui pourrait établir une différence ? Où commence le porno, où se termine la bienséance ? Quand des scènes de la vie quotidienne sont portées à l'écran, sans esprit pervers, cela n'a rien de porno ! Laurent révise ses théories, ses préjugés, à l'égard de cette catégorie de cinéma, qui loin de dénaturer les valeurs humaines, combattent les tabous et les idéologies préconçues.

            Seulement voilà il est seul, dans son univers de désolation où plus rien ne vit. Il arrête le film, qu'il rembobine aussitôt. Celui-là, il le sent, sera son chouchou ! Du début à la fin, les personnages, les prises de vue, tout est très beau et bien construit. Il boit une autre gorgée, avant de venir chercher la cassette, qu'il replace dans sa boîte. En bon professionnel, il jette un coup d'œil plus aguerri sur sa mallette de vente ; histoire de se familiariser avec les ustensiles, dont il est mandaté pour la vente. Quelle horreur ! Ce n'est pas en ce moment qu'il pourrait prendre goût à ce genre d'aberration ! Quand il pense aux déviations engendrées par tous ces déferlements d'articles, il en a des frissons dans le dos. Il faut bien vivre pourtant ! Il lui suffit d'examiner toutes les mises en demeure pour s'en convaincre.

            Au diable les partis pris, la réalité impose une mise en veilleuse de l'honneur et des préjugés. Cravaches, fouets, lingeries, préservatifs. La panoplie du parfait débile étale devant lui, l'étendue de sa désolation et des afflictions morales qu'elle sont susceptibles de générer ! Il n'a pas le choix, il le sait très bien. Un à un, les accessoires sont examinés de plus près. Autant les relations entre femmes ou hommes ne le choquent pas, autant ces articles lui donnent des frissons. Comment des individus peuvent trouver du plaisir en recherchant le mal ? Le téléphone le sort de sa méditation :

    - Allô ?… Gégé ?… Mais… Rien de spécial, pourquoi ?… Bien sûr que tu peux venir… A tout de suite !…

            Est-ce le hasard, une simple coïncidence ? Toujours est-il que Gégé vient de manifester son désir de venir passer un petit moment avec lui. Laurent est intrigué, mais il se sent tellement seul, qu'il apprécie la venue de son patron. Il poursuit donc son investigation dans l'attaché-case. Cette fois, il étale devant lui tous les ustensiles. Non pas pour les admirer, encore moins les utiliser ; cette fois, c'est l'œil du commercial qui parle. Avec son catalogue de tarifs, il cherche les correspondances et les références des articles. Doté d'une excellente mémoire, il va pouvoir rapidement mémoriser tous les prix. Ce qui sera un atout précieux pour son travail !

            Il est à peine vingt-et-une heures trente. Les émotions donnent faim, c'est bien connu ! Après quelques repérages, il regarde en direction de la cuisine. C'est vrai, il ressent comme une envie de manger. Voilà trop longtemps qu'il néglige sa santé. Ce petit rappel d'estomac, signifie avant tout qu'il doit prendre des forces. Refermant cette valise perverse, il décide d'aller se sustenter un peu. Au diable Gégé, cette fois il salive à l'idée de se remettre à table. Ce qui est de bon augure pour la suite. Arrivé dans la cuisine, le plus dur reste à faire. Que peut-il bien se mettre sous la dent ? Il est un peu tard pour cuisiner, mais peu importe. Aux grands maux les grands remèdes ! Après quelques hésitations, il opte pour des frites ! S'il était une dame, on pourrait se demander s'il n'aurait pas des envies de femme enceinte !

            Il sort un paquet de frites congelées. Il en verse un peu dans un saladier, avant de replacer le reste au congélateur. Un petit tour dans le micro-ondes, pendant que la friteuse chauffe, et dans quelques minutes, il avalera son plat préféré ! Tranquillement, il dresse le couvert, sans oublier la mayonnaise, avec laquelle il adore manger ses frites. En quelques secondes, la table est prête, il n'y a plus qu'à attendre que l'huile de la friteuse soit à bonne température. Il marque une petite pause en regardant tour à tour la table, le micro-ondes et la friteuse ! Décidément, il ne fait rien comme tout le monde ! Peu importe, les autres il s'en fiche éperdument. Il regarde en direction du salon, hésite, et finalement renonce. Il avait envie d'aller se servir un whisky, mais préfère abdiquer. Il préfère se servir un verre de vin. Soudain, le carillon de la porte d'entrée le sort de son silence.

            Il regarde par la fenêtre et aperçoit Gégé planté devant le portail. Laurent actionne la prise qui commande l'ouverture du portail, et allume la lampe extérieure. Très vite, Gégé arrive :

    - Salut Laurent… Brrr… Il fait pas chaud ce soir !… L'hiver se fait sentir on dirait !… C'est plutôt sympa ton quartier !…

    - Si l'on veut… Mais entre seulement !… Je suis désolé, mais j'étais entrain de me préparer des frites… Donne-moi ton manteau… Assieds-toi je t'en prie !… Tu veux manger aussi ?…

    - Non merci… C'est très aimable à toi… Mais ne te prive pas pour moi !… Par contre, un bon whisky sera le bienvenu !…

            Très gentiment, Gégé accepte de venir s'installer à la cuisine. Puisque Laurent est sur le point de manger, ce sera plus commode pour eux. Curieux, sans devenir pour autant voyeur, Gégé regarde autour de lui. L'intérieur de la maison est vraiment reposant. Il examine les moindres faits et gestes de son bras droit, qui visiblement, est un peu intrigué par sa présence. On le serait à moins c'est vrai compte tenu du fait qu'ils s'étaient quittés quelques heures auparavant seulement. Laurent a-t-il peur que Gégé ne revienne sur sa décision ? Sa maladresse pourrait le laisser supposer. Heureusement pour lui, en sortant du micro-ondes, les frites sont débarrassées de toute trace d'eau. Car il les plonge dans l'huile bouillante, sans prendre la moindre précaution. La réaction est immédiate, l'huile se met à bouillonner au point de déborder de la friteuse :

    - Fais gaffe quand même de ne pas mettre le feu à la maison !…

    - C'est rien… Ca va diminuer… Et… Qu'est-ce qui me vaut l'honneur de ta visite ?…

    - Tu vas me trouver ridicule, mais… Disons que j'avais envie de voir comment tu vivais… C'est important pour moi, de connaître l'environnement de mes collaborateurs !… Tu as une bien belle maison en vérité… Félicitations !…

            Laurent est rassuré. Tout en jetant un œil sur la friteuse, il regarde Gégé discrètement. Son patron n'a pas l'air inquiet, ce qui est positif :

    - Dommage qu'il fasse nuit, sinon je t'aurais fait voir notre petite cour… Ce sera pour une autre fois, quand… Enfin… Je veux dire… Quand…

    - Quand ta femme sera là, c'est ça ?… Avec plaisir mon ami!… Je me réjouis de faire la connaissance de… Delphine… c'est bien ça ?…

            Et voilà, Laurent plonge à nouveau dans la mélancolie de ses pensées lointaines. Le simple nom de Delphine, provoque en lui une réaction épidermique. Il perd aussitôt ses moyens, et n'a d'autre recours que de s'asseoir sur une chaise. Gégé est bouleversé par la scène. Il comprend l'émotion de son employé, qu'il partage avec compassion. Heureusement qu'il est là, sinon les frites allaient ressembler à des morceaux de carbone. Effondré, Laurent est loin de s'en préoccuper. Tant et si bien que pendant quelques minutes, Gégé se métamorphose en cuisinier, puis en serveur :

