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Voilà bientôt deux mois que Patrice travaille au CNET. Depuis deux semaines, pour des raisons personnelles, il assure toutes les gardes de nuit en semaine, afin de pouvoir bénéficier de ses soirées du vendredi et du samedi, au cours desquelles ils se produit en spectacle. Poète et animateur dans l'âme, il organise avec ses amis journalistes des soirées, au profit d'association caritatives. Ce que Dame nature lui refuse, il l'offre généreusement aux autres. Une ou deux fois par mois donc, il prend un service de garde le dimanche matin pour ne pas susciter trop de jalousie. Élise l'accompagne un maximum, mais sans pouvoir assurer toutes les nuits ce qui, on l'imagine, n'est pas de nature à lui convenir. Mais elle n'ose pas intervenir auprès de ses supérieurs, afin de ne pas attirer les soupçons et provoquer inéluctablement, un orage de jalousie au sein des autres gardiens.
Les " on-dit ", sont suffisamment abjects comme ça, et elle ne veut pas apporter plus d'eau au moulin de la bêtise qualifiant les auteurs de telles inepties. En gros, elle se retrouve de garde deux ou trois nuits en moyenne avec Patrice, ce qui lui permet peu à peu de prendre l'ascendant sur son futur compagnon. Dotée d'un sens très prononcé de l'altruisme, elle conduit parfaitement le jeu, progressant à grands pas vers la libération de Patrice, sans pour autant le provoquer. Telle une araignée, elle tisse la toile dans laquelle, demain, elle accueillera l'espère-t-elle du moins, celui qui jour après jour, prend de plus en plus de place dans sa vie.
Aidée en cela par les récents événements qui se sont déroulés au CNET ces derniers jours, Élise met à profit le côté casse-cou de Patrice pour accentuer ses démarches. Mais que c'est-il donc passé ?... Les coups de téléphone anonymes ont repris, annonçant la destruction prochaine du CNET. Après de longues semaines de calme, voilà que les canulars dont parlaient Élise recommencent ! Sans dire qu'ils réussissent à créer un mouvement de panique, cette fois ils sont quand même pris en compte de manière évidente. En effet, en plus de décrire de manière précise certains locaux, ainsi que les risques potentiels, les auteurs anonymes récitent par chœur certains numéros de téléphone, qui sont ceux des principales personnes visées !
La voix n'étant jamais la même, les policiers chargés de l'enquête affichent un très grand scepticisme. Néanmoins, certaines consignes sont déjà données aux gardiens, afin d'éviter les problèmes. Intensification des filtrages à l'entrée, qui doivent être hyper draconiens, table d'écoute permanente, font partie des éléments actifs de cette lutte contre un terrorisme latent, risquant à tout moment de frapper de façon aveugle et meurtrière. Tout le monde est bien loin de se douter qu'à son insu, le pauvre chef de poste sert de trait d'union entre les ravisseurs et le centre. Grâce à leur complice, ils sont informés des moindres faits et gestes, sans parler des réactions et autres mesures envisagées !
Pour les policiers, une enquête sournoise à l'intérieur même du CNET mobilise chaque jour la PJ Grenobloise mais aussi, le contre espionnage ! Nul doute que les malfaiteurs bénéficient d'une ou plusieurs antennes internes, et de ce fait, jouissent de certains avantages. Possédant toutes les informations dont ils ont besoin, jusqu'aux nombres et durées des rondes de gardien, les assassins se montrent déterminés à certains moments, puis laissent écouler un laps de temps relativement important, avant d'intervenir à nouveau. La tactique employée est payante, car elle désorganise totalement l'enquête. Pot de terre contre pot de fer, malheureusement pour une fois, la justice n'est pas la plus forte !
Le personnel de la SIRA joue de prudence car, en ce qui les concerne, la mission de sécurité dont il est investi est déjà bien suffisante, sans vouloir y ajouter un côté policier ! Mais c'est vrai, on ne peut empêcher certains débordements dans ce sens, et l'on voit certains gardiens se considérer et se comporter en parfaits détectives ! Patrice, qui est devenu un très bon élément aux yeux de ses supérieurs, ne bénéficie pas de la même opinion envers certains collègues. La température est même franchement glaciale avec deux ou trois d'entre eux. Élise, jour après jour, essaie toujours de percer le mystère dont il s'est entouré ; mais l'iceberg n'est pas prêt de fondre !
Si le côté énigmatique est assez passionnant pour elle, la finalité de ce mystère demeure une hantise. Sur quoi va-t-il déboucher ?... Voilà bientôt deux mois qu'elle tente de faire oublier le passé à Patrice, deux mois de douceur presque exagérée, sans qu'un résultat probant ne vienne l'encourager ! Elle sent Patrice en pleine crise, mais ne sait pas, et n'ose pas, s'aventurer sur un terrain marécageux, qui risquerait de l'engloutir à son tour. De plus, il s'isole jour après jour dans un mutisme presque total, ce qui rend toute tentative particulièrement périlleuse. Ajoutons à cela qu'ils ne sont pas tous les jours de garde ensemble, qu'il refuse toutes les invitations qui lui sont faites, pour savoir dans quelle situation se trouve Élise. Visiblement, elle voudrait lui venir en aide, mais comment ?... Comment lui tendre la main, alors que son cœur meurtri laisse encore échapper les sanglots de son désarroi ?...
Élise le sait par expérience, plus un homme a souffert, plus il devient étanche à toutes formes de sentiments. Le drame est d'autant plus atroce, qu'il est encore amoureux fou de cette fille qui l'a quitté, ce qui rend encore plus difficile de lui tendre la main. Et sa fille dans tout ça ? Que fait-elle pendant les vacances, seule certainement, elle aussi envahie de chagrin et de cauchemars ? En ce dimanche matin, alors que la rosée ruisselle le long des herbes hautes, le lever du soleil fait une timide apparition entre les branches des sapins bordant le Centre. Percée rendue d'autant plus pénible, par la légère couche de brouillard matinal se dissipant très lentement.
Tandis que Patrice part en ronde, Élise est occupée à la prise de service au central. Pour elle comme pour le chef au poste de garde, ce dimanche matin est pareil à tous les autres, sans éclat particulier ; surtout à six heures du matin ! Pourtant, une atmosphère bizarre règne sur le CNET, comme si quelque chose allait se produire. Etait-ce une simple impression due à cette journée, longue à s'éveiller, ou un signe prémonitoire d'un jour pas comme les autres ? Il y a des jours, comme ça, ou l'on redoute n'importe quoi, de même d'ailleurs lorsqu'on espère !... ce qui est plus dramatique ! Soudain, alors que le calme régnait en maître absolu, le poste émetteur récepteur placé à côté d'Élise se fait entendre ; Patrice se manifeste :
- "" Allô... Élise ?... qui est-ce qui se balade dans le CNET ? ""...
- A part toi... personne... pourquoi ?... tu as des visions ?...
- "" Tu es certaine ?... renseigne toi quand même... profites en aussi pour connecter toutes les télévisions sur balayage automatique ""...
Il y a dans la voix de Patrice, quelque chose de grave et solennel, qui oblige Élise à changer de physionomie :
- Patrice... ne plaisante pas tu veux !... tu me fais peur !...
- "" Désolé ma chère Élise... jette un œil sur les écrans... fais vite ""...
Cette fois, le doute n'est plus permis ! Instinctivement, Élise commence à balayer chaque zone avec les caméras vidéo. En même temps, elle demande confirmation au poste de garde, pour s'assurer que personne ne soit entré. Soudain, la caméra repère un individu entrant dans un bureau administratif. La gorge serrée, Élise prévient Patrice :
- Pat... il est entré en unité E... sois prudent... je t'en supplie... j'appelle immédiatement la police...
- "" T'affole pas... tu sais ce qui te reste à faire... à toi de jouer ""...
- Pat... reviens... je t'en prie... après tout le CNET ne t'appartient pas !... l'individu est sûrement dangereux et s'il est armé... le CNET n'en mourra pas pour autant...
- "" Non, mais il me fait vivre !... de plus, j'ai envie de me défouler !... ""
Prévenu de la situation, le chef de poste avise immédiatement le PC de la SIRA, qui donne l'ordre à toutes les voitures de converger sur le CNET ; pendant ce temps, Patrice s'approche lentement du bâtiment où se trouve le malfaiteur :
- "" Je vais aller verrouiller les portes pour qu'il ne puisse pas sortir... essaie de contacter la direction du centre quand même, on ne sait jamais ""...
- Fais attention à toi Pat... il est sûrement armé !... il n'a pas l'air commode tu sais !...
- "" Il est toujours dans les bureaux ? ""...
- Oui... il n'a pas bougé... les renforts arrivent... attend que les chiens soient là...
- "" Demande donc à Serge de venir avec Plutôt... pour surveiller de l'extérieur... coucou, tu me vois ? fais-moi un sourire ""...
En passant devant l'une des caméras, Patrice fait un petit signe de la main à Élise qui cette fois, panique complètement. La caméra suivante est située dans le couloir où se trouve le cambrioleur. Au poste de garde, déjà deux équipes des patrouilles SIRA sont là, avec leurs chiens. Les consignes de Patrice sont respectées à la lettre. Deux maîtres-chiens vont tourner à l'extérieur du CNET, le long du chemin de ronde, tandis que les deux autres viendront prendre position devant les portes du bâtiment E. On enlève les muselières des bergers allemands, et chacun part vers sa mission.
Patrice, parvenant pendant ce temps, à l'ultime porte le séparant de l'intrus. L'horaire de la ronde n'étant pas le même, et ce volontairement, l'homme se sent donc en toute sécurité. Aussi, pour manifester sa présence, Patrice tape sur la porte et la franchit, comme si de rien n'était, en prenant garde toutefois de s'abriter derrière l'arête d'un bureau. Sait-on jamais ! Le malfrat l'entend et cherche à se dissimuler. Élise aperçoit Patrice, qui lui fait signe de ne pas appeler à la radio. Très courageux il faut le reconnaître, il continue sa progression sous les yeux effarés d'Élise et... du commissaire Legrand, qui venait d'arriver avec ses hommes :
- Il a du cran votre ami !... si un jour il a une attirance pour la police... vous lui direz qu'il sera le bien venu chez nous...
- Vous... vous croyez qu'il risque sa vie commissaire ?...
- La méthode employée par votre ami est la meilleure qui soit !... tant que le truand aura le sentiment de passer inaperçu, il restera dans l'ombre... ce qui devrait nous permettre de prendre position... je peux parler au gardien ?...
- Non !... surtout pas !... il m'a fait signe de ne surtout pas l'appeler...
- Ce qui est logique... et confirme le plus grand bien que je pense de lui... non seulement courageux et téméraire, mais aussi fin tacticien !... des hommes comme lui, voyez-vous, nous manquent terriblement vous savez !...
Le commissaire donne ses instructions, ne quittant pas des yeux Patrice qui, jouant le jeu au maximum, fait semblant de visiter chaque bureau. Le malfaiteur commence à paniquer un peu ! Patrice envoie un message en parlant très fort, volontairement, en espérant que Élise jouera le jeu :
- "" Tu as du faire erreur Élise !... je ne vois personne... je continue pour te faire plaisir, mais c'est inutile d'alerter la police! ... tu regardes trop la télévision à mon avis... je t'assure qu'il n'y a personne dans ce bureau...""
Élise est sur le point de répondre, mais sèchement, le commissaire l'écarte du micro :
- Surtout pas !... même en donnant l'impression de jouer le jeu, votre voix vous trahirait !... le loup est aux abois et après le signal de votre ami, il ne va pas tarder à tenter une sortie... à nous de jouer les enfants... si vous voulez la vérité mademoiselle... c'est maintenant... que votre ami risque sa vie...
Le commissaire n'a pas terminé sa phrase que l'on peut voir sur les écrans, rapide comme un félin, le gangster sortir comme une fusée du bureau, bousculant Patrice sur son passage. Couvrant sa fuite, le bandit sort son arme et tire en direction de Patrice, qui a juste le temps de se jeter à terre et ainsi éviter la balle. Le coup de feu claque de manière lugubre aux oreilles de tout le monde et plus particulièrement celles d'Élise qui, terrorisée, se précipite dans les bras du commissaire ! La voix de Patrice à la radio apaise son émotion :
- "" Le con !... c'est qu'il tire bien en plus !... si les flics sont là, dis-leur de ne pas bouger... je vous donnerai ma position plus tard... toutes les portes du bas sont verrouillées... je vais essayer de le coincer dans une tour borgne... ""
- Monsieur Patrice... ici le commissaire Legrand... laissez nous intervenir... il y va de votre vie... vous venez de le dire il tire vite et bien... et... vous n'avez aucune arme !...
- "" Non mais j'ai l'avantage du terrain !... je vais le conduire tout doucement dans une pièce sans issue... si vous intervenez maintenant il risque de nous glisser entre les pattes... sans parler du carnage qu'il n'hésitera pas à faire... sitôt que je l'ai coincé... je vous donnerai le feu vert, et il sera à vous... mais pour l'instant... il est à moi ""...
- OK Patrice... quoiqu'il arrive... sachez que vous avez toute mon admiration... soyez très prudent... et... bonne chance... Bon !... on va essayer de suivre les opérations au mieux... où se trouvent-ils d'après vous mademoiselle ?...
- Son dernier message le place dans cette zone... juste après la salle blanche... hors caméra malheureusement... si Patrice réussit ce qu'il entreprend, l'individu va se trouver bloqué à cet endroit... dans ce que nous appelons les tours borgnes... toutes les issues ont été déjà fermées par Patrice... et dehors, ce sont les maîtres chiens qui attendent...
- Est-ce qu'on peut accéder à cette tour par les étages ?... je veux dire, est-ce qu'un commando de chez nous peut descendre en rappel et surprendre le truand à revers ?...
- Impossible... les tours sont vraiment borgnes !...
- Je vois... bon!... cette fois plus question d'attendre... capitaine... désignez cinq hommes pour vous accompagner... vous allez vous approcher au plus près et attendre le signal de Patrice...
- Mais commissaire !... il vous a demandé de ne pas bouger !...
- De ne pas intervenir mademoiselle... nuance !... dites-vous que dès qu'il va crier au secours, mieux vaut pour lui que nous soyons à ses côtés... allez- y...
Comme Patrice l'avait prévu, le cambrioleur essaie de sortir, mais en vain ! Il se sent perdu, traqué telle une bête fauve, et donc, prêt à tuer s'il le faut. Patrice le talonne, la poursuite s'engage à nouveau. Inévitablement, elle allait conduire les deux antagonistes dans le bâtiment rouge où, exprès, Patrice avait ouvert la porte d'un bureau, sans issue, afin d'y attirer le fuyard. La tactique allait-elle se montrer enfin vraiment payante ? Protégeant sa fuite, le visiteur indésirable tire un autre coup de feu, comptabilisé par le commissaire, qui ne cache pas sa crainte :
- Et de deux !... en théorie, il ne lui reste plus que six balles !...
- Une seule peut-être mortelle commissaire !... vous le savez ?...
- Bien entendu mademoiselle !... mais votre ami n'est vraiment pas en danger... l'homme n'est pas un tueur à gage... c'est évident... donc, si Patrice sait manœuvrer, comme il vient de me le prouver, il va l'affoler pour l'obliger à tirer... par peur... donc, théoriquement, sans viser !...
Le sang froid de Patrice, et la lucidité du commissaire, contrastent avec l'état angoissé d'Élise pour qui, la théorie reste de la théorie. Pour les dirigeants de la SIRA et du CNET, eux aussi présents au central, le courage de Patrice est apprécié au plus haut niveau. Mais les compliments lui feront une belle couronne... si malheureusement, Patrice venait à être descendu ! Élise ne s'en cache pas et en même temps, dévoile ses sentiments à l'égard de Patrice qui, tout prêt d'elle, risque sa vie :
- Mais arrêtez... je vous en prie... s'il meurt il aura droit aux honneurs d'accord !... et moi alors ?... et sa fille... vous y pensez un peu ?...
- Calmez vous Élise... je comprends votre réaction... qui confirme ce que je pensais déjà... mais je suis de l'avis du commissaire... Patrice est en train d'user les nerfs du bandit... croyez nous... il ne risque rien... allez prendre un café au poste de garde... surtout gardez votre sang froid Élise... je vous en conjure... vous les voyez comme moi, les collègues de Patrice sont difficilement maîtrisables... s'ils vous voient paniquer... ils sont capables de commettre une erreur fatale...
- Je vous demande pardon monsieur le directeur... mais... je préfère rester là...
Les cris d'Élise, entendus jusque dans le hall, produisent ce que tout un chacun redoutait. En quelques secondes, trois maîtres chiens, dont Joël, ami intime de Patrice, se précipitent dans le central :
- Mais qu'est-ce qu'on attend bordel de merde ?... on sait que vous ne pouvez pas sortir vos flingues commissaire... mais si vous croyez qu'on va rester là comme des cons, n'y comptez pas !...
- Du calme messieurs je vous en prie... Patrice nous a demandé de ne pas intervenir... respectons sa volonté si vous le permettez !... je crois qu'il est le mieux placé pour analyser la situation !...
- Tu parles en flic commissaire... nous... en amis... ça fait des mois que ça dure ces conneries et il est temps d'y mettre un terme...
Joël n'a pas le temps d'en dire plus, que deux autres détonations viennent jeter à nouveau la consternation au central. Si pour le commissaire cela fait quatre, pour les collègues de Patrice, c'est la goutte d'eau qui fait déborder le vase :
- Mais nom de Dieu de merde... on ne va pas laisser ce paumé plomber Patrice non ?... restez là si vous voulez... moi, je vais l'aider... Tex... viens mon bébé... tu vas aller bouffer ce connard !... d'abord... je lui mets deux balles dans le buffet à ce bâtard de merde...
Joël enlève la muselière à Tex, le plus gros et le plus méchant de tous les chiens, engagés dans la surveillance. Le commissaire n'a pas le temps de dire " Ouf ", que Joël fonce à la rescousse de son ami, arme au poing ! Sa détermination est contagieuse et après son départ, les autres gardiens décident eux aussi d'aller se mêler aux hostilités. Pour les policiers, plus d'autre alternative que de tout mettre en œuvre pour éviter que la haine et la colère des gardiens, ne transforment le fugitif en passoire ou en chair à saucisse :
- Les tireurs à vos postes... surtout pas de gaffe... cette fois, plus personne ne bouge d'ici... on passe à l'attaque messieurs...
La voix du commissaire dissimule mal son angoisse. Si la légitimité de la colère n'est pas en cause, la suite des opérations lui paraît quelque peu hasardeuse et c'est pourquoi, à la tête de ses hommes, il fonce à son tour rejoindre Patrice. La solidarité, l'amitié, sont des valeurs absolument honorables et vraiment recherchées, mais il y a des moments comme aujourd'hui ou, sans le savoir, risquent de mettre en péril la vie de celui ou celle qu'on veut défendre. Mais comment en vouloir à ces hommes qui, las de se sentir soupçonnés à longueur de journée, ont envie de prouver qu'ils sont avant tout, des hommes dignes de ce nom.