    - Je pense qu'elles doivent être cuites tes patates !… Ouais… Il était temps en effet !… Elles sont bien bronzées en tout cas !… A table !…

            La voix de Gégé, l'odeur des frites, réveillent Laurent qui après un sursaut, revient sur terre. Il est tout surpris de voir son patron secouer le panier de frites, les saler, avant de les verser dans son assiette. Certes, l'appétit de tout à l'heure s'est estompé, mais la gourmandise est plus forte que tout et sans se faire prier, Laurent s'installe devant son assiette :

     - Merci Gégé… Excuse-moi mais… Chaque fois que j'entends le prénom de ma Bibiche… Je… Enfin… J'ai mal, c'est tout…

     - Tu n'as pas à t'excuser Laurent… Mange, on discutera après, d'accord ?…

            Tout, beaucoup plus encore à la cuisine, lui rappelle sa chérie. Cuisinière hors pair, elle adore préparer et mitonner des plats savoureux. Laurent s'approche de l'apogée de sa crise quotidienne. Ses yeux clignent de plus en plus rapidement. Il se pince les lèvres avec la même fréquence et une intensité identique. Sa respiration devient de plus en plus pénible et écourtée. Avalant sa salive avec les mêmes difficultés, il s'efforce de dominer son chagrin. Entre deux frites, il laisse aller son regard vers ce lointain nébuleux, où Delphine l'attend. Gégé est de plus en plus mal à l'aise. Il prend conscience du drame épouvantable, qui ébranle son protégé. Pourra-t-il dominer son chagrin ? Il est prématuré de répondre à cette question. Ce dont souffre Laurent, c'est une évidence, c'est avant tout de pouvoir parler, de se confier.

            Laurent n'a pas mangé la moitié de ses frites que cette fois, il n'a plus la force de lutter. Il se met la tête entre les mains, et laisse éclater son chagrin. L'instant est pathétique. L'atmosphère s'alourdit au fur et à mesure que le chagrin s'intensifie. Depuis combien de temps retient-il ses larmes ? A en juger l'importance, sans doute depuis le premier jour. Gégé, désarmé, impuissant, ne sait plus quoi faire. Mais avant d'intervenir, il laisse à Laurent la possibilité d'évacuer le trop plein des émotions, qu'il a accumulées. C'est la première fois que Gégé assiste à un tel déferlement de larmes. Même lui, qui pourtant n'a pas la réputation d'être un Ange, éprouve les plus grandes difficultés à contenir les siennes. Durant cinq longues minutes, Laurent se lâche complètement. L'intensité diminue, le chagrin s'amenuise. Gégé s'approche de Laurent et l'entoure de son bras :

    - C'est fini mon grand… Là… Doucement… Maintenant tu vas tout me raconter… Mais avant, tu vas finir tes frites… Hum… Elles sont délicieuses !…

            Tout en tapotant amicalement sur l'épaule de Laurent, Gégé vient de piquer une frite et la mange avec plaisir. Calmé, Laurent relève la tête et expire bruyamment. Il s'essuie les yeux, avant de se moucher. Gégé en profite pour venir s'installer juste en face de lui. Comme il l'aurait fait pour ses enfants, il prend une frite, la plonge dans la mayonnaise, et la tend à Laurent :

    - Aller… Une cuillère pour papa… Mange pendant qu'elles sont encore chaudes… Je vais t'en piquer une ou deux, car ça m'a donné faim !…

    - Tu… Tu en veux ?… Je t'en prépare si tu en as envie ?…

    - Mais non… C'est par pure gourmandise… Par contre, toi, il faut que tu les manges !…

            Entre deux hoquettements, Laurent avale ses frites l'une après l'autre. Peu à peu, il retrouve son calme. Le chagrin disparaît, la lucidité prend le dessus. Chaque fois qu'il se met dans un pareil état, il se sent coupable. Presque honteux, il s'excuse auprès de Gégé. C'est promis, il va apprendre à se dominer et jamais plus, il ne craquera comme il vient de le faire. La réaction de son patron est tout simplement grandiose :

    - Tu sais, pleurer pour un homme, c'est un cadeau merveilleux… Surtout quand c'est pour une noble cause… J'aimerais tellement pouvoir le faire, quand je me sens seul… Alors surtout, je ne veux plus t'entendre dire que tu refuses de pleurer… Jamais tu m'entends, je ne t'en voudrais, bien au contraire !… C'est un peu ça… Prouver qu'on est un homme !…

            Finalement, après ces paroles réconfortantes, Laurent se sent beaucoup mieux. Non seulement il n'a plus de raison de se sentir coupable, mais en plus, son patron vient de l'encourager. Il termine donc son assiette de frites avec plus d'entrain et de plaisir. Après quoi, éprouvant le besoin de se confier, il met les couverts dans le lave-vaisselle. Demain il fera jour, il aura tout le temps de finir le ménage. Du mieux qu'il peut, Gégé aide Laurent en débarrassant la table. Ce qui fait que très vite, les deux hommes peuvent enfin regagner le salon. Le whisky de Gégé est pour le moins tempéré ! Depuis le début, il n'a bu qu'une gorgée :

    - Attends… Je vais te servir un autre verre… Tu vas finir par le faire bouillir à force de le tenir dans ta main !…

            Laurent prend le verre de son patron et après y avoir mis quelques glaçons, verse un autre whisky. Il en profite pour se servir un autre digestif, avant de venir s'installer dans le fauteuil, juste en face de Gégé. Ce dernier, apprécie de voir que la mallette est sur la table du salon :

    - Tu as jeté un œil ?… Bravo… Cela ne me surprend pas !…

    - J'ai… J'ai regardé un film… Et… Et ensuite j'ai commencé à mémoriser tous les tarifs, en effet !… Cela ne sera pas facile, mais… J'y arriverai, tu peux me faire confiance !…

    - C'est bien pour ça que je t'ai embauché !… Tu sais, je préfère jouer carte sur table avec toi… Je me suis renseigné, tu dois bien t'en douter… Et… Si je suis là ce soir, c'est pour en savoir un peu plus… pour éventuellement, te proposer mon aide… Mais pour ça, j'ai besoin que tu me dises tout du début à la fin…

            Laurent ne paraît pas surpris outre mesure. C'est l'occasion ou jamais pour lui, de se libérer du poids qu'il a sur le cœur. Il avale une gorgée de Chartreuse, avant de se lancer dans un récit qui, à n'en point douter ne sera pas sans provoquer quelques remous. A dire vrai, il ne sait pas très bien, par où commencer la narration de ce qui constitue son malheur actuel. Après quelques hésitations, il se lance enfin. Il commence à raconter comment il a connu Delphine. Ensuite, la mort des parents de celle qui déjà, à l'époque, était devenue son idole. L'amitié avec Patrice en a découlé, avec tout ce que cela comporte de respect et d'attention réciproque. S'il en est là aujourd'hui, c'est bien grâce à son p'tit frère et jamais, il ne trouvera de mots assez forts, pour exprimer ce qu'il ressent pour lui. L'héritage de leur maison, le mariage enfin, ponctuent cette première partie déjà fort intéressante pour Gégé, qui cerne mieux son employé.