**********
Tranquillement allongé derrière un immense photocopieur, Patrice se dirige lentement vers une porte battante donnant accès au laboratoire où se trouve enfermé le gangster. L'homme est effectivement bel et bien pris au piège, sa seule issue étant la porte gardée par Patrice ! A en juger les impacts de balles ayant traversé les portes avant de venir s'éclater sur les murs du couloir, le rôdeur est totalement paniqué et n'a aucune autre issue que celle verrouillée par Patrice, bien à l'abri derrière le photocopieur. Mais la progression du gardien est difficile ! D'une part le poids du photocopieur, mais surtout, le fait qu'il remorque avec les pieds un gros extincteur à anhydrite carbonique. A n'en point douter, l'extincteur va devenir une arme redoutable à bout portant, quand on sait que le gaz propulsé sort aux environs de moins soixante dix degrés ! Encore faut-il que le gangster accepte de placer sa tête devant !
L'entonnoir se referme, l'homme ne peut plus échapper au jet glacial que lui réserve Patrice qui, tranquillement, dégoupille l'extincteur et se tient prêt à appuyer sur la gâchette. Nouveau coup de feu qui, pour Patrice également, sert de repère ; il recompte sur ses mains... ça doit faire cinq !... La progression reprend de plus belle. Plus que quelques petits mètres, et Patrice réussira à enfermer l'oiseau dans sa cage. Sixième coup de feu, qui cette fois est beaucoup plus précis, arrachant sur son passage une partie supérieure du photocopieur, pulvérisant une bonne partie de la mécanique. Inutile de se poser des questions sur le calibre !
Vu les dégâts, c'est au moins du onze ! A moins qu'il ne s'agisse d'un flingue à canon scié, employant du douze !... Pourvu qu'aucune balle n'ait endommagé les appareils au labo ! Patrice continue d'avancer, au point que le photocopieur se trouve en contact avec les portes, enfermant de façon absolue l'agresseur qui ne pourra, même en étant le plus agile, échapper cette fois aux griffes de son ange gardien. Là, l'instant est vraiment critique ! A cette distance, une balle risque de traverser la machine et Patrice se sent vraiment mal à l'aise. Le courage a des limites et il serait temps que les forces de l'ordre viennent lui donner un coup de main, car il ne se sent plus du tout l'âme d'un héros, surtout à titre posthume ! Sa prière sera-t-elle entendue ?...
Un calme lourd et dramatique règne à présent dans le couloir, ce qui ne fait qu'augmenter la panique de part et d'autre. Patrice, épuisé, essaie de récupérer un peu ; son agresseur, cherche désespérément à s'enfuir après avoir tiré encore un coup de feu. Au PC, le silence ambiant est encore plus dramatique. Joël pour sa part, avec son fidèle compagnon, arrive à grandes enjambées, sans toutefois s'affoler, au risque d'exciter son chien. Les autres maîtres chiens ne sont pas loin non plus, suivis eux aussi par le commissaire Legrand et ses hommes.
Patrice, résolu à ne pas laisser s'échapper son adversaire, paraît décidé à tout pour l'empêcher de fuir. Calmement, il récapitule une fois encore les coups tirés ! Le revolver est-il vraiment vide ? Et si le voyou avait pris le temps de recharger ? Donc, pas de tentative inconsidérée, qui le transformerait en cible vivante. Vu les impacts et les éclats de fer et de verre, le gugus est équipé pour la chasse à l'éléphant et il ne veut pas servir de gibier !
Patrice est-il en train de vivre les derniers instants de sa vie ?... Pourquoi cette série d'images qui défilent sans cesse dans sa tête ? Pourquoi appelle-t-il sans s'en rendre compte sa fille ?... Pour échapper à ces visions négatives, il improvise un pansement avec un mouchoir et un morceau de chemise qu'il vient de déchirer. La plaie n'est vraiment pas belle et le sang coule en abondance. Aura-t-il la force de résister plus longtemps ? Tout en se bandant le bras, l'idée lui vient d'engager la conversation avec son dangereux adversaire, histoire de mieux cerner l'individu :
- Eh... Zorro !... tu m'entends ?... rend toi tu n'as aucune chance !... si tu sors de là, je te mets deux balles dans la tronche !... une dans chaque œil...
- Avec quoi ?... un pistolet à eau ou à bouchon ?... par contre si toi tu la lèves, ta sale petite gueule, je te préviens, moi je te louperai pas !...
- Avec la précision de tes tirs, même à un mètre de distance tu serais encore capable de te trouer une godasse en me visant !... fais gaffe quand même qu'il n'y ait pas de miroir sinon tu serais capable de te flinguer tout seul !...
- Lève-toi... tu verras bien !... puisque tu es si sûr de toi !... qu'est-ce que tu risques après tout ?... allez montre la ta belle petite gueule...
- Pourquoi tu ne viens pas la voir fils de pute !... après tout tu es notre invité c'est normal que tous les honneurs te soient rendus... alors viens ma biche... puisque je n'ai qu'un pistolet à bouchons tu ne devrais pas avoir peur !... dis-moi Tarzan... c'est toi qui fait de l'huile comme ça, elle coule jusqu'ici et ça fait désordre...
Sur... c'est un bien grand mot, que ce soit pour l'un et l'autre ! Patrice n'a aucune envie de mourir maintenant et il est clair que son interlocuteur, n'a guère plus envie de jouer les héros ! La voix de son correspondant ne lui disait rien, mais pourtant, sa parfaite connaissance des lieux atteste bien d'une complicité interne. Le silence sépare à nouveau les deux hommes qui prudemment, restent blottis chacun dans leur coin. Revolver contre extincteur, il serait vraiment temps que les renforts arrivent ! En attendant, les deux hommes avouent leurs limites et c'est peut-être mieux ainsi. Quoi qu'il arrive, et Dieu sait si l'on peut craindre le pire en pareilles circonstances, la preuve est faite que d'un côté comme de l'autre de la barrière, l'être humain ne sera jamais autre chose, qu'un simple mortel !
*********
Sans se soucier du danger qu'il encourait, Joël arrive comme un bolide auprès de son ami, réconforté également par la présence de Tex :
- Comment vas tu vieux frère... mais... tu es blessé?... ah la vache !... tu as une sacrée balafre !... c'est une des balles de ce fumier ?... attend... tu vas voir... je vais lui en faire péter deux entre les yeux !...
- Calme toi mon vieux... c'est juste un morceau de ferraille qui m'a un peu gratté le cuir !... ton pétard est inutile !... par contre, si tu avais une bombe lacrymogène... ça me serait plus utile !... voilà ce qu'on va faire... on balance la grenade... tu te planques derrière la porte et moi je reste là avec mon extincteur... si je le loupe, tu lui en loges une entre les deux fesses...
- Je veux bien !... mais si les collègues ou les flics entrent au même moment, je fais une brochette !...
- Ouais... je ne déteste pas le poulet, à condition qu'il soit bien cuit !... j'ai une meilleure idée... je vais grimper sur cette armoire... une fois là-haut, tu jettes la grenade... dès qu'il sort, tu le refroidis copieusement... rassure toi, il ne sera plus en état de tirer... il ne lui reste qu'une balle et on va tout faire pour qu'il l'envoie maintenant... après quoi, je lui saute sur le dos...
- Mais tu vas t'en ramasser plein la gueule de cette merde quand je vais appuyer sur la gâchette ?...
- J'ai vu pire !... douze ans de pompiers ça endurcit tu sais !... ne t'occupe pas de moi... et surtout, laisse le moi d'accord ?... je le veux ce bâtard !...
- Juré... fais gaffe quand même... le plus simple c'est qu'une fois qu'il a fini son chargeur, je rentre, et je le sèche comme un lapin, non ?... comment on va lui faire vider son compte goutte à ce branleur ?
- Attends... passe moi la radio... allô commissaire?... est-ce que vous me recevez ?...
- "" Fort et clair Patrice... je vous écoute ""..
- Normalement, il ne peut plus nous échapper... mais d'après mes calculs, il lui reste encore une balle... si vous pouviez demander à vos tireurs d'élite d'ouvrir le feu pendant quelques secondes sur les fenêtres... je serais plus à l'aise pour la suite...
La réponse ne se fait pas attendre et dans la seconde qui suit, un tir nourri pulvérise toutes les vitres du labo. La bête fauve réagit aussitôt comme prévu et enfin, la dernière balle est sortie du chargeur. Cette fois, c'est le moment. Rapide comme la foudre, Patrice grimpe sur son perchoir, tandis que Joël lance la grenade à l'intérieur du labo. Il était temps car le bandit, se sentant pris au piège, commençait à tout casser. Le contenu peu catholique de la grenade, met un terme au brouhaha du visiteur. Hélas, il n'épargne pas non plus les gardiens !
Tel un félin, l'homme tente de passer en force par dessus le photocopieur, comme c'était prévu. Simultanément, le jet glacial le paralyse sur place, tandis que Patrice lui tombe sur le dos ! Fou furieux, il se relève, et abat sur le malfaiteur toute la force et la haine qu'il pouvait contenir. Les coups sont d'une telle violence, que la tête du bandit ricoche contre les murs ou autres instruments. Le sang coule, l'homme est totalement inanimé. Patrice, aveugle et déchaîné, ne sait plus se contrôler, au point que Joël soit contraint d'intervenir :
- Ça suffit vieux frère... il a son compte... arrête merde... Patrice... arrête bon Dieu... tu vas le tuer !...
Aux grands maux les grands remèdes ! Joël saisit Patrice par la taille et en le ceinturant très fort, le soulève de terre. Finalement, entre ciel et terre, Patrice se calme enfin, au moment où les autres gardiens et policiers arrivent en force. Immédiatement, tous les hommes sont aveuglés ou presque, par le nuage de fumée libérée par la bombe. L'atmosphère n'est guère respirable et mieux vaut évacuer au plus vite :
- Vite Jo... fonce ouvrir les portes du bas... moi je vais ouvrir en haut... essayez de faire un courant d'air maximum... sortez de là merde... vous voulez crever ou quoi ?...
En voyant Patrice perché dans les bras de Joël, et après avoir vu le corps inanimé et baignant dans le sang de celui qui fut considéré comme un dangereux individu, le gardien comprend vite ce qui venait de se passer. Reprenant ses esprits en même temps qu'il recouvre son calme, Patrice souhaite retrouver une posture un peu moins aérienne :
- Ça ira Joël... laisse moi descendre, ça va aller maintenant... on va aller souffler un peu dans le bureau à côté... on le laisse là ce con...
- De toute façon les flics arrivent... après tout, c'est à eux de s'en occuper !... mais dis moi Patrice... tu es salement amoché ?... viens vite... il faut t'allonger... Joël... puisque tu le tiens, amène le donc dans un endroit plus respirable...
- C'est bien ce que j'avais prévu bonhomme !... par ici vieux frère... reste où tu es tu n'es pas si mal que ça, et de toute façon je te fais cadeau de l'essence pour le voyage !...
Très vite, tandis que les autres gardiens se chargeaient d'aérer les locaux confinés, Joël et Patrice se retrouvent dans un bureau quelques travées plus loin :
- Ça va aller ?... tu as perdu pas mal de sang... reste tranquille cette fois... tu sais, avant tout le monde, je veux que tu saches à quel point je suis fier de toi !...
- Merci... c'est sympa... venant de toi, je sais que c'est sincère Joël... mais ne t'affole pas pour cette égratignure !... le vernis est un peu éraflé... c'est tout... je vais aller me rincer un peu la figure... j'ai les yeux qui me brûlent c'est dingue !...
- Ne bouge pas tu veux !... je vais aller te chercher de l'eau... c'est pas la peine de jouer aux héros... la plaie est profonde et j'ai pas envie que tu tombes dans les pommes... bouge pas je reviens...
Joël n'a pas le temps d'en dire plus, Patrice l'abandonne un petit instant ! Contre coup émotionnel, choc de la peur, toujours est il que le pauvre homme s'effondre parterre comme une loque. Le commissaire Legrand le premier, suivi d'autres gardiens, dont Élise bien entendu, se précipitent dans la pièce au moment ou Joël tentait de ranimer Patrice. L'émotion, la tension nerveuse, et le sang, voilà bien de quoi permettre à Élise de garder tout son sang froid ! :
- Mon Dieu !... Patrice... appelez vite une ambulance... vous voyez bien qu'il est en train de mourir !... mais ne restez pas plantés là comme des cons merde... remuez vous le cul pour une fois !...
- Calme toi Élise... ce petit malaise est tout à fait naturel... essaie de lui changer son pansement provisoire... je vais chercher un peu d'eau fraîche...
- Merci Joël... tu es vraiment un chic type...
Tandis que par radio, les policiers demandent directement à leur central une ambulance, le commissaire et les responsables de la SIRA et du CNET suivent Joël jusqu'à l'endroit où gît le bandit. A leur tour, ils sont impressionnés par toutes les traces et autres éclats jonchant le sol, attestant de la lutte à laquelle s'était vaillamment livrée Patrice :
- Le moins que l'on puisse dire c'est qu'il a un courage hors du commun !... j'espère que ses blessures ne seront pas trop graves !... et notre espion, il est où ?...
Timidement, presque avec honte, Joël indique l'arrière du photocopieur. Immédiatement, revolver au poing, le commissaire se précipite pour passer les menottes au truand. Mais quelle n'est pas sa stupeur en voyant dans quel état lamentable, le redoutable gangster se trouve ! :
- Je présume qu'il est tombé de lui-même du photocopieur ?...
- Pas tout à fait commissaire... il voulait passer par dessus... vous voyez, là... comme ça... et il a glissé... on a tout fait pour l'empêcher de se cogner la tête aux morceaux de tôle mais... avec cette fumée on n'y voyait plus rien...
- C'est tout à fait ce que je mentionnerai sur mon rapport... d'ailleurs... j'étais là, n'est-ce pas ?... au moment précis ou ce monsieur glissait...
Soutenu par Élise et Joël, Patrice reprend la direction du poste de garde, où l'attendaient les ambulanciers. Durant tout le trajet retour, Élise ne se sentait plus ! Soulagée avant tout de le savoir en vie, mais surtout très fière de Patrice, elle se blottissait du mieux qu'elle pouvait contre lui. Mais à peine le trio a-t-il franchi les portes battantes du hall d'accueil, juste devant le central, qu'une cohue indescriptible les cloua sur place. Médecins, pompiers, flics en tenue et en civil, journalistes, télévision... bref, un arsenal incroyable les attendait. Tandis que les photographes se gargarisaient de gros plans sur Patrice, un journaliste de radio connaissait pour sa part un sort moins enviable ; à question bête, réponse idiote n'est-il pas vrai ? :
- J'espère au moins qu'après cet acte d'héroïsme... vous allez toucher une prime de risques ?...
- Et toi tu vas ramasser mon poing sur ta gueule si tu poses des questions aussi connes !... alors pour le moment tu vas voir là-bas si j'y suis...
Délaissant Patrice un court instant, Joël empoigne manu militari le pauvre reporter, et le projette très loin devant lui :
- Le premier qui s'approche de mon pote... je lui casse les dents et je lui fais bouffer son attirail... c'est bien compris... Patrice a été sérieusement touché... laissez le respirer...
Personne n'a envie, après cette amicale invitation, de jouer au héros ! Pour une fois c'est vrai, les journalistes oublient le côté spectacle de leur mission. Il faut dire que le sang parterre, l'empressement des médecins autour de Patrice dans le poste de garde, attestaient de la gravité de ses blessures :
- On va placer une perfusion... en attendant mettez le sous oxygène et branchez le scoop... que ceux qui n'ont rien à faire quittent les lieux s'il vous plaît... infirmière... un champ stérile et des compresses pour le bras...
- C'est... c'est grave docteur ?...
- La tension est très faible madame... le pouls irrégulier et fuyant... les blessures externes ne représentent aucun signe de gravité... mais... il vient de perdre connaissance et ses pupilles sont très dilatées... j'ai bien peur qu'il n'ait été touché à l'intérieur... je ne peux pas vous en dire plus pour le moment... soyez gentille... écartez vous maintenant...
- Le toubib a raison Élise... viens ... on va fumer une cigarette dans le hall...
Cette fois, dans le hall, le silence complet a fait place au chahut de tout à l'heure. A en juger les gestes rapides et précis des toubibs, les tuyaux qui commencent à entourer Patrice un peu partout, le matériel mis en place, le pauvre gardien est salement amoché ! Élise est au bord de la panique. Ses supérieurs, Joël, essaient de la raisonner, mais rien n'y fait, la pauvre femme éclate en sanglots.
**********
Bientôt la fin de la vacation. Jamais dimanche n'aura été plus long. Aucune nouvelle de Patrice, ce qui n'est pas fait pour arranger la situation. Le calme est revenu sur le site, seuls les dirigeants de la SIRA sont restés, avec quelques gardiens supplémentaires :
- Ce n'est pas normal... on pourrait bien avoir de ses nouvelles quand même ?...
- Vous savez Élise, les hôpitaux ont leurs règles... Patrice a été sérieusement touché... j'imagine que personne ne veut prendre sur lui d'annoncer quoi que ce soit !... et... mais je rêve ?...
Le directeur n'a plus la force d'avaler sa salive. Il fixe la porte d'entrée avec une telle intensité, que Élise n'ose même pas se retourner. Elle a tord ! En effet, mais oui monsieur le directeur vous ne rêvez pas, c'est bien votre héros, en chair et en os ! :
- Patrice ???... mais ???... c'est... c'est un mirage ou quoi ?...
- La charogne ça ne crève pas !... bon pour le service... quelques points de suture par ci par là, et me voilà frais et dispos !...
- PATRICE !!!... mais... c'est merveilleux... assied-toi...
- Je crois qu'il serait plus sage de rentrer chez vous... en forme ou pas, je ne veux plus vous voir pendant un mois... c'est clair ?... prenez vos affaires, je vais vous raccompagner... on se chargera de votre voiture un peu plus tard...
- C'est très gentil monsieur le directeur... mais... si ça ne vous ennuie pas, j'aimerais bien casser une petite croûte avant... les émotions ça creuse !... j'ai un voisin qui va m'apporter mon repas... comme il n'est pas au courant, cela m'ennuierait qu'il fasse le déplacement pour rien !...
- Comme vous voulez Patrice... mais vous savez ce que je vous ai dit n'est-ce pas ?... un mois de repos... obligatoire !... alors je vous laisse... je vais rentrer annoncer la bonne nouvelle au bureau...