            Mais il sent bien que dès cette minute, le ton, l'enthousiasme, ne sont plus les mêmes. Car peu à peu, Laurent s'approche de l'accident. La bagarre dans le bistrot au cours de l'apéritif, le petit accident ensuite, n'étaient-ils pas des messages ? Ont-ils bien fait de persévérer dans leur désir de finir la soirée dans ce chalet ? Tout avait si bien commencé, que personne ne pouvait se douter de quoi que ce soit. Détail après détail, Laurent reconstitue la totalité de ce jour merveilleux, jusqu'à cet instant tragique :

    - Je n'ai rien pu faire… J'ai attendu jusqu'au dernier moment en espérant que l'autre abruti allait se ressaisir, mais rien… J'étais aveuglé, affolé, j'avais envie de hurler, mais aucun son ne sortait de ma bouche… Quand j'ai vu la voiture à quelques mètres de moi, j'ai donné un grand coup de volant sur la gauche en accélérant à fond… Mais… C'était trop tard, le choc a été d'une violence inouïe… J'ai repris mes esprits en bas, dans le fossé, Delphine était inconsciente et perdait tout son sang… Ensuite, les amis sont arrivés… Je… J'ai du mal à me souvenir de tout… Par contre, je revois encore l'hélicoptère qui s'en allait, avec ma Bibiche à son bord… Et… Ensuite… J'ai attendu quatre mois, ne la quittant pas d'une seconde… J'ai couché à ses côtés, en attendant qu'enfin elle sorte du coma… J'ignorais que son handicap n'allait devenir que notre préoccupation seconde… Car, après avoir évincé nos faux amis, je me suis rendu compte que nous étions acculés dans nos derniers retranchements… La justice a donné raison en partie à notre adversaire et du jour au lendemain, nous nous sommes retrouvés sans le sou… Les banques exigent le remboursement des prêts, l'assureur veut qu'on lui rembourse l'argent qu'il nous a soi-disant versé à tort… J'avais démissionné pour pouvoir rester aux côtés de ma petite Princesse… et naturellement, quand j'ai voulu reprendre mon boulot, mon ancien patron m'a fermé la porte au nez… Alors… Je me suis laissé aller, découragé par cette avalanche de dettes… Ces menaces de poursuites… Et puis… Patrice a pris les choses en main… Et voilà… Tu sais tout maintenant… Je…

            Cette fois, il n'a plus la force de prononcer un mot. Effondré, terrassé par un chagrin encore plus violent que le précédent, le pauvre homme s'écroule à terre. La douleur a été si aiguë, qu'il en perd connaissance. Immédiatement, Gégé vient le soulever, et l'allonge sur le canapé. Il n'est pas très grand le patron, mais sa force est impressionnante. Une fois Laurent bien allongé, il cherche la salle de bains, pour y trouver un gant et une serviette. Sans paniquer le moins du monde, il revient alors vers son employé, et lui passe le gant frais sous la nuque. Il attend quelques secondes, que cela fasse effet. Très vite, Laurent revient à lui :

    - Doucement bonhomme… Reste couché… Tiens… Mets le gant sur ton front… Quelle histoire j'te jure !… Ca va ?… Tu ne t'es pas fait mal au moins ?…

    - Non… Ca va aller… Je… Je suis désolé !…

    - T'as rien de plus intelligent à dire ?… Désolé !… Tiens… Bois plutôt une bonne gorgée de ton breuvage… Ca t'évitera de dire des conneries… Tu veux une cigarette ?…

    - Oui… Merci !…

            Gégé ne veut pas l'avouer, mais il est vraiment très inquiet. Il ne dit rien, mais il est clair qu'il est en train de cogiter, sur la manière avec laquelle il va pouvoir intervenir :

    - Ne t'inquiète pas pour les poursuites… Parole de Gégé, tu ne recevras plus un seul avis !… Quant aux banquiers et à cet assureur de merde, tu me donneras leurs noms…

            Il ne plaisante pas, Laurent le sent bien. Peut importe comment Gégé compte s'y prendre, le plus important, c'est qu'il puisse neutraliser les effets dévastateurs des menaces qui pèsent sur eux. Tout doucement, Laurent émerge des profondeurs de son évanouissement. Il est encore très pâle, ce qui est tout à fait logique. Aidé par Gégé, il regagne son fauteuil. Il voit bien que son patron est plutôt nerveux. Il tourne en rond, regarde sa montre, allume une cigarette, sans trop s'intéresser à lui. Que peut-il bien préparer ? Il est passé vingt-trois heures, ce qui veut dire que Laurent est resté un bon bout de temps dans les pommes ! Soudain, Gégé brise le silence :

    - Tu as tes dossiers sous la main ?… Je vais avoir besoin de quelques références…

    - Oui… Tout est sur le vaisselier, là-bas… Que comptes-tu faire ?…

    - Rassure-toi… Je ne vais pas te les piquer… Ah… C'est ça ?…

            Gégé revient s'asseoir sur le canapé, avec l'énorme pochette contenant tous les documents. Il l'ouvre et compulse rapidement les premiers feuillets. Très vite, il en extrait deux :

    - Génial… J'ai ce qu'il me faut… Je peux téléphoner ?…

    - Bien sûr… Mais… C'est pas un peu tard pour déranger les gens ?…

    - Les gens normaux oui, en effet… Les ripoux non !…

            Le téléphone mobile de Laurent étant sur la table, Gégé s'en saisit et compose un numéro :

    - Allô ?… Salut du con !… J'te réveille ?… Tant mieux !…Dis-moi… C'est bien toi qui es en charge du dossier de monsieur et madame… Terna ?… Laurent et Delphine, c'est bien ça… Parfait… Alors dis-toi une seule chose et tu as intérêt à te l'enfoncer dans le crâne… ou dans le cul si tu veux… Mais ce sont mes amis, vu ?… Alors tu t'arranges pour égarer le dossier, d'accord ?… On se voit demain… Fais de beaux rêves !…

            Il raccroche et repose le combiné sur la table, fier de lui :

    - Ne t'affole pas Laurent… C'est le président du tribunal de grande instance… Un vieux copain… Il me doit beaucoup cet enfoiré !…

            Gégé est satisfait, sans pour autant donné l'impression d'être comblé. Un peu comme s'il avait envie d'appeler une autre sommité, ne serait-ce que pour conforter sa position vis-à-vis de Laurent. Il n'en fait rien, ce qui rassure un peu son employé. Pour oser appeler un président de tribunal, en pleine nuit, il faut déjà qu'il soit en mesure de pouvoir le faire ! Est-ce vraiment l'amitié invoquée, ou ne serait-ce pas plutôt une sordide affaire de mœurs ? Laurent ne perd pas de vue que son patron est avant tout, un truand ! Sans même qu'il n'aie besoin de lui poser la question à ce sujet, Gégé lui répond en anticipant :

    - Ne t'inquiète pas Laurent… Tu ne me devras jamais rien d'autre, qu'un travail régulier et surtout honnête !… Je ferai tout ce qui sera en mon possible, pour t'éviter les ennuis… En échange, tu m'apporteras le meilleur de toi-même… C'est tout !… C'est con pour Delphine… Mais là hélas, je ne peux rien faire !… Courage mon grand… Tu n'es plus seul maintenant !…

            Sans trop pouvoir définir ce qu'il éprouve, Laurent sent bien que désormais, il appartient à Gégé. A moins que tout ceci ne soit qu'une mise en scène ? Rien ne prouve en effet, que ce soit bien au président du tribunal que Gégé a donné le coup de fil ! Et si c'était une manière d'impressionner, pour rendre les gens dépendants ? A dire vrai, cela importe guère. Pourtant, d'après ce que Patrice a dit, à propos de son patron, cela paraît plausible. Quoi qu'il en soit, il est très tard, il faut songer à se séparer. Demain il fera jour comme on dit, et comme à chaque jour suffit sa peine, pour aujourd'hui Laurent a eu sa dose ! Les deux hommes finissent leurs verres. Laurent va ensuite chercher le manteau de Gégé et l'aide à l'enfiler :