Cette fois, le calme est totalement revenu sur le CNET. En dehors du périmètre extérieur, dont la surveillance a été renforcée par trois autres maîtres chiens et quelques policiers, au central l'ambiance revêt un tout autre aspect. Élise est aux anges et dissimule de plus en plus mal, son envie de serrer Patrice dans ses bras. Délicatement, elle l'aide à s'asseoir :
- En attendant que ton ami soit là Patrice... comme j'ai cru entendre que tu avais un petit creux... si tu veux bien, on va partager mon repas ?...
- C'est très aimable à toi Élise... tu ne peux pas savoir à quel point je suis heureux d'être de retour ici...ça me fait un bien tu ne peux pas t'imaginer... j'accepte volontiers ta proposition... j'ai une de ces faims les enfants !...
- Installe-toi... je me charge de tout... pour une fois, prend le temps de te laisser un peu dorloter ça ne te fera pas de mal je pense...
Devant un tel déploiement de tendresse et d'affection, Patrice ne peut que se poser certaines questions concernant son amie. De toute évidence, et à moins d'être aveugle et sourd, ses sentiments à son égard ne sont pas une illusion. Profitant d'un court instant de silence, il en profite pour analyser la situation avec une certaine objectivité, ce qui ne manque pas de le plonger dans un embarras qui n'échappe à personne. A-t-il le droit de laisser se développer pareils sentiments ?
- Qu'est-ce qui t'arrive Patrice ?... tu parais bien songeur tout d'un coup ?... tu ne souffres pas trop j'espère... tu veux un cachet ?...
- Non, ça ira tu es gentille... tu sais Élise... j'ai peur de ne pas être digne de tout ce que tu fais pour moi... je n'ai pas le droit de te laisser croire des choses qu'il m'est impossible d'envisager pour le moment... ton attention me touche profondément mais...
- Mais pour l'instant tu arrêtes de dire des bêtises et tu manges... ce que j'éprouve me regarde si tu veux le savoir... je fais ce que j'ai envie de faire, comme mon cœur me le dicte... mange pendant que c'est chaud après c'est moins bon...
A la guerre comme à la guerre dit-on ! Jamais dicton n'aura été plus vrai. Tandis que Patrice et Élise s'installent du mieux qu'ils peuvent, les responsables quittent le CNET. L'émotion apaisée, le calme revenu, la vie reprend ses droits. En dépit de la bonne humeur dont Patrice fait preuve, ses amis sentent bien que quelque chose ne va pas. Est-ce la douleur ? Cela paraît évident car au-delà des blessures superficielles, il y a le contre coup moral de la peur. Quel homme en effet, si courageux soit-il, n'eût pas connu pareil sentiment face à un homme armé faisant feu de tous bords ? :
- Tu es vraiment courageux tu sais... je suis fière de toi !... tu sais, un mois de repos te fera le plus grand bien... surtout il faut accepter...
- C'est gentil ce que tu dis Élise... mais tu sais, ce genre de courage n'apporte rien... je m'en tire plutôt bien, j'ai eu beaucoup de chance... mais... c'est maintenant qu'il va m'en falloir du courage !...
- Que veux-tu dire par là ?... à quel niveau tu vas en avoir besoin ?... j'avoue que je ne te suis pas très bien... c'est ce que tu viens de me dire qui te tracasse ?...
- Un peu c'est vrai... je ne me sens pas encore de taille à surmonter mes souffrances morales... mais ce n'est pas le plus grave loin de là !... le plus dur pour moi va être d'affronter ma fille !... j'imagine sa tête quand elle va me voir arriver dans cet accoutrement !... et dire que ces cons à l'hôpital voulaient me garder !... il a fallu que je signe une décharge pour me tirer ! si c'est pas malheureux !...
- Je sais que ça ne va pas être drôle pour elle... mais tu es en vie c'est le principal non ?... ne t'inquiète donc pas pour rien... d'ici la fin de la vacation je trouverai bien une solution...
C'est vrai, ce n'est pas le genre d'épreuve que l'on affronte de gaieté de cœur. Si pour Patrice ce n'est déjà plus qu'un mauvais souvenir, les pansements tâchés de sang sont là, eux, difficilement dissimulables, aux yeux d'une enfant qui aura tôt fait d'imaginer le pire ! Bien entendu, le fait d'être vivant est primordial, mais les traces laissées par les impacts sont bien la preuve qu'à quelques centimètres près, il ne serait plus de ce monde. Connaissant sa fille, avec la vivacité d'esprit qui est la sienne, il sait très bien que c'est ce qu'elle va s'imaginer tout de suite :
- Et si nous allions au cinéma tous les trois ce soir ?... je crois que ce serait mieux que de vous laisser en tête à tête en train de pleurer, tu ne crois pas ?...
- C'est vraiment sympa de ta part... j'en parlerai à Sophie tout à l'heure, et je t'appellerai pour te dire ce que nous comptons faire...
La bonne humeur s'installe à nouveau au poste de garde où, le calme revenu, on parle de tout et de rien en grignotant quelques plats cuisinés par Élise. Comme convenu donc, en attendant l'arrivée de l'ami de Patrice, le couple partage le repas. Simple mais copieux, Patrice découvre avec une certaine satisfaction, les talents de cuisinière de son amie. Dire qu'il mange serait bien en dessous de la réalité ! Le fait est, qu'il dévore littéralement, avalant presque sans mâcher, pour le plus grand plaisir d'Élise qui se ravit de le satisfaire autant :
- Ça me fait vraiment plaisir de te voir manger d'un si bon appétit !...
- Tu m'avais caché tes talents de cordon bleu !... la suite sera certainement moins raffinée !... je parle de mon repas bien entendu... à propos... on a des nouvelles de cet espèce de connard ?...
- Aux dernières nouvelles il avait piqué quelques plans secrets... une sorte d'espion miniature... à en croire la police et les dirigeants du CNET, il travaille à une petite échelle...
- A moins que ce soit pour tâter le terrain et préparer une opération de plus grande envergure !... si tout ce que tu m'as raconté a une relation avec aujourd'hui, il faut s'attendre à une poussée de terrorisme... et j'ai bien peur que l'avenir nous réserve quelques surprises !...
- Avec ce que tu lui as mis sur la courge... j'en connais un qui restera enfin tranquille et hors service pour un bout de temps !... si toutefois il s'en sort !...
Régis vient sans le vouloir, de mettre les pieds dans le plat ! Que signifie donc cette fin de phrase pour le moins ambiguë ? En même temps que Patrice percute, Élise de son côté éprouve le plus grand mal à dissimuler son malaise :
- Qu'est-ce que tu veux dire par là ?... si toutefois il s'en sort ?... ça veut dire quoi tout ça ?... Régis tu vas me répondre oui ou merde !... tu en as trop dit ou pas assez...
Le pauvre Régis réalise qu'il n'aurait jamais du parler de l'agresseur, encore moins de son état de santé. Patrice est très inquiet, surtout face au mutisme de ses amis :
- Mais nom de Dieu répondez moi... Élise... si tu es au courant de quelque chose je t'en supplie répond moi... à voir vos têtes j'imagine le pire... il n'est pas mort au moins ?...
- Parfait... je dirai simplement que ton agresseur en... "tombant"... s'est fracturé le crâne à deux endroits... qu'il s'est brisé une épaule... éclaté la rate... et pour couronner le tout il s'est même crevé un œil !... aux dernières nouvelles, il est toujours dans le coma...
Cette fois, c'est la douche glaciale qui vient paralyser le pauvre Patrice, qui perd la force de continuer de manger. C'est dur bien entendu, mais mieux valait qu'il l'apprenne tout de suite :
- Oh merde !... et moi qui joue les héros avec une éraflure à la con !... vacherie de merde !... il n'y a qu'à moi que ça arrive des conneries pareilles !...
Patrice tourne en rond comme un ours en cage, contenant de plus en plus mal son anxiété. Encore une fois et plus que jamais, il se sent coupable. Bien sur, il est hors de question qu'il soit inquiété, couvert en cela par un rapport de police approprié. Néanmoins, il se sent coupable ! Coupable de s'être laissé emporter par un instinct bestial, portant des coups violents de façon ridicule et inutile, puisque l'espion en herbe était pratiquement sans défense à sa sortie du laboratoire. Au fond, il ne sait rien du tout de son agresseur, qui il est, ce qu'il fait ! Si ça se trouve, c'est un pauvre bougre sans envergure, qui s'est laissé entraîner dans une aventure pour le compte d'un commanditaire véreux ! Et s'il venait à mourir ? Si, comme Patrice, il avait une fille qu'il élevait tout seul ? Que deviendrait-elle après sa mort ? Autant de questions qui viennent alourdir les remords de Patrice :
- Viens finir de manger Patrice... je sais ce que tu peux éprouver... mais crois-tu qu'il se poserait autant de questions à ton sujet si les rôles étaient inversés ?... aller... viens... ça va être froid...
- Non... merci... je n'ai plus faim, je suis désolé... je ne peux pas m'empêcher d'imaginer qu'il soit dans la même situation que moi et... que sa fille apprenne la nouvelle...
- Si c'est ça qui te travaille, rassure toi !... les flics sont formels, c'est un célibataire qui n'habite pas la région en plus... et c'est loin d'être un saint !... son casier est aussi chargé que l'haleine du chef quand il a picolé !... célibataire endurci et truand notoire !...
- Eh bien tu vois Pat !... Régis viens de t'annoncer de bonnes nouvelles non ?... je persiste et signe en disant qu'il n'a que ce qu'il mérite... je suis contre la violence, mais il y a des moments où elle se justifie pleinement... alors ?... toujours pas d'appétit ?...
- Non !... vous êtes supers tous les deux... c'est vrai, le fait d'occulter la présence d'une enfant est un peu rassurant... mais... c'est un être humain avant tout !... truand ou pas, je n'arrive pas à m'expliquer pourquoi j'ai tapé avec une telle violence...
Élise comprend parfaitement la réaction de Patrice et avec Régis, elle se sent un peu coupable d'avoir suscité pareille réaction. Fallait-il qu'elle garde cette nouvelle en secret ? Et si, par malheur, l'homme venait à décéder ? L'embarras est total. D'un côté les remords d'Élise et Régis, de l'autre, les regrets d'un homme qui au fond, n'a fait que son travail. Oui mais !... En dépit de toute conscience, le fait est qu'un homme est peut-être en train de mourir ! On a beau être flic, gardien, on n'en est pas moins un être humain et quelle que soit la mission, si elle tourne mal, les traces qu'elle engendre entraîne des douleurs morales très dures à surmonter. Tel un soldat pendant une guerre, qui tue pour survivre plus que pour défendre un idéal, souvent abstrait à ses yeux, véritable matador dans une arène d'incompréhension, l'homme est ainsi soumis aux lois absurdes de la vie quotidienne.
La seule consolation, c'est se dire que si l'intervention musclée de Patrice n'avait pas stoppé la mission de l'intrus, peut-être, y aurait-il eu des complications ultérieures dans le monde scientifique ! Mais là encore, ce ne sont que des hypothèses ! La réalité est là, brûlante d'amertume et de regrets. Jusqu'où le devoir permet-il d'aller ? Peut-on établir des règles stables et immuables en matière d'interventions de ce type ? Oui ?... D'accord ! Mais d'un autre côté, combien de situations analogues tournent en défaveur de ceux qui comme Patrice et ses collègues, sont chargés de la protection d'un bien qui ne leur appartient pas ?
Certes, il n'y a pas de quoi se réjouir devant la souffrance d'un homme, mais si comme le disait Élise, l'inverse s'était produit ? Que dirait-on de celui qui est considéré comme victime en ce moment ? Il n'y a pas de solution miracle, ni de prophétie particulière en ce domaine. C'est la loi de la jungle, où tous les coups sont permis, où les doctrines n'ont pas cours, encore moins le soucis de l'équité. A la fois criminel ou justicier selon les circonstances, celui qui a pour mission de protéger, a toujours à un moment donné, le cul entre deux chaises ! Martyr dès lors qu'il se fait tuer, assassin sitôt qu'il se défend.
Pour Patrice aujourd'hui, le cas est extrêmement complexe ! Aux yeux de tous il est martyr, alors que lui même se considère comme un coupable. Heureusement pour lui, comme du reste pour ses amis, un coup de téléphone providentiel vient mettre un terme à cet état d'âme ; rapide comme l'éclair, Élise se précipite sur le combiné :
- Central sécurité j'écoute !... oui... c'est bien moi docteur... comment ?...vous voulez dire ?... je vous remercie docteur... vous ne pouvez pas savoir à quel point vous me rassurez... au revoir !...
Mais quelle est donc cette nouvelle visiblement apaisante, qui transforme le visage de la jeune femme et la couvre de bonheur ? Se souciant guère de ce qu'on pourra bien en penser, elle se précipite dans les bras de Patrice :
- L'homme est hors de danger !... j'avais demandé au docteur de me tenir personnellement informée... il est sorti du coma... il a repris connaissance... les opérations se sont bien passées et à part l'œil... le reste devrait se rétablir normalement...
- Merci Élise... c'est d'autant plus réconfortant que tu n'étais pas sensée savoir que j'allais revenir... ouf !... je préfère que ça se termine comme ça !...
Dommage que cette situation ne se prolonge pas plus longtemps ! A en juger par la mine déconfite de la pauvre femme, c'est avec le plus grand regret qu'elle reprend une attitude moins familière :
- Maintenant, tu n'as plus aucune raison de refuser de terminer ton repas !... une bonne nouvelle ça s'arrose comme on dit... et il est plus sage de boire en mangeant tu ne crois pas ?...
- Non merci Élise... tu es vraiment gentille mais... sincèrement, je crois que rien ne passera plus... boire un petit verre par contre ce n'est pas de refus !...
- Même pas un petit morceau de gâteau ?... regarde comme il est beau, on dirait que je l'avais fait pour toi !... tu sais, partagé en deux, ça ne va pas faire de grosses parts !...
Comment résister à autant de générosité ! Ne serait-ce que par respect et pour la remercier, Patrice se fait un devoir de céder, et tel un enfant bien sage et obéissant, accepte donc la part de gâteau que lui tend Élise, de plus en plus câline.
**********
Tandis que le couple terminait le repas, l'ami de Patrice était arrivé et rapidement informé par Régis. En quelques secondes, après les salutations d'usage, il comprend alors très vite quel devra être son rôle auprès de Sophie :
- Je sais Alain... je te demande un gros effort et... beaucoup de courage... mais pour être franc, c'est bien le courage qui me manque le plus... le fait que tu la prépares, qu'elle soit au courant... je suis certain que me voir ainsi lui sera moins pénible... après tout je suis vivant et je crois, en principe, que cela devrait lui permettre de garder son sang froid...
- T'affole pas... je vais tout faire pour être à la hauteur... tu me laisses un bon quart d'heure d'avance, et tu viens nous rejoindre OK ?...
- Sans problème... de toute façon, et tu pourras le lui dire aussi, pour moi c'est terminé pour un mois... le temps de ramasser mes affaires et je rentre... merci encore Alain... tu es super !...
L'ami de Patrice, bien que choqué et bouleversé, essaie tout de même de garder son sens de l'humour, histoire de mieux dissimuler son émotion :
- Bon !... puisque personne ne veut de ce frugal festin... je le retourne tel quel en cuisine... mais... ne te fais pas de soucis mon vieux, tu ne vas pas t'en tirer à si bon compte !... il te sera servi ce soir, sur un plateau et avec des chandelles !... à plus tard... au revoir tout le monde !...
L'ami de Patrice, bien que bouleversé, essaie malgré tout de dissimuler son émotion. Sa mission n'a rien de bien plaisante, tout le monde en est conscient. Pourtant d'un autre côté, le fait que la petite Sophie soit prévenue, ne pourra qu'amoindrir le choc. Silencieuse et très pensive, Élise ne dit soudain plus rien, ce qui surprend un peu tout le monde. Elle, si euphorique durant ces derniers instants, est bien trop muette pour ne pas dissimuler quelque chose ! A tout hasard, ne chercherait-elle pas à profiter de la situation pour en tirer une certaine épingle du jeu ? :
- Tu sais Patrice... je termine ma vacation dans moins d'une heure maintenant !... tu devrais laisser ta voiture ici... je te raccompagnerai c'est plus prudent, crois-moi !... comme ça, ton ami aura plus de temps pour préparer et consoler Sophie !... et... comme je suis en congé pour une semaine, demain ou après demain on viendra chercher la 104 !...
- Je ne savais pas que tu étais en congé ?... mais je ne voudrais pas te déranger tu sais !... je me sens parfaitement capable de conduire d'une main !...
- J'ai demandé ma semaine au patron tout à l'heure... j'ai des jours à rattraper et... ces émotions m'ont vidée complètement... alors c'est d'accord ?... si tu me dérangeais, je ne me serais pas proposée tu ne crois pas ?... et surtout, ne te pose plus de questions... essaie pour une fois dans ta vie, de te laisser aller à une certaine douceur de vivre...
A genoux devant Patrice, Élise l'implore de toutes ses forces pour qu'enfin, il échappe à cette prison affective dans laquelle il s'est enfermé depuis trop longtemps. Elle ne lui demande pas la lune, simplement qu'il se laisse choyer au moins une journée. Elle le sait pertinemment, il est tellement hermétique et réfractaire, qu'il sera dur à convaincre. Mais l'éclat de ses yeux, la douceur de sa voix, viennent enfin à bout de la forteresse :
- OK !... à une condition toutefois !... tu es condamnée à partager notre " festin " de ce soir !... il n'y aura peut-être pas de chandelles, mais c'est du fond du cœur...
- J'essaierai de ne pas être trop difficile !... accordé !... tu ne peux pas savoir ce que ça me fait plaisir de te voir enfin sourire un peu !... après, si tu es d'accord et si vous êtes encore en forme, je vous emmène au cinéma !...
- Voir un film policier ?... du style règlement de compte à CNET-CITY !...
- Très drôle Régis !... il y a des moments ou tu me surprends vraiment !... je plaisante bien sûr !... mieux vaut en rire à présent...
Il n'en fallait pas plus à Élise pour être aux anges, profitant de cette occasion pour faire... le premier pas !... Patrice était heureux aussi, mais visiblement l'enthousiasme n'était pas le même. Quoi qu'il en soit, il rend hommage à l'esprit de dévotion dont Élise fait preuve à son égard. La poignée de minutes qui restait à faire avant de quitter le service, n'avait pas du tout la même résonance dans le cœur des deux protagonistes. Pour Élise, le temps s'écoulait déjà à la vitesse maximum, tandis que Patrice languissait le retour à sa caravane. Finalement, la relève arrive et permet au couple de prendre la direction du camping, après que Élise ait garé la 104 de Patrice à l'intérieur du site et récupéré sa voiture. Durant ce bref laps de temps, Patrice est quelque peu charrié par ses collègues, les uns spontanément ravis et fiers pour lui, les autres beaucoup plus sarcastiques à l'égard d'Élise naturellement ! :
- Ben alors mon vieux !... comme ça on se taille la plus grosse partie du journal de treize heures ?... ils ont causé de l'affaire pendant au moins cinq minutes... reportage, gros plan choc sur le malheureux gardien...tu ne fais pas dans la dentelle... c'est bien !... je suis heureux que tu sois en vie...