    - Merci Laurent… Bon… Tu passes demain quand tu veux… Ca ira, t'es sûr ?…

    - Oui, oui… Merci encore pour ton aide…

    - C'est tout naturel… Tu sais, tu apprendras à le découvrir par toi-même… Le monde dans lequel on vit n'est pas aussi reluisant que ça !… Tu en sais quelque chose n'est-ce pas ?… Et puisque la plupart de ceux qui ont le pouvoir sont corrompus, à nous d'en profiter !… A demain fiston !…

            Laurent serre la main de Gégé, qui lui tapote amicalement l'épaule en lui faisant un clin d'œil, comme pour lui dire de ne pas     s'en faire. Il referme la porte derrière lui, et le regarde jusqu'à ce qu'il soit dans sa voiture. Ensuite, après avoir éteint la lumière extérieure et verrouillé la porte, il vient de nouveau s'asseoir sur le canapé. Il termine son verre de Chartreuse, allume une cigarette, avant de rassembler les documents qui traînent sur la table. En les replaçant dans leur fourre, il éprouve un amer sentiment de regrets. Où cela va-t-il les conduire ? Ne vaut-il pas mieux, avoir à faire à la justice, même si elle est pourrie, plutôt qu'à des truands ? Dans quel pétrin est-il en train de se fourrer ? En refermant le dossier, son regard s'arrête sur la photo de Delphine, qui est dans le petit cadre sur la table du salon.

            Il fixe intensément la photo, avant de la prendre dans ses mains. Il repose le dossier, se cale au fond du canapé, et s'adresse à son épouse :

    - Je te demande pardon ma chérie… J'étais loin d'imaginer jusqu'où cela risque de nous entraîner je te le jure… Maintenant c'est trop tard j'en ai bien peur !… Notre nom est associé à celui de mon patron… Ce qui veut dire que si pour une raison ou une autre, Gégé est neutralisé, la justice se fera un plaisir de nous démonter !… J'ai peur mon amour… Peur d'avoir à payer très cher, et toute ma vie durant, cette intervention de Gégé... Pourtant, je n'avais pas le choix malheureusement !… Je te promets de faire le maximum pour nous en sortir par nous-mêmes… Je t'aime ma Bibiche… Je t'aime très fort…

            Il embrasse tendrement le cadre, qu'il repose avec délicatesse devant lui. Quelle heure est-il ? Oh mon Dieu… Il est presque minuit. Pourtant, il n'a pas sommeil. Va-t-il prendre un bain ? Il n'en a guère envie. Il reprend le dossier, se lève lentement, sans quitter la photo des yeux. Ses pensées sont floues, il ne peut fixer son esprit sur rien. Il fait quelques pas en direction de la cuisine, s'arrête un instant, se retourne, pour sourire à sa dulcinée. Il replace la pochette sur le vaisselier, revient vers la table du salon. Il termine de ranger, prend les deux verres et repart en direction de la cuisine. Le robot prend le relais sur l'homme, qui s'efforce d'émerger de ces flots d'incertitude. Il s'adosse contre le montant de la porte de la cuisine, et regarde le désordre qui y règne. En dépit de l'heure tardive, il va faire le ménage. Demain risque d'être une journée assez chargée et comme Gégé le lui a proposé, il déjeunera avec son patron.

            Machinalement, il dépose les couverts dans le lave-vaisselle. Il navigue presque à l'aveuglette dans la cuisine, ne parvenant pas à faire le vide. Il est de plus en plus nébuleux. Il est obligé de se creuser la tête pour savoir où ranger les ustensiles. Il est tellement perdu dans le brouillard de sa tristesse, qu'il réalise après coup ses erreurs. Ne vient-il pas de mettre la friteuse dans le frigo ? Il est temps qu'il reprenne ses esprits, car il risque de faire une bêtise plus conséquente. Il secoue la tête avec force dans tous les sens, inspire et expire plusieurs fois rapidement, avant de se frictionner les cheveux énergiquement. Ensuite, un grand verre d'eau fraîche lui fait le plus grand bien. Ce n'est pas la panacée, mais il recouvre sa lucidité. Ce qui lui permet de faire enfin sa vaisselle, après s'être assuré quand même, qu'il n'y avait pas mis le dossier !

            Très vite hélas, le bienfait qu'il venait de produire, s'estompe. Il a l'impression de marcher dans un mètre de neige, sans avoir la force de lever les pieds. Son pas devient lourd. Il traîne les pieds, n'ayant plus la force de soulever ses jambes pour marcher. Les navettes entre le réfrigérateur, la cuisinière et la table, sont de plus en plus fréquentes. Chaque fois, il oublie quelque chose. Après de longues minutes d'aller et retour, épuisé, il s'installe à sa place. Le manège commence. Promenant son regard gonflé de larmes autour de lui, il l'immobilise à la place de Delphine. Fermant les yeux un court instant, il l'imagine, souriante, plus belle que jamais, dans son peignoir ! Obnubilé par cette cruelle absence, une fois encore, il s'enlise dans les marais de sa souffrance.

            Hélas, elle n'est pas là ! Parviendra-t-il enfin à se faire à cette idée ? Qui pourrait imaginer, qu'un homme puisse être à ce point, amoureux de son épouse ? C'est son cas, et il en est fier. Le bruit du lave-vaisselle lui tient compagnie. Le ronronnement du moteur, le bruit des jets d'eau, atténuent un tantinet sa solitude. En fermant les yeux, il a l'impression d'être sur un bateau, bercé par le clapotis des vagues… Hélas, quand il les ouvre, c'est pour mieux se rendre compte que son bateau est en cale sèche ! Le visage de Delphine devient flou, et disparaît brusquement. Inerte, apathique, il n'a plus la force de faire quoi que ce soit. La tête de plus en plus lourde, il la cale entre ses mains. Dès cette minute, rien ni personne ne peut empêcher le déferlement de son chagrin. Silencieusement, il laisse s'écouler un flot bouillant de larmes, le regard rivé au plafond.

            Démunis de la moindre expression, ses yeux balayent inlassablement les murs de ce qui est devenu sa prison. Tout pourrait s'écrouler autour de lui, sans qu'il n'en prenne conscience. Tel un robot, il s'efforce de survivre, sans le moindre plaisir. Natacha… Ses assistantes… Tour à tour, les visages de ces personnes défilent dans sa tête. Il ne parvient pas cependant, à occulter celui de sa Bibiche adorée, qui revient en force à chacun de ses délires. Il allume une cigarette, en ne voyant même pas que la précédente se consume toute seule dans un autre cendrier. A travers ce rideau de larmes, il essaie de trouver son chemin. Delphine pourra peindre ? Et lui, reprendra ses sculptures et comme ça, ils pourront rester ensemble ? Il se voit déjà, installé dans leur atelier, Delphine en train de peindre et lui, modelant une figurine. Cette pensée est suffisante pour apaiser son cafard. Il n'en saute pas de joie, mais revient quand même sur terre.

            Le gros du chagrin s'apaise. Il essuie d'un revers de manche ses yeux rouge vif, puis, malgré une absence de passion notoire, s'efforce de voir l'avenir positivement. Combien de couples au monde se trouvent dans une situation analogue ? Les magouilles, les malversations, tout ce qui pourrit et avilit l'humanité, prédomine et impose sa loi. Le handicap de Delphine ? Ce sont des millions de personnes comme elle, sur la planète, qui se trouvent clouées dans un chariot ! Certes, ce n'est pas une consolation, mais cela peut devenir une motivation. Si vraiment, le handicap de sa Bibiche est irréversible, il fera tout pour lui faciliter la vie. Le ménage, les commissions, les repas, il fera tout lui-même, afin qu'elle ne souffre pas de son incapacité physique.