- Merci... c'est gentil !... je me serais bien passé d'une pareille publicité crois-moi !...
- La pub c'est rien !... la côte avec Élise... ça... c'est déjà plus sérieux, pas vrai ?... t'as raison mec !... il faut profiter de la gloire quand elle se présente !... surtout que les gonzesses c'est comme les fleurs... ça se fane vite !...
- On vieillit vite en effet !... tu en sais quelque chose !... pas vrai... " mec " !... en attendant, c'est la seule qui se soit inquiétée de ma fille !... alors... côte ou pas !... je lui en suis reconnaissant, c'est tout !... pour ce qui est des gonzesses qui se fanent, un bon conseil, fais-toi faire un lifting avant de ressembler à un singe... tu es déjà fané avant d'avoir fleuri !...
Certes, les petites boutades n'étaient pas bien méchantes, mais l'état dans lequel se trouve Patrice n'est guère propice à ce genre de plaisanteries qui très vite, risquent de dégénérer. Heureusement, Élise arrive avec sa petite Fiat, ce qui permet à Patrice de prendre congé de ses copains. Après tout, un mois de repos lui fera le plus grand bien !
**********
En montant dans la voiture d'Élise, son regard croise celui de la fille. Comme on le dit souvent, le langage des yeux étant celui du cœur, il y en a deux qui viennent de se parler sans la moindre retenue ni la moindre pudeur ! Encore faut-il l'admettre , n'est-ce pas Patrice ?...:
- Tu me guides !... sinon, je vais me perdre... je situe à peu près le camping, mais j'avoue que je ne vais pas souvent dans ce quartier !... j'aurai j'espère l'occasion d'y aller plus souvent !...
Cette petite remarque venait de résonner dans le cœur de Patrice au plus haut point. Têtu et obstiné, il fait celui qui ne remarque pas le désir brûlant au fond des yeux de sa compagne :
- Rassure toi !... je ferai tout pour éviter que tu te perdes !... en route chauffeur !... " camping-city " nous attend !... à propos... j'y pense soudain !... tu n'avais rien de prévu au moins ce soir ?... je ne voudrais surtout pas m'imposer !...
- Il serait temps d'y penser en effet !... mieux vaut tard que jamais n'est-ce pas ?... mais non... rassure-toi... je n'avais rien... je me demande ce que je pourrais avoir, alors que je n'avais pas prévu d'être en congé pour une semaine!...
- Rien, tu es certaine ?... pas... de petit ami oublié dans un placard ?... de rendez-vous galant qui se transformerait en délicieux lapin farci ?...
- Non... rien de tout ça bien au contraire... ou plutôt si, un ami... que je n'ai pas l'intention d'oublier... car il a besoin de moi... bien qu'il se défende du contraire !... un ami que je voudrais tellement protéger... quand tu le connaîtras vraiment tu verras... c'est un garçon merveilleux...
Patrice ne répond pas. On le sent partagé entre l'envie de se laisser aller et celle plus cruelle d'être obligé de dire non. En attendant, Élise en a profité pour faire un pas de plus sur le sentier sinueux qui la conduira vers le bonheur qu'elle espère, cette fois, de manière non dissimulée ! La petite Fiat s'éloigne donc du CNET, sous le regard des autres gardiens pour qui, ceci n'est que le début d'une très belle histoire d'amour. Certes les uns sont heureux les autres un peu moins, mais les hypocrites ne sont pas là et pour eux, en guise d'histoire d'amour, ce sera le début d'une guerre froide. Élise est-elle consciente ou non des risques qu'elle prend en se dévoilant ainsi ? Sans doute ! En tous cas, sa détermination mettra fin aux spéculations dont elle était l'objet. Pour le moment, elle savoure le présent, sans trop se préoccuper de l'avenir :
- Puisqu'on passe devant, autant que tu saches où j'habite !... tu vois, derrière cette grande tour là... c'est une maison appartenant à mes grands parents... tu viendras me voir avec Sophie ?...
- Sans voiture ?... je ne déteste pas la marche à pieds, mais, du camping... ça fait une sacrée trotte !... mais je ne dis pas non !...
- Dans ton état, c'est vrai... j'oubliais que tu étais impotent et grabataire !... mais je viendrai vous chercher... comme ça... tu auras en plus, une infirmière à ta disposition !... tu ne peux pas refuser ?...
Pour toute réponse, Patrice se contente de sourire gentiment. Mais son silence est révélateur et Élise s'en rend compte, sans vouloir cependant, en tirer profit. Ils poursuivent donc leur route à travers les rues presque désertes en ce dimanche soir, jusqu'à l'arrivée devant le camping municipal :
- Nous voilà arrivés à destination !... tu vas doucement dans le camping à cause des gosses... tu vois la cabane là-bas ?... notre caravane est juste derrière...
Une fois encore, le regard échangé ne laisse planer aucun doute sur les intentions d'Élise, qui doit néanmoins respecter les règles du jeu et attendre, sagement, que Patrice soit guéri de ses douleurs physiques et morales. Elle le sait, le moral sera plus délicat à soigner que les plaies physiques, mais après tout, la victoire finale est tellement prometteuse qu'elle mérite bien un peu de pondération ! Du coin de l'œil, Élise ne quitte pas Patrice, inquiète de le sentir si songeur. Nul doute qu'il pense à sa fille, mais il y a, à n'en point douter, d'autres éléments qui interviennent dans sa méditation. Les derniers événements bien entendu, mais surtout ce qui en découle, en commençant naturellement par cette première ballade avec elle ! :
- Ça te fait loin dis-moi jusqu'au centre !... bonjour la circulation et l'angoisse au volant !...
- Je pars le soir... je reviens le matin... avec les oiseaux !... ce qui est beaucoup plus agréable c'est vrai, que les bouchons et leurs artifices !... non... je n'ai vraiment pas à me plaindre de la circulation qui est toujours très fluide à ces heures...
- C'est pas trop dur pour toi ?... de laisser ta fille toute seule, la nuit ?... la pauvrette !... encore à l'âge de jouer à la poupée et déjà transformée en maîtresse de maison !...
- Elle ne manquera au moins pas d'expérience dans la vie !... pour ce qui est de sa sécurité, quand tu auras vu nos voisins... tu comprendras que je n'ai aucun soucis à me faire !... je plains celui qui tenterait quoi que ce soit !... ça y est... on est arrivé... j'espère que tu ne seras pas trop déçue ?...
- Tu veux bien te taire et arrêter de raconter n'importe quoi !... si je devais traduire ce que je suis en train de ressentir, tu me prendrais pour une folle !... même si tu habitais sous un pont, je me sentirais tout aussi euphorique et émue... je vais où maintenant ?...
- Prend la première allée sur ta gauche... pas trop vite, parce que tu entres directement dans le salon de notre résidence princière !... le personnel n'étant pas avisé, ça ferait désordre !...
Le cœur d'Élise bat tellement fort, que l'on pourrait le confondre avec le bruit du moteur. Moment d'intense émotion s'il en est, où elle allait voir exploser l'amour d'une fille pour son papa et dans un second temps, affronter ce pauvre petit cœur pour tenter de gagner sa confiance. A la vue du petit groupe qui s'est formé autour de sa caravane, Patrice ne paraît pas surpris outre mesure. Il n'en est pas de même pour Élise, au bord de la panique :
- Ça y est... on est arrivé... je vois que le comité d'accueil est au complet... gare toi là... à côté de ma caravane... à la place réservée à la 104...
- Ce sont tes amis ?... je commence à réaliser ce que tu me disais concernant la sécurité de Sophie !... ils mesurent tous deux mètres ma parole !...
- Les anges gardiens de ma gamine... ils la sentent affolée... ils sont là pour la protéger... si tu t'en sens le courage, essaie donc d'aller lui faire du mal !...
- Non... merci !... sans façon !... vu les monstres... je comprend qu'elle ne risque rien en effet... mais... de toute façon... je ne pense pas être venue dans l'intention de lui en faire... du mal !... bien au contraire et j'espère simplement que tu me laisseras le temps de te le prouver...
Élise n'a pas encore immobilisée totalement sa voiture, là où Patrice gare la sienne habituellement, qu'elle entend un hurlement strident émanant du fond des entrailles :
- PAPA !!!...
Ils n'ont pas le temps d'ouvrir les portières, que Sophie pleurant les larmes de son corps, se précipite en direction de son père. A la vue des pansements et autres ecchymoses sur le visage, la pauvre gamine marque un temps d'arrêt pendant lequel, Élise et son père descendent de voiture, sous les regards émus et protecteurs des amis présents :
- PAPA !!!... papa... tu es vivant !!!...
La pauvre gosse n'ose pas se jeter dans les bras de son père, en voyant le bandage ensanglanté entourant son avant-bras. Mais il ne tient pas à prolonger d'avantage cette pénible situation et, très paternel, vient s'agenouiller devant sa fille qui aussitôt, lui entoure la tête avec ses petits bras tremblants. Le bras valide de Patrice vient se placer autour de la taille de la fillette, et ils restent quelques minutes ainsi enlacés sans dire un mot, laissant au chagrin le soin d'effacer le poids de cette attente. Élise, comme du reste tous les amis présents, ont bien du mal à contenir le leur ! Pour Patrice et Sophie, ces précieuses et irremplaçables minutes, instants de volupté sublime, mettent un terme aux heures d'angoisse qu'ils viennent de connaître :
- Je suis là ma chérie... avec quelques bobos, mais... en vie !... rassure-toi mon petit ange... ce ne sont que de simples égratignures... beaucoup de sang, mais rien de grave...
- J'ai... j'ai eu si peur depuis ce matin... personne voulait me parler... j'ai téléphoné plusieurs fois mais personne ne savait rien... même mes amis n'ont pas voulu m'emmener te voir... et à la radio tout le monde disait que tu étais gravement blessé...
- J'ai eu peur tu sais... très peur... de te laisser toute seule... tu ne peux pas savoir à quel point je suis heureux de pouvoir être là, te serrant contre mon cœur... je croyais bien que ma dernière heure était arrivée... tu sais ma chérie, n'en veux pas à nos amis... il valait mieux que tu ne me vois pas dans l'état que j'étais... ils ont été formidables, comme toujours... ma chérie... je t'aime si fort !...
Cette fois, la force manque à Patrice, les mots ne sortent plus, laissant à l'émotion le soin de traduire et ponctuer sa phrase. Décrire les minutes d'angoisse qu'ils ont connu, serait une gageure ! Mais peindre le tableau qui s'offre à nos yeux, serait un véritable exploit ! Mais Patrice n'est pas du genre à se donner en spectacle et bien que légitime et compréhensible, cette attitude risquerait de choquer un peu. C'est la raison pour laquelle, ayant retrouvé son souffle et essuyer les quelques larmes qui venaient de perler sur ses joues, il décide de faire les présentations :
- Tu vois ma chérie... je suis là... c'est pas deux ou trois égratignures qui vont t'affoler non ?... tu vois la ravissante dame qui est là ?... elle s'appelle Élise... c'est elle qui s'est occupée de papa... tendrement... et qui a eu la gentillesse de me raccompagner... j'espère que tu auras la délicatesse... de l'inviter à dîner avec nous ce soir ?... tu verras... elle est... vraiment super !... je suis sur que si tu allais l'embrasser, elle en serait vraiment ravie !... tu sais... je crois bien qu'elle t'aime très fort déjà !...
- Mais je la connais pas ?... elle ne peut pas encore m'aimer ?... elle m'a jamais vue !... je suis certaine que c'est toi qui lui as parlé de moi, hein, coquin !...
- Raison de plus pour aller faire sa connaissance !... tu verras comme elle est douce !... quand elle me parle, j'ai l'impression qu'un doux murmure vient me caresser la joue... si j'étais moins bête... je crois bien que je me laisserais attendrir...
- Si elle est aussi douce que tu le dis, à mon avis, tu devrais lui faire confiance non ?... c'est vrai qu'elle est belle !... ça change des autres boudins qu'on a connus !...
Élise n'ose plus bouger, très touchée par la tendresse contenue dans la voix de Patrice, mais surtout, par les compliments dont elle vient de faire l'objet ! En attendant que Sophie se décide, Élise et Patrice échangent leur premier regard profond et révélateur. Trop vite interrompu à leur goût, par l'enthousiasme soudain de Sophie, à venir se précipiter dans les bras d'Élise. Ému par cette scène, Patrice en profite pour se relever lentement et venir rejoindre ses amis, tandis que Sophie en profite pour se faire câliner un peu dans la chaleur des bras d'Élise. Après quelques instants d'émerveillements réciproques, le petit groupe est enfin réuni au complet autour de Patrice :
- Je crois que si je vous propose à tous de venir arroser ça !... il n'y aura pas d'objection ?... Ma puce ?... tu veux bien m'aider à préparer l'apéritif ?... on va s'installer sous le auvent on aura plus de place...
- Pas question monsieur !... veuillez vous asseoir !... je m'occupe de tout avec... " la puce " !... reste un peu tranquille avec tes amis... tu viens Sophie ?... on va leur montrer de quoi on est capables !...
- Tu vas rester avec nous Élise ?... tu sais, papa est un peu sauvage comme ça... mais jamais il n'a parlé d'une femme comme il vient de le faire... je le connais tu sais !...
La question, spontanée s'il en est, perturbe un peu la sérénité du moment et place Élise et Patrice dans un embarras évident. L'un et l'autre auraient envie de répondre oui, tout aussi naturellement, mais il est bien prématuré d'envisager pareille situation. Pourtant, le regard échangé entre Élise et Patrice est plus proche de cette hypothèse que d'une simple aventure ! :
- Tu as vraiment envie que je reste ?... mais... tu ne me connais pas encore ma chérie ?...
- Papa te connaît lui !... et si tu veux mon avis... lui aussi a envie de te garder !... il ne veut pas l'avouer mais j'en suis sûre !... tu viens ?...
- J'arrive ma puce...
Cette fois, après ces aveux, Élise est totalement bouleversée. La vérité sort de la bouche des enfants dit-on ? Une fois de plus, cet adage interdit toute spéculation et au contraire, renforce si besoin était, le climat affectif grandissant. Bras dessus bras dessous, voilà les deux nouvelles amies en train de s'occuper du bien être de Patrice, ce qui l'émeut au plus haut point. Pendant ce temps, il se soumet de bonne grâce au jeu des questions qui affluent de tous côtés, mettant en exergue la valeur réelle des sentiments dont l'entourent ses amis :
- Qu'il crève ce pourri !... dire qu'il a failli te descendre !... enfant de salop !... si je le tenais je crois que je prendrais mon pied en lui écrasant la gueule entre mes mains...
- Ne dis pas ça Bernard !... c'est beaucoup plus dur à surmonter que tu ne le penses !... dans le feu de l'action, je pensais comme toi... je n'étais plus moi-même... j'étais devenu une véritable bête à tuer... et je n'ai réalisé les dégâts qu'après, en revenant au CNET... là... je ne voyais plus que l'homme, en train de mourir !... c'est très dur tu sais...
- Le principal, c'est que tu sois là !... on va fêter ça comme il convient !... dis-donc !... elle est vraiment pas mal ta nana !.. si, si !... elle a l'air vachement sensible !... j'ai vu sa réaction tout à l'heure... crois-moi, elle est super classe !... si je comprend bien, dans quelques semaines, adieu le camping... les amis... et sans doute aussi des moments comme celui là ?...
- En tout cas, Sophie a l'air de l'avoir adoptée !... c'est vrai qu'elle a l'air douce cette fille... mignonne... il ne lui manque plus que toi !... si tu veux mon avis, en toute franchise, c'est pas une greluche !... je dis ça comme ça tu sais !...
Patrice se contente de sourire, ne voulant ni confirmer ni infirmer les propos de ses amis. En attendant, voilà bien des paroles réconfortantes, susceptibles de déterminer son choix et assurément, de l'aider à oublier les cauchemars sentimentaux qui hantent encore ses nuits. Personne néanmoins, ne cherche à trop insister sur ce sujet, respectant ainsi l'avis de Patrice qui est, ne l'oublions quand même pas, le premier et le seul concerné ! Mais il était nécessaire quand même, que ses amis, francs et loyaux, lui parlent d'Élise comme jamais encore, personne n'avait pu lui en parler. Il le sait, ils ne cachent pas leurs sentiments envers ses fréquentations, ce qui ne peut que favoriser sans pour autant la précipiter, sa décision de franchir à son tour le pas décisif.
Sophie est la première à descendre de la caravane, tandis que Élise marque un instant d'arrêt sur le seuil de la porte, pour mieux savourer le magnifique spectacle qui s'offre à ses yeux. Une fois encore, son regard se perd dans les profondeurs de celui de l'homme qui désormais, retient toute son attention et fait vibrer son cœur intensément. Un regard plein de tendresse et de poésie qui n'échappe pas à Sophie, mais qui plonge Patrice dans un embarras certain. Une sorte de sentiment de culpabilité l'envahit, un peu à l'image d'un héritier comptant les billets sur le cercueil du défunt. Élise en est consciente, plus que jamais, ce qui la rend un peu nerveuse et visiblement maladroite.
Mais le sourire complice qu'elle échange avec Sophie, ponctue agréablement ces secondes magiques de rêves et de pensées enfin positives. Mais il y a dans leur regard, autre chose qu'une simple affection ! Patrice le sent bien, et feint de l'ignorer. Mais que peuvent-elles bien comploter ?... A en croire les lueurs coquines qui rayonnent dans les yeux de Sophie, les deux femmes ont mijoté quelque chose ! Mais quoi ? La réponse n'allait pas tarder à venir, toujours par l'intermédiaire de Sophie :
- Dis-moi papa !... c'est bien joli d'inviter des personnes... sans me prévenir !... mais je n'ai pas eu le temps d'aller faire mes courses ?... qu'est-ce que je vais bien pouvoir faire à manger ?...
- Tu sais ma puce, il n'est pas trop tard !... il est à peine dix huit heures trente... tu peux encore aller faire un saut à l'épicerie elle est ouverte jusqu'à vingt heures... ne te fais pas de soucis ma chérie... je suis sûr qu'avec Élise, vous allez nous préparer un gentil petit repas !... et il reste le repas de midi que je n'ai pas touché !... ne te fais pas de soucis ma puce... on va bien se débrouiller...
La pauvre Sophie ne sait plus tellement quoi répondre et c'est pour cette raison qu'à son tour, Élise se décide d'intervenir, sur un ton qui n'admet pas de réplique :
- Pas question !... c'est moi qui vous invite !... et... pas de discussion... " monsieur " !... Sophie est d'accord... on prend l'apéritif ici, avec nos amis... et ensuite... c'est moi qui dirige OK ?...
- C'était donc ça !... deux contre un pauvre infirme sans défense... que puis-je faire ?... vous êtes témoins ?... je n'ai pas le choix à ce que je vois... alors... c'est d'accord !...
Sophie éclate de joie tandis que Élise pousse un soupir de soulagement. Un tournant décisif vient d'être négocié, dont les répercussions ne tarderont pas à se manifester. D'une part la complicité entre Élise et Sophie, dont elles auront grandement besoin, mais surtout l'aveu timide de Patrice à vouloir se sortir de ce mauvais pas. Le train est donc sur la bonne voie à présent, c'est à Élise et à elle seule de faire en sorte, qu'il prenne la bonne direction ! Depuis le temps que Patrice déclinait les invitations qu'elle lui faisait, enfin, le moment était venu de lui prouver que l'avenir n'était pas aussi noir qu'il voulait bien l'imaginer. Pour l'heure, elle allait déjà lui dévoiler ses talents d'hôtesse, en s'occupant comme il se doit de ce petit apéritif. Comme par magie, en quelques petites minutes, elle avait confectionné un plateau d'amuse-gueule avec tous les restes de biscuits, oignons, ou autres cornichons qu'elle avait pu trouver.
La présentation est tellement raffinée, qu'elle laisse Patrice rêveur et admiratif. Comme quoi avec un rien, une femme de goût peut faire beaucoup, surtout lorsque les sentiments guident ses mains ! En attendant, sa douceur, son charme, et ses qualités de femme d'intérieur sont loin de passer inaperçus, que ce soit aux yeux de Patrice et de Sophie, aussi bien que vis-à-vis des amis présents :
- Alors si je comprend bien... vous nous les enlevez pour ce soir mademoiselle ?...
- Eh oui cher monsieur !... Patrice a besoin de repos... vous aurez largement le temps de lui faire raconter tout ça pendant son mois de convalescence !... pour ce soir au moins... je préfère qu'il soit au calme... puisque vous êtes ses amis, vous n'allez pas me donner tort n'est-ce pas ?...
Qui oserait prétendre le contraire, et lui en vouloir ? Surtout pas Sophie, qui n'aime guère se retrouver au milieu de trop de gens. Elle aussi, a besoin de son papa et chaque fois qu'elle le peut, elle s'arrange pour le garder à elle toute seule. Quoi qu'il en soit, l'apéritif se déroule dans une ambiance merveilleuse. Rien ne manque, surtout pas la tendresse d'Élise vis-à-vis de Sophie, tremplin idéal pour franchir les ultimes obstacles. Dire que Élise allait se servir de Sophie serait injuste ! D'autant que pour elle, faire le bonheur de ce petit trognon était tout aussi important que celui de Patrice, et faisait partie intégrante de son objectif. Autant commencer par le plus facile ! Surtout que la partie est loin d'être gagnée ! Mais avec l'aide de Sophie, bien des embûches inutiles seront évitées, et un temps précieux sera gagné. Précieux n'est pas un vain mot ! Le temps étant un facteur impitoyable dans cette course contre la montre, tout ce qui sera susceptible d'éliminer les ennuis ne pourra que servir Élise, dans son désir d'empêcher Patrice de s'enfoncer dans les sables mouvants de la solitude.
**********
Quelques jours plus tard, chez Élise, les choses continuent d'évoluer très vite. Durant toute sa semaine de repos, elle avait gardé Patrice et Sophie avec elle, pour leur plus grand bonheur à tous trois. Mais les bonnes choses ont une fin hélas, et cette fois, il faut envisager l'avenir avec lucidité. Certes, il n'est plus question pour eux de jouer les enfants de chœur et de faire croire qu'ils dorment chacun de leur côté, mais de là à envisager une vie commune, il y a un pas qu'il est bien difficile de franchir :
- Je... je suis très touché par ta proposition Élise... mais... surtout ne m'en veux pas... je n'ai pas le droit d'accepter... cette semaine a été sublime et reste inoubliable... mais... je ne veux pas rester seul ici avec ma fille en ton absence !... d'une part il y a une question de principe, et d'autre part... j'ai encore besoin de réfléchir... je ne veux pas précipiter les choses...
- Pat !... je comprends tes réserves et je les partage... mais ce qui s'est passé entre nous, n'est quand même pas un jeu ?... si tu prends mon geste pour de la pitié, tu te trompes lourdement... pourquoi est-ce que tu refuses ?...
- Les on-dit j'en ai rien à faire... mais il est indispensable que je puisse me retourner... réfléchir... on ne passe pas du statut de clochard à celui d'enfant gâté, sans un minimum de conséquences... j'ai trop souffert Élise, tu le sais... si tu es celle que j'espère depuis toutes ces années, ce sera toi, et pas une autre... encore faut-il que je sois sûr de moi... de plus, je ne suis pas seul, et Sophie est tout pour moi... je crois qu'elle a son mot à dire aussi !... il faut que nous puissions en discuter tous les deux à tête reposée sans aucun sentiment d'obligation... tu comprends ?...
- Excuse moi... je me comporte comme une enfant... je suis tellement heureuse depuis une semaine que je rêve à voix haute... mais j'attendrai le temps qu'il faudra je te le jure... on va s'organiser...
Mieux qu'un long discours, une divine étreinte ponctuée d'un langoureux baiser, est génératrice de biens des idées folles dont il faut cependant maîtriser les effets. Sophie pendant ce temps quelque peu délaissée, s'était endormie devant la télé. Pour elle, la décision de Patrice sera dure aussi, mais il lui faudra comprendre qu'un avenir ne se construit pas sur un coup de tête, encore moins sous le choc d'une douceur affective. Ils ont trop soufferts ensembles, trop pleurer sur des illusions perdues, pour ne pas accepter de prendre du recul afin de mieux préparer le futur nid. Une fois de plus, Élise fait preuve d'un amour et d'une tendresse inouïs à l'égard de Sophie. Délicatement, elle la prend dans ses bras afin de la préparer à aller dormir :
- Ma chérie ?... viens faire un gros dodo ma puce... tu dors debout... tu sais, demain je vais reprendre le travail !... et... il faudra qu'on se lève tous de bonne heure !...
- C'est papa qui va t'emmener au travail ?...
- Pas tout à fait ma puce... avant d'aller au travail, je vais vous ramener au camping... papa a encore beaucoup de choses à régler tu sais... je compte sur toi pour l'aider tu me promets ?... comme ça je suis certaine que bientôt nous resterons ensembles... pour toujours...
La scène est bouleversante. Sophie ne réalise pas tout à fait le poids des mots, mais pour Patrice, la preuve est faite qu'indiscutablement, Élise est follement amoureuse de lui. Il aurait envie de revenir sur sa décision, d'accepter cette vie commune proposée par Élise, mais en dépit des larmes qui lui coulent le long des joues, il ne peut accepter de se laisser attendrir. Certes, tous les paramètres paraissent réunis pour croire cette union réalisable, mais encore une fois, la prudence est de rigueur. Élise n'est pas du tout le genre de femme à jouer une comédie stupide, à seule fin d'en tirer un profit abject. La pureté de son cœur est indéniable, et le sacerdoce dans lequel elle désire s'investir en cet amour, atteste de l'authenticité de sa bonne foi. Adopter un enfant n'est pas une chose facile, surtout dans des conditions aussi dramatiques. Toutefois, il ne peut rester indifférent à cette tendresse dont Sophie bénéficie :
- Allez ma fille... on va faire un gros bisou à son papa chéri... et ensuite on ira faire un gros dodo... viens ma chérie... tiens-toi contre moi...
- Bonne nuit papa...
- Bonne nuit ma chérie... fait de beaux rêves... et surtout sois très sage avec Élise...
La pauvre enfant ne tient plus debout ! A moitié endormie, elle embrasse son père, avant de se blottir instinctivement contre Élise, qui une fois encore, retient ses larmes. Délicatement, elle accompagne Sophie vers la salle de bains afin de lui faire un brin de toilette avant d'aller se coucher. Durant ce bref laps de temps, plongé dans une solitude encore plus pesante que jamais, Patrice essaie de remettre un peu d'ordre dans ses idées. Est-ce qu'il fait bien de se montrer prudent par excès ? Ne risque-t-il pas de décourager Élise ? Oui mais, si, d'un autre côté, leur aventure était vouée à l'échec ? Autant de questions qui viennent lui torturer l'esprit, sans pour autant faire évoluer les choses !
Il tourne en rond, va de la fenêtre au fauteuil, cherchant en vain un coin idéal pour méditer. Tout pourtant, autour de lui, est là pour le supplier de rester. Un confort douillet, un calme apaisant, qui contrastent brutalement avec tout ce qu'il a pu connaître jusqu'ici et qui, inéluctablement, lui imposent cette réticence presque inutile avec laquelle il devra compter dans les jours à venir. Nerveusement il allume une cigarette, avant de boire une gorgée de champagne, enfin calmé et bien calé dans le fond du canapé.
Dans l'ombre, Élise ne le quitte pas des yeux, analysant chacun de ses gestes, visiblement convaincue du malaise qui s'empare de lui. Elle en est presque certaine, à en croire son sourire, Patrice lui aussi éprouve des sentiments sincères à son égard, mais il est encore prisonnier de ses craintes. Aussi, mieux vaut abréger ses souffrances :
- Et voilà... la pauvre chérie !... à peine couchée, elle s'est endormie... elle est vraiment adorable et elle a la chance d'avoir un papa en or... tu veux une autre coupe de champagne ?...
- Volontiers !... j'espère sincèrement que très vite, elle trouvera une maman en platine !... je... je voudrais te dire des tas de choses mais... tout s'embrouille dans ma tête, et, je ne sais plus très bien où j'en suis... j'espère que tu ne m'en veux pas ?...
- Au contraire... je trouve que c'est la solution la mieux adaptée... nous avons besoin l'un et l'autre de faire le point... je ne te remercierai jamais assez d'avoir eu de la sagesse pour deux... je suis sûre que nous allons découvrir une dimension nouvelle... une vie, encore plus belle !... je me vois déjà tous les soirs en sortant du travail... faire les courses, venir au camping... je suis certaine que ce sera super...
- Ne rêvons pas trop Élise... il nous faut absolument maîtriser nos pulsions... pas question que tu viennes tous les soirs au camping... comme il est exclu que tu t'occupes de nous plus que de raison... il est indispensable que nous examinions objectivement ce qui paraît vouloir se présenter à nous comme de l'amour !... est-ce que tu comprends ?... si je refuse de rester là, ce n'est pas pour accepter que tu viennes au camping... c'est dur je sais, mais ce sera la seule façon de pouvoir se retrouver face à nous même, toi comme moi... si la chance a enfin frappé à notre porte, je ne veux pas la gâcher...
- Bien entendu !... mais je ne vois pas en quoi le fait de venir tous les soirs au camping, pourrait nuire à notre envie de rester lucides ?...
- S'il me fallait accepter, pourquoi alors refuserais-je de rester ici ?... crois-moi... accordons nous au moins ces trois semaines qui me restent, de réflexion... sitôt que j'aurai repris mon travail, alors nous aviserons... trois semaines ça passe vite tu sais... très vite !...
Comment contester ? Une fois encore, Patrice a raison et malgré son désir fou, il refuse d'imposer à Élise sa présence et celle de sa fille, tant que rien ne les unit vraiment de manière irréversible. C'est très dur, il faut l'admettre, pour les deux du reste, mais c'est la seule façon de renforcer ou d'infirmer cet amour naissant. Loin de se soucier de l'heure, Élise tient à profiter au maximum de cette dernière soirée de tendresse et de douceur. Combien de temps devront-ils attendre ? Nul ne le sait, c'est pourquoi elle veut absolument terminer cette soirée en apothéose :
- Je vais aller en chercher une autre !... celui là est chaud et... je n'ai pas envie d'aller dormir pour le moment... puisqu'il nous faut envisager cette cruelle mais néanmoins indispensable séparation... j'ai une envie folle de profiter de nos derniers instants... pas d'objection votre honneur ?...
- Tu n'es pas raisonnable... il est presque minuit et demain il faut se lever tôt !... comment veux-tu que je refuse de tels moments !... viens vite... je brûle d'impatience...
- Raison de plus pour ne pas se coucher !... puisque nous nous approchons d'une période de restriction affective... je tiens à profiter du peu qui me soit offert, de m'en délecter !...
Cette fois, Élise fait preuve d'initiative et d'audace, ce qui ne paraît pas déplaire à Patrice ! Lumière tamisée, musique en sourdine, nouvelle bouteille de champagne, et le spectacle commence ! Plus chatte et câline que jamais, Élise entreprend une danse de séduction, déshabillé à l'appui, qui n'est pas sans produire de réactions sur Patrice...
**********
Les jours passent fidèles à la tradition, c'est à dire faisant oublier l'incident et la chasse à l'homme. Bien sûr, quelques rumeurs subsistent çà-et-là, mais s'estompent rapidement au profit de la routine journalière. L'espion en herbe n'était en fait qu'un débutant, au service d'un réseau tout aussi inexpérimenté que limité en diffusion, ce qui a permis de mettre un terme à leurs projets en matière d'espionnage industriel. Mais ce qui aurait pu n'être qu'un banal fait divers, risque de prendre des proportions démesurées !
En effet, friands d'émotions fortes, les médias se sont tellement rués sur cette affaire, qu'ils ont certainement éveillé les esprits malveillants des réseaux organisés et puissants. C'est en tout cas l'avis de bien des gens, tant au niveau de la sécurité que de la direction du CNET, à en croire le renforcement des équipes et des moyens mis à leur disposition. Il faut dire que depuis quelques jours, des coups de téléphone anonymes émanant de groupuscules inconnus, menacent la sérénité de l'établissement. Rien n'est donc laissé au hasard, à commencer par un contrôle draconien au poste de garde, envers toutes les personnes entrant sur le site.
Les gardiens sont armés à présent et à leur niveau également, des consignes strictes ont été mises sur pied. Certes, les menaces ne sont peut-être qu'illusoires, mais le fait est qu'elles ne sont pas prises à la légère. Excès de précautions ? Peut-être ! Mais comme dit le proverbe, mieux vaut prévenir que guérir ! C'est tellement vrai, qu'un réseau supplémentaire de vidéo interne vient d'être installé en un temps record, complétant celui déjà existant, mais permettant de suivre mètre par mètre la ronde du gardien. Les controverses vont bon train, quant au bien fondé d'une telle surveillance ! Les avis sont partagés, passant d'une extrême à l'autre. Les polémiques s'instaurent peu à peu, créant un climat malsain au sein des équipes :
- Je ne vois pas en quoi cela perturbe notre travail ?... après ce qui c'est passé je dirai même que c'est plutôt rassurant !... enfin... c'est mon avis !...
- Bientôt on ne pourra plus aller pisser sans être surveillés !... qui nous dit qu'ils n'ont pas installé de micros dans les chiottes ?...
- Si une caméra peut me sauver la vie... j'en ai rien à foutre moi !... même si je suis aux chiottes !...si de telles dispositions avaient été prises avant cette histoire... elle n'aurait jamais connu un dénouement aussi tragique !... après tout, on n'est pas des flics ?... les médailles à titre posthume, très peu pour moi je les laisse à ceux qui bandent pour ça !...
- OK !... alors pour toi c'est normal ?... remarque je te comprends !... c'est pas toi qui va casser du sucre sur la boîte !... félicitations... augmentations... distinctions... et pour couronner le tout, te voilà dans les bras d'Élise !... tu peux effectivement dénigrer les médailles !... maintenant que tu as le gros lot !...
- Tu n'es pas prêt de l'avoir toi !... en attendant, tu vas partir faire ta ronde !...
- Ah oui, j'oubliais... nomination !... à vos ordres monsieur l'adjoint au chef de poste !...
- Tu devrais y ajouter un mot, à ta collection de rimes... un mot, qui te caractérise à merveille... tête de con !... et n'oublie pas que cette fois, tu es surveillé !...
Les esprits s'échauffent vite, les conversations prennent de plus en plus des allures de règlement de compte. Chacun se retranche sur ses positions, ce qui rend les échanges encore plus stériles. Sans vouloir l'avouer cependant, chacun pense à ces coups de téléphone, lettres, ou autres menaces qui arrivent régulièrement au CNET. Et si c'était vraiment sérieux ? Après tout, à l'heure actuelle, le fanatisme d'un côté et la bêtise de l'autre, font un mélange suffisant pour permettre à quelques illuminés de commettre les pires idioties ! Ajoutons-y, pour pimenter leur démence, la vie d'innocentes victimes et la gloire médiatique, pour imaginer sur quelle poudrière les gardiens sont assis ! La première à afficher une inquiétude certaine, sans vouloir insinuer quoi que ce soit ni faire preuve d'une misogynie exagérée, c'est bien la pauvre Élise. Au fond, c'est sûrement elle qui a raison, car, en matière de connerie, certains débiles sont prêts à gravir tous les échelons à la fois, histoire d'assouvir leur besoin d'émotion forte :
- Tu y crois vraiment Patrice à toutes ces rumeurs qui circulent ?... je ne cache pas que j'en ai une peur bleue depuis quelques jours...
- Si tu veux mon avis... oui... moi aussi !... je n'irai pas jusqu'à dire que j'en ai peur... mais... il n'y a pas de fumée sans feu et là... j'ai bien l'impression que l'incendie est en train de couver !...
- C'est vrai !... quand on voit tout ce dont sont capables certains truands... il y a de quoi se poser des questions !... à croire qu'ils choisissent leur cibles en fonction des rédacteurs en chefs susceptibles de parler d'eux !...
- A qui profite le crime ?... voilà plutôt la question que je me pose moi !... il y a même des moments où je me demande jusqu'à quel point ce ne serait pas un coup monté par le gouvernement lui-même !... on camoufle une magouille sordide en attentat ignoble... mais c'est vrai, c'est inquiétant !...
La réponse de Patrice laisse Élise à la fois rêveuse et anxieuse. Il est clair que Patrice prend l'affaire très au sérieux. Certes, après ce qu'il a vécu cela paraît naturel, mais tout de même, il y a dans sa voix quelque chose d'inextricable :
- Tu crois que c'est l'homme que tu as secoué qui cherche à se venger ?... je croyais que la police l'avait mis hors d'usage ?...
- Lui ?... si j'en étais sûr, je viendrais ici en maillot de bain et lunettes de soleil !... même s'il était encore en liberté, il se ferait changer le visage tellement il aurait peur d'être reconnu !... non... c'est pas de lui dont j'ai peur !... à en juger les lettres surtout, cette fois c'est du gros poisson qu'il va falloir aller pêcher... d'où cette hypothèse, un peu farfelue certes, mais qui en vaut bien d'autres, au sujet d'un possible sabordage !...
Cette fois, Élise commence à paniquer ! Pourquoi parler d'incendier le CNET ? Pourquoi ces appels sont ils axés sur le mot incendie ? :
- C'est peut-être un pyromane tout bêtement... qui rêve de voir les plus belles flammes de sa vie !...