            Très vite abattu, en quelques secondes, son moral est tout aussi vite remonté ! Le simple fait de songer aux autres, qui sont eux aussi, dans la souffrance, lui redonne du tonus. Avec le soutien de Gégé, les menaces ne seront plus qu'un mauvais souvenir. A lui, et à lui seul, de prouver qu'il est capable de relever le défi. Puisque la société permet à des individus, de se comporter comme des requins, elle devra tolérer qu'ils en bénéficient ! Il a soudain envie de prendre un bain. Après tout, rien de tel qu'un agréable moment de détente, pour éliminer les traces de toutes ces douleurs. Cette fois, les yeux en face des trous, il retrouve son énergie. Avant de terminer son petit ménage à la cuisine, il va faire couler son bain. Comme ça, il est sûr qu'il ne changera pas d'avis, comme cela se produit si souvent quand il est contrarié.

            En passant devant le salon, il regarde en direction de la table. Cette fois, il sourit tendrement en fixant le doux visage de Delphine. Bain moussant, sels de bain, il se prépare un agréable moment de bien-être. Très vite, l'eau remplit doucement la baignoire. En repassant de nouveau devant le salon, il marque un temps d'hésitation, avant de consulter sa montre. Subitement, il a envie de passer un coup de fil à Delphine. Est-ce bien raisonnable ? A cette heure elle doit dormir et ce serait un crime de la réveiller. Il préfère s'abstenir, avant de revenir à la cuisine pour terminer de ranger les affaires. Il est presque une heure du matin, et c'est la première fois, que le sommeil ne vient pas le perturber. Les autres jours, avec un somnifère c'est vrai, il y a bien longtemps qu'il est couché. Et cette envie de téléphoner qui revient !… C'est quand même pas croyable ! Il fixe le combiné, qu'il avait pris avec lui. Va-t-il aller au bout de son envie ?

            Transmission de pensée sans doute, car au même moment, sur son lit, Delphine est en proie aux mêmes pulsions. Le natel à la main, elle se demande si elle peut oser réveiller son mari. Mais elle aussi regarde l'heure, et naturellement, hésite ! Niaou l'a laissée vers vingt-deux heures, après lui avoir procuré des plaisirs merveilleux. Elle en est encore sous le charme, et c'est sans doute pour cela, qu'elle éprouve ce désir de papoter avec son Poussin. Elle renonce, consciente qu'il doit être dans un état d'épuisement total. Sagement, elle avale le somnifère que Niaou lui a laissé. Mieux vaut en effet dormir artificiellement, que passer une nuit blanche. Car, après avoir vécu des minutes d'une telle intensité affective et sensuelle, elle aura bien du mal à s'endormir.

            Le lendemain, la pluie et le vent assombrissent le ciel autant que le moral de tout le monde. Pour Laurent, cette grisaille n'est pas le meilleur présage qui soit. Un tantinet superstitieux, bien qu'il s'en défende, quand le temps maussade est là, en général, la journée n'est du meilleur cru ! Il ne faut pas sombrer dans la sinistrose prématurément. Malgré le peu de sommeil dont il a pu profiter, il se sent bien. Avec entrain et dynamisme, il se prépare un bon petit déjeuner, tout en avalant sa tasse de café noir. Il n'est que six heures trente… Ce qui veut dire, qu'il a dormi au maximum quatre heures. Pourtant, il paraît avoir une forme olympique. Cela faisait des lustres, qu'il n'avait pas écouté la radio. Avec Delphine, c'était leur petit moment privilégié, quand ils se laissaient envoûter par les prédictions de l'astrologue de service !

            Ils le savaient bien, ce genre de prophéties n'est qu'un leurre. En général, et les exemples ne manquent pas, tous ces soi-disant astrologues, ne sont que des charlatans. Mais ça ne fait rien. Avec sa Bibiche, ils passaient de bonnes minutes en prenant note des recommandations, qui leur étaient transmises. Pour lui ce matin, c'est une manière comme une autre de se rapprocher de Delphine, à qui il fait de gros bisous, en pensée seulement, hélas ! Une fois que tout est prêt, il peut alors donner son premier coup de fil à son épouse :

    - Bonjour ma chérie… Tu as bien dormi ?… Moi aussi… Je te raconterai tout à l'heure… Je pense que je serai vers toi d'ici… une petite heure… Je suis en train de prendre mon petit-déjeuner chère madame !… Mais oui tu vois… Je deviens sage !… Je te laisse, parce que mon lait va bientôt dépasser la casserole !… A tout de suite mon trésor… Je t'adore !!…

            Ému autant qu'heureux, il pose le combiné sur le coin de la table et se précipite vers la cuisinière où effectivement, le lait manifeste son désir de prendre ses aises ! Ouf !… Il était temps. Il apporte la casserole qu'il dépose sur le dessous de plat, avant de s'asseoir pour préparer ses tartines. Le téléphone le sort de ses préparatifs. Serait-ce Delphine ? Il est très vite fixé :

    - Allô ?… Ah c'est toi Gégé ?… Ca va mieux merci… C'est vraiment gentil de t'inquiéter… Mais non je t'assure, tout va bien… Je vais passer voir ma pupuce, et ensuite je viens vers toi… OK, je n'oublierai pas le dossier !… A tout à l'heure !…

            C'est vrai que l'appel de Gégé est plutôt sympa. Bien que matinal en vérité ! Car en voyant la montre, il réalise qu'il n'est pas encore sept heures du matin. Peu importe, avant de se mettre à table il va placer le dossier sur la table du salon, à côté de son natel. Comme ça, il est sûr de ne pas l'oublier. Pourquoi son patron lui a-t-il demandé ? C'est encore un mystère, qui aura sa réponse tout à l'heure. Pour le moment, avant que le lait ne soit refroidi, il passe à table. Cela faisait tellement longtemps, qu'il n'avait pas pris un tel plaisir à manger ! Une, puis deux, et trois, les tartines ne font que transiter quelques minutes sur la table, avant de terminer dans le ventre de Laurent. Après avoir fini de manger son petit-déjeuner, il croque une pomme à pleines dents. Repu, il peut enfin quitter la table de la cuisine.

            Fièrement, il quitte la villa. Très courtois et d'excellente humeur, il se montre patient et plutôt galant, envers les automobilistes. Habituellement vindicatif, ce matin, tout lui paraît différent. Comme quoi, l'influence du mental sur le comportement de l'individu, est flagrant. Laurent, en plus de sa bonne humeur, retrouve avant tout, l'envie de se battre. Ni le handicap de Delphine, ni toutes les menaces accumulées, ne sont des obstacles. Il sait pertinemment que le combat n'est pas gagné d'avance. Il devra, pour bénéficier de l'aide et de l'appui de Gégé, s'investir pleinement. Donnant, donnant, c'est de bonne guerre. La motivation aidant, pour lui ce ne sera pas trop dur. Laurent depuis toujours, a démontré sa volonté, son courage et son opiniâtreté. Le jeu en vaut la chandelle, ce qui n'en sera que plus motivant.

            Très vite, il arrive à l'hôpital. Son premier réflexe, c'est d'aller acheter quelques fleurs pour sa dulcinée. Le bouquet d'une main, et de l'autre son attaché-case, il arpente les couloirs qui soudain, deviennent les témoins de sa métamorphose. Les visites ne sont pas autorisées de si bonne heure, mais il bénéficie d'une dérogation. Ce qui lui permet de venir à n'importe quelle heure, du jour et de la nuit. Il entre donc dans la chambre de son épouse, le visage ensoleillé :

    - Coucou ma chérie ?… Comment va mon bébé ce matin ?… Est-ce que l'agent commercial te plaît ?… Tu vois, je t'ai écouté, et je me suis mis sur mon trente et un !… Bonjour mon amour…

    - Tu es merveilleux mon Poussin… Merci pour les fleurs, elles sont splendides… Tu n'as qu'à les poser sur la table, une infirmière s'en chargera !… Viens vite dans mes bras…

            Laurent ne se fait pas prier et après avoir posé le bouquet et enlevé son manteau et sa veste, il vient rejoindre les bras que Delphine lui ouvre en grand. L'étreinte est ponctuée par un tendre baiser plein de passion. Mais en caressant le buste de son épouse, Laurent est surpris de voir un petit bleu juste sur le sein gauche :

    - Qu'est-ce qui t'es arrivé Bibiche ?… Comment est-ce que tu t'es fait ce bleu ?… Tu n'es pas tombée au moins ?… Tu l'as signalé aux médecins ?…

    - C'est… Je… Enfin je me suis cognée en prenant ma douche… Ce n'est pas grave mon chéri… Ne te fais pas de souci… Alors, tu as rendez-vous avec ton patron ?… Je suis si fière de toi mon Poussin…

            L'embarras de Delphine n'échappe pas à son mari. Comment a-t-elle pu se faire mal au point de se marquer de la sorte ? Il y a quelque chose qui ne tourne pas rond. Toutefois, il ne cherche pas à approfondir plus que de raison. Dans son état c'est vrai, le moindre choc peur provoquer des bleus. Donc, il préfère orienter la conversation sur sa journée, qui s'annonce plutôt encourageante. Il fait très froid dehors, c'est pour cela qu'il s'est habillé chaudement. Costume, cravate, pardessus… c'est vrai qu'il présente bien ! Delphine apprécie tellement, quand il est habillé de cette manière. Voilà bien longtemps qu'il n'avait pas mis de cravate ! Mais l'apparence n'est qu'un maigre présent, dont Laurent n'a que faire.

            Pour lui, c'est au pied du mur qu'on voit le maçon, et l'habit ne fait pas le moine. Ce n'est pas parce qu'il est habillé comme un prince, qu'il va pouvoir se transcender dans la vente de ses articles. Il vaut mieux selon lui, un individu vêtu modestement mais génial dans son aptitude à vendre, qu'un fils à papa recouvert de soie, mais nul en tout ! Intriguée par la mallette, Delphine a envie d'en découvrir le contenu :

    - Tu peux me faire voir ce que tu vas vendre mon chéri ?… Tu sais, j'imagine déjà… Mais je veux voir… S'il te plaît mon Poussin !…

    - Comme tu voudras Bibiche… Mais tu sais, c'est pas tellement folichon !… J'avoue que je suis presque honteux…

            Delphine insiste tellement, que Laurent finit par accéder à ses désirs. Délicatement, il ouvre la petite mallette, qu'il a pris soin cependant de déposer sur le fauteuil et non pas sur le lit. Car si une personne entre à l'improviste, il imagine l'ambiance. Grand bien lui a pris ! Car c'est Niaou qui sans frapper, entre dans la chambre :

    - Oh pardon… Je ne savais pas que tu étais là Laurent !… Je reviendrai tout à l'heure… Mais… C'est quoi ça Delphine ?…

    - Hein ?… Ca ?… C'est… Enfin… A vrai dire je ne sais pas encore… C'est mon mari qui va vendre ces… Comment dire… Ben oui quoi… Ces articles !…

            Avec le gode dans les mains, Delphine est craquante. Rouge comme une pivoine, elle redonne l'ustensile à son mari, qui le remet aussitôt dans l'attaché-case. L'infirmière esquisse un sourire qui en dit long sur ses pensées. Le regard qu'elle échange avec la patiente, trahit les sentiments qu'elle éprouve à son égard. Les quelques mouvements que Delphine vient d'effectuer, sont suffisants pour laisser apparaître en grand, le bleu sur son sein. Ce qui fait réagir Niaou :

    - Mon Dieu, mais qu'est-ce que tu t'es fait ?… Tu as vu ce bleu ?…

    - Oui… C'est… C'est hier soir, tu te souviens ?… Quand tu m'as soulevée pour m'installer sur le bac à douche… J'ai… Je me suis sans doute cognée !…

    - Ah oui !… Je me souviens maintenant !… Je vais te passer un peu de pommade et tout rentrera dans l'ordre rapidement… Je vais chercher ce qu'il faut…

            Cette fois, Laurent patine dans la semoule complètement. Visiblement, Niaou la première, a été surprise de voir ce bleu. Que signifie cette mise en scène ? Est-ce qu'il ne s'est pas passé quelque chose de plus grave, que Delphine tente au mieux de dissimuler ? Pourquoi dans ce cas, prendre l'infirmière à témoin ? Décidément, Laurent a bien du mal à clarifier cette énigme. Dans le fond, il ne s'agit que d'un bleu, rien de plus ! Mais alors pourquoi dans ce cas, Delphine s'en cache comme si elle se sentait coupable ? Mieux vaut ne pas s'appesantir sur le sujet. Le couple a d'autres chats à fouetter, que de s'investir dans une enquête inutile.

            Un peu plus tard au sex-shop, l'heure de l'ouverture approche. Les vendeuses s'affairent aux ultimes préparatifs. Dans le bureau de Gégé, se tient la première réunion du jour, dont le sujet est bien entendu, le rôle de Laurent. Ses deux assistantes, deux autres filles, sont là pour que les choses soient bien claires. Gégé se montre catégorique :

    - Voilà, vous savez tout maintenant… En résumé, en mon absence, c'est Laurent qui seul, aura le droit de prendre des directives… C'est mon adjoint direct… Mon… "bras droit"… si vous aimez mieux !… Nicole et Corinne, désormais, vous êtes à son entière disposition, de jour comme de nuit… Je veux que tout se déroule comme sur des roulettes… Pas de question ?…

    - Aucune patron… Faut-il que l'on aille coucher chez monsieur Laurent ?…

    - Tu verras ça avec lui Corinne… Je n'ai pas à décider pour Laurent… Vous savez que dans quelques heures, nous aurons la visite de notre principale cliente !… Vous serez quatre pour lui faire une démonstration explosive… Je compte sur vous !…

            Dieu sait ce que cela réserve ! Quatre nanas pour faire la démonstration des différents matériels, Laurent se demande bien à quelles horreurs il va être confronté. La réunion s'achève, laissant les deux hommes seuls. Ils restent un instant silencieux, avant que Laurent ne sorte l'enveloppe avec tous les dossiers, qu'il tend à Gégé :

    - Tiens… Voilà les photocopies des dossiers… J'ai fais des copies pour que tu sois plus tranquille… Tu pourras donc tout garder sans problème !… Si ce n'est pas trop indiscret, que comptes-tu en faire ?…

    - Merci !… La meilleure défense, c'est l'attaque mon bonhomme !… Si tu veux que j'essaie de t'aider, j'ai besoin de tout connaître… Je peux intervenir sur pratiquement tout… Quels que soient les requins qui vous harcèlent toi et ta femme… Si mes avocats ne suffisent pas, je lâche mes gentils petits chiens… Tu saisis ?…