- Et pourquoi pas un volontaire qui rêve de passer professionnel ?... ça existe aussi malheureusement des gus comme ça !... ce qui me fait penser qu'il s'agit d'un réseau super organisé, c'est cette alternance de silence et de menaces... je suis certain qu'ils cherchent avant tout à déstabiliser toutes les équipes... au fond ils ont raison !... qu'est-ce qu'on est en train de faire depuis une semaine ?... on n'arrête pas de s'engueuler pour un oui ou un non !...
Chacun interprète les différentes menaces à sa guise, ce qui explique les divergences et fatalement, les discordes. Utopie pour les uns, cas de conscience dramatique pour les autres, jamais deux données opposées n'auront suscité autant d'épitaphes, sur le tombeau des certitudes. Certes, toutes les mesures de sécurité sont prises, mais si les menaces émanent vraiment d'un groupe super puissant et organisé, il y a de fortes chances que la moindre faille soit exploitée, d'où cette atmosphère pesante qui plane sur la tête de chacun. Le plus long dans tout ceci, c'est l'attente ! Véritable guerre des nerfs pour les responsables, qui entendent les ultimatums se succéder les uns après les autres, sans jamais, pour le moment du moins, aboutir. Plaisanterie de mauvais goût ou recherche du relâchement tant attendu ? La question reste posée et le plus épuisant, c'est avant tout de rester maître de la situation et de ses nerfs en même temps ; ne serait-ce qu'en apparence !
Soudain, alors que le CNET retrouve le calme d'un début de soirée tout à fait banal et ordinaire, une sirène d'alarme incendie ébranle la sérénité du silence, qui régnait depuis quelques minutes. Au poste de surveillance, le voyant " Feu " clignote, indiquant qu'un incendie s'est déclaré sur les fours dans l'atelier pilote ! La caméra de contrôle de la zone, ne peut que hélas confirmer la chose, offrant aux yeux de tous le spectacle d'un drame naissant. Le feu, visible à l'écran, dégageait rapidement une épaisse fumée noire obstruant l'écran ; la réponse tant redoutée venait d'être donnée ! Des menaces, ils sont passés aux actes, et il faut à présent agir très vite ! A cet endroit précis du sinistre en effet, transitent toute une série de gaz explosifs et hautement toxiques, tels le Silane et l'hydrogène, sans parler des multiples produits chimiques indispensables aux expérimentations. Simultanément, il fallait enrayer la propagation du feu, et neutraliser l'alimentation électrique du labo :
- Patrice... tu te charges de la pénétration dans le labo avec Régis... Élise... tu files au sous-sol pour couper tous les moteurs... j'appelle les autorités et je déclenche le plan rouge... surtout Patrice... pas de folies... prenez les appareils respiratoires... je fais monter le maître chien et je vous rejoins... bonne chance les gars...
Heureusement, le chef de poste était à la hauteur ce soir là ! Il faut dire qu'avec une équipe de pointe comme il en a une, faite de deux anciens professionnels du feu, il peut se sentir à l'aise. Mais tous le savent bien, ils ne se trouvent pas dans un salon bourgeois pour éteindre un cigare mal écrasé ! Là, à chaque seconde, tout peut voler en éclat et le simple incident peut se transformer en véritable tragédie. Il en faut plus à Patrice et à Régis pour paniquer, heureusement ! Car, dans des instants comme ceux là, seule, la maîtrise de soi peut garantir le succès. Rapides mais contrôlant parfaitement leurs gestes, les deux compères s'équipent d'appareils isolants, tandis que juste derrière eux, à une poignée de mètres, Élise est en train de neutraliser l'alimentation électrique générale du laboratoire. Sitôt la coupure effectuée, le hurlement strident des alarmes déchire le silence occasionné par l'arrêt des groupes. L'émotion est très vive dans le cœur de chacun, et il faut l'avouer, personne ne se sent vraiment très fier et encore moins un héros !
Courageusement, Patrice et Régis s'engagent dans la salle pilote. La lueur du feu se faisant de plus en plus menaçante, au fur et à mesure de leur progression. Par gestes, Patrice demande à Régis de contourner le four, chacun d'un côté, afin de juguler le sinistre assez rapidement. Avec un peu de chance, les jets convergents des deux extincteurs arriveront à bout de ce début d'incendie. Mais on voit bien sur les visages des deux gardiens, que les choses risquent de ne pas être aussi simples que ça ! Le feu, s'enrichissant à sa guise avec tous les combustibles et comburants dont il raffole, se propage à la vitesse grand V ! Heureusement pour eux, l'incident s'étant produit à quelques minutes de la relève, devrait permettre un renfort assez rapide. Car hélas, en dépit de leur bonne volonté et de leur rage de vaincre, Patrice et Régis n'arriveront pas à bout du sinistre à eux seuls. Dans le hall, la relève est très vite informée et mise dans le bain :
- Décidément !... le sort s'acharne sur l'équipe de nuit on dirait !...
- A croire que quelqu'un en veut à Patrice !... en attendant, il faut se manier le cul !... si on ne veut pas finir déguisés en confettis !...
- Règlement de compte ou pas... j'avais déjà signalé des anomalies... sur les circuits des fours précisément !... et c'est pas si vieux que ça !...
Cette incroyable série de petits incidents, qui s'est déroulée depuis le drame, ne pouvait qu'aboutir sur un problème beaucoup plus grave. En quelques secondes, tout un chacun le réalise. Bien avant que Patrice ne reprenne son travail, une véritable psychose de l'attentat rendait les vacations plus pesantes. Momentanément, les querelles à propos d'Élise étaient en veilleuse, au profit, même relatif, d'un esprit de solidarité face au danger. A nouveau ce soir, le grand jeu ! Police, pompiers, SAMU, tout le monde, à l'exception toutefois et ce n'est pas rien, des journalistes, selon les accords entérinés entre le CNET, la SIRA, et la police. Tout le monde se retrouve une nouvelle fois, la dixième en moins de quinze jours, sur le pied de guerre. Mais cette fois, l'alerte est vraiment sérieuse et il s'agit de faire vite, très vite, si l'on ne veut pas craindre le pire. Tandis que les gardiens s'organisent, les policiers établissent le plan d'évacuation du secteur :
- Faites évacuer tout le secteur concerné... envoyez des patrouilles dans toutes les usines et autres ateliers... je ne veux plus voir âme qui vive dans un rayon de cinq kilomètres...
- A vos ordres mon colonel !... est-ce qu'on fait venir un hélico ?...
- J'en veux deux ici... un autre posé à l'entrée de la zone industrielle... docteur... vous restez ici avec le strict minimum de personnel... les autres, évacuez immédiatement... capitaine... prenez tous les hommes disponibles et ratissez le périmètre extérieur...
Pendant ce temps, les gardiens, uniques défenseurs et espoirs de tous, s'organisent avec le même sérieux et la même sérénité que les policiers. Les chefs de poste, montant et descendant conjuguent leurs mouvements :
- Tu peux y aller Max. dès que Élise sera remontée... je file rejoindre Patrice et Régis.
- Pas question de partir !... plus on sera, mieux ça vaudra !...
Le chef venait à peine de terminer sa phrase, qu'il est tout surpris de voir revenir les deux gardiens qui avaient terminé leur vacation :
- Ben oui c'est comme ça, que voulez-vous !... quand on a vu le convoi des gyrophares, on a compris... et... nous revoilà !
- C'est sympa les gars !... bon, pas le temps de penser aux décorations... Robert... tu attends ici que Élise revienne... je file avec mes gars en renfort des pauvres Patrice et Régis... dès que tu le peux, tu m'en envoies deux autres... il faut assurer au maximum !... surtout, pas de panique les gars...
- Excusez-moi messieurs... mais... si vous avez besoin d'hommes, n'hésitez pas... je suis là pour vous en apporter !... en attendant l'arrivée des pompiers !...
- Avec tout le respect que je vous dois mon colonel... j'ai besoin de personnel entraîné...
Sans commentaire ! Ce n'est certes pas péjoratif, mais oh combien cinglant ! Mais il est vrai qu'en de pareilles circonstances, mieux vaut avoir à faire à une équipe soudée, qu'à des volontaires désignés d'office, qu'il faudra pousser et à qui, il faut tout expliquer !
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Non loin du CNET, au commissariat central de Grenoble, une effervescence un peu particulière met en émoi tous les policiers. Au deuxième étage, un homme pas comme les autres est en effet arrivé, pour prendre en main l'enquête sur l'incendie au CNET :
- Messieurs... je vous présente le colonel Legrand. patron des services secrets de la DST... je vous laisse la parole mon colonel...
- Merci commissaire... voilà... vous n'êtes pas sans savoir que depuis quelques semaines... je dirais même quelques mois... une certaine tension règne sur le CNET... ce soir... en ce moment devrais-je dire... un incendie est en train de menacer non seulement la vie des gardiens et autres secouristes sur place, mais aussi toute une partie de Grenoble !... au travers des indices que j'ai pu recueillir par l'intermédiaire de nos agents sur place... le doute sur une complicité interne n'est plus permis... contrairement à ce qu'on pouvait penser, l'incident du mois dernier n'était pas du tout un hasard... il s'agissait en fait pour les commanditaires, de " tester "... le potentiel réactif en place !... si je suis ici... ce n'est pas pour rien, ni par hasard... les intérêts de la France sont en jeu !...
- Vous voulez dire qu'il s'agit d'une affaire d'espionnage mon colonel ?...
- Tout à fait capitaine... et... je dirais même qu'à certains égards... mieux vaut résoudre ce problème au plus vite... nous allons au devant de choses très graves... et, nos ennemis ne sont pas des amateurs !... ni même des enfants de chœur !...
- A qui pensez vous mon colonel à propos de complicité interne ?... à un gardien ?...
- Il y a le personnel logé sur place !... ce peut-être tout aussi bien un responsable !... un flic... un pompier... ou encore un toubib !... ce qu'il faut avant tout, c'est ne rien dire, et observer... je veux qu'on établisse la liste de toutes les personnes, civiles et militaires, ayant été engagées dans chacune des opérations depuis la tentative de vol déguisée... ainsi que celle de tous les journalistes... commissaire... vous venez avec moi au CNET... ce sera tout messieurs...
Inutile de décrire la mine de tous les flics, en civil ou en uniforme ! Le grand patron des services secrets en personne ! Rien que ça ! Heureusement que le super flic réagit plus vite que la plupart des autres inspecteurs ! En effet, le temps que les derniers mettent à réaliser, Legrand et le commissaire sont déjà en vue du centre.
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Le gigantisme des moyens engagés ne laisse pas le capitaine indifférent, tandis que son supérieur n'est visiblement pas choqué outre mesure. Que de gaspillage tout de même, quand on pense que sur la totalité des effectifs engagés, il n'y en a même pas le quart effectivement opérationnel ! :
- Rien que ça ?... prions le bon Dieu que ça ne pète pas !... mais quand est-ce qu'ils arriveront à comprendre qu'à dix bonhommes, on fait plus de boulot que toute une armée d'inutiles !... arrêtez vous là... on va continuer à pied...
- Heureusement, les médias sont tenus en laisse !... juste une question mon colonel... pourquoi être descendus si loin de l'entrée du CNET ?...
- C'est excellent pour la santé la marche à pied... je plaisante... dites vous qu'en matière d'espionnage, on doit se méfier de tout et de tous... ce que j'ai à vous dire concernant l'affaire, n'intéresse donc pas un éventuel témoin, par micro interposé !...
- Un micro ?... dans ma voiture ?... vous allez trop au cinéma mon colonel !... oh pardon !... excusez-moi pour cette stupide réflexion !...
- Passons... arrangez vous pour m'avoir les empreintes de toutes les personnes présentes ce soir... je dis bien toutes... sans exception...
- Ce soir ?... mais comment voulez vous que je fasse ?... il va me falloir une centaine d'hommes rien que pour ça !...
- Les stylos ne manquent pas au CNET j'espère ?...
- Je ne vois pas le rapport ?...
- Une par une, vous faites venir chaque personne dans un bureau... prétextant un pseudo registre du personnel engagé... chacun signera le registre indiqué !...
- Avec un stylo différent à chaque fois !... j'y suis !...
- Un seul homme suffit !... pourquoi en vouliez vous cent ?...
Logique pure et sans faille. En attendant, l'arrivée du commissaire et du colonel est loin de passer inaperçue. Mais le super flic, avait misé sur l'effet de surprise, d'où la voiture garée assez loin dans le noir. Son esprit d'observation aidant, il a vite fait d'analyser le comportement de tous les subalternes et autres figurants, présents à son arrivée au poste de garde :
- Je vais me rendre au PC... commissaire... vous pensez à ce que je vous ai demandé... surtout, que personne ne soit oublié !...
- Comptez sur moi mon colonel...
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Tout en discutant avec Élise et le responsable du poste de garde, le commissaire jetait de temps à autres un coup d'œil furtif sur tous les gens évoluant dans le hall. Il entend encore la voix de Legrand lui crier aux oreilles ... "" c'est peut-être un flic... un pompier.. un toubib ! ""... Dès cette minute, l'enfer est total pour ce pauvre commissaire, visiblement peu habitué à mener une enquête à ce niveau ! Le plus dur, c'est de soupçonner tout le monde, à commencer par ses propres collègues de travail ! Tout le monde ne peut pas avoir l'aisance de Legrand, surtout quand il dit en riant ... "" je ne peux pas me regarder dans la glace, je serais capable de me mettre les menottes ! ""... Mais pour Élise, plus électrique que jamais comme on peut aisément le concevoir, l'inactivité du commissaire la met hors d'elle :
- Dites-moi commissaire... vous ne pensez pas que vous seriez mieux avec vos hommes à rechercher ces imbéciles... plutôt que de rester là... à rien faire ?...
- Hein ?... pardon... vous disiez ?...
- Rien !... mais je vous rappelle que je travaille... moi !...si ça ne vous gêne pas !...
- Excusez-moi... d'ailleurs je vais avoir besoin de votre collaboration... il me faut un bureau au calme, un registre, et... enfin... je vais dresser la liste de toutes les personnes présentes ici ce soir... vous pouvez m'arrangez ça ?...
- Suivez moi... je vais vous installer dans un endroit vraiment tranquille... les personnes présentes seront très discrètes... et... vraiment peu causantes !...
- J'ai besoin d'être seul madame !...
- Vous le serez... vos voisins ne sont que des squelettes humains... rassurez vous... ils n'ont pas pris de douche acide... ils nous servent pour la formation du secourisme... vous avez un cahier ici... des stylos là... est-ce que ça ira là ?...
- Oui... très bien !...
Certes, le ton employé par Élise est plutôt caustique et pour le moins ironique, mais le commissaire n'est pas là pour sympathiser avec le personnel :
- A propos madame... puisque vous êtes là... veuillez s'il vous plaît inscrire votre nom, fonction, et vous signez à côté... merci... vous pouvez disposer...
- Si vous avez besoin de quelque chose commissaire... vous faites le dix...
De retour au PC, Élise essaie toujours mais en vain, d'apercevoir Patrice sur les écrans de contrôle. La fumée est de plus en plus dense, en dépit des aspirateurs et autres électro-ventilateurs mis en œuvre par les sapeurs-pompiers. Par intermittence, on peut voir un corps allongé, progressant en rampant au pied du four en feu. Est-ce Patrice ou Régis, impossible de le dire. Les pompiers organisent la première équipe d'intervention, qui va partir renforcer les gardiens et certainement les remplacer :
- Sitôt que la jonction est faite, vous leur demandez de se replier... ils ont fait du beau boulot, c'est à nous maintenant d'assurer... dépêchez vous...
- A vos ordres mon commandant...
En regardant les soldats du feu, Élise ne peut s'empêcher d'imaginer Patrice il y a quelques années en arrière, quand il était lui-même sapeur pompier. Ce corps d'élite entre tous, mérite un grand coup de chapeau ! Ce n'est certes pas tous les jours, soyons honnêtes, qu'ils exposent ainsi leurs vies, mais dès lors qu'un danger menace, ils sont là, sûrs d'eux et rassurants. On comprend mieux en les voyant, que Patrice et Régis ne se soient pas affolés outre mesure et qu'ils soient, en cette minute sans doute, en train de lutter contre les flammes.
Mais cette fois, l'écran de contrôle est totalement noir, comme si le récepteur était éteint :
- Je me demande où est-ce qu'ils en sont ?... pourvu qu'il ne se passe rien de grave !...
- J'ai peur chef... je ne sais pas comment vous expliquer ce que je ressens... des sensations bizarres me parcourent l'esprit... comme si...
Elle n'a pas le temps de terminer sa phrase, qu'une violente détonation suivie de bruits d'éclats de verre, la paralysent sur place. Presque aussitôt, la fumée envahit le hall. Élise se précipite contre son chef, qui ne peut qu'essayer d'endiguer son chagrin. Heureusement, les pompiers sont plus sereins :
- Faites attention les gars... visiblement le labo est à ciel ouvert à présent... faites évacuer toutes les personnes qui n'ont rien à faire... que tout le monde mette un appareil isolant...
En quelques secondes, dans le hall comme au PC des gardiens, les gens se métamorphosent en martiens. En les voyant évoluer ainsi capelés, on se serait cru sur une autre planète. L'appel d'air ainsi provoqué par la déflagration, permet cette fois d'y voir un peu mieux dans le labo :
- Ils sont là... je les vois... tous les deux... regardez chef !...
Mais le chef lui fait comprendre qu'il est inutile de chercher à communiquer avec les masques sur le visage. Lui aussi, est tout heureux et rassuré, de voir ses hommes en train de livrer un combat héroïque contre le sinistre. Mais il remarque surtout, que les gestes de ses hommes témoignent d'une incohérence totale. Visiblement, quelque chose ne tourne pas rond. Sont-ils blessés, intoxiqués, ou peut-être même les deux à la fois ? La fumée étant beaucoup moins dense dans le hall, redevenu respirable, l'ordre est donné de retirer les masques. Mieux vaut économiser les bouteilles, sait-on jamais ! :
- C'est pas malheureux !... je commençais à étouffer là dessous !... c'est bizarre vous ne trouvez pas chef ?... on dirait qu'ils sont immobiles ?... mon Dieu...
- Calmez vous Élise... ils ont du être un peu sonnés par l'explosion et préfèrent sans doute souffler un peu... ils ont fait du beau boulot !...
A l'écran, on peut voir aussi maintenant les sapeurs-pompiers entrer en action. Mais ce que Élise remarque surtout, ce sont ceux qui viennent porter secours à Patrice et Régis ! En guise de repos, ils sont bel et bien sonnés pour de bon ! Cette fois, Élise panique complètement, en suivant sur l'écran la suite des opérations. Un des deux gardiens est placé sur le dos, pour faciliter sa respiration. Tandis qu'on lui enlève son masque, on lui place un " biberon ", petit appareil respiratoire qui permet aux pompiers d'effectuer des petites reconnaissances ou des sauvetages rapides, comme c'est le cas en ce moment. Ce qui signifie avant tout, que les gardiens sont hors d'état de le faire eux-mêmes, donc... :
- PATRICE !!!... mon Dieu... il est mort...