            Le ton de son patron est déjà moins tolérant qu'hier soir. En guise de petits chiens comme il dit, ce sont en fait de ses hommes de main, dont il est question ! Autrement dit, tout ce qui ne peut se résoudre d'une manière diplomatique, se règle dans un bain de sang ! Brrr… ! Il y a de quoi avoir la chair de poule, rien qu'à l'idée de savoir que des hommes risquent leur vie, simplement parce qu'ils auront refusé d'accorder leur soutien à Gégé. En une fraction de seconde, le faciès du patron bon enfant, paternel, s'estompe pour laisser place à la mine patibulaire, du truand sans foi ni loi. Laurent se sent très mal à l'aise. La corruption dans son ensemble, c'est une chose. Après tout, même si elle n'est pas valorisante pour ceux qui s'y adonnent, au moins, ne perturbe-t-elle pas la quiétude des gens qui en sont les victimes. Mais là franchement, avec un cynisme effarant, Gégé se moque bien des valeurs de la vie. Est-il à ce point aigri, blasé, pour manipuler les individus avec un tel mépris ? Immédiatement, Laurent imagine les manchettes dans les journaux : "Règlement de compte dans le milieu de la pornographie !…"

            Comme tous les jours avant l'ouverture, l'ensemble du personnel et Gégé ont pour habitude de se retrouver dans le bar juste en face du magasin. Les clients les plus acharnés, attendent ce moment avec impatience, car ils savent qu'ils pourront très vite, se ruer dans leurs rayons favoris. D'accord, les filles sont vraiment habillées très court. En dépit du froid pourtant cinglant, elles n'hésitent pas à se débarrasser de leur petite laine, pour mieux exhiber leurs attributs. Ce qui ne manque pas bien entendu, de produire les effets escomptés. Laurent, en promenant son regard sur les visages de ces clients vicieux, a du mal à dissimuler son dégoût. La moyenne d'âge de ces obsédés du cul, oscille entre quarante-cinq et soixante ans ! Après on osera parler des jeunes, comme étant des pervers !

            Hélas, ces vieux salopards, n'apprécient guère de se sentir épier. Discrètement tout de même, Gégé veille au grain. Car l'un d'entre eux, particulièrement agressif, dévisage Laurent de la tête aux pieds. Pressentant le pire, il s'approche du client :

    - Alors Bébert… En forme ce matin ?… C'est ma tournée… Qu'est-ce que tu veux boire ?…

            Mais le fameux Bébert, est en train de distiller son vin pour en faire de l'eau de vie ! Ce qui veut dire que cette fois, il s'acharne sur Laurent :

    - Qui c'est ce merdeux ?… Encore un pédé qui vient nous piquer nos gonzesses ?… Eh… P'tit con… C'est à toi que j'cause…

            Stoïque, Laurent s'approche du poivrot, qui se lève et vient à sa rencontre. Ce que personne n'a eu le temps de voir, c'est que le pochard avait une canette de bière à la main. Laurent a juste le temps d'esquiver le coup qui lui était adressé. Là, c'est la goutte d'eau qui fait déborder le vase et telle une fusée, un violent coup de poing vient s'écraser sur le nez du client. L'ancien ne fait qu'un tour dans ses chaussettes, avant de s'écraser le cul par terre, la figure en sang. Laurent, toujours aussi calme, apporte quelques précisions :

    - Y a-t-il d'autres amateurs ?… Je vous préviens, la prochaine fois je me fâche !…

            Courageux mais pas téméraires, les autres clients ne bronchent pas, tandis que celui qui a effectué son vol plané, est occupé à récupérer ses dents. Même Gégé, pourtant coutumier de ce genre d'altercation, en reste pantois ! Vain Dieu quelle praline il a reçue ce vieux con !… Il prend Laurent par l'épaule et se dirige vers le bar :

    - Bravo fiston… Je vois que le métier rentre vite !… Putain la patate que tu as !… T'en fais pas, il gueule, mais il n'est pas dangereux…

            Peut-être, mais Laurent a appris à se méfier des adversaires de cet acabit. Faussement calmés, ils bondissent en traître et très souvent, c'est dans le dos qu'ils frappent ! C'est pour cette raison qu'il tourne le dos au comptoir, faisant face à la salle. En voyant le danger venir, il est plus facile de se protéger. Ce ne sera pas utile aujourd'hui car effectivement, l'ivrogne s'est affalé sur sa chaise et ne bronche plus les sourcils. Le propriétaire du bar, lui aussi habitué à des rixes quotidiennes, apprécie comme il convient la droite de Laurent :

    - Je sais pas où t'as appris à cogner garçon… Mais… J'ai rarement vu une telle pèche !… Tu fais de la boxe ou bien ?…

    - Non… Juste des arts martiaux… Je suis ceinture noire troisième dan de karaté si vous voulez le savoir !… La "pèche", comme vous dites, c'est juste pour m'enlever les crampes aux doigts… Je déteste avoir des fourmis dans les mains… Tenez… Vous offrirez un verre au vaillant combattant !…

            Il tend un billet de cinquante francs au barman, qui s'en saisit d'une main tremblante. Le calme s'installe de nouveau, après ce petit intermède musclé. C'est stupide, Laurent le déplore. Pour autant maintenant, tout le monde saura qu'il vaut mieux ne pas lui chercher des pouls sur la tête ! Cette fois il est temps d'aller ouvrir le magasin. C'est bizarre tout de même. Les autres jours, Gégé et sa troupe ne sont pas encore de l'autre côté de la rue, que tous les clients du bar sont déjà derrière eux. Ce matin, ils ont le temps d'entrer, de sortir les posters, avant que le premier ose enfin, s'aventurer au-delà des portes vitrées.

            Il est un peu moins de dix heures du matin. Le rendez-vous avec la fameuse cliente, est prévu pour dix heures quinze. Tandis que l'animation commence à bouger côté surface de vente, dans le petit salon privé, les préparatifs s'accélèrent. Les quatre filles sont revêtues de leurs uniformes et répètent les mouvements qu'elles doivent accomplir. Gégé assure les commentaires pour Laurent :

    - Tu vas assister à une séance sado-maso… Nicole et Corinne, vont jouer le rôle des bourreaux… et les deux autres, seront les esclaves… Les fers, les menottes, les fouets… Tu vas voir à quels jeux notre clientèle adore soumettre celles et ceux qui deviennent ses jouets…

    - Mais… Elles ne vont quand même pas se taper dessus avec ces machins ?… Elles vont se faire mal ?… C'est dingue de voir ça !… Enchaînées comme des galériens… Je n'ai pas vu ces trucs sur le catalogue…

    - Cool fiston !… J'ai pas envie qu'elles se mettent en accident du travail !… Non… Elles vont faire semblant naturellement… Enfin… Presque !… Disons que ce que tu vas voir, par rapport à la réalité, c'est du pipi de chat… Pour ce qui est du catalogue, il est mis à jour tous les mois… Et ton rôle sera précisément de présenter ce genre de nouveautés… Aller les filles… Au boulot !…

            Dommage que ceux qui consacrent leur énergie à concevoir de telles idioties, ne mettent pas leur savoir faire au service de l'humanité ! Pour quelques milliers d'abrutis dans le monde, qui s'éclatent avec ça, des millions d'autres crèvent de faim. En compulsant les notices qui accompagnent ces nouveautés démoniaques, Laurent est subjugué d'en découvrir le prix ! En comptant tout ce qu'il voit, il y en a pour plus de cinquante mille francs ! Dire que même en Suisse, il y a un bon tiers de la population qui dispose d'à peine trois mille balles par mois, pour faire vivre la famille. Et là, pour assouvir leurs fantasmes, une toute petite minorité est prête à investir des centaines de milliers de francs ! Il y a de quoi, sinon péter les plombs, tout du moins avoir envie de leur exploser la tête. En attendant, il va devoir composer avec !…