- Élise... calmez-vous... Élise merde... reprenez votre sang froid !... depuis quand est-ce qu'on place des appareils respiratoires sur des cadavres ?... contre les mauvaises odeurs peut-être ?...
Le ton est ferme et déterminé. Le chef de poste n'a pas d'autre solution que d'administrer deux super gifles à Élise, tout en la secouant assez durement, tant par la voix qu'avec une énergie certaine. L'effet est immédiat et, effondrée mais plus calme, elle s'assied sur un fauteuil :
- Excusez-moi Élise... j'ai été un peu dur, mais je n'avais pas le choix... comment vous sentez-vous à présent ?...
- Ça va... merci... je suis désolée...
- Tenez... buvez un bon coup... et fumez une cigarette, ça vous calmera... je sais ce que vous pouvez ressentir, mais je ne pense pas que ce soit si grave que ça... ils sont tout au plus légèrement intoxiqués mais blessés je ne crois pas... regardez sur l'écran... on voit nettement le point haut de l'explosion... vous voyez... là... étant donné qu'ils étaient couchés, le souffle ne les a donc pas heurtés...
- Merci chef... vous me rassurez... dites moi c'est fort ce machin !...
- Fabrication maison !... avec ça... jamais de grippe !...
- Je... je vais aller les attendre dans le hall... ça me dégourdira un peu les jambes...
Amicalement, le chef accepte. De toutes façons, avec ou sans son accord, Élise serait quand même sortie, il le sait très bien. Mieux vaut donc lui accorder la permission spontanément, évitant ainsi une autre crise de nerfs.
Dans le hall, Élise retient son souffle. Quelle n'est pas sa stupeur en voyant, côte à côte, deux brancards allongés à proximité des portes battantes :
- S'il vous plaît ?... vous avez des nouvelles des deux gardiens ?... je présume que les brancards sont pour eux ?...
- Exact... d'après le message que nous avons reçu à l'instant... ils ne sont pas blessés grièvement... une ou deux petites coupures, rien de méchant...
- Mais alors pourquoi les brancards ?... vous n'allez pas me faire croire que vous allez transformer le hall en salon de manucure tout de même ?...
- Vos amis ont été intoxiqués par le gaz et les fumées... on va les emmener à l'hôpital c'est plus prudent croyez moi...
L'attente n'est que de courte durée. Très vite, Régis le premier puis Patrice derrière, franchissent les portes battantes soutenus par deux soldats du feu. Élise retient sa respiration et essaie de maîtriser ses réactions. En voyant les visages, crispés par la douleur, noircis par la fumée, Élise est paralysée. Elle n'a même plus la force de crier :
- Allongez les sur les brancards... nous allons les perfuser...
Tandis que Élise, impuissante et lointaine se vide de toutes ses larmes, un silence profond et respectueux entoure les deux gardiens, totalement inconscients cette fois. Sur tous les visages, police, pompiers, médecins confondus, les mêmes expressions de respect et d'admiration, rendent l'atmosphère encore plus pathétique. Pétrifiée d'horreur, Élise est sans réaction. Soudain, alors que son chagrin atteint son apogée, elle sent une main se poser sur son épaule. Sans même réagir ni chercher à savoir ce qui lui arrive, elle se laisse entraîner vers le poste de garde. Dignement, son chef était venu la récupérer, afin que son émotion ne soit pas rendue public inutilement :
- Il vaut mieux trop de précautions que pas assez Élise... laissez vous aller... après ça ira beaucoup mieux... mais je préfère que ce soit ici, loin des regards curieux !...
La voix du chef de poste est douce, amicale et vraiment réconfortante. Ce n'est plus un secret pour personne, les sentiments d'Élise pour Patrice sont si forts qu'elle en oublie parfois son devoir en pensant à lui. Heureusement que ces requins de journalistes ne sont pas encore là ! Au moins, la nature peut faire son travail et permettre à Élise de se vider complètement, sans avoir à tenir tête aux questions impertinentes et odieuses en de telles circonstances. Bien que son chagrin soit très dur à supporter, le chef la laisse ainsi décompresser, évitant ainsi un état de choc toujours possible en pareille circonstance.
Profitant de l'état de la fille, le chef de poste décide d'aller plus loin encore. Par radio, il demande au responsable de la SIRA de venir le rejoindre dans le hall :
- Ne bouge pas Élise... je reviens de suite... on dirait que ça va un peu mieux... tiens... prend cette cigarette... tu veux une autre petite gorgée de mon élixir ?...
- Non merci... c'est gentil...
Soulagé, de la voir ainsi récupérer, le chef sort un instant rejoindre son directeur dans le hall. Élise est bien loin de se douter que c'est d'elle dont il s'agit ! Très vite, le chef revient, accompagné par le directeur :
- Restez assise Élise... d'après les médecins, leurs jours ne sont pas en danger... et vous, comment allez vous ?...
- Je... je me fais du soucis pour la puce...
- Tu sais où habite Patrice ?...
- Heureusement... pourquoi ?
- Alors... tu vas aller rejoindre... la puce... tu vas la prendre avec toi, si ça ne t'oblige pas bien entendu... et... disons que tu es chargée d'aller prendre des nouvelles de Patrice... et de Régis... même si ça doit te prendre jusqu'à cinq heures demain matin, et même d'avantage !... autrement dit... tu files, je ne veux plus te voir ici !...
- C'est vrai ?... merci chef... merci surtout pour la puce... avec moi elle se sentira en sécurité et ne s'affolera pas... merci monsieur le directeur...
En quelques secondes, Élise retrouve une énergie débordante. Il faut dire que cette fois, l'occasion lui est donnée de jeter sa dernière cartouche dans la bataille pour son amour. C'est maintenant ou jamais que Patrice pourra se décider. Élise ayant récupéré Sophie, il ne pourra plus faire autrement que de venir les rejoindre. De longs mois se sont écoulés depuis leur première soirée ; jamais, Élise n'a cherché à provoquer une situation analogue. Cette fois, elle ne veut pas passer à côté de la chance, même si une fois encore, le drame est à l'origine de cette opportunité. Aussi, mêlant les larmes de joie à celles de la souffrance, elle plie bagages avec une rapidité peu habituelle ! En quelques secondes seulement, la voilà prête à partir :
- Je vous remercie encore chef... c'est vraiment super ce que vous faites...
Entraînée dans l'euphorie de son bonheur, elle embrasse le chef qui, en même temps que le directeur, en reste pantois. Plus rien ne compte pour elle, qu'aller blottir Sophie contre son cœur et après, aller rejoindre son papa à l'hôpital.
**********
Les kilomètres qui la séparent de la caravane sont avalés rapidement, avec cependant, au fond du cœur, un petit picotement. La mission dont elle est investie, est tout à la fois porteuse d'espoir vis-à-vis de Patrice, en même temps qu'elle est périlleuse à l'égard se Sophie. Sera-t-elle assez persuasive pour apaiser à nouveau le cœur meurtri de cette pauvre gamine ? Pourra-t-elle gagner définitivement sa confiance ? Partagée entre la passion et l'inquiétude, Élise arrive très vite à proximité du camping et malheureusement de ces heures, elle ne peut pas y pénétrer avec la voiture. C'est donc à pied qu'elle se dirige vers la caravane, avec, à chaque pas, une résonance accrue de ses battements cardiaques. Au passage, elle croise quelques amis de Patrice qui, en la voyant, réalisent qu'à nouveau un drame s'est produit :
- Élise ?... mais... que fais-tu là ?... tu ne vas pas me dire qu'il est à nouveau arrivé quelque chose à Pat ?...
- Si c'était grave... je ne serais pas là d'accord ?... la série noire continue... les menaces sont devenues des actes et... en ce moment les pompiers terminent d'éteindre ce que Patrice avait commencé de faire... avec Régis...
- Tu veux dire que le CNET a pris feu ?...
- Dans un labo... c'est bien suffisant !... pour envoyer Patrice et Régis à l'hôpital... rassure toi... c'est par mesure préventive et rien de plus...
- Ma pauvre Élise !... je t'admire beaucoup tu sais... je ne devrais pas te le dire mais... tant pis... Patrice est vraiment amoureux de toi... je le sais... à mon avis, tu devrais cette fois t'imposer franchement... je suis certain qu'il n'attend que ça !...
- Pourquoi crois-tu que je suis ici ?... mais c'est très gentil de ta part, j'apprécie beaucoup... maintenant le plus dur reste à faire !...
- On va t'accompagner jusqu'à la caravane... on ne sait jamais... venez les gars...
Escortée par les amis de Patrice, dont certains sont devenus les siens aussi, elle se sent plus à l'aise pour affronter la pénible épreuve qu'elle va devoir surmonter. Au fur et à mesure qu'elle se rapproche de la caravane, son cœur bat de plus en plus fort et sa respiration devient saccadée. De loin, un mince filet de lumière s'échappant des rideaux mal fermés, atteste que Sophie, en dépit de l'heure tardive, est comme tous les soirs, occupée à son petit ménage et veille très tard. L'effet de surprise sera donc moins dramatique ! Néanmoins, à quelques mètres seulement de la caravane, Élise est obligée de s'arrêter pour reprendre son souffle :
- Tu veux que j'y aille ?...
- Non... surtout pas... c'est trop important pour notre avenir...
Courageusement, elle s'approche de la porte et après avoir expiré fortement, se décide à frapper. A l'intérieur, Sophie paraît surprise. Qui peut donc bien venir à plus de vingt trois heures ?... Prudente et courageuse, respectant les consignes de son papa, elle saisit une bombe autodéfense avant de venir ouvrir la porte. La vue d'Élise, en uniforme, la replace très vite en face de la réalité :
- PAPA !!!... mon Dieu... qu'est-ce qui s'est encore passé ?... dis-le moi Élise, je t'en prie...
Très rapidement, Élise s'empare de Sophie en la serrant très fort contre elle. Il faut absolument que Élise se montre très forte, car la moindre larme, anéantirait la crédibilité de ses propos :
- Rassure toi ma chérie... la série noire continue au CNET hélas... cette fois, c'est au cours d'un incendie que papa a été un peu incommodé par la fumée... je te le jure ma puce... il n'a aucune blessure... d'ailleurs, tu crois que je serais là s'il était gravement blessé ?... sois courageuse ma chérie et digne de ton papa... si tu veux bien, on va aller le voir à l'hôpital !... tu verras que je ne t'ai pas menti sur son état de santé... mais d'abord mademoiselle, il vous faut essuyer ce petit nez et vous faire la plus belle possible !...
- C'est vrai ?... il n'est pas blessé ?... on va aller le voir maintenant ?...
- Mais oui ma puce... tu crois vraiment que j'aurais le cœur à rire si je le savais mourant ?... aller... fais moi vite un beau sourire et habille toi...
- Je mets la jolie robe que tu m'as achetée ?... tu crois que ça lui fera plaisir ?...
- Excellente idée... je suis même certaine que ça lui donnera des idées... tiens... mouche bien fort ton petit nez... je vais aller rassurer nos amis... dès que tu es prêtes tu m'appelles... à tout de suite...
Sitôt hors de la caravane, le groupe se resserre autour d'elle :
- Alors... qu'est-ce qui s'est passé au CNET ?...
- Un incendie dans l'atelier pilote... sur l'un des fours... les assassins sont passés aux actes... Patrice et Régis sont à l'hôpital... heureusement, leur état de santé n'est pas alarmant... un peu incommodés par la fumée... rien de plus...
- Et la puce ?... comment a-t-elle réagi ?...
- Comme une adulte digne et responsable... avec beaucoup de courage... elle est en train de s'habiller et nous allons aller rejoindre Patrice à l'hôpital...
- On vient avec vous...
- Soyez raisonnables mes amis... je suis venue chercher Sophie, pas la totalité du camping !... nous resterons au chevet de Patrice jusqu'à ce que nous soyons fixées... après je vous le promets, nous reviendrons ici pour vous donner de ses nouvelles... trop de visites ce soir, risqueraient de le fatiguer...
- Tu as raison Élise... nous irons le voir demain matin... à quelle heure est-ce que tu penses être de retour au camping ?...
- Vers six heures je l'espère... quand il sera endormi !... pas avant...
Pour tout un chacun dans le groupe, cette fois aucun doute n'est permis. Le CNET est bel et bien la cible privilégiée d'un réseau de criminels, bien décidés à commettre les pires conneries ! Pour les amis de Patrice, une inquiétude grandissante alimente les conversations :
- Le pauvre va finir par y laisser sa peau dans ce putain de CNET !... il faut absolument qu'il trouve un autre boulot !... on va lui chercher autre chose, vous êtes d'accord ?...
- Tu sais, pour un gars de cette trempe... un travail sédentaire n'est guère conseillé !... tu oublies qu'il a été douze ans pompiers... avec ce que ça suppose de souffrances et d'abnégations !... porter secours, assistance... exposer sa vie pour sauver celle des autres, ou se battre contre les éléments naturels... c'est une véritable vocation... mieux, un sacerdoce !... je le connais depuis plus de vingt ans et il a toujours été comme ça !... plus il y a du risque, plus il est fier de servir...
- Il est maso ou quoi ?... tu vas pas me dire qu'il prend son pied sur un lit d'hôpital entre la vie et la mort tout de même ?...
- Non... ne cherche pas à comprendre... il déteste la souffrance même, si tu veux le savoir... je dirais même... pour toi Élise... qu'il serait plutôt du genre " gros bébé " pleurant sur le moindre petit bobo... il adore se faire chouchouter... mais à côté de ça, quand il y a du baroud, du vrai... il se sent totalement investi... je l'ai vu avec une fracture ouverte à un bras, après un accident, sauver un enfant d'une voiture en flammes... là... il ne sent pas la douleur... pourtant crois-moi... c'était pas beau à voir !...
- Merci Fabrice... je comprends mieux certaines choses à présent... et je te jure qu'il aura à son chevet la plus douce des infirmière... ah !... je crois qu'il est temps d'y aller... notre petite puce est prête... les amis, je vous confie la caravane...
- Cette fois, mon petit doigt me dit que c'est la dernière nuit que Sophie dort ici je me trompe ?...
- Non Fabrice... tu ne te trompes pas... désormais, une vie nouvelle s'offre à nous... à demain... bonne nuit mes amis... et merci encore de les aimer comme vous le faites... pardonnez-moi d'avance, si pendant quelques temps... je vais les garder en égoïste...
- Embrasse le pour nous... il... il va nous manquer tu sais...
Tel un petit enfant, le colosse ne peut contenir ses larmes, ce qui bouleverse Sophie au plus haut point. Elle ne peut s'empêcher de venir se jeter contre lui :
- Tu sais gros bébé... papa s'en sort toujours !... alors fais-moi plaisir tu veux !... arrête de pleurer...
Tendrement, il la soulève presque d'une main, pour l'embrasser comme il l'aurait fait pour sa propre fille, disparue voilà deux ans dans un accident de voiture... l'accident dont il parlait à l'instant, précisément ! Mais le temps presse et il est l'heure de prendre congé. Bras dessus bras dessous, Élise et Sophie s'éloignent du groupe avant de disparaître hors du camping.
L'ange d'amour, comme l'a baptisée Fabrice, parviendra-t-il à guérir Patrice ? Depuis plusieurs semaines en effet, après cette divine semaine de bonheur, il était devenu dépressif et anxieux, tant au travail qu'au camping. Pour lui, c'était trop beau pour être vrai et en dépit de ses efforts, n'arrivait pas à chasser les douleurs de ses souffrances passées. Certes, Élise lui paraissait sincère et pure, mais chaque fois qu'il voulait faire un pas vers elle, il sombrait au plus profond de sa solitude. Plus que jamais réfractaire, Élise était consciente des difficultés qu'elle allait devoir surmonter. Mais ce soir, le hasard vient à son secours dans le malheur qui les frappe, en lui donnant l'occasion unique de prouver à Patrice la femme qu'elle est vraiment. La ravissante gardienne joue donc son joker ce soir, et plus que tout au monde, veut sortir Patrice de son abîme affectif.
Elle redoutait cette confrontation avec Sophie, qui représente tout pour lui ! Ils forment tous deux un duo extraordinaire, étanche à toute agression extérieure. Mais la fillette l'a adoptée, sans autre forme, ce qui élimine le seul obstacle qui eût été infranchissable. Il n'y a qu'à voir ce petit bout de femme, serrer Élise par la taille en se calant la tête contre elle, pour se rendre compte qu'effectivement, le courant passe très fort entre elles. Très vite installées dans la voiture, les deux copines prennent la direction de l'hôpital. Pourvu que Patrice soit conscient à leur arrivée ! On imagine le drame qui se déroulerait dans le cas contraire ! Mais Sophie paraît de taille à affronter le pire :
- Dis-moi Élise ?... qu'est-ce qui s'est passé exactement ?...
- Je te l'ai dit ma chérie... ils ont réussi à mettre le feu à l'un des fours en salle blanche... papa et Régis se sont précipités pour éteindre le feu... mais tu sais, la fumée... la fatigue... la peur aussi !... tout ceci fait que papa a été victime de son courage, une fois de plus !...
- Tu me jures que c'est pas grave ?...
- Papa était très fatigué quand ils l'ont mis sur le brancard... je n'ai pas pu l'approcher, mais je te jure que je n'ai vu aucune trace de sang...
- Oui mais une fois je me rappelle à la caserne... il a failli mourir à cause de la fumée !...
- La seule chose que je sache ma puce... c'est qu'avant de partir du CNET, les médecins m'ont certifié que leurs vies n'étaient pas en danger... ils croyaient que j'étais une simple collègue de travail donc, je suis sûre qu'ils m'ont dit la vérité...
- Ils peuvent pas savoir !... mais... t'es plus qu'une copine pour papa hein ?...
- Oh oui ma chérie... mon seul rêve, c'est de l'avoir tous les jours à mes côtés... pour le couvrir de caresses, de baisers... et lui dire... que je l'aime... très fort...
Les yeux d'Élise s'illuminent, en même temps que ceux de Sophie, qui est toute bouleversée d'entendre une femme parler de son papa avec autant d'affection dans la voix :
- Tu sais, les autres femmes étaient méchantes avec lui... quand il était pas là, elle disaient du mal sur lui... et elles me tapaient... c'est pour ça tu sais qu'il a peur de toi... faut pas lui en vouloir Élise... je sais qu'il t'aime très fort... souvent, le soir, je l'entendais pleurer, et t'appeler...
- Mais pourquoi tu ne me l'as pas dit plus tôt ma chérie ?... il fallait me le dire !... j'imaginais tout... et je croyais que je ne lui plaisais peut-être pas ?...
- Je voulais d'abord être sûre de toi !... je veux pas confier le cœur de mon papa à n'importe qui... je veux plus le voir pleurer tu comprends... je veux plus...
La pauvre enfant s'effondre en larmes. Prudente, Élise arrête sa voiture sur la bande d'urgence, car elle le sait, c'est maintenant que Sophie lui lance un appel, et il faut répondre :
- Là... calme-toi mon amour... tu sais que désormais je suis avec toi... pour faire le bonheur de ton papa... mais le tien aussi... je ne vous quitte plus cette fois... je te le jure... c'est fini ma chérie... voilà... doucement... quoi qu'il arrive, je serai toujours là... avec toi... tiens... mouche-toi ma puce... je suis certaine que papa ne voudrait pas te voir dans cet état !... il pourrait penser que c'est moi qui te fait du mal... et alors... je serais obligée de partir !...
- Non... je veux pas que tu partes... c'est fini... je pleure plus... promis...
L'étreinte est des plus langoureuse. Sophie vient de libérer définitivement son petit cœur envers Élise, qui sait que désormais, elle y a aussi sa place. Après quelques derniers petits bisous et tendres câlins, la voiture peut enfin reprendre sa route.
**********
Plus choqués et fatigués que gravement atteints, Patrice et Régis avaient été gardés quelques jours en observation, afin d'être certains que les gaz toxiques n'avaient laissé aucune trace dans les organismes. Inutile de dire que pendant ce bref séjour, Patrice a été plus que chouchouté, tant par sa fille que par Élise, sans parler des infirmières ! Qui oserait le lui reprocher ?...
En attendant, après ce nouvel épisode, que ce soit au CNET, à la SIRA, ou dans tous les milieux officiels de police et de gendarmerie, une question reste posée ! Les menaces continuent de plus belles, chaque fois encore plus prometteuses ! Où et quand, les criminels vont-ils frapper, et pourquoi ?
Du contre espionnage à la simple police municipale, toutes les forces d'interventions se trouvent sur le pied de guerre, au point que désormais, vingt quatre heures sur vingt quatre, une vingtaine de CRS et des maîtres chiens se relaient au CNET, tandis que l'armée est en poste aux alentours. On ne plaisante plus avec la vie de toutes celles et ceux qui sont gratuitement exposés. L'enquête progresse à pas de fourmis mais peu à peu, l'ensemble des éléments souhaités vient enrichir le dossier " CNET "...
Un périmètre de sécurité en amont et en aval du site, assuré par les militaires, a pour mission de vérifier toutes les identités aussi bien des personnels du site que ceux des établissements voisins, sans oublier tous les livreurs et autres fournisseurs. Le patron de la DST a mis le paquet comme on dit et avec les écoutes téléphoniques permanentes sur tous les points d'appels possibles, il va bien falloir que tôt ou tard, les assassins se manifestent ! Il faut dire que l'affaire a soudain pris une dimension internationale, et que tous les services de police tentent d'apporter leur contribution en communiquant au PC général en préfecture de Grenoble, le moindre renseignement sur un individu suspecté.
Mais hélas, le temps passe, sans que rien ne puisse permettre de remonter la moindre filière ! L'effet psychologique paraît être une arme particulièrement bien utilisée par les agresseurs, qui dosent parfaitement et judicieusement les effets escomptés. Nul doute pour personne, ce sont des professionnels, des vrais, et c'est pourquoi le fichier des terroristes est compulsé en permanence. De part son rôle stratégique, le CNET est un maillon capital à bien des niveaux, à l'échelon international surtout, en matière d'informatique et de télécommunication. Sa désorganisation, même partielle, risquerait de compromettre lourdement les recherches dans ces domaines. Donc, reste à savoir à ce niveau là, à qui profite le crime ? C'est en tout cas, ce que Legrand va essayer de comprendre !
En attendant, la vie continue au sein des équipes de gardiennage. Utilisant les médias, Legrand avait fait circuler le bruit d'une enquête concluant à un acte criminel. Le jour même, il fait lever toutes les forces de police et barrages en place, en dépit des reproches adressés par le CNET :
- Je sais messieurs... je joue avec le feu !... mais si vous avez une autre solution à proposer, ne vous privez pas !... quel crédit voudriez vous que les commanditaires apportent aux messages médiatiques, s'ils savent que le cordon de sécurité est toujours en place ?... les indics ne manquent pas... c'est à eux qu'il faut faire croire que nous avons classé le dossier !... et... c'est là... précisément... que je les attends de pied ferme !... nous avons placé cinquante hommes supplémentaires sur le site... que j'ai choisis personnellement, et dont je réponds... la presse jouera le jeu du silence... je mise aussi là-dessus... il n'y a rien de plus déshonorant pour des truands, que de ne pas entendre parler d'eux !... avec un peu de chance... ils devraient donc se manifester rapidement... ce sera tout messieurs...
Visiblement, Legrand avait visé juste ! Durant les deux semaines suivantes, plus rien ! Ni coup de téléphone, ni lettre, bref, le silence complet de la part des truands. Si l'on dit volontiers que la vérité sort de la bouche des enfants, on devrait, pour compléter cet adage, y ajouter : aux innocents les mains pleines ! Bien que les contrôles rigoureux avaient été supprimés, il n'en demeure pas moins que le CNET n'est pas devenu le club Med pour autant ! Les policiers continuent d'assurer une présence permanente, histoire de maintenir le doute dans l'esprit des malfaiteurs, par l'intermédiaire de leurs contacts. Mais Élise, innocente s'il en est, apporte avec la plus grande naïveté, une pierre à l'édifice des policiers :
- A mon avis, si ces criminels doivent encore frapper, ils le feront sans prendre le moindre risque d'être arrêtés au poste de garde comme de simples malfrats !...
- Que veux-tu dire par là ?... et pourquoi tu dis ça... comme ça !... maintenant ?... tu es sujette à des visions lointaines et extra-terrestres ?...
- C'est bête je sais !... mais en voyant ce camion de livraison... je viens de penser à ça... c'est logique il me semble !... si, au lieu de livrer de l'azote par exemple, ou un autre gaz neutre... ces fumiers livraient du gaz toxique ?... ni vu ni connu... on passe la douane sans problème !...
- Eh !!!... mais tu es sensationnelle !... tu sais que c'est loin d'être aussi naïf que tu crois ce que tu viens de dire ?... c'est même super génial !... tu es divine !...
Est-ce la solution à l'énigme qui est posée ? En attendant, c'est la seule explication plausible pour comprendre le dernier attentat ! On injecte du Silane, hautement corrosif, dans un circuit de refroidissement... par exemple... et voilà, le tour est joué, il n'y a plus qu'à attendre que le Silane agisse en silence, attaquant d'abord les joints, provoquant des fuites et ainsi de suite jusqu'au drame que l'on connaît déjà !
- Ils peuvent tout aussi bien se transformer en égoutiers ?...
- Et aussi en père Noël !... apportant dans leur hotte, les bombes à retardement... Élise à raison... c'est la seule explication qui soit cohérente... aucune trace n'a été relevée autour du four... pas d'effraction... et pourtant le résultat est loin d'être un échec pour eux !... la preuve, regarde les circuits en général !... jamais on a eu autant d'alertes... baisse de pression, surchauffe... et la chaudière alors ?... un de ces jours elle va nous péter à la gueule... je suis certain que ces connards ont foutu une merde incroyable dans tous les circuits existants !...
Il y a tellement d'hypothèses, toutes aussi vraisemblables les unes que les autres, qu'il vaut mieux cesser d'émettre des idées ! La conversation arrive vite à un degré de stérilité déconcertant. Après tout, les flics n'ont qu'à faire leur boulot ! C'est vrai, si les dernières menaces venaient à être appliquées, il y aurait du grabuge ! Il est donc normal que chacun se fasse du soucis, mais de là à jouer les détectives, non, merci ! Mais ce qui rend les gardiens nerveux, et l'atmosphère plus pesante de jour en jour, c'est précisément le silence des ravisseurs ! Tous ces hommes et femmes, responsables de la sécurité, se sentent comme épiés par des regards ennemis, véritable épée de Damoclès prête à s'abattre sur eux comme la foudre. Négliger de telles menaces serait une grave erreur, qui n'est d'ailleurs pas commise au sein des équipes de gardiennage :
- Tu peux m'expliquer Patrice... toi qui sais tout... pourquoi les flics ont baissé leur froc ?... on est là comme des cons à s'exposer à une nouvelle attaque et eux... tranquilles... la baraque peut bien nous sauter à la gueule, c'est pas eux qui seront là pour nous porter secours !...
- En tout cas, depuis plus de quinze jours, il faut reconnaître qu'on n'a plus été embêtés !... ils ont peut-être arrêté les coupables ?...
- Je ne pense pas Élise... sinon il n'aurait pas intensifié leur réseau de surveillance interne... surtout la DST !... je pencherais plutôt vers une réponse tactique envers les ravisseurs... à leur silence... les flics répondent par leur mépris... en apparence seulement... d'où les renforts internes, mais... invisibles aux yeux d'éventuels indics !... ce qui veut dire que nous en tête, nous sommes sur la liste des suspects !...
- Tu aurais fait un brillant détective Patrice...
- Je ne partage pas ton enthousiasme Élise !... si ce que vient de dire Patrice est exact... c'est encore nous qui allons nous en prendre plein la gueule !... il faut bien des appâts... c'est bien ça... Sherlock Holmes oui ou non ?...
La guerre des nerfs joue un rôle capital et devient, de part les lacunes qu'elle engendre, un allié très précieux. A en juger les réactions présentes, aveu absolu d'un état de panique grandissant, il est évident que les assassins ont raison de spéculer comme ils le font. Comme de coutume en matière d'espionnage, les enquêteurs s'acharnent à dépister les éventuels indicateurs. N'en doutons pas, il y a des fuites certaines émanant du CNET. Oui mais voilà, comment localiser une brebis contaminée, dans un troupeau de plus de quatre cents têtes ?... C'est sur ce point précis du reste, qu'influe ce lourd silence. Inéluctablement, chacun en arrive à soupçonner tout le monde, jusqu'à douter de soi vis-à-vis des autres.
La tension est à son apogée et pareil climat, ne favorise guère l'enquête policière ! Ajoutons à cela un sentiment d'insécurité totale, et l'on peut aisément comprendre qu'il devient de plus en plus dur de vivre dans une telle ambiance. Les vacations, habituellement agréables pour tous, se métamorphosent en calvaire moral où chacun, y subit la loi de la solitude et du désespoir. Victimes potentielles, ces hommes chargés de la sécurité affichent un à un le triste visage de l'impuissance. Que faire en effet, face à un ennemi invisible, qui peut-être n'est plus qu'imaginaire ? Les jours passent donc dans la même morosité, avec une tension toujours croissante.
**********
Après deux semaines d'attente et d'angoisse, une lettre anonyme parvient au PC, mettant ainsi un terme à toute cette anxiété. Assurément, elle ne pouvait que provoquer un remue ménage presque exagéré. Une seule certitude, la complicité dont bénéficient les criminels, est bien à l'intérieur du CNET. Le hasard n'est pas de circonstance pour les enquêteurs, qui sentent bien le piège se refermer sur eux. L'indicateur en effet, jugeant le moment opportun, a donné le feu vert à ses complices ! Le résultat escompté dépasse toutes les espérances des malfaiteurs, puisqu'une véritable psychose de l'attentat envahit tout le monde !
La panique succède à la peur, la haine et l'esprit de vengeance résonnent dans le cœur des gardiens qui plus que quiconque, se sentent en danger. Cette fois c'est certain en effet, les assassins sont décidés à porter un coup décisif. Après " l'avertissement "... donné à deux reprises, cette fois ils ont décidé de frapper haut et fort. Une odeur de sang se mêle à cette menace, puisque cette fois, ils ne vont pas hésiter à frapper de jour, avec ce que cela comporte de pertes en vies humaines. Quand, comment, la question reste posée ! C'est bien le drame pour les hautes instances dirigeantes, qui doit prendre une décision en conséquence ! Faut-il exposer la vie de centaines de personnes et donc négliger ces menaces, ou au contraire jouer la carte de la prudence en évacuant les locaux ? A tous les niveaux, des cas de conscience se posent. A n'en point douter, les responsables de la SIRA eux aussi, se demandent s'ils doivent ou non maintenir leur personnel.
Le but recherché par les assassins est donc largement atteint et même dépassé, si on en juge l'inquiétude qui atteint son paroxysme. Mais c'était sans compter sur l'efficacité des policiers, et noblesse oblige, celle mise en exergue par le colonel de la DST. Dans la plus grande discrétion en effet, le colonel et ses hommes relèvent les empreintes sur toutes les machines à écrire du CNET, afin d'y retrouver celle du complice ayant tapé la lettre :
- Vous êtes sûr patron que la lettre a été tapée au centre ?... elle a pu être tapée sur n'importe quelle machine au monde !...
- Exact !... sauf quand le papier a le même grammage et le même filigrane... sauf quand le caractère employé correspond au seul, et unique, employé par toutes les secrétaires... sauf, enfin... qu'aucun coup de téléphone n'a été échangé... tout le monde étant placé sur table d'écoute... ce n'est pas très difficile d'en être absolument certain !...
- J'avoue que je nage un peu !... si aucun coup de fil n'a été échangé... à mon avis... la thèse d'une complicité interne est exclue ?...
- C'est ce qui explique la différence qu'il y a entre un flic de banlieue et le contre espionnage mon cher commissaire !... vous vous arrêtez stupidement à des faits... pour ce qui nous concerne, nous recherchons les causes... et anticipons sur les effets... avant qu'ils ne se produisent !... le réseau est super organisé et c'est l'aveu majeur... le complice étant sur place, avait le feu vert et les mains libres... à lui, et à lui seul, de décider du moment...
L'étau se resserre donc, tout aussi bien sur le ou les complices que sur la police, qui, pour être sûre d'obtenir les résultats escomptés, se doit de manœuvrer dans l'anonymat le plus rigoureux afin de ne pas faire envoler l'oiseau du nid. Au poste de garde, la surprise est totale :
- Mais... regardez... il y a des militaires partout... on dirait qu'ils ceinturent le centre ?...
- C'est vrai !... j'ai comme le sentiment que la DST vient de débusquer le lièvre... d'ici quelques secondes... on devrait recevoir un coup de fil... ou une visite... interdisant tous mouvements d'entrée et surtout... de sortie...
Patrice n'a pas le temps de terminer sa phrase, qu'une jeep de la gendarmerie arrive à fond devant le poste de garde et aussitôt, plusieurs gendarmes mitraillettes au poing, se placent devant le portail. Un officier se présente au poste :
- Messieurs... madame, pardon... désolé, mais vous êtes consignés au poste... interdiction formelle d'en sortir et de téléphoner...
Le ton est donné ! D'un côté du portail les gendarmes, qui affluent encore, de l'autre, les bidasses et les nombreux chiens, tout aussi menaçants ! Un vrai western ! Au poste central, le colonel décide de passer à l'action, tandis que tous les hommes au coude à coude, ceinturent la totalité du périmètre extérieur. Une mouche ne pourrait pas passer entre les mailles de ce gigantesque et impressionnant dispositif, établi en un temps record :
- Maintenant qu'aucune sortie n'est possible... quelques informations importantes avant de déclencher le ratissage systématique... aucun gardien, civil ou militaire, n'est impliqué... ce qui vous permettra de collaborer avec ceux du centre, en toute sérénité... le but du ratissage est de retrouver la trace et la présence d'armes, munitions, et autre explosif devant servir à la destruction du CNET... tout... je dis bien tout... doit être fouillé du sol au plafond... mais attention... nous sommes en présence de gens déterminés et particulièrement fanatiques... de plus, on ne sait pas combien ils sont !... un, deux, dix, plus ?... un loup qui se sent pris au piège entre les chasseurs et les chiens, tente toujours une sortie en force !... évitez de vous placer devant lui !... commissaire... avec la direction, chargez vous de l'intendance et prévenez chaque famille... une heure, un jour... je ne partirais pas d'ici sans le coupable...
C'est rassurant !... Bureau après bureau, toutes les machines à écrire sont testées. Celle qui a écrit la lettre a une lettre défaillante, légèrement courbée. Pendant ce temps, les investigations tous azimuts transforment le centre en un gigantesque dépotoir ! En quelques heures à peine, le filet se resserre autour de la machine enfin localisée. Immédiatement, l'ensemble du service, de la secrétaire au directeur, est consigné. Tout le monde attend avec beaucoup d'impatience, l'arrivée du colonel, occupé dans le bureau d'à côté à examiner les résultats des différents tests en laboratoire. L'analyse de l'encre, détermine avec une rare précision, le jour et même l'heure, à laquelle la lettre a été tapée ! :
- Tout le monde est là... parfait... rassurez vous mesdames... et... vous aussi messieurs... je vais simplement vous demander de vous soumettre au relevé de vos empreintes... et inventaire de vos emplois du temps depuis avant hier matin... vos familles sont avisées, personne ne doit donc s'inquiéter inutilement... autrement dit, on peut rester des heures... des jours... ensembles... c'est la seule façon pour nous d'arrêter le complice... merci de votre attention...
Combien de temps allait durer le siège ? Pour Legrand et ses hommes, le moins possible serait le mieux, mais en l'état actuel des choses, nul ne peut spéculer sur la durée du blocus. Une fois de plus, le temps s'avère plus précieux qu'un diamant, tant les effets provoqués par cette lancinante attente, desservent l'action de la justice. Des engueulades aux crises de nerfs, en passant par les malaises, rien ne manque au répertoire de la panique et laisse sur chacun, des empreintes indélébiles :
- Heureusement qu'il n'y a pas de nana enceinte !...
- Je parie que le taux de natalité va augmenter un peu... après notre passage !...
- Chacun s'occupe comme il peut !... en attendant, la partie n'est pas gagnée !...
Pendant que ces deux supers-flics continuent leurs spéculations érotiques, le colonel et ses collaborateurs examinent attentivement chacune des empreintes qui lui sont soumises :
- De toute évidence... le personnel du bureau est hors de cause... aucune empreinte ne correspond... ce qui veut dire que nous cherchons bêtement... je ne vois pas un employé utiliser une autre machine que la sienne... donc... à défaut des gardiens... reste le personnel logé sur place... est-ce qu'on a les empreintes du personnel permanent au CNET ?...
- Affirmatif patron !... les voilà...
Avec la plus grande minutie, chaque empreinte est visionnée sur l'écran de rétro projection et ainsi, comparée à celles relevées sur le papier et l'enveloppe :
- Ça y est patron... les empreintes concordent... face et profil... sans aucun doute possible...
- Voyons voir à qui elles appartiennent ?... tiens donc !... le responsable de la sécurité du CNET en personne... rien que ça !...
Cette fois, ce n'est plus l'affaire de quelques minutes pour l'officier supérieur, ravi d'avoir en si peu de temps, découvert l'identité de celui qui renseignait les terroristes.
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F I N DU SECOND CHAPITRE
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