            Quand Gégé disait que les filles feraient semblant, qu'est-ce que doit être la réalité ! Les deux qui sont attachées aux roues, saignent déjà du visage et du dos. Ce qui est surprenant, et là Laurent se pose des questions, c'est qu'elles donnent vraiment l'impression d'aimer ça ! Nicole surtout, porte ses coups avec sur le visage, une expression de haine. Si elle fait semblant de cogner, il veut bien se faire curé ! Nul doute que c'est une femme méchante et vicieuse de nature, qui remplit très bien son rôle. Laurent a sa petite idée quand même :

    - Ca suffit les filles… Nicole… Tu vas remplacer ta petite copine sur la roue… Comme ça, quand la cliente sera là, elle pourra mieux se rendre compte de l'impact de ses futurs joujoux… Et… C'est moi qui vais cogner… Il faut bien que j'apprenne n'est-ce pas ?…

            Inutile de discuter, les filles le savent, elles doivent une obéissance absolue à Laurent. Gégé ne dit rien, il ne veut surtout pas discréditer l'autorité de son vendeur, qui fait preuve de beaucoup d'initiative. En se croisant, les deux femmes se jettent un regard qui en dit long ! Visiblement, il y a un contentieux entre elles et bien entendu, Nicole a profité de cet avantage pour affirmer son ascendant.

            La démonstration s'est déroulée merveilleusement bien. La cliente, plus attirée par Laurent que par le matériel d'ailleurs, a signé la coquette commande de dix équipements complets ; avec quelques articles en prime ! Ben voyons ! Cette chère petite dame n'a "que" dix salles équipées sur Genève et les environs ! Un demi million, en liquide naturellement, qui seront versés à la livraison, comme d'habitude. En attendant, Gégé se montre on ne peut plus généreux. Il accorde à Laurent les commissions sur deux ventes, soit vingt pour cent de cents mille. Ce qui, en comptant vite et mal, lui fera un peu plus de vingt mille francs, sur sa première paye ! Il n'est pas pingre non plus vis-à-vis des filles, à qui il remet illico une enveloppe avec deux billets de mille francs à chacune. Ca vaut quand même le coup de se faire quelques bleus !

            Voilà une journée qui débute plutôt bien pour Gégé. Pendant qu'il sert le champagne, les filles peuvent se délasser entre elles. Plus rien à voir avec les coups de tout à l'heure ! Maintenant tous les accessoires et autres matériels sont inutiles. La sensualité, la douceur, sont largement dominantes. Ce qui permet à Laurent d'assister à un échange assez intense, de raffinement et d'attouchements typiquement féminins, dont il n'osait même pas imaginer l'exquise volupté. Plus il admire ces corps en folie, plus il sent le désir monter en lui. Il résiste autant qu'il peut, mais à l'impossible comme le précise l'age, nul n'est tenu. Si bien qu'au bout de dix minutes de ce ballet érotique, il cède et décide de se joindre aux filles. Là, c'est Gégé qui est aux Anges ! Enfin, Laurent s'est décidé à prendre son travail à… "bras-le-corps" ! Ivre de plaisir, grisé par cette chaleur délicieuse des corps en chaleur qui le frôlent dans tous les sens, il parvient très vite au zénith du bonheur. Insatiables, les filles ne s'arrêtent pas pour autant ! A l'exception de Corinne, qui vient d'accompagner et partager le plaisir suprême de Laurent.

            Si pour son mari, les heures qui viennent de s'écouler ont été vraiment merveilleuses, pour la pauvre Delphine hélas, il en est tout autrement. Depuis que Laurent l'a quittée ce matin, elle se pose des questions. Elle le connaît trop bien, pour ne pas imaginer qu'il ait pu avoir quelques doutes sur l'origine du bleu. Niaou, qui entre deux soins vient lui tenir compagnie, essaie de dédramatiser le situation :

    - Tu te fais des idées ma chérie !… Comment peut-il deviner que c'est moi qui t'ai fait ça ?… Je veux dire… le bleu !… Ta version était tout à fait crédible je t'assure !… Il faut qu'on reste sur le même axe, et tu verras, tout sera vite oublié !…

    - Oublier… Oublier… C'est toi qui le dit Niaou !… Quelle idée aussi de me faire un suçon comme ça !… Je m'en veux tu ne peux pas savoir !… Je suis certaine qu'il se doute de quelque chose…

            L'infirmière a toutes les peines du monde pour apaiser les tourments de son amie. Bon, c'est vrai, elle le reconnaît humblement, l'idée de ce suçon n'était pas la meilleure qui soit. Est-ce que leur amour va basculer à cause de ça ? Niaou en a peur, car les caresses qu'elle essaie de prodiguer à Delphine restent sans effet. Le regard échangé, n'est plus générateur des mêmes frissons de désir, et là, elle ne peut que mesurer l'ampleur des dégâts. D'accord, Delphine s'est montrée plutôt motivée dans leurs échanges sensuels. Pour autant, elle a quand même refusé que Niaou ne lui procure les mêmes plaisirs avec sa bouche, tels que seul Laurent peut le faire. Les baisers, les caresses, elle les a offerts sans retenue. Mais sitôt que Niaou a voulu s'approcher de son intimité, elle s'est braquée. L'amour au féminin, bien que générateur de moments sublimes et divins, n'est pas encore tout à fait à la portée de Delphine.

            C'est en tout cas, la conclusion à laquelle l'adorable Sénégalaise arrive. Mais elle ne manifeste aucune haine, aucune rancœur à l'égard de sa petite protégée :

    - Je te comprends ma chérie… Je te demande pardon… J'espère simplement que tu ne m'en veux pas de m'être laissée emportée par ma folie ?… Mais… Je t'aime tu sais… Je t'aime très fort et jamais je ne ferai quoi que ce soit qui puisse te mettre mal à l'aise…

    - Tu es adorable… Moi aussi tu sais, je t'aime très fort… Et je parle d'amour… D'Amour pur et authentique… Mais… Laisse-moi encore un peu de temps… D'accord ?…

            Pour toute réponse, après avoir essuyé les quelques larmes qui venaient de s'écouler sur ses joues, Niaou dépose un doux baiser sur les lèvres de Delphine. Le sourire revient, en même temps que les caresses sur les visages. Inutile de bousculer le cours des événements. L'infirmière le sait, pour l'avoir subi assez souvent, tout ce qui doit arriver, se produit ! Delphine n'est pas encore tout a fait prête ? Qu'à cela ne tienne. De plus, et elle en mesure l'immensité en ces instants précieux, la douce Bibiche est folle amoureuse de son diable de Poussin. En pensant à lui, Niaou esquisse un petit sourire, qui n'échappe pas à Delphine :

    - A quoi tu penses ?… Je peux savoir ?…

    - J'étais en train de prier très fort, pour que ton petit mari découvre très vite l'amour au féminin… Comme ça… Tu te sentiras moins coupable ?… Et qui sait ?…

            Dernier petit bisou, ultime caresse, le tout ponctué par un échange de sourires chaleureux. Niaou doit quitter la chambre, car l'heure de la grande visite approche. Une fois seule, Delphine s'allonge lentement. Tout en fermant les yeux, elle inspire profondément, comme pour mieux s'imprégner de cette atmosphère particulière, que seul, l'amour au féminin est en mesure de générer. Comme vient de le dire Niaou, qui vivra verra ?…

FIN du TROISIÈME TOME